‹ La pensée catholique dans l'angleterre contemporaineChapitre 21 sur 41 · Vol. Il, p · texte numérisé non relu

Vol. Il, p

TiltULOiTlE ET DÉVOTION. 15.".

en effet se reproduit plus facilement et plus sûrement que l'homme : c'est donc lui qu'il faudrait mettre à la tète des « plus aptes ». Et qu'est-ce qu'une philosophie susceptible d'interprétations aussi insensées?

Tel est l'argument. Comme toujours, il faut commencer par défendre la science contre la métaphysique du P. Tyrrell. Si Darwin vivait, il ne manquerait pas de protester contre l'honneur qui lui est fait de représenter seul la théorie évolutionniste. Le modeste savant aurait raison, car depuis quarante ans l'hypothèse qui gardera justement son nom a passé par bien d'autres mains et subi bien des modifications avec lesquelles il faut compter . De plus le P. Tyrrell est-il bien sûr que même dans la rigueur du principe qu'il combat, l'homme ne soit pas véritablement le plus apte à survivre de tous les êtres organisés? Sans doute le microbe se reproduit avec une facilité qui semble tenir à une quantité de vie prodigieuse. Mais c'est seulement dans les conditions les plus favorables à son mode d'existence. Or, c'est au contraire dans la lutte pour la vie qu'il faut chercher de quel côté se trouve l'aptitude à survivre, et nous voyons que devant la moindre résistance la vie instable du microbe se dissout. Non seulement l'homme le tue par millions avec un grain de quinine dès qu'il soupçonne son existence, mais d'autres infiniment petits triomphent sans peine de son activité reproductrice. Il y aurait donc quelque apparence que la loi de survivance des plus forts se confondît avec une loi de variété de défense, de complexité croissante et, en somme, de progrès. On ne peut guère niercetteloi, d'ailleurs, quand on jette un regard

d'ensemble sur la série des transformations des vivants.

Je dis un regard d'ensemble, car ici il faut s'arrêter. Dès qu'on s'attache au détail ou qu'on regarde plus loin que la chaîne vivante dont nous pouvons toucher les bouts, il faut convenir que le P. Tyrrell a raison. La paléontologie constate plus d'un exemple de regrès; et l'astronomie ne nous offre qu'une froide et insensible histoire de progrès suivi éternellement de ruine. Les mondes naissent dans la lumière, mais ils s'éteignent et se désorganisent. Renaissent-ils pour un état meilleur que celui par lequel ils viennent de passer, et sommes-nous à un stade de l'évolution que l'univers aurait mis l'éternité à atteindre? Nous n'avons aucune raison de le croire. C'est ici un mystère pour l'astronomie, et pour la raison un des points où elle se dépasse ellemême.

Quant au progrès moral qu'il nous faut bien constater dans l'homme, l'évolutionnisme ne peut rien nous en dire. Je veux bien voir l'amour dans la nébuleuse et dans l'atome, mais d'où vient l'abnégation? Si l'existence du mal est un mystère dans le théisme, l'existence du bien est un aussi grand mystère dans l'évolutionnisme. Sur ce point donc le P. Tyrrell a raison et le théisme s'adapte mieux au tout de l'homme que n'importe quelle forme de monisme désolant.

Notre philosophe s'arrête là. 11 ne reprend nulle part les preuves directes de l'existence de Dieu; il ne cherche pas à rétablir la valeur du principe de causalité ou à résoudre le problème de l'origine du mal. Sa démonstration du théisme est surtout in-

directe et ne va qu'à montrer qu'il est le seul système « modérément intelligible ».

Ceux qui trouveront que ce résultat est peu de chose voudront bien réfléchir que le P. Tyrrell n'a pas écrit pour eux. Les esprits sont nombreux aujourd'hui que ce qu'il y a de désorientant, d'imprévu dans l'histoire du ciel, dans celle de la Terre, dans celle même de l'homme telle que la science moderne nous la raconte, prépare à des étonnements du même genre dans l'étude de l'intelligence humaine. La connaissance la plus superficielle des théories contemporaines sur des états de la matière dont nous ne sommes séparés que par un léger rideau d'apparences, inspire l'humilité dans la recherche de ce que nous appelons l'absolu. C'est déjà beaucoup, sans donner le mot d'une énigme insoluble, que de montrer à l'esprit des conclusions qu'il faut accepter sans les comprendre sous peine de n'oser plus agir.

Le P. Tyrrell est donc théiste. 11 l'est, non en vertu d'un raisonnement qui s'impose à son intelligence, ou lui donne la clef de l'énigme universelle, mais parce que le théisme lui semble moins inintelligible que les systèmes contraires. 11 l'est surtout parce que la doctrine d'un Dieu-Providence lui paraît plus adaptable, c'est-à-dire rendant mieux compte de la tendance au progrès qui se révèle dans la marche de l'univers et dans l'idéal de vérité, de justice et de bonté que l'homme porte en luimême.

