CHAPITRE IV
THEISME ET MORALE
W. s. LILLY
M. Lilly est un écrivain d'une soixantaine d'années, sorti assez tard de l'anglicanisme et qui n"a guère commencé à publier avant 1880. Sa situation littéraire est cependant très solide. Il est chez lui dans les revues les plus fermées et pas un de ses livres — sauf peut-être un roman qui n'était qu'un essai — n'a passé inaperçu. Pourtant M. Lilly n'est pas, à proprement parler, ce qu'on appelait jadis un auteur. Il n'a pas de spécialité et tous ses volumes sont des recueils d'articles. C'est avant tout un homme d'une culture très étendue, passionné par toutes les grandes questions et s'en étant rendu assez maître pour les discuter avec des savants comme le philosophe Herbert Spencer, l'historien Froude et même le polémiste redoutable qu'était le biologiste Huxley. A part quelques études de philosophie morale, il n'a rien fait d'original, mais littérature, histoire, religion, politique et sociologie, il a touché à tout d'une main
experte, soulevant sans peine et même avec un peu de coquetterie le poids d'une lecture très vaste bien que choisie, en cinq ou six langues, et donnant l'exemple encourageant d'un esprit ouvert à tout et se faisant sur tout des idées assez arrêtées pour y trouver sinon la certitude, du moins un commencement de fixité sans lequel l'intelligence est agitée et mal à Taise.
Est-il besoin de faire voir l'abîme qui sépare celte sérénité intellectuelle basée sur ce que l'on peut savoir, de la tranquillité où s'enferme l'ignorance? Notre Lacordaire, si noble, si grand chrétien, si pénétrant psychologue, n'est-il pas affligeant en maint endroit par l'étroitesse de son point de vue? Et combien de prêtres se sont atrophiés en croyant sur sa parole que l'étude exclusive et répétée de leur Manuel de théologie était le secret de la vigueur de l'esprit? Comme si l'on pouvait dire que l'on a étudié quand on n'a pas vérifié! Et comme si le moindre effort pour vérifier ne découvrait pas d'abord des champs immenses inconnus de la génération qui a produit ces pauvres livres de commençants? Certes, il ne faut pas accepter avdtiglément ce que disent des gens qui, pour être barbouillés d'un peu d'érudition, n'en sont pas plus sages. Un savant moderne ne peut se passer du secours des principales langues européennes s'il veut marcher au pas de ses propres études, mais il est absurde d'intimider les jeunes gens en leur faisant croire que leur culture dépend des étrangers. On peut ne savoir que le français et s'approprier en histoire, philosophie et même exégèse le gros et même le menu qui en vaut la peine de ce que les Allemands et les Hollandais ont dit. Ainsi, je
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donne M. Lilly en exemple, moins pour ce qu'il sait, et à quoi un* petit nombre seulement peut atteindre, que pour ce qui l'intéresse et devrait intéresser tout homme soucieux non d'érudition, mais de vérité.
Dans un volume intitulé Renaissance Types et consacré à quelques hommes représentatifs du xvi" siècle, M. Lilly a fait un portrait singulièrement captivant d'?>asme. Je n'oserais pas dire que ce portrait soit absolument fidèle ; mais ce qu'on peut affirmer sans crainte, c'est que M. Lilly voudrait ressembler à son modèle. Non seulement Erasme est pour lui ce qu'il est pour tout le monde, l'humaniste le plus sincère et le plus élégant, l'érudit le plus philosophe et le moins dominé par sa matière, le premier peut-être qui n'ait pas eu la superstition de l'hébreu ; non seulement il ne veut pas que la tolérance d'Erasme à une époque où catholiques et protestants rivalisèrent d'intolérance ait été du scepticisme, — il se persuade que l'adversaire de Luther qui était en même temps l'auteur de V Eloge de la Folie a suivi l'Eglise en toute sincérité, autant que le pouvait un esprit trop perspicace pour ne pas voir le danger de la politique de Léon X, et que son attachement à Rome ne peut faire l'objet d'un doute. M. Lilly note encore chez le sage de la Renaissance une supériorité dans la conception de la morale qui ne pouvait manquer d'arrêter un philosophe aussi sensible à l'importance de l'éthique. « Par des subtilités déplacées, par des distinctions fines ou grossières, par l'emploi exclusif de la logique comme guide de la vie, les casuistes du xv« siècle avaient, ou peu s'en faut, pétrifié l'idée morale. Luther ne fit rien pour la revivifier. Sa doctrine sur le servage de la volonté humaine réduisait
l'éthique à un département de la police. Au contraire, Érasme vit clairement que la morale repose sur des principes évidents par eux-mêmes, et sur la nature des choses. Il était réservé aux grands moralistes d'une génération postérieure, à Suarez, à Vasquez, de soutenir scientifiquement cette vérité fondamentale. Mais Érasme montrait le vrai chemin. Ce n'est pas dans le fracas théologique ni dans le tremblement de terre de la révolution religieuse que nous discernons le présage des libertés du monde moderne, c'est dans la tranquille petite voix de la raison parlant par la conscience. »
Ainsi, goût des lettres, des bonnes lettres, attention libre de tous préjugés aux grandes questions du temps, prédominance de la morale rationnelle et intuitive sur le syllogisme vide, fidélité à l'Église, M. Lilly, fellow de Cambridge, philosophe et moraliste, converti enfin et d'une orthodoxie sans tache, admire dans Érasme les caractères que nous remarquons en lui-même.
