‹ La pensée catholique dans l'Angleterre contemporaine [microform]Chapitre 25 sur 28 · Problems and Persans · texte numérisé non relu

Problems and Persans

métaphysique et en théologie on se contenta pendant deux ou trois siècles de négations ou de détails : Locke conduisait à Hume, les déistes du XVIII* siècle n'avaient d'union que contre l'ennemi commun, la révélation et l'Eglise. On ne voulait plus du securus judicat ecclésiastique et il ne pouêtre encore question du secM7'«^yM<ffcaï scientifique : ainsi des efforts immenses n'étaient rattachés à rien, le monde ne gagnait ni en religion, ni en moralité, ni en politique sociale. La Révolution française le démontra soudain avec brutalité. La liberté individuelle ne pouvait être, comme l'examen particulier et le principe de la recherche scientifique, qu'un commencement, une base. Or, tandis que la science avait déjà fait des progrès gigantesques, on ne savait qu'édifier sur la liberté nouvellement conquise. Faute d'une métaphysique pratiquement acceptable, l'homme restait une énigme et la société un chaos. De quel côté chercher le sentier par où sortir de cette confusion? On se retourna vers le passé. Les uns avec de Maistre, de Donald et les romantiques allemands pour le faire revivre tel qu'ils l'imaginaient ; les autres, à la suite de Niebuhr et de Ranke dans un esprit aussi différent de l'admiration sans critique de Chateaubriand que du dénigrement systématique des encyclopédistes. Ils comprirent que toute doctrine et toute action doivent être interprétées et non pas jugées isolément et absolument. Hegel donna bientôt la formule de leur pensée : l'histoire n'est que le développement extérieur d'un esprit invisible et cet esprit n'est au fond que Dieu se réalisant dans l'histoire de l'homme. Le moyen âge avait eu raison en partie dans ses légendes

comme le xviii^ siècle dans ses négations. Une époque n'est pas l'autre : il faut juger tous les temps comme tous les hommes avec sympathie, se méfiant des parties caduques mais cherchant soigneusement l'aspect vrai. La vérité absolue n'est à la portée de l'homme dans aucun domaine : quiconque y prétend renonce du même coup à la faible lueur qui seule est faite pour nos yeux ; il se résigne d'avance ou bien à l'affirmation enfantine du contemporain des croisés ou à la destraction inintelligente et brutale des voltairiens.

Donc, à peu près au même temps où Darwin montre la nature organique dans une instabilité perpétuelle, progressant lentement- en dépit de reculs nombreux, Hegel fait voir la même instabilité et un progrès semblable dans le développement de l'esprit humain et l'organisation des sociétés. La catégorie du fieri domine et englobe toutes les autres : l'idéal qui s'appelait vérité change de nom et devient simplement progrès. Telle est en somme la transformation que les recherches, les hésitations, les erreurs, mais aussi les admirables découvertes des quatre derniers siècles ont produite dans l'esprit humain. Une synthèse nouvelle a remplacé l'ancienne : nous nous habituons de jour en jour davantage à voir toute chose dans la perspective de l'évolution et, dans le domaine de la science et de l'histoire, les résultats journellement acquis démontrent que nous avons raison. C'est cette confiance dans le principe de l'évolution, dans la recherche des causes, et en même temps cette conviction du relativisme de l'idée, qui, d'après M. Ward, constitue le fond de l'esprit du temps, du Zeitgeist. Que les causes qui

ont contribué à le former soient celles qu'il indique ou d'autres, sa • description des tendances intellectuelles de ce temps, est, dans ses lignes principales, parfaitement exacte. 11 a donc eu raison d'envisager la question de l'avenir du christianisme en relation avec la diffusion de l'évolutionnisme.

Le problème peut se poser en ces termes : qu'adviendra-t-il du christianisme si la doctrine de l'évolution et le relativisme qui en découle s'imposent à tous les esprits cultivés? Plusieurs parmi ceux qui se sont placés au cours du siècle dernier devant cette éventualité probable n'ont pas cru que le christianisme ou même le théisme pussent se concilier avec la doctrine nouvelle qui s'imposait à eux et ils l'ont affirmé, les uns avec des cris de triomphe, d'autres avec un découragement parfois déguisé sous l'apparence du scepticisme, beaucoup avec une tristesse véritable et dans des dispositions telles que si une main amie leur eut indiqué le moindre refuge ils s'y fussent sans doute jetés.

