Gram., p
mais dépourvu de toute propriété vivante et génératrice.
Si cette logique formelle est ainsi impuissante, quel sera le procédé mental par lequel nous irons à la vérité ou au moins à la haute probabilité qu'on appelle certitude morale? par quel chemin le patrimoine intellectuel de l'humanité s'est-il enrichi au point que nous voyons?
Newman s'est repris à tant de fois à le dire de vingt façons différentes qu'il vaut peut-être mieux tâcher de donner l'impression de sa pensée que s'ingénier à la résumer.
Il attache une importance extrême au fait indéniable pour lui que nous pensons sans le secours des mots. Non seulement, dit-il, notre esprit ne se parle pas à lui-même les moyens termes de ses raisonnements, mais il vole même par-dessus les antécédents, il en effleure des séries entières avec une rapidité qui laisserait bien loin derrière la parole la plus agile. La gestation des idées qui nous convainquent et nous déterminent peut être obscure et lente mais l'opération qui les met au jour est rapide comme l'éclair. Quant à remonter la chaîne des actes qui y ont conduit, il n'y faut pas songer. Le montagnard s'élève au sommet du pic, en tâtant la roche des pieds et des liiains bien plus qu'en l'étudiant du regard, et quand il est en haut, il serait fort en peine de retracer son chemin. Ainsi du penseur : il laisse son esprit voltiger librement au lieu de lui faire rendre compte de chacun de ses mouvements. On . p&ut s'accoutumer à déduire ou à parler sa pensée en syllogismes, mais, le syllogisme ne la crée pas : il l'ombrage plus ou moins suivant qu'on en fait les
termes plus amples ou plus étroits. Des forêts de syllogismes malingres poussent parfois sur des sols où n'apparaîtront jamais une idée ou un jugement original. Parfois un homme dont la théologie paraît froide et sèche sera pénétrant, clairvoyant, chaud et sympathique dans ses lettres spirituelles : un théoricien médiocre peut être un excellent psychologue. L'expérience de tout homme montre que ses idées les plus chères, les plus personnelles et les plus vitales, lui viennent non pas sur des raisonnements mais par éclairs : quelquefois en conclusion de lectures sérieuses, mais anciennes et presque oubliées, quelquefois tout à fait spontanément, en apparence, ou en suite d'un sentiment, d'une passion de l'âme, plutôt que d'un enchaînement intellectuel, quelquefois même dans le rêve. Les mots ne suffisent jamais à engendrer ces lumières plus vives. Tous ceux qui lisent savent que le même passage qui nous est clair un jour, que nous croyons comprendre, — c'est-à-dire dont nous voyons des conséquences nombreuses, qui éveille en nous des harmonies, — un autre jour nous laisse froids et stupides, ne « nous dit rien ». Ceux qui écrivent savent aussi qu'ils marchent perpétuellement entre deux dangers : celui de perdre une idée qui les suit et par intervalles les charme, faute de l'avoir saisie assez tôt dans le filet des mots, et le danger de la tuer en l'arrêtant trop brusquement ou dans des mailles trop serrées. L'idée paraît féconde et lumineuse tant qu'elle est abandonnée à elle-même dans le cerveau, se nourrissant et s'éclairant des idées voisines ; elle se sèche sitôt que le besoin d'ordre et de classement oblige à la mettre en mots. Les grands écrivains
sont ceux qui trouvent les mots les plus suggestifs, c'est-à-dire ceux qui tarissent le moins la source originelle. Les livres dangereux sont ceux où une pensée parfois riche et généreuse est transformée dès son apparition en formules cristallisées, durcies et mortes. Ils préparent l'intelligence à ne jamais voir la vérité face à face. Ce qui se passe dans les chambres reculées de l'esprit, pendant l'élaboration d'une idée, est aussi mystérieux que les opérations de la mémoire. Ni mots, ni règles n'y ont accès ^. On peut s'accoutumer à surveiller sa méditation et à en suivre le progrès — il faut des précautions incessantes pour que cette contemplation ne se change pas en méthode — mais on ne la dirige pas et mille causes peuvent en faire varier le résultat. La vérité de ces observations est surtout palpable chez les hommes de génie. Prenez une forme inférieure mais cependant caractéristique de ce qu'on appelle le génie : l'aptitude prodigieuse à calculer d'un Inaudi. Il est clair qu'elle n'a rien à voir avec la logique ordinaire de l'arithmétique. Cela est si vrai qu'on l'a
l.-Si Newman avait eu une connaissance plus exacte de la pliilosophie moderne, il aurait pu en un seul mot technique qui, par exception, se trouve clair et compréhensif, donner une formule de sa théorie que personne ne songerait à contester, en disant que les racines profondes de tout acte intellectuel comme de toute émotion se trouvent dans une région où les mots n'ont en effet aucun accès et qui se nomme le sub-conscient ou l'inconscient. Qui dira pourquoi l'odeur d'une fleur, ou le passage à peine remarqué d'une figure, éveillent dans l'àme une- idée ou un sentiment? qui expliquera la naissance de l'amour, la révélation subite de la beauté où on ne l'avait jamais aperçue clairement, celle d'une vérité qu'on s'est longtemps efforcé d'atteindre et à laquelle on ne pensait plus? Quelle est la part de la matière — mot de plus en plus mystérieux. — dans le jeu de nos cellules cérébrales?... Et si l'on introduit l'influence certaine, mais assurément plus insaisissable que toutes les autres, de l'hérédité dans le travail de l'esprit, que deviendra l'analyse qn'un effort tâtonnant d'aveugle à jamais impuissant?
