The Relation of Theology to Dévotion, passim
plus vivement qu'aucun autre des essais, avec la sincérité profonde de sa foi, sa droiture intellectuelle, et pour mieux dire, sa candeur, et surtout avec sa compréhension de l'idée d'analogie et l'application étonnamment féconde qu'il en fait à la religion. Il ne faudrait pas qu'on se laissât prévenir par la manière dont il parle de la théologie et des théologiens. En France on a un grand respect pour les mots, et celui de théologie qui est en effet fort beau, est de ceux auxquels on ne permet pas qu'on touche. Il y a cependant théologie et théologie. Nous le savons très bien nous-mêmes, et le mot peut prendre des circonstances plusieurs physionomies très différentes. Qu'on nous parle, je ne dis pas d'un saint Thomas ou d'un saint Bonaventure, mais même d'un de leurs lointains successeurs, sorbonniste du xvii^ siècle, nous voyons un front austère et chargé de pensées. Ajoutez le mot allemand à celui de théologien, nous entendons le bruissement des robes de sombres et destructeurs hérétiques. Evidemment le P. Tyrrell ne parle pas seulement de ces derniers ; il se méfie de beaucoup d'auteurs qui n'ont jamais été condamnés, dont les livres ont contribué à solidifier (même s'ils l'ont durcie) l'enveloppe de la religion. Mais pense-t-on qu'il ne voulût pas sentir cette religion comme la sentaient un saint Augustin ou un saint François de Sales, pourtant théologiens? Il ne fait rien de plus, après tout, que ce que faisait l'auteur de Vlmitation. Celui-ci avait horreur d'une activité où lesprit ne donnait rien à l'âme et qui vidait les cellules pour remplir les salles d'Actes.
Il aimait mieux sentir la ferveur qu'en savoir la définition, et se souciait plutôt de plaire à la Trinité
que de disputer sur la nature et les personnes. On voit bien que le P. Tyrrell donnerait aussi vingt syllogismes pour une larme. Mais ce n'est pas uniquement préférence de contemplatif. Un savant jésuite du XX® siècle peut avoir l'âme pétrie comme un solitaire du xn'"" : il a aussi l'expérience de plusieurs siècles. 11 sait l'histoire de la décadence non seulement de la scolatique, mais de plusieurs autres philosophies ; il peut raconter la querelle trois ou quatre fois recommencée, et toujours vainement, des nominalistes et des réalistes. C'est beaucoup pour détacher un homme de la pure philosophie que de savoir l'histoire de ses efforts stériles. Cela expliquerait que le P. Tyrrell réagît contre les exagérations de logique qu'on appelle la scolastique et que lui appelle théologie.
Mais il n'a pas que la connaissance du passé. Il connaît bien son temps et il sait sous quel angle il faut lui présenter la doctrine de vie. 11 appartient à une génération où la philosophie fatiguée de demander à la raison une certitude impossible, essaie de la trouver dans l'expérience intérieure, dans l'intuition de la vie ou de l'action. Cela du moins n'est pas analogique puisque c'est nous-méme saisi par nousmême. Cela est nécessairement à notre échelle tandis que nos idées nous paraissent toujours ou trop petites ou trop grandes. La philosophie de l'action en tant qu'elle sefforce, comme les autres métaphysiques, d(; parvenir à la certitude, n'est pas plus qu'elles à l'abri des objections; surtout elle ne prend guère le chemin de devenir populaire. Mais ce sont les conclusions et non pas les principes des philosophies qui ont l'influence la plus immédiate
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et la plus large. Tout court et étroit qu'il était, le matérialisme nétait pas compris du plus grand nombre de ses adhérents. La philosophie de l'action s'adresse aux âmes généreuses qui ont traversé le monisme ou l'idéalisme et en ont gardé, avec le doute, un très grand dégoût. De celles-là il y en a bien plus qu'on ne pense. Elles ont un idéal moral dont elles se croient sûres et en même temps le désespoir d'arriver à l'idéal intellectuel qu'elles avaient rêvé. Elles se portent instinctivement vers l'action morale, où elles trouvent bientôt le sentiment de plénitude qui leur avait été refusé jusque-là. Voici une occasion favorable pour le christianisme, et voici où la conception très humaine que le P. Tyrrell se fait de la théologie et de la dévotion, peut lui être d'un très grand secours. Car comment agir sans principes? Et ces principes, si on les emprunte à la sagesse ambiante, à l'idéal le plus accessible, en réalité ne les emprunte-t-on pas à la doctrine de Jésus? Les sectaires les plus étroits seuls le nient.
