‹ La pensée catholique dans l'angleterre contemporaineChapitre 25 sur 41 · Voir Remic du ilert/r Français ilu Ij mars i;K)i · texte numérisé non relu

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L'étude dont je parle nous montre très clairement comment l'auteur conçoit Tapologétique. Pour lui, la révélation chrétienne est toujours objet de démonstration logique. Il n'y aura jamais de différence dans le procédé que du plus au moins. Il prend trois cas dans lesquels il nous montre la foi chrétienne présentée à l'esprit dans des conditions diverses. D'abord le croyant ordinaire, l'homme simple, le charbonnier. Sa foi n'est pas le résultat d'une expérience intérieure, du bonheur qu'il trouve dans sa possession. Le plus souvent il n'éprouve rien de semblable. Il croit sur le témoignage : en premier lieu celui de ses parents, en dernière analyse celui de l'Eglise : dans les deux cas sa croyance est strictement objective.

Deuxièmement l'incrédule. L'incrédule type choisi par M. Gayraud n'est pas flatté. Il est ignorant au point « de ne pas savoir ce que nous croyons, de nous attribuer des erreurs grossières, de donner à nos dogmes des sens absurdes qui heurtent la raison ou contredisent les faits delà science, etc., etc., etc. ». 11 a si peu de logique « qu'il jette sur la religion elle-même la responsabilité des fautes et des crimes des hommes, brouille les questions les plus différentes, et se perd en d'inextricables confusions ». Comment procéder devant un échantillon semblable? Je sais très bien ce que ferait le P. Tyrrell. Je ne vois pas du tout ce que ferait M. Blondel, bien que quelques pages de V Action dussent faire une certaine impression sur cet esprit prévenu contre la grossièreté du catholicisme. M. Gayraud raisonnerait son homme. Il le dépouillerait de ses préjugés, lui montrerait qu'il n'y a rien « d'irrationnel, d'absurde ou

d'antiscientifique » dans nos croyances. Puis il lui prouverait le fait de la révélation non a priori mais par le témoignage. Quel témoignage? Celui même de Dieu parlant par les prophéties et les miracles. Toujours la méthode objective.

Le troisième cas décrit par M. Gayraud est moins nettement précisé. Il ne vient que dans une sorte d'appendice à la théorie de la démonstration logique. C'est celui d'un esprit affaibli par Tinfluence débilitante et toxique du positivisme, du sensualisme et du criticisme kantien. Pour celui-là, « que si la philosophie de l'action, du pragmatisme, du dogmatisme moral, de l'immanence, ou de quelque autre nom qu'on l'appelle » , peut le saisir, à merveille. M. Gayraud ne refuse pas d'avoir affaire à « la raison incrédule et superbe », mais il veut que cette raison soit « confiante dans ses facultés de perception et de déduction, sûre d'atteindre la réalité substantielle des êtres, et de s'élever par les créatures jusqu'à Dieu ».

Ainsi, voilà au moins un cas où M. Gayraud luimême conseillerait de s'écarter de la méthode indiquée dans la constitution Dei Filins. Il paraît donc qu'on ne peut pas toujours objecter ce texte infaillible aux partisans de la méthode morale, puisqu'il arrive que ses adversaires eux-mêmes la recommandent. On rencontre des théologiens, ou du moins des hommes qui se disent théologiens, qui rabaissent singulièrement la théologie. Le théologien pour eux ne serait guère plus qu'un homme très instruit de ce qui est de foi, un homme qui a de la doctrine, comme ils disent, et préoccupé uniquement d'empêcher qu'on y touche. Le P. Tyrrell, qui n'a jamais

d'amertume et qui, en revanche, sourit souvent, dit qu'à la moindre alerte ces gens soupçonneux se mettent en boule présentant de toutes parts des pointes menaçantes. Cette forme d'orthodoxie peut être respectable, mais elle est par trop facile et elle n'est pas toujours sage. Le hérisson prudent se met en boule quand le chien passe, mais non quand il tombe des feuilles dans le buisson.