C'est qu'en vérité, à moins d'une intelligence capable de dépasser la logique vulgaire des apparences et des présomptions, il y a incompatibilité entre le dogme scientifique et le credo de l'humble croyant. Comment concilier le déterminisme matérialiste du savant qui prétend n'en croire que les lois par lui reconnues et vérifiées avec une doctrine que ses adeptes croient presque tous basée sur la création et appuyée sur le miracle? Que devient la Providence dans un système qui n'admet pas la liberté de l'hçmme et qui ne veut voir dans la marche de l'univers que l'actioa de forces aveugles? Qu'est l'âme si la barrière qui sépare l'inorganique

du vivant est renversée? Qu'est la moralité si tout se résout à la sensation? Les problèmes posés par le critique et l'historien sont aussi insolubles pour quiconque veut n'appeler surnaturelle que l'intervention immédiate et, comme on dit, miraculeuse de la divinité. Il n'est plus possible d'expliquer la composition des livres sacrés, la genèse des dogmes, la diffusion de la religion en disant simplement que ces phénomènes échappent aux lois générales et qu'il faut se contenter d'y voir la main de Dieu. Les religions, les dogmes et les livres sont étudiés en relation avec d'autres religions, dogmes et livres dont ils dépendent et cette dépendance est marquée dans la mesure permise aux sciences particulières qui travaillent à la fixer. Enfin et surtout il paraît impossible d'accorder avec l'idée de l'universelle relativité et du perpétuel changement une notion de la Révélation, de l'infaillibilité de l'Église, et de la finalité du dogme, excluant la possibilité d'une modification et réclamant le privilège de la vérité absolue. Le savant exige des corrections dans une doctrine où il relève ce qu'il appelle des erreurs et le philosophe rejette d'abord toute formule se prétendant immuable. Qu'on dédaigne l'objection de celui-ci et les difficultés de celui-là, ils déclarent le christianisme suranné et l'abandonnent aux attardés. Ainsi fit Renan à la fois critique et philosophe; ainsi plus récemment le très distingué naturaliste mais pauvre philosophe Saint-George Mivart, à qui M. Ward contesta sans beaucoup de peine dans les grandes revues anglaises la légitimité de sa résolution. Renan disait qu'une, deux, trois subtilités, pour défendre un système, pouvaient à la rigueur

ne rien faire préjuger contre ce système, mais que dix mille subtilités le condamnent sans recours ; Mivart affolé par de petits ennuis qu'un homme plus rassis ou un philosophe plus averti aurait méprisés, posait sans relâche aux Congrégations romaines des questions de géologue et de biologiste qu'elles n'ont point mission ni qualité pOur résoudre et il se plaignait bruyamment qu'on l'amusât par des distinctions sans portée. A combien leur exemple n'a-t-il point persuadé que l'Eglise n'a d'autre refuge contre les questions pressantes de la science moderne que dans des échappatoires indignes d'esprits sérieux ! Ces savants superbes et ces faibles scandalisés ont-ils raison? Est-il hors de doute et que la science est irrémédiablement irréligieuse, et que le christianisme, l'Église catholique elle-même, sont aussi inflexibles, aussi incapables d'adaptation à des formes de pensée nouvelles qu'on veut bien le dire? M. Ward ne le croit pas.