11 est d'ailleurs très supérieur à Érasme par l'attachement à l'Église et la science de la morale, points sur lesquels je veux attirer principalement l'attention du lecteur français.
Il y a plusieurs manières de prouver son attachement à l'Église. Les martyrs ne le montraient pas comme Bossuet et un critique moderne connaissant son époque et désireux dagir sur elle doit se garder de toute manifestation oratoire de loyalisme. Bien mieux, étant donnés les progrès de l'histoire et celui d'une notion moins étroite du surnaturel, on fait œuvre d'apologiste même en ne dissimulant rien de certains événements où des hommes d'Église n'ont
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pas eu le plus beau rôle, ou en montrant que la Providence sest parfois servie d'instruments que l'Eglise a rejetés. M. Lilly est à mille lieues du tempérament intellectuel et moral de Renan, mais il ne craint pas de laisser voir souvent une confiance en son jugement d'historien que, pour notre part, nous trouverions exagérée. Il se rend compte à merveille des changements que l'effort prodigieux du xix» siècle a produits dans notre conception des origines chrétiennes : le chapitre de Christianity and modem Cwilization, où il esquisse les premiers développements de la doctrine, est un modèle de calme et de lucidité. Il voit les excroissances énormes qui déparent le génie de Luther, son insuffisance théologique, les lamentables effets de son influence immédiate, mais il ne cherche pas à pallier les excès de Tetzel ni à dissimuler l'imprévoyance de Léon X et la maladresse de sa politique et il n'hésite pas à donner à la Réforme elle-même son dû. 11 met Savonarole fort au-dessus de son époque et des papes qui vivaient de son temps. 11 juge l'Inquisition comme le doit faire tout homme assez intelligent et instruit pour ne pas appliquer à une civilisation séparée de nous par plusieurs révolutions, les canons qui régissent la nôtre, mais un cri révèle l'horreur que cause à l'Anglais moderne la procédure du Saint-Office. En un mot, jamais M. Lilly ne fait intervenir la théologie dans ce qui est du domaine de l'histoire : le dogme qui s'impose à sa conscience de savant est celui que lord Acton appelait « le dogme de l'impartialité ». Est-il sage de dire ainsi tout haut ce à quoi tant de catholiques osent encore à peine penser et de le dire dans des revues protestantes? Le secrétaire de l'Union catho-
■:-l2 \.\ l'ENSKE CATHOLIQUE EN ANGLETElUlE.
lique de Grande-Bretagne a sans doute ses raisons pour le croire. Son ami, le D"" Barry, le premier prêtre, je pense, qui ait pris place dans l'état-major de la Quarterly Revîew, suit exactement la même ligne de conduite et l'on trouverait sans peine un groupe assez considérable d'écrivains catholiques moins connus persuadés que la franchise est encore la meilleure politique. Que gagne-t-on, en effet, à ce que des indifférents ou des ennemis attirent seuls l'attention sur des faits dont l'historien philosophe ne peut pas ne point tenir compte? Où est l'utilité de laisser croire à ceux du dehors que l'esprit d'un catholique porte inévitablement une empreinte surannée? La vérité est qu'en dehors de toute considération d'intérêt immédiat, ceux qui savent sont tenus, dans les limites où la sagesse veut qu'on « économise », d'éclairer ceux qui ne savent pas. On leur épargne un éblouissement fâcheux le jour où la lumière se ferait brusquement. L'ouverture des Archives vaticanes a été une sorte de reconnaissance par le fait de la vérité de ce principe. La création de la Commission biblique en est une autre. Il faut avouer qu'il y a un singulier apaisement dans une conscience de savant et que ce calme paraît plus conforme à l'esprit du christianisme que la violence des controverses. Grâces à Dieu, c'est surtout chez les francs-maçons qu'on voit aujourd'hui Vodiiim theologicum.