M. Gayraud se préoccupe de sauvegarder la pureté de la foi : c'est fort louable, — et il le fait avec intelligence, ce qui ajoute à son mérite. Il nest pas le seul théologien qui cherche à se rendre compte de la situation où les philosophes de l'immanence en France, et quantité de catholiques éclairés, à l'étranger, se croient placés. Grâces en soient rendues à Dieu! Cependant un théologien, comme le P. Tyrrell, moins exclusivement scolastique que M. Gayraud, voit des choses que celui-ci ne paraît j>as remarquer. Parlant des mêmes idéalistes ou kantistes, M. Gayraud signale un « affaiblissement, une anémie de la raison », tandis que le P. Tyrrell écrit : « Évidemment les meilleurs esprits des temps modernes n'ont pas été les jouets dune illusion dont un écolier fait justice. » En général, nous voyons que ceux qui traitent les « modernes sceptiques » si cavalièrement, ne les connaissent que par ouï-dire ' . Le fait que de l'aveu général de ceux qui les ont lus, ces philosophes sont les « meilleurs esprits des temps modernes », devrait inspirer quelque réserve à ceux qui les attaquent. Je sais bien, pour l'avoir éprouvé

1. Lisez, pour choisir un exemple sérieux, la réfutation du système de Spinoza par Fénelon dans la Lettre sur l'existence de Dieu, le christianisme et ta véritable Église.

souvent, que la rudesse avec laquelle Kant nous montre les antinomies de la raison, cause une stupeur dans laquelle l'intelligence ne se sent plus « si saine et vigoureuse » qu'elle croyait; qu'une grande reconstruction de l'univers comme celle de Spinoza, fait l'effet d'un château enchanté par une fée malfaisante. Mais il n'est pas nécessaire qu'on touche à une loi fondamentale de l'esprit comme le principe de causalité, par exemple, pour qu'on se sente ainsi mal à l'aise devant le mystère de l'intelligence humaine. 11 ne manque pas d'hommes voués avant tout à l'étude des faits et travaillant dans une science positive, esprits nets et clairs, comme Huxley ou Strauss qui, sans douter de la valeur de la connaissance, en marquent cependant les limitations d'une manière qui inquiète. On ne peut toucher à l'étude de la physique, de la biologie, de la psychophysique, sans atteindre rapidement une limite où on sent bien que la réalité substantielle dont M. Gayraud est si sûr, échappe. La philosophie scolastique se contente presque toujours de décrire en une lang'ue assurément très précise (mais précise par rapport à l'idée plus que par rapport à l'objet) les phénomènes qu'elle prétend expliquer. Certains esprits ne demandent rien de plus et se croient assurés qu'ils ont ainsi la solution du problème de la perception ou de celui de la matière. Mais qu'on les mette devant une expérience d'optique ou d'électricité ou d'hypnotisme, ils passent à travers le réseau de termes scolastiques et se retrouvent en face du mystère.

M. Gayraud aurait dû ajouter à ses trois types d'esprits, un quatrième, celui du savant qui ne doute pas de la capacité radicale de l'esprit à posséder

quelque certitude, mais convaincu que cette certitude recule toujours et que, comme dit Kant, « un singe sur un autre globe serait peut-être un Newton, et qu'un Newton dans une autre planète ne serait qu'un singe ». Où l'un voit réalité substantielle et raison vigoureuse, un autre ne voit qu'anthropomorphisme. Et ce sera toujours ainsi, car il y aura toujours des esprits en avance et d'autres en retard. Nous ne sommes qu'à quelques siècles de la doctrine des quatre éléments. Que sera la théorie de Féther dans cinq ou six mille ans? Heraclite était certainement très inférieur à Tyndall. Que ceux qui philosophent aujourd'hui sur la doctrine de Tyndall pensent à ce que sont pour nous les Grecs, relativement encore tout proches, qui philosophaient sur la physique d'Heraclite.

