‹ La pensée catholique dans l'Angleterre contemporaine [microform]Chapitre 26 sur 28 · Problems and Persans · texte numérisé non relu

Problems and Persans

système théologique chez un savant comme Harnack, mais on ne lui trouve de préventions anti-romaines que celles auxquelles ce système est inévitablement lié. En Angleterre, le mouvement ritualiste a donné la preuve d'un changement semblable : une modification profonde des tendances religieuses dans ce pays peut seule expliquer le goût presque universel des Anglais éclairés pour l'antiquité chrétienne, la liturgie et les dévotions eucharistiques; on n'aurait pas vu il y a soixante ans l'intérêt passionné qu'excitent aujourd'hui dans toutes sortes de milieux l'histoire de saint François d'Assise, les écrits de sainte Thérèse et de saint François de Sales, la vie de Jeanne d'Arc. Le culte des premiers réformateurs a fait place à un jugement assez dédaigneux, souvent même à une antipathie déclarée : le petit groupe de leurs fidèles est comparable à celui des ignorants et des fanatiques qui, chez nous, ne comprennent pas la révolution sans les révolutionnaires. Ce qu'un critique allemand ou anglican blâme en nous se réduit presque toujours à des points qui ne touchent en rien le fond du catholicisme. La même attitude est presque ordinaire dans nos rapports avec les savants non confessionnels. A part quelques exceptions ils ne se donnent plus le ridicule de faire les théologiens et le nombre des théologiens qui les tiennent en méfiance quand ils sont véritablement savants décroît de jour en jour. M. Eugène Veuillot a fait dans son journal la comparaison de la question biblique en 1858 et en 1900. C'était alors une grosse affaire de nier l'universalité du déluge. Que l'on compte aujourd'hui les membres de la commission biblique qui voulussent embrouiller

l'exégèse de physique et de géologie. On se déshabitue de parler des victoires de la science sur la théologie, comme faisait le pauvre Mivart, et au contraire on recommence à entendre comme il faut \e philosophia ancilla theologiœ. On voit bien en effet que, lorsqu'elles sont de bonne foi toutes les deux, l'une sert l'autre.

Il est clair que lorsque l'attitude d'hostilité ou de défense sera plus complètement oubliée, lorsque la méfiance à l'égard de la science sera remplacée par une attention bienveillante, ce qu'il y a d'essentiel dans la pensée moderne s'incorporera aussi naturellement au christianisme que l'estime des institutions d'un pays, par exemple, est instinctive chez ceux qui en jouissent. Le loyalisme républicain du clergé français ne lui a jamais été facile que théoriquement puisque la République l'a presque toujours persécuté; le civisme des évêques américains, au contraire, leur est naturel comme tout ce que l'homme sent lui être à la fois un honneur et un profit. Il faut du temps et des circonstances favorables pour toute transformation d'idées. L'acclimatation de l'aristotélisme fut lente. Saint Thomas lui-même ne fut-il pas condamné par l'autorité ecclésiastique pour ses tendances rationalistes et son goût de nouveauté? A sa mort cependant l'amalgame du dogme avec cette philosophie était complet et nous voyons combien il devait être durable. Les temps où la théologie catholique sera une adaptation de la foi aux principes qui gouvernent la philosophie, l'exégèse et l'histoire ne sont peut-être pas très éloignés. Deux signes avant-coureurs de toute transformation intellectuelle les font presscn-

