‹ La pensée catholique dans l'angleterre contemporaineChapitre 8 sur 41 · Ibid., p. 3J · texte numérisé non relu

Ibid., p. 3J

LE VOY.\NT. Oo

n'en abandonnons pas la contemplation. Les questions les plus subtiles de lEcole peuvent avoir un sens réel, comme les formules mathématiques les plus abstruses; et puisque nous ignorons jusquoù s'étend la puissance de notre instrument de pensée, ne méprisons aucun des points auxquels la théologie l'applique. Des questions comme : où était Dieu avant la création? connaît-il toutes choses en luimême? la relation est-elle la forme des personnes divines? et bien d'autres plus subtiles encore, sont toutes sacrées par leur objet '. »

On voit avec quelle profonde religion Newman propose celte vue de la valeur des formules dogmatiques. On voit aussi combien elle simplifie les discussions positives sur le développement de la doctrine et même sur les difficultés des Livres saints. Il est étonnant que'Newman qui ne savait pas l'allemand, ait su forger l'arme théologique la plus forte et la plus commode qu'on puisse opposer aux objections naturalistes.

Ses lectures patristiques la lui avaient indiquée et non pas seulement suggérée. Dans une étude ^ qui dépasse bien la simple ctitique littéraire qu'elle prétend être uniquement, le D"" Barry attire l'attention sur un passage remarquable de Y Apologia où l'on peut voir clairement ce que Newman devait aux Pères d'Alexandrie. « La large philosophie de Clément et dOrigène m'entraîna. Certaines parties de. leur enseignement, d'ailleurs magnifiques, arrivaient comme une musique à mon oreille intérieure.

\. Ibid.. p. 3i9-3oÛ.

2. Newman, dans la série des Literary Lives (Hodder aod Stoagliton).

Elles étaient basées sur le principe mystique ou sacramentel et parlaient des diverses économies ou « dispcnsations » de l'Eternel. La nature était une parabole, l'Ecriture une allégorie; la littérature, la philosophie et la mythologie païennes bien comprises n'étaient qu'une préface de l'Evangile. Les poètes et les sages des Grecs étaient, en un certain sens, des prophètes, car à ces bardes divins des pensées supérieures à leurs pensées étaient départies. Il y avait eu pour les Hébreux une économie divine : mais on peut dire aussi qu'il y en avait eu une en faveur des Gentils. Dans la plénitude des temps, et le judaïsme et le paganisme avaient vu leur fin. Et ainsi il y avait place pour une attente de révélations nouvelles plus profondes, de vérités encore voilées par la lettre mais qui devaient sortir de ces langes. Le monde visible attend toujours une interprétation divine ; la sainte Eglise, avec ses sacrements et sa hiérarchie, restera jusqu'à la fin du monde un symbole, et rien de plus, des faits célestes qui remplissent l'éternité. Ses mystères ne sont que l'expression en langage humain de vérités que l'esprit humain n'atteint pas. »

On voit du premier regard combien celte théologie dépassait la politique religieuse de Newman et comme non seulement toute sa pensée future, mais aussi plusieurs conclusions qu'on en a tirées y étaient contenues en germe. L'apj)licalion du principe d'évolution à la Bible, à 1 Eglise et au dogme est là. On tirerait aussi naturellement de ces lignes la définition d'une critique littéraire qui, « accordant au langage tout ce qu'il veut essayer de traduire, est cependant sur ses gardes contre la mince logique qui prend des mots pour des réalités et des symboles pour ce

