CHAPITRE VI
WILFRID "VVARD
Ce qui dans la biographie de Wiseman nous attirait autant vers l'historien que vers le héros, je veux dire un goût instinctif de sincérité, de lumière, de progrès digne de ce nom, se retrouve dans les études philosophiques de M. Wilfrid Ward ^ Elles sont un peu froides et ne sont pas toutes écrites de la plume au trait net et classique que nous avions adinirée dans le Wish to believe, mais quelques défauts de forme n'ôtent rien à leurs qualités essentielles. L'originalité de M. Ward est, laïque, d'être théologien et, théologien, d'être libre sans être aventureux. Le désir d'être de son temps tout en restant loyalement catholique, fréquent chez les laïques instruits, est presque toujours paralysé ou du moins gêné par l'incertitude où ils sont sur les méthodes théologiques et les limites où se circons-
\. Witnesses to tlie Unseen, \ vol. in-S". Londres, Macmillan, 1893 Problems and Persons,i vol.ln-8° de 377 p. Londres, Longnians, 1904.
crit véritablement le champ du dogme. Chez les théologiens de profession le même désir souffre tantôt d'une incertitude semblable, tantôt d'une excessive confiance sur ce qui est le domaine du savant, parfois aussi d'une longue habitude d'une méthode familière à eux seuls, ou de préoccupations étrangères à la science. C'est donc une rare fortune pour un laïque d'avoir été discipliné par la théologie sans pour cela perdre de sa curiosité et de son indépendance. M. Ward, élevé par un père passionné pour la théologie, formé dans les écoles romaines et occupé toute sa vie de questions où la philosophie confine à la religion, traite ces matières avec une fermeté qui rassure sur ce que beaucoup de gens seraient tentés, encore aujourd'hui, d'appeler des audaces.
On pourrait extraire des études qu'il a publiées jusqu'ici ime théorie religieuse assez complète, en particulier une théorie de la foi où l'on retrouverait la subtilité d'analyse du cardinal Newman. Mais une synthèse de ce genre n'aurait d'autre intérêt que de montrer l'unité foncière des principes chez bon nombre de catholiques intelligents d'aujourd'hui et il vaut mieux s'attacher à faire ressortir les quelques idées dominantes dans un esprit très sérieux, libre sans outrance et si visiblement respectueux de l'autorité ecclésiastique qu'il est probablement le type de ce que seraient beaucoup d'intelligences catholiques si les circonstances leur permettaient de se rendre un compte exact d'elles-mêmes.
La préoccupation constante de M. Ward est de savoir dans quelle mesure un catholique, un croyant sincère mais qui veut être sincère de tout point et envers toute chose, peut ou doit se laisser influencer par la culture anibiante, par ce que les Anglais se sont habitués depuis Matthew Arnold à appeler le Zeitgeist. La réponse à cette question demande naturellement une définition préalable du Zeitgeist. Pour M. Ward, comme pour tous les esprits nets et droits satisfaits des grandes lignes qu'un examen consciencieux leur fait apercevoir, ce qui différencie la pensée moderne, c'est, comme méthode, la recherche des causes, le souci de l'histoi're et la méfiance de Va priori : et c'est comme base de cette recherche, l'idée que l'univers est en marche perpétuelle et non fixe. Les pères de l'esprit nouveau sont Bacon, Newton, Kant, Darwin et Hegel ; Newman est le plus grand théologien catholique qu'on ait vu depuis saint Thomas. En d'autres termes la génération présente est évolutionniste et sa conception du monde est liée à celle d'instabilité, de changement lent produit par des causes nombreuses et souvent imperceptibles. Tout ce qu'on lui présente comme définitif ou comme échappant à des lois qu'elle croit générales encourt aussitôt sa méfiance. C'est avec cet état d'esprit que M. Ward confronte l'idée chrétienne traditionnelle se demandant si le vieux vin pourra se conserver dans les outres nouvelles.