La science quelque temps a "paru athée, elle ne l'est plus. En réalité elle ne l'a probablement jamais été- que dans des spécimens trop nombreux pour n'être pas un peu inférieurs. Les autres ne l'étaient qu'en apparence. S'il est un homme dont les déclarations tranchantes paraissent empreintes de matérialisme, c'est bien Huxley, altier par sentiment de sa valeur et par impatience de contradicteurs incapables de le comprendre, irritable et sardonique. M. Ward l'a beaucoup connu. On s'étonne de le voir

dans ces souvenirs ^ tolérant, bienveillant même à une métaphysique différente de la sienne, et pour tout dire accueillant sans difficulté ce qui n'est que la forme vraiment philosophique et élevée du théisme. Darwin était un pur savant que le catholique ignorant comme l'agnostique vulgaire rendent injustement responsable d'applications philosophiques de sa thèse auxquelles il n'a jamais pensé. Il en est aussi innocent que Laplace du fameux mot qu'on lui reproche à chaque instant sans l'entendre. En réalité l'évolutionnisme scientifique, quelles que soient les hypothèses par lesquelles il s'efforce d'expliquer les faits, reconnaît aujourd'hui la nécessité d'une téléologie, d'un principe de progrès sans lequel il n'y aurait point d'évolution. Le biologiste anglais le plus autorisé, Wallace, postule l'existence d'un monde spirituel sOus le monde de phénomènes auquel s'applique l'analyse scientifique. Le matérialisme épais qui avait remplacé pendant vingt-cinq ou trente ans le voltairianisme des générations précédentes ne se retrouve que dans les clubs socialistes et les universités populaires : toute la réputation d'Haeckel n'a pu faire que son Énigme de l'univers parût autre chose qu'une sottise savamment déduite et exposée avec une solennité ridicule. L'évolution sans principe de progrès est aussi démodée parm les historiens et les sociologues que parmi "les savants. De jour en jour on voit dés critiques grossir le nombre de ceux que M. Ward dans un de ses meilleurs essais, appelle les témoins de l'Invisible. L'histoire des dogmes, des religions, des livres

i. Problems and Persons, 22G.

sacrés de tous les peuples est étudiée dans un esprit de révérence bien différent de la hauteur qui dépare souvent les meilleures pages de Renan. A mesure que certains savants catholiques semblent vouloir écarter davantage le mot d'inspiration, d'autres qui ne le sont pas l'emploient plus fréquemment et dans un sens plus proche de sa signification théologique. Les religions, y compris les dogmes et les cultes, sont attribuées, comme la morale et comme le mouvement d'ascension de notre univers, à une raison d'être qui est Dieu, même quand la crainte d'une association d'idées anthropomorphiques fait qu'on évite de lui donner ce nom.

On peut donc le dire, la science, — du moins les sciences que leur objet amène plus rapidement à se poser les questions de causes, comme la physique, la biologie, l'histoire sociale et littéraire, celle des sociétés et des religions, — la science devient théiste à mesure qu'elle perfectionne son évolutionnisme, et M. Ward ne se trompe pas en disant que la synthèse nouvelle n'entraîne pas de conclusions hostiles à la religion pour laquelle il plaide.

11 s'agit de voir si, en retour, la religion peut s'accommoder de la synthèse évolutionniste.

Un examen superficiel pourrait faire conjecturer d'abord le contraire. Ne sera évolutionniste en religion que celui qui l'est dans sa conception générale de l'univers : or c'est un fait que beaucoup de catholiques — tous les simples , cela va sans dire , et "probablement la majorité des théologiens — sont hostiles même aux formes les plus exclusivement scientifiques de la théorie darwinienne. Assurément on la trouve défendue dans les ouvrages de plus

d'un auteur catholique et il y a longtemps qu'on ne craint plus qu'elle soit jamais condamnée par Rome ; cependant, elle est toujours réfutée dans la plupart des manuels d'apologétique placés entre les mains des fidèles et des étudiants en théologie', et je ne puis oublier qu'un travail de M. l'abbé Guillemot qui s'y rallia en 1894 au congrès de Bruxelles, ne put paraître intégralement dans les comptes rendus de ce congrès. Aujourd'hui encore il n'est pas rare d'entendre des prêtres assez instruits s'autoriser de quelques restrictions faites par les néo-lamarckiens à la doctrine de Darwin pour affirmer que la science désavoue ce grand homme. Les mêmes personnes arguent d'un passage fameux d'un discours très paradoxal de M. Poincaré pour donner raison à l'Inquisition contre Copernic et Galilée. Si l'on répugne à admettre des modifications lentes dans les êtres qui peuplaient, il y a des millions d'années, des mers devenues aujourd'hui continents ; si l'on croit l'inerrance de la Bible intéressée à ce que la terre ne tourne pas, ou du moins tourne aussi peu que possible, à plus forte raison ne voudra-t-on pas que dans ce qui touche de plus près à la religion, dans les conceptions dogmatiques, intervienne le principe de progrès. 11 est hors de doute que seule une faible minorité dans l'Église catholique se rend compte qu'en disant flexibilité on entend bien réellement progrès et non changement et, tôt ou tard, destruction.

