Apologia, p. 24 de l'édition in
l'apologétique est essentiellement individualiste et qu'il est de son intérêt d'être « modestement égotiste ». Avant d'exposer sommairement la sienne, il fallait affirmer que, si elle, est originale, elle est aussi sans détour et sans calcul.
Il est plus facile de faire la critique delà Grammaire de l'assentiment que de la résumer sans l'affaiblir jusqu'à la rendre l'ombre d'elle-même. Le critique éminent que je citais plus haut et dont je m'honore d'être l'ami, le D' Barry, me l'a définie quelquefois : « une réaction du génie religieux anglo-saxon contre la sèche logique des Latins ». Or s'il n'est pas difficile à un Latin sec et logique de faire voir en quatre lignes certaines contradictions ou faiblesses du livre, il Test extrêmement de donner même l'idée de la pensée forte et libre qui s'y joue à chaque page. C'est une large carrière pleine de riches filons d'or, mais où des blocs entiers se menacent au lieu de s'appuyer. Le livre manque d'unité ou au moins d'enchaînement ; des parties entières luttent entre elles, des raisonnements tombent parce que leurs termes varient; certaines lacunes philosophiques dont un écolier sourirait apparaissent à nu. En revanche, on sent d'abord que si l'on n'est pas en présence d'un philosophe, on est devant un homme et un homme qui joint à l'expérience mentale et religieuse la plus riche, la pénétration la plus subtile. On est sûr, en l'approchant, qu'il ne subit l'influence d'aucune école, qu'il n'est l'esclave ni d'une théorie ni d'une classification, ni d'un souci ou d'une affectation de forme qui est plus qu'une plaie — car elle est un véritable vice — chez tant de philosophes modernes. Il se pose des
questions avec la clarté et la profondeur des enfants, et il y répond comme s'il était seul au monde et que personne n'eût philosophé avant lui. Nulle entrave d'aucune sorte sur sa souple et spontanée dialectique. Voilà bien les marques du génie. Qu'il ait ses imperfections, il faut s'y attendre, mais on peut être sûr de profiter à son commerce.
La Grammaire de l'assentiment peut en gros se diviser en trois parties ^. La première est une description de toutes les attitudes possibles de l'intelligence devant une proposition donnée; la seconde et la plus originale est, à proprement parler, une sorte d'Art de penser; la troisième est un corollaire exposant les preuves de la religion naturelle et de la religion révélée sur lesquelles Newman, sans vouloir faire œuvre d^apologiste ex professa., déclare appuyer sa foi.
Une proposition est, pour Newman, tantôt l'affirmation d'un fait, tantôt une conclusion d'un raisonnement. Dans le premier cas elle est un assentiment, dans le second, ime inférence. L'assentiment n'est jamais soumis aune condition; l'inférence au contraire l'est toujours, du moins en matière concrète dont Newman s'occupe exclusivement. Quand l'assentiment porte sur le particulier et le concret, il est réel ; quand c'est sur le général et l'abstrait, il est notionnel. Ces deux mots, réel et notionnel, qnt une telle importance dans la pensée de Newman, ils reviennent si souvent dans son œuvre et avec un sens si riche, qu'ils semblent véritablement lui appartenir
i. Ces trois parties ne correspondent pas à la division de Newman et je ne liens pas compte non i)lus, en les exposant, de l'espace que l'auteur leur donne.
en propre. Est réelle toute aperception venant à l'esprit par les sens ou l'imagination ou la mémoire; est notionnelle celle qui a subi une élaboration généralisante. L'assentiment notionnel est aussi parfait et inconditionnel que le réel, mais celui-ci est incomparablement plus saisissant, car il entraîne tout l'homme tandis que le premier est limité au jugement. Newman fait clairement plus de cas de l'assentiment réel que du notionnel et le montre dans une analyse détaillée de cinq formes ou nuances d'assentiment notionnel qu'il appelle profession, créance, opinion, présomption et spéculation.
A première vue ces distinctions paraissent d'une logique subtile et effarouchent un peu. Mais la subtilité de Newman quand il généralise ne provient que de la multitude des faits concrets sur lesquels sa pensée vole. Il ne faut jamais le lire comme on lirait un philosophe. Ce qu'il veut dire devient très clair sitôt qu'on renonce à chercher une théorie où il ne veut mettre qu'une classification de faits. Autrement il vous laisse déconcerté ou déçu. Deux écoliers étudient la mécanique : l'un comprend et récite son livre, l'autre n'y arrive pas; mais celui-ci se joue dans les rouages d'acier où son camarade s'embrouille : il a des assentiments réels et le savant n'en a que de notionnels. Le martyr qui donne son sang pour Jésus- Christ aperçoit réellement ce dont le théologien raisonnant sur l'Homme-Dieu n'a qu'un assentiment notionnel. Ce même théologien peut avoir à la fois une connaissance réelle et une notionnelle de certaines propositions, celles du symbole de saint Athanase par exemple, suivant qu'il y applique sa dévotion ou sa logique. De même, l'homme du peuple pour qui
toute vérité dogmatique est fatalement notionnelle, la transforme en réelle quand il la reçoit sur la parole de l'Église. On voit poindre dès ce début la méfiance foncière de Newman pour tout rationalisme, pour toute ingérence tyrannique de la partie intellectuelle dans ce qui est la vie. On retrouvera dans tout le livre cette préférence pour le réel, le concret, le vivant, contre l'abstrait desséché ^ .