Mais peut-on baser la foi chrétienne sur ces dispositions où la fatigue intellectuelle joue son rôle à côté de l'activité morale? Pourquoi non? L'apologétique n'est qu'un art, changeant tous les vingt ans, comme la tactique, et dans lequel la maîtrise est de distinguer les méthodes qui ont le plus de chances de durée. Elle dépend de toutes sortes de sciences humaines dont quelques-unes ne seront jamais fixées : la psychologie, la biologie, la physique. Mais si sa nature doit être déduite de sa fin, elle conduit en tout temps à un acte que l'analyse rapproche singulièrement des dispositions dont nous parlons. L'acte de foi, en effet, combine l'action de
rintelligence avec celle de la volonté. Il en est de la foi comme de toute certitude humaine : il serait trop facile de se laisser entraîner à le montrer par des exemples. Elle sera toujours préparée par la raison, mais celle-ci sera toujours insuffisante à sou acquisition totale. Il faut qu'elle soit aidée par le « désir de croire », comme celui-ci ne peut avoir son effet sans un essai de « libération intellectuelle ». Or le « désir de croire » peut être singulièrement accru par la « volonté de vivre ». Rien n'est frappant comme la servilité de la raison vis-à-vis de la passion. Tout le monde le sait et on l'a répété cent mille fois en sentences qui sont encore des vérités même quand elles ne sont que des phrases. Mais tout le monde n'en a pas fait l'expérience. Les confesseurs qui conseillent aux hésitants de faire l'essai du catholicisme comme vie plutôt que comme doctrine ne savent pas toujours à quel point ce précepte qu'ils ont reçu sans en avoir fait l'épreuve, est facile à ceux à qui ils le donnent. Celui qui, ayant passé par plusieurs philosophies, n'a pas fini par se complaire dans le doute, est devenu merveilleusement habile à incliner son esprit du côté qu'il souhaite. Il ne manque pas d'hommes que leur tournure d'esprit et les circonstances de leur vie auraient fixés dans le monisme, s'ils n'avaient été poètes. Ils prennent bien soin de tenir leur science et leur philosophie dans une région de leur âme dont ils approchent le moins possible. Car comment prendre sa part du triomphe du printemps et de la fête des couleurs, de l'amour, de la joie ou de la mélancolie universels, quand on ne voit dans ce qui se passe en soi qu'une sorte de réaction fatale? Ces hommes font effort pour
se dégager du courant étoufifant du déterminisme et du coup sortent de leur triste philosophie. On peut arriver à la foi par le même chemin, sous l'influence du même désir de se dégager et de mettre dans un ordre à part le principe de l'abnégation, de la passion du bien qu'on a constatée en soi. Mais c'est à condition que cette foi soit présentée à lesprit, non comme une métaphysique, mais comme une révélation faite pour l'homme; qu'elle parle d'abnégation, de bien et damour plus que des premiers principes, en un mot, qu'elle soit dévotion, prière, plus que théologie. Que ceux qui entendent avec bonheur parler d'un retour des intelligences les plus cultivées à la religion ne sy trompent pas. Ce n'est pas la scolastique rationaliste qui les attire. C'est ce qu'il y a d'élevant et de rassurant dans le théisme ; d'humain, de secourable et de compatissant dans l'Evangile. Montrez-leur un dogme absolu, affirmez-leur que la théologie n'est pas analogique, vous les replacez dans une atmosphère où elles se souviennent d'avoir mal respiré.
Ce (jui les charme dans le christianisme, c'est justement que le mystère leur permet de voir l'infini sous les formules dogmatiques et en même temps de les adapter, comme faisait le Christ, aux besoins les plus immédiats de l'âme. Le P. Tyrrell, en montrant si nettement le caractère à la fois analogique et humain de la révélation, ne fait pas une démonstration de la vérité de cette révélation, mais il ouvre la seule voie, semble-t-il, par où les hommes de ce temps puissent aller au christianisme. Les apologistes catholiques qui l'ayant compris adopteront la même méthode y regagneront la sou-
plesse, la liberté de la prédication évangélique ellemême.
Mais cette méthode est-elle la méthode catholique? Ceux qui s'y rangent ne s'écartent-ils pas d'une tradition confirmée au Concile du Vatican d'une manière solennelle? N'est-ce pas une attitude franchement protestante de nous renvoyer constamment à la prédication de Jésus et jl l'Evangile plutôt qu'à la tradition et à l'enseignement de l'Eglise? Le P. Tyrrell y a-t-il pensé?
Avant de répondre en résumant deux des plus charmants chapitres de Faith of the Millions^ il semble utile de faire quelques distinctions entre les méthodes et ceux auxquels elles s'adressent.
J'ai sous les yeux un travail de M. Gayraud paru dans la Revue du Clergé Français ^ , sur le Problème de la Certitude religieuse. Cette contribution à l'étude d'une question qui intéresse si profondément les philosophes catholiques peut nous être fort utile. I\I. Gayraud est le plus droit, le moins irritable et le plus clair des théologiens scolastiques adversaires de la méthode d'immanence. Les esprits avides de clarté lui sont toujours reconnaissants de ses critiques lors même que leur tendance est toute différente de la sienne. Il pense net, il écrit tout droit, et cela est bien rafraîchissant quand on sort de certaines élégances composées et de certaines profondeurs ténébreuses.