Il est probable que cette quatrième classe d'esprits serait aussi méfiante devant les raisonnements traditionnels que les kantistes purs. Elle les trouverait trop définitifs, ou bien elle voudrait les entourer d'une discussion de faits que M. Gayraudrend facile avec son incrédule ignorant, mais pleine de difficultés avec un homme mieux instruit de la science et de l'histoire. Cependant, il faut vivre, et ces hommes éclairés et souvent très moraux accepteraient volontiers une doctrine dont le côté dogmatique leur serait présenté comme analogique.

Ainsi les purs savants comme les purs philosophes, de l'aveu formel ou implicite de M. Gayraud, relèvent d'une apologétique autre que celle du concile du Vatican,

C'est bien aussi ce que pense le P. Tyrrell auquel nous pouvons maintenant revenir. Il croit comme

M. Gayraud que l'apologétique est affaire de circonstances, de tactique et que les Conciles ne la déterminent pas autant que la Providence.

11 distingue en gros deux sortes d'esprits parmi — non pas les croyants — mais les incroyants : les ignorants satisfaits d'eux-mêmes et des bribes de science antichrétienne qui leur tombent de plus haut ; puis, l'élite, qui les atteint lentement par infiltrations successives.

Il croit indispensable d'éclairer les premiers dans la mesure dont ils sont capables : « Si l'Église veut garder la masse dans les pays modernes ou en voie de se moderniser, ce ne peut être qu'en reprenant son ascendant sur ceux qui forment l'opinion publique ou bien en revenant aux méthodes des premiers siècles, c'est-à-dire en faisant valoir quelque argument palpable dont les simples soient aussi touchés que les savants. Mais on ne peut guère espérer une ère nouvelle de miracles et de prophéties, et l'argument tiré des fruits de l'arbre, c'est-à-dire le miracle moral, est bien affaibli par le fait que beaucoup d'incroyants mettent en pratique la morale qu'ils ont apprise du Christ.

« Nous ne voyons donc pas très clairement ce qui remplacera le soutien donné jadis à la foi des millions par le consentement général des peuples sur la divinité du christianisme. Cependant l'incapacité des masses à étudier rationnellement le problème religieux ne justifierait pas complètement notre silence. En premier lieu, cette incapacité est un fait dont l'esprit populaire ne se rend pas compte ou qu'il n'aime pas à avouer. Un politicien aurait peu de chances de se faire écouter si, au lieu d'en appeler

au jugement de son auditoire, il le convainquait d'impuissance à juger quoi que ce soit. D'ailleurs, le plus fruste paysan, s'il ne peut pas décider entre un système et un autre, peut cependant voir qu il y a bien à dire pour l'un comme pour l'autre ; et si cela diminue sa confiance dans ce qui est la vérité, elle la diminue également dans l'erreur, »

Le P. Tyrrell ne montre aucune allégresse à s'occuper de cette sorte d'hésitants. Il les connaît. Il nous confie que certains épiciers et même une couturière l'ont « fait poser » avec des bribes d'Herbert Spencer et le mot exaspérant du philistin britannique : je pose une question nette, il me faut une réponse nette. Il veut bien quelquefois essayer dune méthode qui respecte au fond la vérité, qui réussit avec certains : 1-emploi de sonores polysyllabes, d'une terminologie abstruse et le pompeux déploiement d'un appareil syllogistique hautement charpenté.