158 LA l'ENSEE CATHOLIQUE EN ANGLETERRE.

Mais cette doctrine côtoyant à chaque instant le mystère, il ne faut pas s'étonner qu'on puisse lui faire une foule d'objections. Le P. Tyrrell s'y attend mieux que personne. Cependant nous avons vu que certaines de ces objeclions basées sur des faits mieux prouvés — ceux, par exemple, que les transformistes invoquent — semblent l'irriter, et qu'il leur échappe par des procédés de discussion peu scientifiques ou contraires aux méthodes qu'il défend lui-même en plusieurs endroits. Quelle peut être la raison de cette anomalie? Il est d'autant plus intéressant de la chercher, que le même défaut de logique apparente se retrouve aussi bien quand le P. Tyrrell veut résoudre les diflicultés qu'on lui fait du dedans que celles du dehors, les objections théologiques comme les philosophiques. Un théologien ordinaire s'étonnerait sans doute de l'entendre affirmer, devant quelques endroits difficiles de l'Ancien Testament, que la notion de l'inspiration est encore à déterminer *. Une solution aussi moderne et mal définie ne satisferait pas plus certaines personnes soucieuses avant tout de définitions conciliaires que la métaphysique du P. Tyrrell ne suffit aux biologistes qu'il réfute.

Une chose frappe à chaque instant quiconque lit ce Père avec quelque sympathie : c'est le sentiment très profond qu'il a de ce que la religion est pour l'homme. Personne n'a jamais moins cherché à faire valoir la religion par ce qu'on appelle l'éloquence; il ny a pas une tirade, pas un adjectif sonore dans ce que nous avons lu; et pourtant l'on a toujours

i. Vol. Il, p. ->I3.

TUEOLOGIE ET DEVOTION. 15'J

l'impression, que si l'on enlevait au P. Tyrrell sa religion, la vie de sa vie lui serait ôtée. C'est ce qui donne à ces deux volumes leur valeur humaine : il y a toujours une chaleur sous leur métaphysique. Quand le P. Tyrrell subtilise, quand il s'impatiente (toujours avec un sourire) on voit bien, sans que pourtant il parle jamais de soi, que l'on a porté la main sur son arche, sur son sanctuaire intime. Les destructeurs de sa croyance sont de deux sortes : ceux qui l'attaquent parce qu'ils ne la partagent pas, ceux qui, voulant la défendre, la resserrent jusqu'à l'étouffer. Il accueille aussi mal les uns que les autres : les ennemis philosophes avec de l'essence de métaphysique quand ils sont graves et pressants, avec de bons coups de bâton quand ce sont des Homais satisfaits d'eux-mêmes comme M. Laing. Quant aux amis théologiques dangereux, il ne les nomme pas, il ne les réfute ni les raisonne, il les prie seulement avec douceur d'exercer leurs talents de « marteaux-pilons » hors de son atelier où ils casseraient tout.

Cela veut dire que le P. Tyrrell fait de l'apologétique sans controverse et j'ajoute aussitôt que si cela mécontente quelquefois dans le détail, cela est pourtant à la longue une méthode singulièrement prenante. Pas de démonstration mathématique, à la Gratry, de l'existence de Dieu; pas de physique; peu ou point de critique biblique ; peu ou point de critique historique ; de la théologie de bon sens et nullement technique ; mais une conviction communicative que la religion, la vraie, l'intime et vivifiante, est un ressort indispensable de la vie humaine, que ses formes peuvent changer, mais que l'humanité

ne s'en passera jamais qu'à son détriment; un fonds presque lyrique d'amour pour le catholicisme le plus mystique, et d'admiration pour ses harmonies : voilà le P. Tyrrell dans son livre et probablement dans sa vie : c'est un très beau caractère. Avant tout métaphysicien et mystique, il n'est pas savant de profession. Ne lui demandez donc pas de solution précise sur les questions qui préoccupent les exégètes ou les historiens, il ne vous satisfera presque jamais; sur beaucoup de points obscurs il se contente sans doute de ce quil fit en lisant M. Tylor : il résume et attend; sur d'autres, il subtilise. Au fond ces questions ne l'intéressent peut-être pas ; mais quand elles l'intéresseraient, ses tendances générales resteraient les mêmes. Il y a des hommes intelligents, très droits et très simples, habitués à des recherches scientifiques spéciales et portés à accueillir tout ce qui porte la marque de leur méthode et de leur tempérament, mais si religieux que des théories parfois imprudentes acceptées sans discussion n'atteignent aucunement leur foi. Le P. Tyrrell, lui, a une apologétique à deux tranchants. Quand il réfute les savants il combat la science comme s'il s'en méfiait; quand il veut faire peur aux théologiens gênants, il parle de la même science avec respect. La raison, c'est qu'il croit la religion indépendante des formules aussi bien scientifiques que scolastiques, et que celles-ci comme celles-là dérangent la contemplation où il se plaît. Du théisme, il passe au catholicisme, en vertu d'un raisonnement unique, parce qu'il lui semble plus adaptable, plus humain : c'est tout son traité de la Vraie Religion et de la Vraie Eglise. Si vous avez la foi ou au moins le désir de l'avoir,

