Qu'est-ce que cela fera Jans cent ans
que les moindres efforts pour voir dans l'ombre. Le P. Tyrrell est un esprit trop compréhensif, qui voit trop tôt les conséquences de ses préliminaires. Quand il entre dans le jardin de ses réflexions, les idées se lèvent de tous côtés, et il aie tort de vouloir n'en perdre aucune. Il pose une thèse, avec une parenthèse dont il annonce qu'on verra plus tard la portée; il en- développe un des termes par une comparaison qui l'entraîne à une sous-thèse à l'occasion de laquelle il se croit obligé d'éclairer une hypothèse par quelques brefs détails. Cependant le lecteur est comme un nageur emporté par le courant et s'apercevant avec angoisse qu'il ne voit plus la côte que de temps en temps, à un sursaut du flot. Et pourtant le P. Tyrrell a le désir d'être clair. 11 lui arrive de pousser tranquillement, impitoyablement sa pensée métaphysique, sans détente, sans alinéa, sans métaphore. Mais plus fréquemment il se reprend à un nouveau paragraphe du ton des gens qui veulent bien faire comprendre et qui sont tout disposés à recommencer leur démonstration. Seulement ces faux commencements intimident. Bref, le P. Tyrrell n'est pas un homme clair. Et il n'est pas clair parce qu'il a trop peu de rhétorique. Il faut une éducation spéciale pour le lire : ne pas s'arrêter au détail, se laisser un peu aller, laisser la pensée générale, qui est souvent une intuition profonde et juste, luire en soi par intervalles, comme les éclairs de génie dont on se sait si bon gré quand on rêve. Dans ces conditions, et malgré d'autres défauts plus fonciers que j'aurai à relever chemin faisant, les deux volumes du P. Tyrrell révèlent assez de droiture, de modestie, débouté, assez d'impatience contenue contre certaine étroitesse, pour qu'on s'at-
tache à l'auteur; et ils renferment assez d'idées fécondes pour qu'on soit bien payé de la peine qu'il faut se donner quelquefois pour les voir,
Ces points lumineux semés çà et là dans le livre, il n'est pas aisé de les rassembler en un-seul faisceau. Moins facile encore d'en faire voir, comme on le voudrait, la source dans une constitution intellectuelle où le premier regard montre des contradictions apparentes. Je m'y essaierai cependant au risque de tomber dans des redites que le lecteur excusera parce qu'elles sont inévitables.
Le P. Tyrrell est avant tout un philosophe religieux. La religion, sa défense, sa diffusion, ses harmonies surtout, sont sa vraie passion, la joie de son esprit et de sa vie. Cependant on ne peut guère l'appeler théologien ; on Je verra assez par la conception qu'il se fait de la religion, par sa méfiance des formules, par son penchant à donner le pas à des arguments purement philosophiques ou môme psychologiques sur ceux auxquels les théologiens de profession nous ont habitués. C'est un philosophe qui se justifie sa croyance à lui-même, en la défendant, en l'élargissant surtout, mais qui se la justifie plutôt pour en jouir plus librement et complètement que pour la faire triompher. Ainsi, bien que le terrain où il se tient soit à peu près celui de l'apologétique, on peut à peine plus justement l'appeler apologiste que théologien. Il est philosophe, et ce qu'il serait ensuite, c'est probablement mystique. De fait, ses premiers volumes ont été des livres de spiritualité et il y a dans ceux
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que nous étudions des chapitres mystiques que j'ai délibérément laissés de côté pour les reprendre à part quelque jour. Ce qui rejoint la dévotion à la philosophie, le détail apologétique ou théologique, ne paraît pas l'intéresser. Quand il faut qu'il y touche, il le fait à la hâte ou avec humeur — lui, si souriant d'ordinaire — et ses solutions ne sont guère satisfaisantes. Il rappelle un peu Gratry. Devant une ditïiculté critique ou historique, devant un point gênant des sciences naturelles, on le voit mal à l'aise, et sitôt qu'il le peut il s'échappe par la métaphysique ou même par une subtilité scolastique qui le ferait sourire s'il la rencontrait chez un autre. N'étaient certaines indications précises de lectures scientifiques, on croirait qu'il est indifférent aux parties les plus intéressantes et les plus vitales de l'histoire de la Terre et de celle des religions. Il est certain, en tout cas, que leur méthode est antipathique à sa tournure d'esprit : il ne s'attache pas volontiers aux faits, et quand il généralise, c'est plus à côté d'eux que sur eux. On le verra bientôt '.
Par bonheur, la doctrine du P. Tyrrell est avant tout philosophique et sa philosophie une philosophie d'attaque qui limite la portée des faits plus qu'elle ne les discute. Chaque fois que la science veut se transformer en philosophie elle devient infidèle à ses propres principes et il n'est pas bien difficile de la faire taire. C'est ce que le P. Tyrrell fait avec succès dans les quelques essais où il mesure la base la plus profonde du christianisme sur celle des philosophies modernes,
1. Je rappelle que cette critique n'atteiatqu3 Faith ofthe Mildons.
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Cette méthode plus négative que positive fournit néanmoins l'assise la plus forte sur laquelle on puisse, dans l'état présent des connaissances luimaines, faire reposer l'explication chrétienne du monde. Elle se retrouve dans un livre que M»"" l'archevêque d'Albi cite quelque part avec éloge, V Apologétique du professeur Bruce, et il y a peu d'apparence qu'on en découvre une meilleure avant que l'esprit humain fasse un pas en avant comparable à celui qu'il a fait dans les deux derniers siècles. C'est déjà beaucoup d'arriver à prouver, après avoir passé chaque philosophie au crible d'une vérification par les faits moraux comme par les physiques, que le théisme est> comme le dit le P. Tyrrell, « le seul système intelligible ou du moins modérément intelligible ». Ce minimum représente un effort considérable contre la somnolence agnostique et contre les contradictions sereines de certaines philosophies plus hardies.
Le P. Tyrrell, nous l'avons dit, fait surtout de la critique. Il ne faut donc pas s'attendre à le voir reprendre ex professo les preuves de l'existence de Dieu et discuter les objections qu'on leur fait. Un seul de ses essais se rapproche véritablement d'une dissertation dogmatique- Le reste expose ou réfute les idées d'autres métaphysiciens, et c'est négativement qu'on peut en extraire une philosophie.
Le plus ancien de ces essais ' est une réfutation non pas du naturalisme, mais comme le titre même