‹ La pensée catholique dans l'angleterre contemporaineChapitre 27 sur 41 · novembre 1901 et 5 février 190t · texte numérisé non relu

novembre 1901 et 5 février 190t

contre une habitude fort ancienne. Un peu plus loin il blâme le concordisme qui « regarde la science et la Bible comme envisageant Torigine et la formation du monde à un même point de vue ». La distinction de deux ordres de vérités dans la Bible n'est pas non plus selon la tradition exégétique et conduit naturellement le lecteur à demander s'il y a dans les Livres saints des affirmations inconciliables avec la science. Le P. Durand a répondu à cette question.

Il rappelle les circonstances où elle a été, pour la première fois, posée par M«' d'Hulst dans un article retentissant. Le regretté prélat, s'appuyant d'une opinion du cardinal Xewman reprise par quelques théologiens, demandait si l'inspiration garantissait l'infaillibilité absolue de l'auteur sacré ou si on ne pourrait pas la restreindre aux seules parties dogmatiques. La réponse, dit le P. Durand, ne se fit pas attendre. L'encyclique Providentissimiis Deus répéta avec les Pères : nefas est concedere auctoreni sacrum errasse^ et l'écrivain des Etudes démontre qu'en effet, l'enseignement traditionnel ne peut sacrifier l'axiome : // n'y a pas d'erreur dans la Bible, sans se renier lui-même.

Ceci paraît décisif contre la jeune école. « Mais enfin, continue le P. Durand, c'est là une formule et il ne faut s'en réclamer qu'à bon escient. Sans fausser la doctrine qu'une formule recouvre, on peut, avec le temps, arriver à une compréhension plus juste de la formule elle-même, ce qui se fait en étudiant de plus près les limites et les conditions de l'usage qu'il convient d'en faire. Toutes les formules on sont là. » Voici maintenant l'interprétation que le Père propose de cet axiome rigide : « L'inerrance du

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texte biblique lui vient toute entière de ce que Dieu lui-même couvre de son autorité les pensées qui s'y trouvent exprimées. Mais comme Dieu nous instruit dans ces livres par l'intermédiaire dos hommes qui les ont écrits, il va de soi que l'auteur principal de l'Ecriture n'en garantit l'exactitude que dans la mesure où l'auteur secondaire entend nous certifier son récit. Tout le monde convient qu'il y a dans la Bible une masse de détails — narrations, discours, appréciations sur les personnes et les choses — dont l'hagiographe ne pouvait juger que par à peu près ou môme point du tout, mais que, par inspiration divine, il a néanmoins consignés dans son ouvrage. Au lecteur do faire de ces documents qui ne sont, après tout, que des citations au moins implicites, une critique aussi judicieuse que possible. »

Ainsi, Dieu inspire toute la Bible en ce sens qu'il n'est rien dans la Bible qu'il n'inspire à l'auteur d'écrire; mais il ne garantit pas l'exactitude des détails, appréciations, discours, ei même narrations^ dont l'auteur n'aurait pas la connaissance directe. « Le chroniqueur des Paralipomènes, le rédacteur du Pentateuque se portent-ils garants de tous les documents écrits qu'ils ont utilisés, de toutes les traditions qu'ils ont enregistrées? » C'est au lecteur de distinguer ce qui est ainsi garanti de ce qui ne l'est pas. Le P. Durand ajoute que ce choix n'est pas facile.

Nous n'avons pas à examiner cette thèse au point de vue doctrinal. Il est probable cependant qu'elle sera le pont le plus commode jelé entre la critique et la théologie et qu'elle entrera la première dans l'enseignement classique. Ce qui nous intéresse,

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c'est seulement la ressemblance frappante de son principe avec celui des spécialistes que le P. Durand blâme sur certains détails. Comme eux il admet des degrés dans la certitude historique que la Bible peut donner, et quand il établit juge de cette certitude la critique et les sciences annexes, que fait-il autre chose que recommander leur méthode même? Plus on le relit, plus cette similitude foncière éclate.