Il ne faudrait pas croire que cette méfiance fût du scepticisme. Newman démontre longuement contre Locke que notionnel ou réel l'assentiment n'a pas de degrés. Il est ou il n'est pas. Locke a tort de confondre avec l'assentiment des états d'esprit qui admettent la plus légère ombre de doute. En réalité l'assentiment est rare ; une foule de personnes ne le distinguent pas de la « profession « ou de la « créance « et se font illusion à elles-mêmes. 'Cependant l'assentiment n'est pas la même chose que la certitude. Newman appelle cette dernière assentiment complexe : il la distingue de l'assentiment simple en ce que celuici est uiie intuition immédiate, inconditionnelle pour le sujet mais pourtant conditionnée par toutes sortes de causes, et par suite, variable, tandis que la certitude est le résultat d'un examen, d'un contrôle, à la suite duquel le doute est définitivement exclu et l'esprit jouit d'un repos absolu. Cet assentiment complexe est nécessairement plus rare encore que le simple, et notipnnel au lieu d'être réel. Newman ajoute que ses préliminaires laissent une habitude fâcheuse de poser des questions, de faire lever ces muscœ coli-
\. Gram., p. 1-133. Je crois utile de donner ces indications pour que- le lecteur n'oublie pas ce que j'ai dit plus haut. Le texte de Newman se compose surtout d'admirables analyses.
105i LA PENSÉE CATHOLIQUE EN ANGLETERRE.
tantes, que la croyance la plus sereine voit quelquefois passer sur elle ^ L'objection ordinaire des sceptiques, que les certitudes apparemment les plus fortes varient, se pose ici naturellement à lui. 11 la résout par la méthode ordinaire des dogmatistes. Il est vrai que des certitudes apparemment fortes et chères, comme les certitudes religieuses, s'affaiblissent parfois et disparaissent. Mais elles n'étaient que des certitudes apparentes sous lesquelles dés certitudes véritables ont travaillé jusqu'à amener peu à peu le changement final. Et quand même il n'y aurait pas d'exemple d'une certitude indéfectible, cela ne prouverait pas que la certitude indéfectible fût impossible. L'abus d'une faculté laisse intacte la faculté ellemême. Newman croit donc fermement à la certitude, bien qu'il soit forcé comme tous les autres dogmatistes de lui donner comme caractère essentiel l'indéfectibilité qui justement ne peut se constater. En somme il prouve la légitimité de la certitude par le fait même de son existence, c'est-à-dire par la vie, renonçant au fond à démontrer ce qui n'est pas démontrable ^.
Mais quel chemin l'esprit suit-il pour arriver à la certitude ? N'y a-t-il d'assentiment parfait que sur les données des sens et de l'imagination? Est-ce qu'au contraire il ne se fait pas fréquemment un travail d'où ces données sortent combinées et élargies ? Newman répond à cette question dans la deuxième partie
1. Ceci ressemble à unecontradiclion. On en verra une plus grave. On verra que Newman refuse au raisonnement autre chose que la probabilité : or, on ne conçoit guère l'examen requis pour la certitude sans quelque manière de raisonnement.
. 2. Gî'am., p. 4S4-2iJ8.n revient sur la valeurprobante du fait même de la certitude, p. 3SC-333.
delà Grammaire de T Assentiment que]'' ai appelée un véritable Art de penser. 11 est cent fois déplorable que ces admirables chapitres soient justement ceux dont un résumé doit révéler le plus inévitablement les défauts sans laisser même soupçonner la richesse d'intuitions, le large flot d'idées qui s'y fait jour à travers les confusions et les redites.
Il y a deux manières pour Newman d'aller du connu à l'inconnu, deux modes de raisonner, deux logiques. Il appelle la première logique formelle, ou artificielle, ou méthode ; la seconde n'est que l'opération spontanée d'une faculté qu'il nomme sens illatif^ et il l'appelle inférence naturelle.