Si cela est, comment M. Ward peut-il dire que la religion n'est pas plus antipathique à l'évolution que celle-ci n'est hostile à la métaphysique théiste?

C'est que, par bonheur, on ne juge pas des res-

soui'ces d'une doctrine par ce qu'en disent ses champions. Quand sous des formules il y a des vérités qui touchent au fond de la nature humaine, elles sont inépuisables, insaisissables, et aussi difficiles à exprimer que la nature même. Il faut donc s'attendre à ce que des aspects toujours nouveaux s'en découvrent que non seulement les esprits vulgaires, mais même les prophètes d'une époque, n'avaient pas soupçonnés. Bossuet voyait certainement les vérités chrétiennes sous un angle moins large que Fénelon et Malebranche et ceux-ci à leur tour auraient vu dans une lumière plus vive ce qu'ils n'apercevaient que par éclairs si la synthèse moderne eût écarté les obstacles qui les gênaient. S'ils avaient pu se rendre compte que l'action divine dans la création physique apparaîtrait tout autre dans les explications d'une science plus avancée que dans les récits hébreux, leur idée des rapports de l'homme avec Dieu s'en fût singulièrement élargie. Les ennemis du christianisme qui se font une arme contre lui de la physique ou de la géologie rudimentaires de quelques-uns de ses représentants, même officiels, donnent la preuve de leur propre inintelligence. La vraie philosophie n'a jamais tenu compte des personnes. Et sûrement, beaucoup de philosophes parmi ceux qui nous combattent, un Quinet ou un Vacherot, par exemple, ont dû sentir la puissance de résistance et d'adaptation du christianisme beaucoup mieux que ceux mêmes qui le défendaient contre eux- Quand une école théologique tout entière s'entêterait à garder une position visiblement indéfendable, qu'est-ce que cela prouverait si, à côté, un ou deux indépendants en indiquaient une autre qui fût bonne?

Les théologiens avaient tort assurément contre Galilée, mais la religion avait raison contre eux avec Galilée qui la croyait compatible avec sa physique. C'est donc, à l'histoire du catholicisme et à l'étude de ses tendances essentielles vues à travers l'histoire de la philosophie, qu'il faut demander le secret de son avenir. Ceux qui, amis ou adversaires, ne le voient qu'à travers leur ignorance ou leurs préjugés ne méritent pas audience.

Or il n'est pas douteux que le christiemisme est plus plastique, plus adaptable, en un mot plus vivant que ne l'ont cru Renan et Saint-George Mivart qui l'ont abandonné comme mort, que ne le croie at certains théologiens qui le déclarent fixé et définitif dans ses formules.

Quiconque a pris dans l'étude de l'histoire l'habitude de concevoir des temps, des moeurs, des états d'esprit, différents de ceux qu'il a devant les yeux, devient incapable d'imaginer le vaste futur comme un arrêt total de ce qu'il a toujours vu en mouvement. Si Renan a pris si aisément son parti de vivre en dehors du christianisme ce n'est pas qu'il se le figurât comme devant échapper à la loi générale du progrès, mais bien parce que, même se développant et s'achevant, il le jugeait au nom d'une certaine philosophie qu'il ne croyait révisable que dans ses heures de plus complet scepticisme. Il ne l'eût jamais abandonné, comme Mivart, par la conviction absurde que les préjugés d'une époque ou l'étroitesse d'une école dussent le rendre effectivement immobile pour toujours. L'homme donc qui refuse d'admettre la possibilité d'une marche en avant du christianisme, qui ne veut pas voir un concile de