II paraît donc que l'attitude scientifique des catholiques les plus avancés, même à Tégard de la Bible, devient, avec des différences superficielles, celle d'un ordre religieux considérable *. II est évident que la source bouillonnante devient un fleuve. En 1893, le P. Tyrrell disait seulement qu'il fallait déterminer peu à peu ce qu'on doit entendre par l'inspiration et le récit inspiré. Aujourd'hui un de ses confrères propose une théorie qui desserre déjà prodigieusement l'ancienne formule. Nul doute que des théories semblables ou plutôt de simples corollaires de celle-ci s'appliquent tout naturellement à la tradition et aux formules conciliaires dans la théorie de demain.

Il faut en conclure que l'Eglise se laisse pénétrer par l'esprit scientifique qui s'est développé à côté d'elle dans les trois derniers siècles et qu'elle croit qu'il y va de son intérêt.

\. M^Mignota fait remarquer le progrés accompli en trenteou quarante ans par les PP. Jésuites rédacteurs du Cursus scriplurœ Sacrœ. lisent commencé par soutenir l'origine mosaïque du Penlateuquc; ils la combattent aujourd'hui, et le P. de Hummelaucr abaisse la date de la composition du Deutcronome jusqu'à Samuel. Sa méthode est d'ailleurs, à peu près exclusivement, la critique interne.

Est-ce une défaite? Draper a-t-il raison de dire qu'elle ne fait jamais un pas sans qu'il faille la violence pour l'y forcer? Ce sont là des malentendus. Les gens qui parlent ainsi ne savent pas toujours très exactement ce qu'ils appellent l'Église. Il y a dans l'Eglise une immense majorité de simples, esprits honnêtes et droits, qui n'ont aucune animosité contre la science ou le progrès quel qu'il soit. 11 y a ensuite un certain nombre d'intelligences plus cultivées et qui se raisonnent davantage leurs opinions. Mais parmi elles, il y a, comme partout, des degrés. Pasteur n'a-t-il rencontré que des admirateurs? Sans doute il y a des théologiens intransigeants, étroits et violents, mais ne sait-on pas que l'étroitesse et l'intransigeance ne tiennent pas toujours à la nature de l'esprit, que les circonstances en sont souvent responsables? Bossuet a persécuté Richard Simon. S'il eût étudié la Bible, comme le cartésianisme, il l'aurait sans doute protégé. Les Bénédictins ni les Bollandistes n'ont jamais fait preuve d'étroitesse dans leur jugement de l'antiquité. Le mouvement actuel montre assez avec quelle ardeur les catholiques instruits prennent le parti de la science quand ils croient que ce qu'on appelle la science en mérite vraiment le nom. Nous rencontrons journellement dans le clergé paroissial des hommes que le souci des pauvres et des ignorants a tenus à l'écart des livres et qui soupçonnent à peine les questions que nous touchons ici. 11 faut ne les avoir jamais approchés pour supposer que leur simplicité ne cache pas

souvent une fraîcheur, une netteté, une pénétration dintelligence tout autre que celle des faiseurs de livres. On peut croire que ces hommes ne feraient pas facilement des fanatiques et des inquisiteurs. Dans bien des cas, à peine les grandes lignes du problème et ses données plus récentes leur sont-elles exposées, qu'ils concluent comme les esprits les plus larges. Si c'est eux qu'on veut appeler l'Eglise, qu'on les connaisse avant de les juger. Mais plus probablement Draper et ses pareils ont surtout en vue le pouvoir central, les papes et les congrégations romaines. Ils pensent à Galilée, à Vossius ou à d'autres décisions plus récentes. Ils veulent que l'autorité se mette toujours en travers du progrès. C'est encore une idée fausse basée sur un malentendu. Depuis quand l'autorité qui est avant tout un contrepoids devrait-elle prendre l'initiative des changements que toute tradition subit à la longue? Où cela se voit-il? L'autorité ne tient pas bureau de science et supposé qu'elle le tînt, si elle ne devançait pas l'initiative du génie, on pourrait toujours lui reprocher d'être en retard. Ce serait le comble de la déraison de l'obliger à prendre parti dans le fracas d'une controverse, pour l'opinion la moins traditionnelle ; car s'il arrive qu'elle se trouve parfois vraie, combien de fois n'est-elle pas montrée ou fausse ou incomplète? Rome est lente, soit; mais cest un moindre défaut que dêtre hâtif et léger, et pour une autorité responsable, c'est une nécessité. Il suffît qu'elle n'entrave pas une recherche prudente de la vérité. Ses ennemis lui rendront la justice de reconnaître qu'elle la favorise au contraire. Elle •a résisté ces dernières années à des influences assez

bruyantes pour être intimidantes; et l'on se demande où elle aurait pu trouver plus de science et de libéralisme que chez les membres de la Commission biblique.