L'attachement à toute vérité ne fait pas qu'il n'y ait des vérités plus vitales et par suite plus chères les unes que les autres. Dans les articles mêmes où M. Lilly relève des abus dans l'Eglise, un accent qui ne trompe pas avertit le lecteur catholique qu'il est en présence d'un frère; dans ceux où il est conduit à
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suivre dans l'histoire moderne la trace du principe d'amour et de sacrifice introduit par le christianisme, on sent la fierté du catholique ; dans ceux enfin où la familiarité du sujet fait que les sentiments de tous les jours afileurent, le croyant simple et docile, l'homme qui prie, s'humilie et se confesse, apparaît. Il ne fait nulle part de l'apologétique proprement dite : aucune dissertation sur le miracle ou la prophétie, sur la démonstration ancienne ou nouvelle de la vérité chrétienne. S'il a quitté l'Église d'Angleterre pour Rome, s'il paraît heureux dans sa foi adoptée, c'est qu'apparemment en dépit des objections purement rationnelles que savant et critique il se fait à lui-même, homme, il trouve dans la croyance, le culte et la dévotion catholiques, un complément surnaturel de sa vie, un idéal, un secours, une surexistence qu'il ne trouverait pas ailleurs. Je le redirai dans un instant, ce qui simpose à lui plus que les vérités qu'on appelle scientifiques par un singulier abus de ce mot, ce sont celles qui servent de base à la morale : le souci de la règle des mœurs chez lui prime tous les autres, et si sa raison accepte volontiers les sacrifices que demande l'acte de foi, c'est que sa conscience, son goût d'artiste en actions généreuses, y trouve sa satisfaction. Il ne le crie pas, il ne le dit même pas, mais la vertu sociale qu'il trouve au catholicisme dans son volume sur le Christianisme et la Civilisation n'est qu'une face de la vertu morale dont il constate en lui-même l'action. Les hommes intelligents qui lisent M. Lilly dans les recueils où ses études paraissent ordinairement peuvent n'être pas chrétiens : il est impossible que, voyant chez notre philosophe une culture semblable à la leur et une
conviction qui éclaire et vivifie son existence, ils se disent à eux-mêmes que cette conviction ne sera jamais la leur. Est-ce peu que de créer une telle disposition chez des incroyants? Et dans les conditions difficiles où les circonstances placent les écrivains catholiques en Angleterre, quelle autre conduite aurait le même effet? Un philosophe catholique est cependant un philosophe, et ne peut parler et agir qu'en philosophe. Il ne touche pas la foule, il est vrai, mais dans la lente conversation qu'un siècle fait avec un autre sur les vérités essentielles, la foule n'a rien à dire et c'est un problème même que de concevoir comment elle entend.
M. Lilly, bien qu'il traite assez durement des philosophes très écoutés, ne prononce jamais le nom de Kant qu'avec une admiration respectueuse. Il le distingue entre les métaphysiciens comme il distingue Erasme entre les lettrés. Et la cause de sa sympathie singulière pour ces deux hommes, comme aussi d'ailleurs pour le cardinal Newman, dont il a évidemment senti profondément l'influence, — bien qu'il en parle surtout comme d'un ami, — c'est qu'il est vivement frappé, comme eux, de ce qu'on appelle les raisons pratiques de croire. Il ne faudrait pas supposer cependant qu'il fût un partisan si décidé du dogmatisme moral, que sa confiance en cette doctrine tînt de près à une méfiance de la métaphysique des causes. En réalité, il est en réaction contre la Critique de la Raison pure et même contre la tendance profonde de la Grammaire de l'Assentiment. Per-
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sonne n'avoue avec une plus entière bonne foi que certaines objections faites à la philosophie traditionnelle sont insolubles; de plus, il est certainement plus entraîné à croire, par une expérience intime qui est très clairement la base de la « logique non formelle » que par le raisonnement ; mais il me paraît certain qu'entre son assentiment aux principes de la morale et son adhésion aux principes directeurs de la connaissance, il n'y a qu'une différence chronologique et non point de degré. L'énergie de son accent, chaque fois qu'il touche à la morale, étonne dans une œuvre d'un ton uniformément modéré . G 'est que la conviction sur ce point est en réalité une sorte de religion où toute l'àme entre en jeu, tandis que l'intelligence seule affirme les vérités logiques; mais il ne faudrait pas conclure de cette chaleur à propos de ce qui est l'homme même, à une indifférence sur ce qui n'est que la science. On verra par la brève esquisse de sa défense du théisme, qu'il ne sacrifie aucune des facultés humaines. A s'en tenir même à l'ordre qu'il adopte dans cette partie capitale de son apologétique, les raisons morales de croire ne viendraient qu'en seconde ligne, et si nous modifions l'arrangement auquel il s'est arrêté, c'est uniquement en vertu d'une impression laissée, non point par l'œuvre considérable intitulée la Grande Enigme, mais par l'ensemble de l'œuvre de M. Lilly. Kant est constamment présent à sa pensée sitôt qu'il philosophe, et par conséquent on a le plus de chances d'éclairer convenablement ses idées en les replaçant dans la perspective kantienne. Nous partons donc du relativisme.
