‹ La pensée catholique dans l'angleterre contemporaineChapitre 15 sur 41 · Lethielleux · texte numérisé non relu

Lethielleux

LE P. GEORGE TYRRELL ^

Nous attendions avec impatience la publication en

i. Celte étude du P. T}Trell a été écrite exclusivement à propos des deux volumes inlilulcs Failh of the Millions. Ce serait faire un tort grave au P. Tyrrell que de ne pas avertir le lecteur de cette circonstance. En <902 les seuls ouvTages publiés sous le nom de ce profond penseur étaient des méditations spirituelles et les articles de philosophie religieuse dont la réimpression donna lieu à notre étude. Plusieurs de ces articles que nous avons discutés et critiqués ne répondaient plus dès cette époque à la pensée véritable de l'auteur. Nous avons laissé subsister cette discussion et cette critique parce qu'elle s'adresse à un état d'esprit très fréquent en France et que par suite, elle demeure utile, mais le lecteur voudra bien se souvenir que le P. Tyrrell est bien plus dans le récent volume intitulé LexOrnndi que dans Failh of the Millions. On ne trouve aujourd'hui chez lui aucune trace de concordisme exégétiquc ou théologique. Personne ne s'est assimilé aussi profondément la doctrine ou pour mieux dire, l'esprit de la doctrine de Newman. D'innombrables pensées du P. Tyrrell ont l'espèce de vibration qui distingue celles de Newman au point de faire illusion. Le contexte seul marque les diiïérences qui sont considérables, car le P. Tyrrell a conduit la pensée de Newman, non seulement jusqu'à l'individualisme qu'elle appelait logiquement, mais même jusqu'à une individualisation que Newman ne voyait sans doute que tout à fait spéculativement, et dont la révélation concrète l'aurait peut-être effrayé. Le lecteur voudra donc bien voir dans le P. Tyrrell le défenseur modeste mais persuasif du Théisme, et surtout le profond analyste des rapports de la dévotion avec la théologie et de la relation des symboles dogmatiques avec les réalités supérieures qu'ils signalent plus qu'ils ne

volumes des articles du P. TyrrelP. Ceux que nous connaissions, ceux entre autres que les Annales de philosophie ont traduits révélaient une portée d'esprit, une originalité, une droiture singulières. On ne pouvait se faire à l'idée que d'autres petits chefs-d'œuvre du même genre dussent rester ensevelis dans les feuilles éparses des Revues. Aujourd'hui que nous avons lu les vingt-trois essais que le P. Tyrrell a regardés comme ses meilleurs, nous sommes, il vaut mieux l'avouer tout de suite, un peu désenchantés. Ce n'est pas que nous ayons congu une idée moins haute de sa qualité d'esprit. Non, nous sentons seulement que le livre est souvent inférieur à l'auteur. C'est d'ailleurs l'impression que laissent finalement presque tous les recueils d'essais. Excepté les auteurs qui se tiennent volontairement dans une région moyenne qui leur est familière, un Montaigne par exemple, ou un Addison, ou à d'autres étages un Veuillot ou un Jules Lemaître, les hommes obligés d'écrire au hasard de la matière en subissent forcément l'inégalité. Un sujet plaît plus ou moins. L'un touche à des questions qu'on a méditées inconsciemment toute sa vie parce qu'elles vous passionnent, l'autre ne fait qu'exciter passagèrement votre curiosité ou votre verve.

On sait assez du reste dans quelles conditions un religieux qui n'est pas qu'un auteur, mais qui prêche, confesse, et passe des heures précieuses au parloir ou en chemin de fer, peut écrire pour les Revues. Un

les expriment. Les quelques endroits où on lui reproche un manque (le logique ou de la timidité se rapportent à un moment de sa pensée où il n'était pas entièrement lui-même et qui n'a guère duré.

\. The Failli of Ihe Millions, by George Tyrrell, s. j., a vol., Longnians, Green and C".

directeur tenace le prend à temps ou à contre-temps, lui envoie le livre qu'il aime ou celui qu'il n'aime pas, le relance et l'importune jusqu'à ce qu'il ait fabriqué les pages sur lesquelles on compte pour un « bon numéro ». Cela ôte le temps et le goût de faire des livres, et comme cela finit cependant par faire des livres, la plupart de ceux que nous lisons ont un air bâtard qui n'inspire pas confiance. Je parle même de ceux qui ont une certaine unité. Beaucoup n'en ont pas et quand on veut cependant leur en trouver une, on passe par beaucoup de petites colères et de petits dégoûts.

J'avoue que c'est ce qui m'est arrivé plus d'une fois en étudiant avec une extrême attention les deux volumes du P. Tyrrell. Ils rassemblent des sujets en apparence très disparates : de la philosophie religieuse, qui est ce qui nous intéresse le plus, de la métaphysique, de l'apologie militante, de la théorie d'apologétique (où l'auteur est toujours charmant], de la théologie, des questions d'esthétique, de littérature, de psychologie supranaturelle. Mais sous ces formes diverses on retrouve à chaque instant la préoccupation religieuse. Elle se fait jour par intervalles dans des expressions frappantes, qu'on voudrait ne pas oublier, qu'on prend bien soin de noter, mais qu'il n'est pas facile pourtant de rassembler, le moment venu, dans le cadre d'une étude générale. Cela cause autant de peine à qui veut écrire sur le P. Tyrrell que les inégalités dont je me suis plaint en commençant.