Mais « il y a des mains trop délicates pour cette grossière besogne ». Le P. Tyrrell ne se résignerait pas à fabriquer lui-même les Tracts pour les Millions qu'il croit cependant indispensables. « Par bonheur Dieu a pourvu à l'éducation universelle du genre humain. A tous les degrés de culture on trouve des gens qui sont suffisamment en avance sur les autres pour les éclairer, pas assez pour parler un langage différent du leur. Et c'est heureux. La pleine lumière éblouit l'œil mal préparé. Une demi-vérité est comme la doctrine des prophètes préparant celle de Jésus. Puis donc qu'il y aura toujours des niveaux d'intelligence différents, tout ce qu'il faut c'est qu'on ne rejette pas la légitimité de plusieurs bases de controverse. Telle est la méthode d'instruction des Ul pensée catholique. 11

simples. En somme, elle paraît surtout objective, comme celle de M. Gayraud, mais elle est surtout élastique. « Que le Gascon y aille si le Français n'y peut aller ! »

Dans l'apostolat intellectuel des classes cultivées, le P. Tyrrell est évidemment partisan de la méthode d'immanence. Mais à la différence de M. Gayraud, il ne veut pas qu'on applique cette méthode aux seuls kantistes. C'est que, bien qu'il ait parlé des idéalistes comme « des meilleurs esprits des temps modernes », il n'identifie pas le moins du monde leur philosophie avec la culture. En fait, il ne les nomme pas une seule fois dans l'Introduction ' où nous le cherchons à présent, et se contente de parler en général de l'élite intellectuelle, de ceux qui en somme font par contre-coup l'opinion des masses.

Il montre l'obligation de s'adresser à cette élite, avec une insistance où l'on sent la conviction profonde. Il veut qu'on lui parle son langage et non un autre. N'est-ce pas ce que l'Eglise a fait dès les premiers siècles en adoptant spontanément les formes de la pensée grecque, et plus lard les procédés logiques de laristotélisme? Il trouve étrange que les personnes les plus attristées de la déchristianisation du peuple et les plus ardentes à réclamer son évangélisation nouvelle par des conférences ou des tracts, considèrent souvent tout effort pour produire un résultat plus durable en atteignant des couches plus profondes, comme un symptôme d' « intellectualisme morbide ». 11 regarde comme indispensable l'acquisition de la science, l'intelligence de

i. \o\. ], lnlroduclio)i.

THÉOLOGIE ET DÉVOTIOX. 18S

la pensée q.ui sont vraiment la science et la pensée modernes. Pourtant — c'est ici qu'il devient nettement partisan de la méthode morale — il est d'avis que « l'appel de la foi à la raison doit être mis à son vrai rang qui est secondaire et conditionnel, nullement celui de cause principale. Le désir de croire, \e pins credulitatis affectas est la cause impulsive et déterminante de la foi; la justification intellectuelle ne fait que la libérer. La pure rationabilité de la croyance ne peut ébranler la volonté, bien que sans elle la volonté ne puisse agir raisonnablement. 11 faut donc commencer par créer ou fortifier le désir de croire. Or ce désir de croire ne va pas sans la persuasion que les faits proposés à la croyance ont un retentissement sur la vie et sur le bonheur de qui les accepte comme vrais. Plus on montre leur étroite relation avec la vie, plus on fait voir qu'ils sont, comme on dit, dintérêt vital, plus on excite la volonté à y adhérer. Ce n'est pas que les besoins moraux ou spirituels qu'on éprouve soient la mesure et le critérium unique de la foi. La religion ne doit pas seulement les satisfaire, elle doit les dépasser et promettre d'étendre et de satisfaire indéfiniment les capacités supérieures de l'homme. Mais il faut d'abord qu'elle corresponde à ces besoins moraux : autrement elle devient un système imposé dii dehors, semence jetée sur la surface aride, sans racines dans ce qui est vraiment la vie. Cette religion peut être celle d'un grand nombre, mais on sait combien elle est fragile et stérile » .