Si persuadé qu'on soit que les formes de notre in-
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telligence s'imposent à tous nos concepts, il faut convenir qu'il y a des degrés dans l'incertitude qui, par conséquent, s'attache à eux. On se laisse assez facilement convaincre, par exemple, que le temps et l'espace n'ont point de réalité objective, mais il faut une longue habitude d'analyse excessive et, par suite, plus ou moins suspecte, pour hésiter sur le principe de causalité. Or, il y a des vérités, ou, pour mieux dire, des faits encore plus élémentaires devant les- (juels il ne peut y avoir d'alternative entre l'afTirmalion et le nihilisme absolu. Le plus simple de ces faits, c'est l'appréhension de notre existence consciente. Ce plus grand des mystères est en môme temps l'évidence la plus écrasante. Le monde extérieur peut être ce qu'il veut, — soumis aux lois que nous lui attribuons, ou à d'autres toutes contraires, ou à d'autres en possibilités infinies dont nous n'avons pas la moindre idée, — c'est un fait que nous nous envoyons distincts. Il est possible qu'il agisse à chaque instant sur nous par un déterminisme indéfini, mais il est certain que nous réagissons sur lui par la conscience d'abord et surtout par l'effort. Anneaux dans la chaîne infinie des modifications de l'univers, nous nous sentons en partie * isolés des anneaux voisins et de la chaîne elle-même. Qu'on admette, comme les monistes évolutionnistes sont obligés de le faire, une conscience et un effort obscurs dans l'atome comme dans l'homme, il est certain cependant que l'évolutionnisme moniste n'explique pas plus la présence d'un commencement de personnalité dans l'a-
i. J'écris • en partie • à dessein. M. I.llly croil à la liherkS mais il n'écrit jamais ce mol siuis le qUalilier par les mots • relativement », « partiellement •, etc.
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tome que son progrès dans Thomme, en sorte que, sans faire un seul pas en avant, — comme les systèmes panthéistes ou agnostiques se laissent réduire, suivant leurs nuances, au monisme ou au théisme, — on peut dire que sur la question la plus fondamentale de toute philosophie, le monisme est a priori impuissant, et que le théisme, malgré ses difficultés, est l'alternative la plus conforme à notre manière de concevoir.
Cet argument est plus négatif que positif : nous disons seulement que le monisme n'explique pas la personnalité consciente et que le théisme étant pour nous l'unique alternative, la constitution de notre esprit nous achemine vers cette doctrine. Mais la conscience n'est pas le seul fait qui nous révèle à nousmêmes : elle n'est que l'accompagnement nécessaire de révélations moins générales. M. Lilly veut que nous percevions, en même temps que notre personnalité, notre qualité de personne morale. Il dit même que notre moralité est la base de notre personnalité, attendu qu'un être dépourvu de moralité n'a aucun droit au titre de personne. Une analyse plus approfondie de la conscience et de la moralité pourrait faire contester cette affirmation, et, comme elle est secondaire dans l'argument que nous développons, je n'y insiste pas davantage. Ce qui est incontestable, parce que c'est simplement un fait, c'est la présence dans le centre conscient que nous appelons la personne humaine, de tendances morales plus ou moins hautes, suivant que l'homme est plus ou moins civilisé, plus ou moins noble, mais qu'on aie droit d'étudier, si l'on veut, de préférence dans les types les plus parfaits. En effet, n'y eût-il dans le Yahoo le
plus grossier qu'un germe obscur de moralité, il garderait sa valeur de fait positif; et, d'un autre côté, la civilisation, qui peut expliquer le développement de ce germe dans le philosophe ou le héros, ne nous dit rien de son origine. Cette moralité, rudimentaire ou développée, se décompose en deux éléments : une perception d'un acte en tant que moral ou immoral, et une obligation concomitante de faire ou d'éviter cet acte. 11 serait oiseux de reprendre la discussion des systèmes échafaudés pour expliquer l'origine de l'idée du Bien et de l'impératif catégorique. M. Lilly l'a conduite avec vigueur contre M. Herbert Spencer et il ne faut pas beaucoup d'effort pour comprendre que l'altruisme étant a priori, malgré toutes les subtilités, une négation de l'égoïsme, ne s'expliquera jamais par le déterminisme, ni le remords par un regret d'avoir méconnu son intérêt personnel. Il reste que la conscience révélatrice du Bien laisse deviner dans l'univers, par delà l'élément matériel, une raison supérieure dont la voix commande autant (ju'elle renseigne. C'est donc un fait, non la conclusion d'un raisonnement, que nous percevons directement en nous-mêmes une lumière et un commandement, dont la nature est en harmonie avec la nôtre, que nous ne pouvons nous empêcher de voir en relation immédiate avec nous, mais qui cependant nous dépasse. Cette lumière, cette voix impérative, nous les rapportons à une puissance immanente que nous appelons Dieu.