tir : la sanction de quelqiies esprits supérieurs et l'enthousiasme de la jeunesse. La vague qui entraîne tant de jeunes gens, laïques et prêtres, dans le courant de la pensée contemporaine peut effrayer ceux qui croient cette pensée irrémédiablement hostile à leur foi, elle ne peut en tout cas les laisser ignorants de ce que sera l'avenir prochain. D'un autre côté, comment ne pas voir, et comment ne pas voir avec un retour de sécurité, que des hommes de la plus haute valeur peuvent asseoir leur foi sur les conclusions de la science et de la philosophie modernes sans qu'ils la sentent moins assurée? On ferait une liste déjà longue des théologiens, exégètes ou savants, laïques ou prêtres, voire évêques, qui se sentent chez eux dans la science contemporaine, comme le clergé américain dans la démocratie. Leur nombre ira croissant à mesure que s'épaissiront les rangs d'où ils sortent. Comment n'être pas frappé de voir Newman, à mesure qu'il est mieux connu, devenir véritablement le prophète de la génération catholique qui se lève? Et ce n'est assurément pas pour son talent d'écrivain dont peu d'étrangers sont à même de juger, ni pour sa pénétration de moraliste, ni même pour sa théorie de la foi, si admirable que soit l'analyse qui l'accompagne, c'est parce qu'avec une foi entière et naïve dont ses œuvres témoignent en mille endroits, il a vu que la théologie n'est pas un ensemble de formules immuables, mais un corps vivant de vérités grandissantes traduites par chaque génération dans un langage sans cesse plus compréhensif et profond sinon plus clair. Or cette idée paraît n'être, à certains égards, que l'adaptation théologique de la philosophie de Kant et de Hegel.

Dira-t-on que le christianisme est et demeure essentiellement hostile à la science quand le nom du seul théologien original dont l'Eglise puisse se glorifier dans les temps modernes se joint naturellement à ceux des philosophes que je viens de rappeler, à ceux de Newton et de Darwin ' ?

11 semble donc que M. Ward a raison a priori de dire que le christianisme peut s'arranger de la synthèse moderne et que, si cette synthèse se résume dans ridée d'un mouvement progressif de l'univers et des idées appelé plus ou moins proprement évolutionnisme, le Christianisme sera aussi évolutionniste que la science.

L'illusion serait de croire que ce progrès sera brusque et soudain comme l'effet d'une opération chirurgicale. La perspective d'une sorte de déchirement épouvante certains esprits très droits et réjouit des esprits faussés. Mais les uns et les autres oublient que la loi dont ils attendent l'application exclut par hypothèse tout imprévu et toute catastrophe. L'hiver est déjà loin quand le printemps paraît tout ' à fait déclaré.

Ceux qui ont véritablement confiance dans l'avenir n'attendent pas une métamorphose du dogme, ils n'attendent même quoi que ce soit, ils voient dès maintenant mille signes d'une croissance qui ne cesse jamais, même quand le bourgeon paraît le plus profondément endormi. Le progrès contre lequel des conservateurs inintelligents protestent, on le touche du doigt chez ces retardataires eux-mêmes.

•1. En iSoT, deux ans avant la publication de VOrigine des espèces, Newman exposa au D'^Simiyan des vues en tout semblables à la pensée maîtresse de Darwin.'"^"

Malgré qu'ils en aient en 'effet, les hommes d'une époque ne peuvent faire qu'ils soient de l'époque écoulée. On peut s'attacher à toutes les idées d'un contemporain de Bossuet, quand on est contemporain de Newman on porte en soi d'autres idées qui réfractent les premières et c'est justement cela qu'on appelle évolution, croissance, progrès; car même chez les esprits supérieurs le progrès ne se fait que par ce déplacement graduel de notions surannées..- Ce qui paraît absolu et essentiel à une génération peut devenir accidentel et relatif pour les générations suivantes. M. Ward étant théologien revient à plusieurs reprises sur l'enseignement que contient à cet égard l'affaire de Galilée. « La distinction entre les vérités de foi et ce qu'on appelle les conclusions théologiques n'est pas toujours facile à une époque de transition. Ce qu'une génération regarda comme hérésie — c'est-à-dire opposé à ce qui est de fide — la génération suivante peut le tenir pour opposé seulement à une opinion peut-être fausse. On ne rappellera jamais assez que la théorie de Galilée fut déclarée par les théologiens de 1616 non seulement erronée mais hérétique. « C'était une croyance « commune, écrit le cardinal Newman, que les apô- « très avaient affirmé expressément de bouche et « par écrit, comme une vérité révélée, que la terre « est stationnaire. » Plus tard le progrès de la science et de l'analyse théologique changea cette opinion générale et la distinction de 1616 entre ce qui est hérétique et ce qui est simplement erroné se trouva fausse ^ . » Ainsi non seulement dans l'atmos-

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