Il ne faudrait pas s'exagérer ces inégalités. L'article le moins brillant du P. Tyrrell suffirait à le mettre dans un rang tout à fait à part. Vous n'y trouverez pas une seule page mal écrite ou banale.

Les défauts du P. Tyrrell ne trahissent nulle part la faiblesse. La plupart de ses études sont des critiques, mais elles ne rappellent jamais le manœuvre littéraire qui rend compte d'un livre ni même Thomme de lettres qui cherche avant tout à comprendre et mesurer l'auteur. Le P. Tyrrell est l'esprit le plus libre, le plus intuitif, le plus prompt à l'essor. La pensée d'autrui, à part une ou deux exceptions où il apparaît bien moins lui-même, ne sert que de point d'appui à la sienne. Quelqu'un écrit sur Fra Filippo Lippi, un débauché qui peignait si bien les Madones, le P. Tyrrell se pose aussitôt le problème dos rapports de la moralité de l'artiste avec son inspiration ; deux romans mettent en scène des catholiques plus ou moins sincères et fervents, il cherche ce que la religion la plus extérieure et machinale peut encore avoir d'effets utiles; Huysmans écrit : En outre, le Père va de l'esthétique à la foi ; un poète catholique fait toute sa vie des vers d'amour, le Père aborde sans crainte une des antinomies les plus redoutables de la spiritualité chrétienne.

Il nomme à peine les auteurs à propos desquels il écrit. Les idées seules l'intéressent, et celles qui jaillissent dans son esprit plus que celles qui les ont fait naître. D'ailleurs elles l'absorbent tout entier. Aucune préoccupation d'auteur : c'est un des plus grands charmes de ce livre. Nous ne manquons pas .en France de littérateurs purs et simples qui font semblant d'être philosophes pour tromper plus sûrement leur public ou se tromper eux-mêmes. Ils se trahissent presque toujours par une imitation de styles — tantôt Pascal, tantôt M. Brunetière — où l'on voit qu'ils se complaisent. Ils ont de cevtainos

formules qui leur semblent plus délectables et qu'on dirait qu'ils gardent dans la bouche. Cela suflit à les faire rejeter dans le rang des assembleurs de mots d'où ils voulaient sortir. Le P. Tyrrell, non seulement ne s'écoute jamais parler — c'est presque lui faire injure que de le dire — il a la belle indifférence pour le style, des hommes qui l'ont naturellement.

Il écrit très purement sa langue, sans affectation classique comme sans modernisme; de temps en temps il lui rend une fraîcheur singulière par la rencontre d'expressions justes et directes qui résument un état d'âme autant qu'une pensée ; il a l'humour, parfois même l'ironie ; il trouve la métaphore exacte ; il est ample sans prolixité. Mais il ne paraît jamais avoir conscience de ses bonheurs de style : il est bien trop occupé de ce qu'il dit pour s'arrêter à la manière dont il le dit. Ce désintéressement est trop rare pour qu'on ne lui en sache pas beaucoup de gré !

Malheureusement, le P. Tyrrell pousse cette qualité unique jusqu'au défaut. Son indifférence pour l'arrangement va trop loin. Il arrange si peu qu'il ne compose plus, et ne composant pas il manque de l'ordre et du mouvement qui sont, bien plus que le don de l'expression, les véritables vertus de l'écrivain.

Ce n'est pas que ce défaut soit constant. Deux ou trois essais — ceux que nous connaissions déjà et qui nous avaient paru si charmants — y échappent entièrement. C'est qu'ils traduisent des idées plus chères, de ces idées qu'on porte si longtemps en soi, qu'elles se filtrent et se classent, bien avant qu'on ne songe à les écrire. Mais presque toujours la nécessité d'écrire vite sur un sujet souvent apparu

brusquement ne permet pas au P. Tyrrell cette sorte de composition latente. Il commence un article en se disant que ce n'est qu'un article, et qu'un article est après tout affaire d'opinion, et que, comme dit Carlyle, il faut plutôt songer à bâtir sa maison qu'à la bâtir telle ou telle. Cela se sent surtout dans des articles comme celui sur Lippi. On n'oserait faire un livre sur la question, mais comme on sait qu'elle ne sera jamais tranchée, on ne balance pas à la traiter en vingt pages. Le P. Tyrrell est Irlandais et il se rappelle peut-être un grand axiome de la philosophie insouciante de ses compatriotes : It will be ail the same in a hundred years ^ .

Il faudrait bien se garder de croire que je lui reproche une légèreté de pensée; il ne lui manque que de penser avec méthode.

De là bon nombre d'articles faits sans plan, dont le sujet dément le titre, dont les premières pages donnent le change, où les pensées se suivent sur un fil trop rapide ou avec des développements disproportionnés. Le P. Tyrrell n'est pas français, il est métaphysicien, il est très occupé; cela se traduit par de la précipitation, de l'abstraction et un certain manque de suite. La pensée fait des bonds qui déconcertent. C'est une illusion habituelle aux personnes très intelligentes de croire qu'elles fatigueront leur lecteur en lui montrant la suite et les attaches de leurs pensées. Cette crainte provient d'une supposition erronée que tout le monde conçoit de la même manière le développement d'une idée. En réalité l'excès même de la lumière fatigue moins

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