vue se perdre quelquefois à la suite d'un enseignement raisonné. La méthode de l'aritlimétique classique ne ressemble aucunement à cette intuition supérieure infiniment plus libre, plus rapide, et l'on dirait plus juste, si l'hypothèse ne l'interdisait. Que se passait-il dans l'esprit d'un Newton quand il affirmait sans pouvoir les démontrer des propositions qui se sont trouvées justes? ou dans celui d'un Napoléon quand il embrassait d'un seul coup d'œil un vaste champ de bataille et prévoyait tous les détails de l'action qui s'y préparait? il serait vain d'essayer de le dire, mais il serait absurde d'y voir une opération méthodique et raisonnée. Ce que le génie nous montre d'une manière saisissante, -la double vue exceptionnelle d'un petit nombre de privilégiés, se retrouve à un degré moindre dans les esprits les plus communs : des vérités d'un ordre inférieur s'y font jour suivant la même loi de spontanéité et de soudaineté, sans plus d'intervention d'une méthode, d'un raisonnement, ou même du langage. « Nous n'allons pas de propositions en propositions, mais d'une chose à une chose, du concret au concret, d'un tout à un tout ^ »
La vraie logique, l'efficace, n'est donc pas la logique raisonnante : voilà l'idée première dont il faut
i. Gram., p. Sio9-342. On retrouverait beaucoup de ces idées dans l'Art d'arriver au vrai de Jacques Balmès. Newman ne dépend nullement du philosophe catalan, car il écrivait le sermon On implicit reason plusieurs années avant l'apparition de El criterio. Tous deux apparlenaientà une génération théologique où l'on se méfiait tellement du raisonnement qu'on niait quelquefois la raison. Nous avons vu depuis une réaction qui a produit l'excès contraire. Elle est déjà passée : ce qu'on appelle l'apologétique morale marque la reprise du rythme. Ceci ne veut pas dire que le néo-thomisme ait avorté : il est en train au contraire de se développer vigoureusement, mais c'est par son côté scientifique et non par son écorce.
partir quand on demande ce que doit être la méthode en apologétique. Il faut être préparé à trouver autre chose qu'un barème de la démonstration chrétienne. C'est sur cette affirmation que Newman commence la troisième partie de la Grammaire de l'Assentiment. « En parlant de la religion naturelle, comme si elle était affaire de jugement individuel, et en parlant ainsi avec l'intention de passer cependant de la religion naturelle au christianisme, j'ai l'air de renoncer à démontrer l'une oul'autre. C'est bien, en effet, mon intention. Je ne nie pas qu'une démonstration soit possible. La vérité, comme telle, repose sur des bases intrinsèquement, objectivement et théoriquement démonstratives, mais il ne s'ensuit pas que les arguments qui l'établissent, soient irréfutables et infaillibles. Ces épilhètes sont relatives et se rapportent à des cas individuels : il arrive que les arguments ne produisent pas leur effet. Le fait de la révélation peut être démontré vrai, mais sa vérité n'est pas cependant irrésistible; autrement, comment y résisterait-on? Il y a loin de ce qu'il est en lui-même à ce qu'il est pour nous. La lumière est une qualité de la ' matière, et la vérité est une qualité du christianisme; mais les aveugles ne voient point le soleil, et ce n'est pas la faute de la vérité s'il se rencontre des esprits qui la nient. Je ne puis convertir des hommes qui me refusent les assumptions que je leur demande, car sans assjimptions on ne prouve rien sur quoi que ce soit ^ » « La foi s'appuie moins sur des preuves que sur des présomptions : aussi, bien qu'ell.e soit un acte de la Raison, le monde
d. Gri'am., p. 410.
dira que c'est d'une Raison faible, mauvaise ou insuffisante ^ . » En effet ces présomptions ne suffisent pas toujours à entraîner la conviction : leur efficacité varie avec les temps et les personnes, et dans une même personne avec mille circonstances agissant sur le cœur ou sur l'intelligence. Les arguments qui touchèrent bon nombre d'Athéniens, quand saint Paul leur parla, en laissèrent beaucoup d'autres insensibles. Une génération discute seulement le fait du miracle, une autre met en question sa nature même et sa valeur probante. Et suivant leur tournure d'esprit, leurs lectures, l'étendue de leurs connaissances, souvent aussi suivant leurs passions et leurs désirs, les individus rassemblent en eux-mêmes les variations des époques. Où trouver une apologétique démonstrative, c'est-à-dire qui atteigne sûrement tous les hommes et tous les temps ? Certains pensent y parvenir mais « ils promettent plus qu'ils ne peuvent tenir » ^. Ils se trouvent obligés à établir leurs arguments sur les bases les plus larges qu'ils peuvent imaginer, et ces preuves très générales sont justement celles qui risquent le plus de manquer leur but dans les cas particuliers où la conviction se trouve conditionnée par ce qu'ils appelleraient des vétilles. « Loin de moi la pensée d'insinuer que ces preuves ne sont que des opinions, ni vraies ni fausses, acceptées ou rejetées selon l'humeur des individus. Je soutiens au contraire que les raisons profondes qui font qu'on les rejette ou qu'on les accepte sont justement la partie importante des considérations qui entraînent la conviction. Et je le dis pour montrer que la controverse