Donc, Rome elle-même, avec ce qu'il y a de plus prudent et éclairé dans l'Eglise, laisse entrer dans son enseignement un esprit qui lui paraît être de progrès. Nous pouvons espérer n'entendre plus aucun homme bien intentionné appliquer l'anachronisme déplaisant et injuste de « protestant » à des prêtres, des religieux et même des évêques qui pensent autrement que lui. La génération prochaine ne verra sans doute plus des gens effrayés lever les bras au ciel et demander où nous allons parce que le Deutéronome n'est pas sorti tout entier de la même main.

On parle quelquefois de crise à propos de la phase d'évolution religieuse que nous traversons et on a raison si l'on veut dire qu'il se fait xm renouvellement profond par le dedans. Mais les crises ne sont pas toujours des révolutions et n'aboutissent pas toujours à des ruines. Les hommes de peu de foi qui s'épouvantent de ce qu'ils appellent la « naturalisation delà religion » sont trop émus pour réfléchir, et souvent il leur manque la formation scientifique qui prépare à voir partout le mouvement plutôt que l'immobilité. L'anthropomorphisme, c'est-à-dire la projection au dehors du moi avec toutes ses ignorances et ses préjugés, est extraordinaire chez certaines personnes. Elles sont environnées de mystères qu'elles ne soupçonnent pas et appliquent à tout des formules mortes qu'elles appellent une philosophie saine et dont elles sont enveloppées comme

d'une épaisse armure. L'imagination, la vive faculté inventive, est remplacée chez elles par une sorte d'algèbre dont elles se servent en toute occasion. Elles sont impuissantes à concevoir le monde autrement que sous l'apparence que leur étroite vision lui donne. La connaissance la plus superficielle de l'astronomie, de la physique, de la géologie, des sciences naturelles, de l'anthropologie, leur aurait donné de salutaires petits chocs, mais le plus souvent elles ne l'ont pas ou elles sont venues à ces sciences trop armées et défiantes. Par suite elles ne voient l'univers que sous un seul aspect. Elles le croient récent, et, même quand on ne peut le leur faire avouer, il est trop clair quelles en voient la fin prochaine. Elles voient le dernier jour avec les signes de la Parousie, et des cathédrales gothiques s'écroulant dans le tremblement de terre. Comment concevraient-elles des changements profonds dans un monde resserré entre deux termes si voisins? Comment imagineraient-elles les civilisations contemporaines des langues oubliées dont les nôtres gardent à peine les vestiges, et celles qui viendront après nous, quand nous ne serons plus qu'un nom comme les lointains ancêtres de la Chaldée? Dès lors, la religion aussi bien que l'histoire leur apparaît non comme la relation vivante de l'humanité, peu à peu éclairée, avec Dieu se révélant peu à peu, mais comme un trésor intangible, diamants de l'orthodoxie jalousement gardés dans Rome.

C'est celte idée que l'histoire de la Bible traitée par les méthodes modernes dont on s'effrayait naguère, est en train de remplacer par une autre incomparablement plus juste et plus féconde. « 11 faut se

garder d'enfermer la vie de l'Eglise dans la pensée d'un seul homme, même lorsque cet homme est revêtu d'un pouvoir d'infaillibilité. Dans un corps, les membres sont aussi nécessaires à la tête que la tête l'est aux membres, et s'il appartient au chef de l'Eglise d'exprimer sous sa forme canonique la pensée chrétienne, il nous appartient à tous d'en préparer les éléments ' . »

