Adaptability as a proofof religion
savant, ses affirmations sont loin de satisfaire. Il se fait en particulier une conception de la vie, dont l'expression fréquemment renouvelée étonne toujours. iNon seulement il refuse, comme Huxley l'a fait avant lui ^ , d'y voir une sorte d'entité aussi absurde que le serait Vaquosité de l'eau, mais il l'identifie avec les fonctions de la vie. « Admettons, dit- il, — et c'est l'évidence, — que la vie n'est pas autre chose que la somme des fonctions employées à préserver la vie; que par suite elle n'est pas la même chose dans l'homme et dans la tortue -. » Si ce n'est pas là une tautologie, que veut dire le P. Tyrrell?
Passons néanmoins : notre philosophe croit, en effet, que l'on peut discuter la philosophie évolutive, môme si l'évolution des êtres vivants est une certitude. Voici comment il raisonne.
L'idée-mère de l'évolutionnisme scientifique n'est pas la constatation d'une tendance au progrès, c'est simplement l'affirmation que les plus aptes survivent et qu'ainsi la nature tend, avant tout, à augmenter la quantité de vie. Or ce principe est loin de rendre compte de tous les faits observables. L'homme indubitablement tient la place principale dans la création et ce qui caractérise l'homme bien plus que son aptitude à survivre, c'est la présence en lui d'aspirations intellectuelles, morales, esthétiques. Ces aspirations, le grand axiome darwinien ne les explique pas. Au contraire, il tendrait, pour peu qu'on voulût en presser l'application, à renverser l'échelle de notre conception de la nature organisée. Le microbe
i. On the physîcal basis of life dans les Lay Sermons, 2. Vol. II, p. 32o.
en effet se reproduit plus facilement et plus sûrement que l'homme : c'est donc lui qu'il faudrait mettre à la tête des « plus aptes », Et qu'est-ce qu'une philosophie susceptible d'interprétations aussi insensées?
Tel est l'argument. Comme toujours, il faut commencer par défendre la science contre la met aphysique du P. Tyrrell. Si Darwin vivait, il ne manquerait pas de protester contre l'honneur qui lui est fait de représenter seul la théorie évolutionniste. Le modeste savant aurait raison, car depuis quarante ans l'hypothèse qui gardera justement son nom a passé par bien d'autres mains et subi bien des modifications avec lesquelles il faut compter. De plus le P. Tyrrell est-il bien sûr que même dans la rigueur du principe qu'il combat, l'homme ne soit pas véritablement le plus apte à survivre- de tous les êtres organisés? Sans doute le microbe se reproduit avec une facilité qui semble tenir à une quantité de vie prodigieuse. Mais c'est seulement dans les conditions les plus favorables à son mode d'existence. Or, c'est au contraire dans la lutté pour la vie qu'il faut chercher de quel côté se trouve l'aptitude à survivre, et nous voyons que devant la moindre résistance la vie instable du microbe se dissout. Non seulement l'homme le tue par millions avec un grain de quinine dès qu'il soupçonne son existence, mais d'autres infiniment petits triomphent sans peine de son activité reproductrice. Il y aurait donc quelque apparence que la loi de survivance des plus forts se confondît avec une loi de .variété de défense, de complexité croissante et, en somme, de progrès. On ne peut guère nier cette loi, d'ailleurs, quand on jette un regard
d'ensemble sur la série des transformations des vivants.
Je dis un regard d'ensemble, car ici il faut s'arrêter. Dès qu'on s'attache au détail ou qu'on regarde plus loin que la chaîne vivante dont nous pouvons toucher les bouts, il faut convenir que le P. Tyrrell a raison. La paléontologie constate plus d'un exemple de regrès; et l'astronomie ne nous offre qu'une froide et insensible histoire de progrès suivi éternellement de ruine. Les mondes naissent dans la lumière, mais ils s'éteignent et se désorganisent. Renaissent-ils pour un état meilleur que celui par lequel ils viennent de passer, et sommes-nous à un stade de l'évolution que l'univers aurait mis l'éternité à atteindre? Nous n'avons aucune raison de le croire. C'est ici un mystère pour l'astronomie, et pour la raison un des points où elle se dépasse ellemême.