M. Lilly se garde cependant de faire du théisme la base ou la condition de la moralité, et c'est ici un point où plusieurs philosophes catholiques se séparent de lui en faisant de Dieu vu dans l'humanité
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l'objet formel de la morale. M. Lilly affirme à plusieurs reprises que l'impératif catégorique est antérieur à toute explication et que la ruine du théisme ne retentirait pas sur lui. Mais il est évident aussi que pour lui la force qui nous fait moraux nous fait en même temps religieux. J'ai dit que c'est sans aucune intervention de raisonnement, par une intuition immédiate que rien n'autorise à mettre à part des formes essentielles de notre esprit. En d'autres termes la Raison perçoit le bien moral exactement comme elle perçoit son objet intellectuel. Cette manière de poser l'opération de la Raison met M. Lilly à part des dogmatistes moraux. Pour ceux-ci la source unique de la certitude fondamentale est dans l'intuition de la personnalité en tant que responsable. M. Lilly la place dans la nécessité de ne rejeter aucune de nos formes mentales à moins de tomber dans le nihilisme absolu. Or, l'intuition de la causalité, par exemple, est autant partie intégrante de notre entendement que l'intuition du bien, et en réalité il ne se fait pas une opération vivante de notre esprit sans que l'idée de cause y soit engagée.
Dès lors, pourquoi rejeter sous prétexte de relativisme des intuitions intellectuelles sans lesquelles notre activité serait réduite à zéro? Partant de là, M. Lilly conclut à l'existence de Dieu, non seulement de la présence en nous de l'idéal moral, mais aussi du progrès visible dans l'univers. Evolutionniste ou non, quand on suit l'histoire de la création depuis la nébuleuse jusqu'à l'homme on nie une forme de son esprit si l'on refuse de voir dans celte histoire un progrès lent mais d'une évidence
lumineuse. Qu'on tienne compte, tant qu'on voudra, des tâtonnements de la nature, qu'on prouve la détermination de l'organe par l'exigence de la fonction, on ne peut nier que les fonctions aillent en s'élevant et se compliquant et que leur complexité et leur noblesse soient un progrès. Or, comment admettre un progrès aveugle ? Comment l'ordre estil sorti du chaos primitif sans une force qui ordonne? On ne peut nier cette force qu'en écartant l'idée même d'ordre et de progrès, c'est-à-dire en allant contre une tendance invincible de l'esprit et en se défendant contre un fait. Le mécanisme est un système d'aveugles volontaires.
M, Lilly passe de ces constatations fondamentales inébranlables à une défense de l'argument de finalité et une esquisse de théodicée où il faut bien avouer qu'en s'éloignant de son point de départ il tombe dans une ratiocination moins convaincante. Je veux bien que Dieu soit intelligence puisqu'il y a progrès dans l'univers, qu'il soit personne puisque nous le sommes et que les objections tirées de l'incompatibilité de l'idée d'infini avec celle de personne sont surtout des arguties logiques, mais spéculer sur l'essence mystérieuse de la matière, tabler sur un problème non résolu pour prouver que Dieu doit être force, c'est introduire dans une thèse solide des éléments d'incertitude.
Il ne faudrait pas croire cependant que M. Lilly ait l'habitude des subtilités ni surtout qu'il s'y réfugie quand les difïicultés deviennent plus pressantes. Il est trop honnête et trop philosophe pour ne pas s'avouer à lui-même et reconnaître sincèrement que le théisme a ses points faibles, ses antinomies sur les-