qu'ils représentent ». Un léger changement de dialecte, ajoute" le D"" Barry, nous transporterait à Weimar près de Gœthe méditant sur l'Indicible. Quand on entend dire que Newman avait d'énormes lacunes dans sa formation philosophique ou, pour mieux dire, que cette formation avait été laissée au hasard et que, de son propre aveu, il connaissait à peine de nom Kant, Hegel et même Coleridge, on se demande par quel miracle il a pu entrer dans la pensée la plus féconde des temps modernes. Ce passage de ïApologia auquel personne, je crois, avant le D"" Barry, n'avait attaché l'importance qu'il mérite, donne la clef de l'énigme. Newman qui dès l'enfance avait une propension invincible à voir en tout un symbolisme, c'est-à-dire un reflet sensible de réalités invisibles, n'a eu besoin pour fixer son intuition que d'en apercevoir la parenté avec une doctrine d'auteurs ecclésiastiques vénérables, objets de son étude quotidienne et respectés dans l'Eglise. On ne peut assez montrer que son atmosphère intellectuelle est exclusivement celle d'un homme d'Eglise et qu'on définirait assez bien son intelligence en disant qu'il l'avait aussi moderne qu'homme du xix« siècle ait jamais pu l'avoir, en dépit d'une culture théologique et historique arriérée comme était celle d'Oxford à l'époque où il y étudiait. Ce qui dans les Pères était lettre morte pour ceux qui n'avaient point sa vision directe et profonde, devenait pour lui comme une révélation personnelle, la réponse inattendue d'un vieux livre à une question d'aujourd'hui.

La théorie de. la relativité des formules dogmatiques peut facilement s'interpréter dans un sens naturaliste, mais il n'est pas douteux que Newman la conçût dans un esprit entièrement catholique. L'ensemble de son œuvre ne permet pas d'hésitation là-dessus. Sa théologie le range dans la famille des Augustin et des Malebranche, mais sa croyance est substantiellement la même que celle d'esprits qu'on croit plus dociles parce qu'ils volent moins haut. On le verra par quelques détails de son apologétique à laquelle nous arrivons maintenant.

Un passage de la Grammar ofAssent ' est surtout remarquable. S'il est dans la liturgie un morceau dogmatique, c'est assurément le symbole de saint Athanase. Longtemps avant que Newman fût catholique, une partie considérable de l'Eglise anglicane avait déclaré la guerre à ce symbole et voulait l'éliminer ou le tronquer. Newman n'ignorait certainement pas les difficultés historiques qu'on lui opposait. Cependant il ne craint pas d'affirmer que rien ne lui paraît plus religieux, plus près de l'expression parfaite de la dévotion catholique que cette profession de foi. Il la préfère, avec sa précision technique et ses antithèses voulues, même à des hymnes comme le Te Deum et le Veni Creator. Un homme qui ne perçût pas la réalité profonde de ces formules bien plus que leur incapacité à recouvrir le divin et l'infini, serait incapable de ce sentiment. Beaucoup de

\. p. 133 de l'édition in-12.

personnes sont tentées de croire qu'il y a aujourd'hui dans rÉglise catholique des hommes dont le dessein plus ou moins formé est de la conduire insensiblement dans la voie d'un progrès où elle n'irait pas d'elle-même. Ce serait une injustice odieuse envers le cardinal Newman que de lui attribuer une telle politique. Il est un trop noble exemplaire de droiture et d'honneur en même temps que d'attachement à l'Église pour que le moindre soupçon de dissimulation l'effleure. Ce qu'il avait à dire, il le disait simplement et presque naïvement, et quand on sait à quel génie cette simplicité et cette naïveté font escorte, ces qualités deviennent sublimes. 11 a pu se dépeindre dans la préface de YApologia, avec la simple hardiesse de saint Paul, comme « un homme dont le premier mouvement a toujours été de dire son opinion ; qui a toujours parlé trop plutôt que peu ; qui se serait épargné bien des ennuis s'il avait eu la sagesse de tenir sa langue ; qui a toujours été juste envers les doctrines et les arguments de ses adversaires; qui n'a jamais passé sur des raisonnements ou des faits qui parlaient contre lui ; qui n'a jamais donné son nom ou son autorité à des preuves qu'il croyait mauvaises; qui n'a jamais craint d'avouer une faute dont il s'est senti coupable; qui a toujours pensé aux autres plutôt qu'à soi ; qui a abandonné beaucoup de ce qu'il aimait et estimait et aurait pu garder, s'il n'avait aimé l'honneur plus que la réputation et la vérité plus que de chères amitiés ' » .

Qu'on ne touche donc ni à sa sincérité, ni à l'intégrité de son catholicisme. Il dit quelque part que

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