THÉOLOGIE ET DEVOTION. K-l

cette apologétique vous suffira. Si vous êtes hésitant, douteur, si les circonstances historiques qui entourent le christianisme à son berceau et celles qui ont préparé l'éclosion de sa doctrine vous préoccupent plus que cette doctrine même, telle qu'elle est aujourd'hui fixée, le P. Tj-rrell vous communiquera sans doute quelque chose de sa chaleur intérieure, il ne répondra pas à vos questions. Est-ce qu'il les croit oiseuses? Non, sans doute ; il ne répète rien avec plus d'insistance, avec un ton de conviction plus sincère que la nécessité de parler aux gens dans leur langue : au philosophe, sa philosophie et non une autre; au savant, des faits, puisqu'il en demande. Mais lui, se tient dans une région très haute. Ce qu'il nous montre c'est un homme heureux dans la pratique de sa religion. Et qu est-elle, cette religion, le dit-il? Oui et non, car il nous dit surtout ce qu'elle n'est pas. C'est la religion de Jésus telle que l'ont comprise ceux à qui il l'a enseignée, sans doute; mais cette religion dans sa forme la plus simple, n'est pas adéquate à son objet, elle est toujours analogique; dans sa forme scientifique actuelle, elle est liée à un langage philosophique aussi imparfait; dans les formes futures qu'elle prendra en suivant le développement de rhumanité, elle n'atteindra pas davantage la perfection de son objet infini.

On le voit, la notion simple mais féconde de l'analogie est inséparable de la religion comme le P. Tyrrell la conçoit. Par un privilège singulier cette no-

tion est à la fois ancienne et nouvelle, traditionnelle et progressive. Elle a dès longtemps familiarisé les intelligences les plus orthodoxes avec des idées qui s'imposaient à elles tout en les dépassant, devant lesquelles elles s'inclinaient sans chercher à les mesurer. Et c'est elle aussi qui habitue les esprits curieux d'analyses et de raisons à s'arrêter aux premiers anneaux de la chaîne des causes. Qu'on l'applique aux mystères en l'appelant adumbratioj elle est aussi vieille que la théologie; appelez-la relatwilê et étendez-la à la connaissance, elle est tout le criticisme.

Le P. Tyrrell, il faut le dire aussitôt, en fait l'usage le plus orthodoxe.

Il n'a rien d'un relativiste. 11 avoue que le langage le plus rudimentaire suppose une philosophie et qu'une philosophie est un cadre essentiellement artificiel où les idées entrent toujours plus ou moins arbitrairement. 11 croit que tout effort humain pour parler de l'âme ou de Dieu se heurte inévitablement à des images sensibles sans lesquelles il n'y a point de langage; et que l'opération par laquelle on veut les dépouiller de leur imperfection foncière pour concevoir, par exemple, les attributs divins, est aussi vaine que de vouloir égaler un plan à une sphère. Mais le sentiment de cette impuissance de l'homme en face de l'infini a inspiré les pages les plus sublimes d'un saint Augustin et l'on voit que le 1\ Tyrrell se rattache à toute la tradition théologique sitôt qu'il approche ce qui est proprement le dogme. C'est là une pierre de touche infaillible. Si l'on se sert de l'analogie pour faire du dogme un symbole que l'on vide de sa réalité, on est de l'école de Mat-

thew Arnold- ou d'Auguste Sabatier; si au contraire on n'insiste sur la pauvreté du symbole que pour exalter la chose signifiée, on reste dans l'esprit des Kpîtres de saint Paul. Or, en dépit de quelques hardiesses de langage, auxquelles les théologiens ne nous ont pas habitués en parlant de la théologie, le P. Tyrrell est à mille lieues de vouloir retrancher un iota de la doctrine révélée.

La tendance ordinaire aux latitudinaires anglais et aux libéraux français, catholiques ou protestants, est de diminuer autant qu'ils le peuvent le côté dogmatique du christianisme pour s'attacher presque exclusivement à sa morale.

Le P. Tyrrell est si éloigné de cette disposition qu'il la traite sans ambages, de philistmisme. Son antipathie pour elle va jusqu'à l'injustice '. Il appelle crûment utilitaires des hommes qui demandent surtout à la religion le sens de leurs devoirs et cette élévation de la vie qui seule peut la rendre heureuse. Dans plus d'un endroit où il semble bien que les ennemis du dogme entendent le mot de progrès dans le sens le plus noble que le désir de la vérité et de la justice puisse lui donner, il affecte de ne voir que le souci du progrès matériel.

C'est qu'il a, non seulement le respect, mais la passion du dogme. Certes, la loi d'amour de l'Evangile doit ravir le philosophe, mais ajoutez-y l'Incarnation qui n'en est que l'application divine, vous ouvrez la source d'une infinité d'harmonies auxquelles un idéaliste comme le P. Tyrrell ne peut renoncer. Les esprits de cette famille s'emparent

Page 1