l'avenir expliquant l'idée entrevue par un concile du passé en est un qu'a priori on peut dire étranger au grand effort de reconstruction historique auquel s'est tant intéressé le xix^ siècle. L'impuissance de cette sorte d'esprits à admettre une transformation où ils veulent voir l'inertie devient facilement ridicule. Ils s'attachent à des détails qui n'ont plus rien à faire avec le dogme. On en trouve à qui l'on fait aVouer sans peine qu'ils ne se figurent pas un changement dans la liturgie, qu'ils ne peuvent concevoir un temps où le latin serait irrémédiablement oublié, où le Pape, toujours évêque de Rome, ne serait plus dans Rome, où l'organisation ecclésiastique fût sensiblement autre que ce que nous la voyons. Ces hommes sont simplement dénués d'imagination historique. Ce qu'ils savent d'histoire glisse sur leur esprit sans y peser. Pour reprendre un mot célèbre, ils savent par exemple que pendant soixante-dix ans il y eut deux papes dans l'Eglise, mais ils ne le croient pas. Ce n'est évidemment pas à de tels esprits qu'il faut demander de concevoir dans l'avenir ce qu'ils ne croient même pas du passé.

Heureusement à côté de ces impuissants par manque de culture il en est d'autres ppur qui la baguette magique de l'histoire a fait revivre les temps lointains. Pour ceux-là la surprise serait que le monde fût toujours le même ou devînt'jamais complètement autre. Ils savent qu'un certain nombre d'idées plus riches cheminent à travers les âges, changeant graduellement et continuellement d'aspect sans cesser d'être elles-mêmes. Ils ne s'épouvantent pas de ce que les idées religieuses soient de ce nombre. Ils ne craignent pas qu'elles sombrent dans ce que

des hommes de moindre foi appellent des tempêtes mais qui, en réalité, ne sont que des crises inévitables et salutaires. La doctrine du Sauveur parut une nouveauté dangereuse à la synagogue qui se disait immortelle et le prouvait par les prophètes. Quelques années après, l'interprétation donnée autour de lui à cette même doctrine, semblait étroite et timide à l'apôtre Paul. Trois siècles plus tard l'Eglise se modelant sur l'Empire avait pris uijp forme que rien n'eût pu faire présager dans les dix ou quinze ans où, étant déjà elle-même, elle s'abritait dans le Temple et ne se distinguait de la synagogue par presque aucun signe extérieur. Cependant les Évangiles et les Épîtres font partie de la Bible comme le Lévitique et le Deutéronome, l'Église de Constantin ne diffère qu'en apparence du petit troupeau de Jérusalem et des communautés pauliniennes.

Ainsi, dans les temps où le christianisme était le plus actif parce que, source jeune et bouillonnante, il ne pouvait du premier coup trouver le large lit où il coule depuis quinze siècles, il nous apparaît vivant, souple et malléable, et non point ordonné et codifié comme le veulent des hommes pour qui l'histoire est tout entière sur un seul plan.

Le moyen âge qui vit l'édification des grands monuments dogmatiques laissait cependant à la pensée religieuse une liberté, une indépendance d'allures qu'on oublie quand on étudie les Sommes sans se préoccuper des circonstances qui les ont vues naître. Ce fut un grand combat qui fit prévaloir enfin l'aristotélisme, et M. Ward fait remarquer en vingt endroits que sa méthode et son langage étaient aussi antipathiques aux Pères, jusqu'à saint Ber-