La vie dogmatique est donc répandue dans l'Eglise comme la vie sociale dans la nation. Elle se fortifie et s'accroît de tout ce qui fait avancer l'esprit humain et c'est ne pas le comprendre que d'assigner une.limite à son progrès. Nous la voyons au moment où elle fait un grand pas. N'ayons pas peur pour elle et ne la suivons pas dans un esprit de vaine curiosité. Dire comme le bon et excentrique Coventry Patmore qu'on veut être catholique comme on le sera dans dix mille ans est aussi inutile et, pour être franc, aussi absurde que de demander avec terreur ce qu'on croira dans cent ans. Savons-nous comment seront faits les petits appareils de téléphonie sans fil avec lesquels on causera d'un bout de la France à l'autre, avec ses amis? Ils seront plus simples que nos téléphones, mais leur principe sera le même. La science progresse sans se renier ellemême ; ainsi fera la religion. Ceux qui s'épouvantent de voir écarter de l'apologétique certains miracles ou prophéties, ne songent pas que ce sont de grands miracles que la vie, la sensation, la pensée, le langage. Ruine-t-on la possibilité d'une intervention surnaturelle parce qu'on la recule, ou au contraire la fortifie-

1. Les Mandements de M^' Mignot ont laisse une impression assez vive pour qu'on n'ait pas oublie ces paroles.

t-on? L'apologétique moderne ne forcera pas plus que l'ancienne radhésion de l'esprit. Le théisme restera, comme dit le P. Tyrrell, un « système modérément intelligible », mais dans dix mille ou dans cent mille ans, il sera encore le seul, et nous voyons que le progrès légitime de la science lui est plutôt favorable que contraire. De même pour le christianisme. Il restera mystérieux par bien des côtés, mais si l'on se fait une idée relativement juste de l'action providentielle dans le monde, on ne l'écartera pas, ni non plus l'Église, ou la Tradition ou l'Inspiration. La critique nous fait faire un pas de géant, je le veux bien, mais ce pas nous conduit à une limite qui est celle de la science elle-même et que nous franchirons sans peine avec elle sitôt qu'elle la dépassera.

Le P. Tyrrell, le comprend mieux que personne. Aussi voit-on à travers tout ce qu'il a écrit une contiance sereine dans l'avenir. Cette confiance est faite de droiture et de foi. Le P. Tyrrell discute parfois, nous l'avons dit, des faits ou des conclusions scientifiques que nous ne discuterions pas; il y a en lui, même lorsqu'il philosophe, un fond de lyrisme qui l'empêche d'aller jusqu'au bout de certains raisonnements; mais quiconque le lit, sent bien qu'il est passionné pour toute lumière et toute vérité. Quand même on ne le verrait pas à chaque instant reconnaître la bonne foi de l'adversaire ou s'arrêter devant des difficultés insolubles, son accent ne laisserait pas de doute : il a horreur dune apologétique qui ne serait qu'un jeu de dupes.

Il est clair aussi qu'il ne craint rien de l'avenir pour le catholicisme. On ne doute pas de ce qu'on aime de tout son cœur. Et si le P. Tyrrell philosophe

et savant nous intéresse, le P. Tyrrell chrétien nous encourage singulièrement. Sans avoir lu une ligne (le ses ouvrages spirituels, en dépit d'une certaine liberté de langage où l'accent irlandais met une note de gaieté charmante, on devine ce que cet homme doit être devant un tabernacle. Il n'y a pas un seul essai où ne résonne plus ou moins l'écho de la symphonie mystique. Quand il revient sur l'idée vraiment géniale qui fait le fond de son apologétique : l'analogie du dogme, sa souplesse de chose vivante, la préoccupation de l'apologiste soucieux de faire une théorie durable paraît bien secondaire. Ce qui met une chaleur sous son raisonnement c'est la conviction que la dévotion n'est pas liée à la théologie, que le sermon peut changer, mais que les Psaumes ne vieillissent pas et que cela est la chose vraiment importante.

C'est par ce goût de progrès inséparable de la foi, par ce mélange d'esprit et d'àme que le livre du P. Tyrrell nous touche. C'est de l'apologétique hors rang, bien autrement efficace que la théologie raisonnante. Derrière le théologien on ne tarde guère à trouver l'homme : un homme de bien et un homme de cœur. C'est ce que j'aurais aimé à faire ressortir dans toute cette étude. Si je n'y ai pas réussi, je supplie le lecteur de n'en pas faire porter la peine au P. Tyrrell : car, pour lui, il est impossible de le lire sans l'aimer.

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