Quant au progrès moral qu'il nous faut bien constater dans l'homme, l'évolutionnisme ne peut rien nous en dire. Je veux bien voir l'amour dans la nébuleuse et dans l'atome, mais d'où vient l'abnégation? Si l'existence du mal est un mystère dans le théisme, l'existence du bien est un aussi grand mystère dans l'évolutionnisme. Sur ce point donc le P. Tyrrell a raison et le théisme s'adapte mieux au tout de l'homme que n'importe quelle forme de monisme désolant.
Notre philosophe s'arrête là. Il ne reprend nulle part les preuves directes de l'existence de Dieu; il ne cherche pas à rétablir la valeur du principe de causalité ou à résoudre le problème de l'origine du mal. Sa démonstration du théisme est surtout in-
directe et ne va qu'à montrer qu'il est le seul système « modérément intelligible ».
Ceux qui trouveront que ce résultat est peu de chose voudront bien réfléchir que le P. Tyrrell n'a pas écrit pour eux. Les esprits sont nombreux aujourd'hui que ce qu'il y a de désorientant, d'imprévu dans l'histoire du ciel, dans celle de la Terre, dans celle même de l'homme telle que la science moderne nous la raconte, prépare à des étonnements du même genre dans l'étude de l'intelligence humaine. La connaissance la plus superficielle des théories contemporaines sur des états de la matière dont nous ne sommes séparés que par un léger rideau d'apparences, inspire l'humilité dans la recherche de ce que nous appelons l'absolu. C'est déjà beaucoup, sans donner le mot d'une énigme insoluble, que de montrer à l'esprit des conclusions qu'il faut accepter sans les comprendre sous peine de n'oser plus agir.
Le P. Tyrrell est donc théiste. Il l'est, non en vertu d'un raisonnement qui s'impose à son intelligence, ou lui donne la clef de l'énigme universelle, mais parce que le théisme lui semble moins inintelligible que les systèmes contraires. Il l'est surtout parce que la doctrine d'un Dieu-Providence lui paraît plus adaptable, c'est-à-dire rendant mieux compte de la tendance au progrès qui se révèle dans la marche de l'univers et dans l'idéal de vérité, de justice et de bonté que l'homme porte en luimême.
Mais cette doctrine côtoyant à chaque instant le mystère, il ne faut pas s'étonner qu'on puisse lui faire une foule d'objections. Le P. Tyrrell s'y attend mieux que personne. Cependant nous avons vu que certaines de ces objections basées sur des faits mieux prouvés — ceux, par exemple, que les transformistes invoquent — semblent l'irriter, et qu'il leur échappe par des procédés de discussion peu scientifiques ou contraires aux méthodes qu'il défend lui-même en plusieurs endroits. Quelle peut être la raison de cette anomalie? Il est d'autant plus intéressant de la chercher, que le même défaut de logique apparente se retrouve aussi bien quand le P. Tyrrell veut résoudre les difficultés qu'on lui fait du dedans que celles du dehors, les objections théologiques comme les philosophiques. Un théologien ordinaire s'étonnerait sans doute de l'entendre affirmer, devant quelques endroits difficiles de l'Ancien Testament, que la notion de l'inspiration est encore à déterminer ^. Une solution aussi moderne et mal définie ne satisferait pas plus certaines personnes soucieuses avant tout de définitions conciliaires que la métaphysique du P. Tyrrell ne suffit aux biologistes qu'il réfute.
Une chose frappe à chaque instant quiconque lit ce Père avec quelque sympathie : c'est le sentiment très profond qu'il a de ce que la religion est pour l'homme. Personne n'a jamais moins cherché à faire valoir la religion par ce qu'on appelle l'éloquence ; il n"y a pas une tirade, pas un adjectif sonore dans ce que nous avons lu; et pourtant l'on a toujours