Le moyen âge ramenait toutes les notions pos-
sibles à une synthèse dont l'Église était le centre, et deux faits intimement liés l'un à l'autre paraissaient imposer cette synthèse à la croyance universelle : le premier était l'établissement merveilleux du christianisme dans le monde, le second le développement et l'affermissement non moins prodigieux de la chrétienté sous la forme du Saint-Empire romain. « La rapide diffusion du christianisme par la foi et la constance des martyrs, son triomphe sous Théodose et Constantin frappent d'admiration les Pères et les docteurs. Le successeur du pêcheur l'emportant sur celui des Césars; l'emblème d'un homme né dans une étable et mort sur la croix remplaçant l'aigle sur les étendards romains; les basiliques chrétiennes prenant la place des temples ; la gens lucifiiga sortant des catacombes et maîtresse au Capitole; il faut la paresse de l'habitude pour nous empêcher de sentir que ces choses inouïes devaient paraître miraculeuses à ceux qui en étaient les témoins. La main de Dieu se voyait partout dans l'Éghse.
« La cité céleste apparaissait aussi dans la monarchie chrétienne. L'Occident était tout l'univers pour les hommes du moyen âge, et l'Occident était tout rempli par l'Église, ses cathédrales, ses monastères, son idéal, sa puissance et son enchantement. Ainsi l'Église, reflet du monde supérieur, et oracle de la révélation divine, était comme un soleil dans les cieux. Les faits qui ne cadraient pas avec cette conception étaient traités comme nous traitons aujourd'hui les objections au système de Copernic. D'innombrables traditions ou, à l'occasion, des inventions les écartaient. L'histoire de la donation de
Constantin, les fausses Décrétales et tant d'autres traditions ou documents fabriqués de toutes pièces, sont le produit d'un état d'esprit semblable à celui des enfants qui disent un conte de fées et se persuadent qu'il est vrai à mesure qu'ils le disent. L'idéal qu'on se figurait on croyait le voir réalisé. Dans le De Monarchia de Dante, le Saint-Empire romain est la base normale et voulue par Dieu de la chrétienté. L'idée de ce qui devait être montre au grand poète la fondation de l'empire d'Auguste comme un événement aussi providentiel. Le raisonnement a priori sort tout naturellement de la croyance au gouvernement divin : ce qu'il est convenable que Dieu fasse, il l'a fait ou il le fera. Ainsi tout était sur le même plan dans l'esprit du théologien médiéval. Il voyait sans étonnement saint Laurent peint sous la dalmatique du diacre et le pape Sixte avec la tiare ; on l'eût grandement surpris en lui contestant que les évêques de Rome n'eussent pas toujours eu le pouvoir de déposer les rois, et que les symboles dogmatiques calligraphiés entre les enluminures des manuscrits fussent autres que le fidei depositum confié par Jésus-Christ à ses apôtres.
« La réalité finit cependant par mettre fin au rêve.
« Les croisades étaient un corollaire de la doctrine qui revendiquait l'empire du monde pour la République chrétienne : leur insuccès en commença la ruine : on vit qu'il s'en fallait de beaucoup que les Etats chrétiens devinssent les maîtres du monde, comme la théorie le voulait. En même temps l'empire se disloquait. Suivant le mot de M. Bryce, Dante qui croyait célébrer sa gloire écrivait en réa-
lité son épitaphe. La papauté elle-même s'affaiblit. Après Boniface VIII le pouvoir temporel ne cessa de décliner.
« En même temps que se modifiait l'aspect du monde politique, des causes profondes transformaient les idées des témoins de ce changement. La physique commençait avec Roger Bacon. L'esprit de doute qui avait paru plus d'une fois sous Frédéric II et fermentait dans l'Ecole bien qu'il y fût contenu, s'échappait enfin à la Renaissance. Le paganisme des classiques reprenait possession de Rome même. Les réformés posaient le principe de l'examen individuel; ils entraînaient des Etats entiers dans leur parti : la robe hlanche de l'Église était déchirée ; en trente ans le fait qui avait servi de base à la synthèse du moyen âge, c'est-à-dire l'unité visible de la chrétienté, disparaissait. Peu après, la prétention des théologiens à juger les conclusions des sciences physiques était réduite à néant par l'issue du procès de Galilée ^ . «
Ainsi, à la Renaissance, le monde avait perdu irrémédiablement le vaste ensemble de croyances sur lequel de grandes choses, de nobles idées, de hauts dévouements, s'étaient assis, et il lui fallait bâtir tout l'édifice de la science moderne avec l'instrument le plus lent quoique le plus sûr, l'observation et l'expérience. 11 ne parvint pas d'abord à remplacer la synthèse écroulée. Longtemps la pensée moderne demeura individuelle et fragmentaire.! Les sciences physiques s'organisèrent assez facilement parce que la cohésion est de leur nature, mais en