THÉISME ET MOR-YLE
quelles on passe quand on veut faire prédominer la vie sur l'intelligence faible et tyrannique, mais devant lesquelles on peut aussi s'arrêter quand on est dans la disposition contraire. Le problème du mal, Timperfection foncière de toute la création est la plus redoutable des difficultés, celle qu'on gagne plus à avouer qu'à essayer de la résoudre. Elle n'est pas la seule que nul esprit humain ne parviendra jamais à dénouer ; il y en a mille autres qui barreraient le chemin non seulement à la science, mais à la vie physique la plus simple si l'on ne se décidait à les franchir. Pourquoi rebrousser chemin devant celle-là, quand il s'agit de l'intérêt le plus cher de notre être? Pourquoi s'acharner à ne vouloir qu'une théorie complète et parfaite de l'univers, quand celte théorie est une chimère? Bulles fugitives sur lesquelles le ciel et la terre se peignent dans un éclair, nous voudrions que cet éclair suffît à expliquer l'abîme de la nature. Nous voulons que l'atome prononce sur le monde quand il est impuissant à prendre conscience de lui-même.
Il faut donc un acte de foi à l'entrée du théisme comme à l'entrée de la science : on ne peut contraindre personne par le raisonnement à recevoir l'explication de l'univers même la plus plausible : c'est une chose qu'il faut dire aussi bien aux gendarmes de l'orthodoxie qu'aux esprits chicaniers que nous rencontrons parfois aux abords de la croyance : désireux au fond d'être convaincus et s'irritant quand on leur dit franchement que le premier pas doit être fait par eux. Cet acte de foi devant une objection insoluble paraît être une renonciation de notre intelligence la plus haute ; pour les esprits orgueilleux et
logiques à outrance elle semble même une diminution à laquelle ils ne se résignent pas. Mais dans la philosophie que M. Lilly adopte après Emerson, Newman, et tant d'autres penseurs restés simples en devenant profonds, cet acte de foi n'est pas tellement méritoire et il n'est aucunement déraisonnable. Il est difficile et presque héroïque si Ton croit que la logique raisonnante est l'apanage le plus précieux de l'homme ; il est naturel et spontané si l'on se rend bien compte que la logique, l'analyse, la dissection de la nature et de la pensée vivantes sont des procédés artificiels, exagérés et dangereux, hygiène violemment appliquée à l'intelligence par une science ignorante et superbe. Nous savons que notre esprit, même soumis à ce traitement barbare, s'y soustrait fréquemment; qu'en dépit de toutes les entraves, il s'échappe et vole au lieu de marcher lourdement. Il y a des conclusions auxquelles nous parvenons par une algèbre souterraine, sans nous trouver plus éclairés, et des vérités en face desquelles nous nous sentons brusquement illuminés, réconfortés, ravis. Que le théologien compare ce qu'il apprend dans la prière avec ce qu'il croit découvrir au bout d'un syllogisme. Que l'inventeur fasse, s'il le peut, la genèse de son invention. Tout ce qui est fécond et vital en nous intéresse l'âme tout entière et non point la couche superficielle de l'intelligence. M. Lilly croit qu'on atteint la vérité morale, directement, sans autre effort que celui de regarder en soi ; il croit à une lumière intérieure bien autrement vive que la lueur logique où nous voyons le problème du mal faire échec à l'existence de Dieu. Pour tout dire, il met la mystique fort au-dessus de ce qu'on appelle la logique,