Voilà donc la théorie de la genèse de la foi et l'indication de la méthode correspondante. Le P. Tyrrell y ajoute la doctrine de l'immanence du

surnaturel, de la compénétration de la nature et de la grâce, et ce complément donne à la méthode morale une apparence de singulière cohésion et harmonie. « Tant qu'on regarde le christianisme comme un tout complet en soi, superposé à la nature, il laisse l'homme indifférent. En théorie, le naturel et le surnaturel sont plus distincts que ne le sont dans l'homme l'élément animal el le rationnel; mais en fait, il est impossible de les démêler. Cette immanence du surnaturel est la note dominante de la théologie thomiste et augustinicnne à laquelle le pape Léon Xlll nous a rappelés. Cela veut dire qu'il est aussi chimérique d'^pliquer l'homme sans le Christ que l'histoire de l'Europe sans le catholicisme. L'homme purement naturel n'est qu'un jouet théologique. Déchu ou racheté, l'homme réel que nous connaissons est toujours placé dans l'ordre de la grâce et ne se comprend pas sans le Christ; il y a en lui des semences d'attente, des aspirations innées vers ce Désiré des Nations. Faire comprendre à la génération moderne que nous sommes incomplets sans le Christ, Vérité et Grâce, est donc l'apologétique la plus rationnelle et la plus persuasive. »

Ainsi s'achève cette noble doctrine. Est-elle contraire à quelque déhnilion dogmatique? En tant qu'apologétique il ne semble pas. Le P. Tyrrell ne dit nulle part que les prophéties et les miracles ne soient pas de nature à produire le commencement ou plutôt le complément intellectuel de la foi. D'autre part, le Concile du Vatican, en donnant les grandes lignes de la méthode traditionnelle, n'a sans doute pas voulu préjuger des adaptations que des circonstances nouvelles devaient rendre nécessaires.

Théolo^iquement parlant, cette doctrine ne paraît pas plus attaquable. Au contraire elle ne peut manquer de plaire aux vrais théologiens. Plût à Dieu qu'elle retînt leur attention! Ceux d'entre eux qui n'ont pas plus que le P. Tyrrell le goût du détail scientifique proprement dit, rendraient cependant d'immenses services à l'apologétique s'ils montraient ainsi les harmonies de la nature et de la grâce dans toute la trame du christianisme. Sans sortir du champ de leurs travaux habituels, sans effort d'aucune espèce, ils se rapprocheraient de la pensée philosophique la plus haute de ce temps. Le P. Tyrrell croit indispensable « la compréhension de la pensée et de la langue des deux partis, un rare talent de transposition, et, avec l'intelligence des thèses de l'adversaire, une sympathie pour les éléments de vérité qui y sont renfermés ». Il m'a semblé en le lisant que l'élévation et la droiture suffisent à qui possède la vérité. L'adversaire éclairé fera lui-même la traduction ou les applications que le théologien n'est pas toujours à même de faire.

VU

Le dogme étant nécessairement inadéquat parce qu'il suppose un langage de l'esprit, une philosophie, et que celle-ci étant humaine ne peut être qu'analogique, il s'ensuit que tout effort pour traduire le divin est partiellement stérile. Une autre conséquence immédiate est que l'Église ne prend pas totalement la responsabilité d'un système philosophique parce qu'elle emprunte à ce système plutôt qu'à un autre les termes dont elle se sert.

18«> LA l'ENSEE CATHOLIQUE EN AiNGLETERKE.

C'est suivant ces principes que le P. Tyrrell définit l'usage que fait l'I^glise de la philosophie scolastique ^

L'Eglise n'a pas une confiance exagérée dans la philosophie. Elle sait que la logique et le raisonnement analytique sont incapables de conduire jusqu'aux vérités supra-rationnelles, et qu'il s'en faut même qu'ils conduisent facilement, sûrement et universellement aux vérités simples du théisme. Aussi la doctrine de l'Église est-elle surtout traditionnelle. Cependant il est impossible qu'un dépôt de vérités quelconques soit transmis, étudié ou défendu sans l'intervention d'un langage, c'est-à-dire d'une philosophie. Pourquoi Taristotélisme se trouve-t-il être la philosophie de l'Eglise? Ce n'est certainement pas qu'un Concile ait jamais délibéré sur sa valeur intrinsèque comme explication de l'homme et du monde, ni même que sa belle ordonnance et l'apparente rigueur de sa méthode lui aient assuré dès le début une supériorité on tant que moyen d'éducation intellectuelle. La raison historique de l'adaptation d'un système grec au christianisme est que ce système s'est trouvé le plus répandu à l'époque même où il devenait nécessaire que la foi définît ses principes en termes plus arrêtés. « La nouvelle doctrine encore molle et flexible dut se réfugier dans l'enveloppe la plus commode qui se présenta ■^. »