nard, qu'ils devinrent par la suite à la mode dans les écoles théologiques et naturels aux conciles eux-mêmes. Ils y voyaient un rationalisme secret dont plus d'une explosion attestait la présence. Mais la tranquillité du monde chrétien n'était pas troublée par les tentatives aisément réprimées d'un Huss ou d'un Wicldeff et la pensée théologique se donnait carrière avec une licence incroyable sans que Rome tout occupée d'art et de' littérature s'en alarmât. On se rappelle le mot de sérénité dédaigneuse dit par Léon X quand on. lui signala les premiers éclats de Luther : « Querelles de moines! » fit-il. Et en effet, un rien eût pu faire que la Réforme sortît d'autre chose que d'une querelle de moines et que l'Église se réformât d'elle-même sans la violence qui lui fit perdre de sa souplesse et l'enferma dans les barrières où elle dut se protéger. M. Jules Lemaître l'a dit avec une légèreté qui n'exclut pas la justesse : « Le catholicisme serait aujourd'hui tout à fait exquis sans cette funeste Réforme. L'Eglise était devenue pour les peuples une vieille maison hospitalière et commode; les savants et les philosophes commençaient à s'en arranger; le dogme lui-même s'assouplissait*... » C'est bien, sans aucun doute, à la Réforme qu'est dû l'état de guerre où l'Église a été pendant trois siècles avec la culture laïque et qui lui laisse aujourd'hui encore l'apparence d'une forteresse théologique plutôt que d'une adaptation religieuse de l'humanité. « L'analyse progressive et le développement de la vérité théologique qui se faisaient dans l'École par l'alliance de la tradition

i. Un nouvel état d'esprit, p. 11.

avec la pensée vivante et moderne, firent place à cette défense des positions que la polémique connaît seule. Les vérités profondes et les antiques traditions que l'Église avait mission de garder exigèrent une autre protection que leur analyse et leur développement normal au sein de l'Eglise ellemême. On ne pouvait plus les laisser croître et se nourrir dans la vie intellectuelle du siècle, comme les plantes dans la lumière et l'oxygène ambiants. Au dehors la spéculation devenait fausse et hostile. Le contact pouvait conduire à la corruption et à la ruine. Il fallait mettre les vérités en sûreté telles quelles. Il fallait les enchâsser dans l'armature de fer des formules. Par suite leur traitement intellectuel ne fut plus le même. Le besoin urgent n'était plus de les développer et de les mettre en harmonie avec un milieu sympathique ou du moins neutre, mais de les défendre contre des forces évidemment liostiles. La coopération normale, si éloquemment décrite par Newman, entre la liberté de penser et l'autorité, devenait dangereuse maintenant que les privilèges de l'autorité étaient attaqués au nom de la liberté. Tout devint controverse. Les vérités furent enfermées dans la gaîne de formules que la polémique défendit. L'hésitation qui accompagne l'effort vers une vision intellectuelle parfaitement claire aurait pu être aussi fatale que la lâcheté. Une dialectique claire, forte, définie, était l'arme la plus utile et on s'en servit pour défendre des conclusions déterminées d'avance. Ce que Tennyson a appelé le cliquetis des oui et des non, fut nécessairement le bruit de tous les instants. Sans doute les formules des protestants admettaient souvent une interprétation or-

thodoxe, et on pouvait travestir le sens des formules catholiques : Newman a expliqué la « justification par la foi » dans un sens catholique et le mot de transsubstantiation à son tour a été dénaturé par ses adversaires... On pourrait trouver d'autres exemples d'un fait aujourd'hui universellement reconnu. Mais à cette époque, il fallait prendre position, recevoir des mots d'ordre, lever les bannières et remettre la recherche des nuances à un temps moins troublée »

Cet état de tension a duré longtemps; il en reste encore des traces. La controverse protestante tient toujours dans les manuels de théologie une place à laquelle elle a cessé d'avoir droit; le théologien reste autant l'homme qui dénonce l'erreur que l'interprète de la vérité ; l'habitude de s'adresser au pouvoir central pour obtenir un éclaircissement qu'il u'est pas toujours à même de donner et que l'étude personnelle fournirait parfois plus certainement, rappelle l'état de siège et l'obligation de s'adresser au général en chef dans les moindres difficultés. Cependant ces vestiges d'une période de violence ne doivent pas faire illusion sur la tendance véritable de la pensée religieuse en Europe. Elle est pacifique et par suite favorable à la liberté ; elle est plus active qu'elle ne l'a jamais été depuis le moyen âge.

Les protestants sont certainement moins protestants qu'ils n'étaient : l'étude de l'histoire, comme elle est comprise en Allemagne, demande toujours l'absence de préjugés et souvent fait naître la sympathie : il est facile de remarquer l'influence d'un

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