‹ La pensée catholique dans l'angleterre contemporaineChapitre 23 sur 41 · Vol. il, p. i3o et · texte numérisé non relu

Vol. il, p. i3o et

im LA PENSÉE CATHOLIQUE EN ANGLETERRE.

ceptions soit de la dévotion soit de la théologie, sur la prescience de Dieu ou la prédestination, ou le libre arbitre. On en dit trop sur ces questions dès qu'on ouvre la bouche; il n'y a pas de formule exacte pour faire leur part à Dieu et à l'homme à la fois.

La théologie bute à chaque instant contre ces obstacles. Les mots de « nature » et de « personne » en parlant de la Trinité, n'aboutissent qu'à mettre une harmonie forcée entre deux propositions que le simple croyant regarde comme inconciliables. La doctrine de la /Evcoffiç peut être expliquée d'une manière qui la rapproche singulièrement de l'erreur des docètes. Nous croyons avec raison que le Christ a renoncé librement à ses prérogatives de Dieu-Homme afin de ressembler aux hommes qui n'achètent la gloire que par l'humiliation et la souffrance ; afin d'être un Grand-Prêtre compatissant à nos infirmités et tenté comme nous, en tout point, sauf le péché. Cependant quand le théologien nous a dit que le Christ était exempt des deux sources intérieures de nos faiblesses : les ténèbres de l'esprit et les révoltes du corps ; que les tentations du dehors ne le touchaient pas plus que la nourriture n'excite un cadavre: nous sentons que si vrai que tout cela puisse être dans l'abstrait, ce n'est pas cependant toute la vérité, car autrement ceux qui ont levé les yeux vers le Christ dans leurs tentations et leurs peines auraient été singulièrement illusionnés. De môme quand on nous dit que le corps sacramentel de Jésus-Christ n'est pas dans l'espace ralione sui mais ratione accidentis; qu'il reste immobile tandis que les espèces sont portées en procession ; qu'on n'en est pas plus près

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i l'autel que si Ton était au pôle Nord, nous réponlons que voilà un ratione sui dont nous sommes peu touchés et qui ne fait sûrement point partie de la révélation. Il fait bien de nous rappeler que notre imagination est grossière et]enfantine quand elle nous peint ce mystère, mais sa métaphysique n'est pas plus proche de la vérité que nos sens. De même encore, dites avec votre science ésotérique, que Jésus n'est pas solitaire, triste et délaissé dans le tabernacle, vous corrigez certainement des idées trop simples, mais en faisant voir un Christ impassible, et indifférent depuis vingt siècles à notre vie bonne ou mauvaise, vous risquez de laisser des Madeleines en larmes devant un tombeau vide et disant : « Ils ont emporté mon Seigneur et je ne sais où ils l'ont mis, »

Une théologie plus profonde et large nous ramène le plus souvent à notre point de départ; elle nous rend le stimulant de nos conceptions d'enfant, mais avec plénitude et surabondance ; elle nous convainc que. après tout, l'expression la meilleure et la plus sage de la vérité est celle que Dieu même a choisie. Quel est, par exemple, le but de l'Incarnation, sinon de nous révéler le Père, dans la mesure où la Bonté divine peut être exprimée en termes de vie humaine, sinon de nous faire sentir cette paternité et cet amour devenus si peu réels sous leur habit philosophique ou théologique? Dire que l'amour et la douleur, la joie et la colère, existent en Dieu eminenter, purifiés de leurs imperfections, identifiés lun avec l'autre, revient, pour le profit que nous en tirons, à dire qu'ils n'existent en lui d'aucune manière. Il y a en lui, nous dit-on encore, quelque chose qui égale

leur perfection, mais ce que peut être ce « quelque chose » nous ne le saurons jamais. En revanche, l'Incarnation nous assure que ce qui nous console et nous aide dans notre conception anthropomorphique de Dieu, loin de dépasser la vérité, n'y atteint pas. Sitôt que l'amour divin nous est traduit en langage dhomme, il apparaît, au moins ^ comme un amour de souffrance, de tristesse, de passion et de compassion ; et nous ne pouvons pas ne pas voir que refuser ces caractères à rÉternel est une plus grave erreur que de les lui attribuer. Là révélation est une religion concrète plus qu'un symbole, une lex orandi plus qu'une lex credendi. L'office de l'Eglise est de réprimer toute tendance extravagante en rappelant et appliquant avec vigueur la lex orandi primitive. Une théologie sage et modérée peut lui aider dans cette œuvre ; mais la théologie n'est pas toujours sage et modérée ; elle a besoin du contrôle de la lex orandi. La dévotion et la religion existaient avant elle, comme l'art avant la critique. La critique d'art, quand elle ne fait que mettre en formules les créations des vrais artistes, peut guider et régler des talents inférieurs ; et la théologie quand elle met en formules la dévotion des vrais catholiques peut servir à tous de loi et de correctif. Mais lorsqu'elle commence à contredire les faits de la vie spirituelle, elle perd sa réalité et son autorité et il faut alors la ramener elle-même à la simple loi de prière.

Je me suis tenu, en écrivant les pages qui précèdent, aussi près que possible de la pensée et même de l'expression^ du P. Tyrrell. Elles le peignent

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