De là à croire que le christianisme a créé son vêtement scolastique aussi naturellement que le mollusque sécrète sa coquille, il y a loin. C^est comme si Ton disait que le catholicisme est indissoluble-

i. The useofscholasticism.

i. Introduction, p. xiii.

ment lié à la langue latine. « Le catholicisme est la religion de l'humanité de tous les temps et de tous les pays ; il ne peut s'attacher à ce qui est contingent, local et variable. » Il a choisi la philosophie d'Aristote précisément parce qu'elle était la plus universelle à lépoque où ce choix s'est fait, « mais il ne dit pas qu'elle soit la seule bonne ou même la meilleure possible ». Quand le concile de Vienne déclare hérétiques ceux qui nient que l'âme soit la forme du corps, il ne veut pas dire qu'il faille d'abord accepter la théorie de la matière et la forme pour être catholique, il traduit seulement en langage courant ce qu'il croit être la vérité. De même il arrive souvent, dit encore le P. Tyrrell, que lÉglise condamne certaines formules suivant le sens qu'elles auraient dans la philosophie dont elle se sert, et ne tient pas compte du sens que l'auteur a pu leur donner. Il ne faut pas lui en faire un reproche si l'on découvre par la suite que ces propositions sont soutenables. Il est trop naturel qu'elle veille à la pureté de son vocabulaire, puisque c'est la condition essentielle de l'intégrité de la Tradition.

« La réelle erreur des scolastiques a été leur confiance exagérée dans la philosophie, l'histoire, la physique et la critique de leur temps; leur manie de vouloir se mettre en tout à l'unisson de cette science séculière, et leur conviction que cette synthèse péniblement achevée était définitive et éternelle. Attachés aveuglément à ce système, leurs successeurs ont été souvent portés, tantôt à méconnaître le changement radical survenu dans la pensée scientifique, tantôt à s'efforcer en pure perte de ramener le monde à la philosophie que leur synthèse suppose. Le résultat

a été une idée vague parmi les catholiques, aussi bien que parmi leurs adversaires, que l'Eglise avait virtuellement incorporé la philosophie d'Aristote dans son enseignement ofticiel. Or, qu'elle s'en serve comme d'un vocabulaire garanti, nous le voulons bien ; qu'elle fasse sien aucun de ses dogmes, hormis ceux que le sens commun de l'humanité accepte, nous le nions hardiment, car à côté d'éléments que la nature même de l'esprit fournit à toute philosophie digne de ce nom, la scolastique présente bien des traits singuliers et discutables '. »

Donc, pour le P. Tyrrell, la scolastique est une doctrine comme une autre, et tout ce qu'on peut dire c'est que « l'Eglise en parlant des faits qu'elle appelle transsubstantiation, union hypostatique ou Trinité, ne nie pas que la philosophie moderne puisse traduire les mêmes faits en des termes différents, mais elle n'en garantit pas la traduction ».

Nous voyons assez clairement la pensée du P. Tyrrell. Le christianisme est une doctrine surnaturelle confiée à une intelligence finie. Il n'y aura jamais de commune mesure entre cette doctrine et cette intelligence. Par conséquent la forme du dogme chrétien a été, est et restera imparfaite et perfectible. Par conséquent les Conciles eux-mêmes expriment lavérité d'une manière parfaitcpar rapport à l'homme, d'une manière imparfaite par rapport à la réalité surnaturelle. Leur expression n'est pas définitive : rien ne dit qu'ils n'adaj)teront pas dans l'avenir une philosophie nouvelle aux vérités anciennes, si elles doivent y gagner.

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