La logique formelle comprend toute manière d'exposer et de chercher la vérité, capable d'être exprimée en mots : le syllogisme, les classifications scientifiques, les mathématiques, le langage même sont des formes de cette logique, et en général tout ce par quoi l'homme systématise sa connaissance, ou veut systématiquement l'imposer à autrui. C'est proprement un art. Tant qu'il s'exerce dans l'abstrait, c'est-à-dire dans ce qui est le moins possible différencié, il est infaillible. L'arithmétique, l'algèbre, la géométrie, l'argumentation aristotélicienne par modes etpar figures ont des règles aveugles mais certaines. Mais qu'est-ce que l'abstrait sur ce vivant théâtre de l'univers où tout est concret? Or, en matière concrète 1^ logique scientifique ne peut donner la certitude. Elle s'arrête nécessairement aux prémisses qu'elle suppose et ne peut aller jusqu'à l'individu sur lequel la conclusion prononce. Le général n'a de prise sur le particulier qu'en lui faisant violence. Chaque être en effet a sa loi propre, qui est plus un fait qu'une
loi, comme chaque vivant a son protoplasme particuliex\ Rien de réel ne peut être démonté et distribué suivant toutes les idées générales qu'il admettrait, ni remonté et recomposé d'après elles. Nous ne pouvons percer un seul des êtres qui peuplent l'univers de leurs myriades, ni donner le catalogue complet de ses qualités. Nous disons que le Créateur est incompréhensible, mais en un sens la moindre créature ne l'est pas moins puisque personne autre que Dieu n'en a la pleine intelligence. La logique enregistre des aspects, elle ne nous faiflpas connaître un seul individu. Les lois les plus générales n'ont pas plus de droit à ce nom que les exceptions les plus extraordinaires. Nous disons que tous les hommes meurent, et donc qu'Elie est mort. Et pourtant Elie n'est pas mort. La loi d'Elie était de ne pas mourir. Les individus sont incommunicables. Nous ne croyons que nous mourrons nous-mêmes que parce qu'il y a contre nous une reductio ad ahsurdum, mais cette forme de raisonnement n'est nullement démonstrative. Donc le passage de prémisses générales à une conclusion ne peut donner qu'une probabilité ou une approximation et non une preuve et une certitude.
Ce n'est pas tout. Il ne s'agit ici que de raisonnements simples et n'ayant que' trois termes. Mais quand le raisonnement s'exerce sur la complication d'un objet vivant, soumis à des influences vivantes et plongeant des racines profondes dans un milieu multiple, il faut nécessairement que les syllogismes chevauchent les uns sur les autres ou du moins s'appuient les uns sur les autres jusqu'à certaines prémisses au delà desquelles l'esprit ne remonte pas. Or, si en logique scientifique ces prémisses sont des
certitudes, elles n'en sont pas en logique pratique : elles ne sont que des assumptions, c'est-à-dire des principes qu'on se concède à soi-même. Et ces principes varient naturellement avec les personnes, ou même avec les dispositions actuelles, intellectuelles, morales et physiques des personnes, en sorte que supposé le raisonnement aussi rigoureux et impeccable que possible dans une, mêlée de données où la rigueur est un idéal inaccessible, les conclusions restent encore inévitablement individuelles.
Il est piquant de voirNewman prendre un exemple dans une question irritante qui revient à intervalles importuner la critique. Les œuvres de Shakespeare nous sont connues par des éditions isolées de ses drames imprimées in quarto de son temps, probablement sans son autorisation, peut-être en fraude, et certainement très fautives. Un premier essai de correction fut tenté en 1623 par les éditeurs de ce qu'on appelle le Folio, retouché d'ailleurs dès 1632. Vers 1850 on trouva un exemplaire de cette édition de 1632, contenant plus de 20.000 corrections manuscrites assez acceptables. Cela fait quatre leçons à peu près contemporaines sur lesquelles peut s'exercer la critique. Or s'il paraît vraisemblable que le correcteur anonyme s'est inspiré des souvenirs précis~de quelques contemporains de Shakespeare, peut-être de ses camarades de théâtre, il ne l'est pas moins que le Folio a sans doute été corrigé d'après des corrections faites par Shakespeare lui-même sur les éditions in-quarto. Comment prendre parti? Si^le texte du grand dramaturge est si incertain, n'en vient-on pas à se demander s'il est bien réellement de lui? On dit que les comédiens ont interpolé
les bouffonneries et les obscénités. Pourquoi pas les beautés? Shakespeare appartient à un temps où le génie dramatique courait les rues. Est-il d'ailleurs concevable qu'un seul homme ait écrit des pièces si impersonnelles, si prodigieusement variées? Au l'ait, nous ne savons rien de Shakespeare : si on lui retire tout ou même partie de son œuvre, qu'est-il aulre chose qu'un nom, une nébuleuse de génie que la critique de l'avenir résoudra? On sent bien que la logique ne fournit pas ici les prémisses de syllogismes convaincants. Il n'y a pas de raisonnement dans les choses du goût. On se décide pour un point de départ ou l'autre suivant qu'on est organisé de telle ou telle façon. Le hasard de l'éducation ou de la tournure d'esprit fait l'opinion dans ces querelles où l'on porte cependant une passion si ardente. C'est ce qui ressort clairement de toutes les controverses historiques : celle entre Grote et Niebuhr sur les origines de Rome, par exemple : les prémisses prennent naissance dans des caractéristiques personnelles où les hommes sont forcément en désaccord. Cela se voit même en mathématiques dès qu'on en fait l'application à un cas individuel, comma en astronomie, en mécanique : aussitôt des raisonnements parfaits deviennent chanceux. La découverte de Neptune n'aurait pas été si glorieuse si la science avait fourni à Leverrier une logique infaillible ^.
La logique est donc un art, produit de la pensée et qui réagit sur elle, comme les règles de critique déduites des poètes peuvent en retour les guider,