Probleins and Persons
plière complexe où le sentiment religieux est en contact incessant avec les idées scientifiques de toutes sortes, mais même dans le vase clos de la ^théologie systématique, le mouvement des siècles peut amener une réversion. C'est-à-dire que dans le milieu le plus réfractaire au changement — milieu scientifique et qu'il faut bien se garder d'identifier avec l'Église — pénètre le grand principe relativiste qu'à chaque époque il faut des idées now^elles appropriées. S'il en est ainsi, M. Ward n'est-il pas en droit de conclure une fois de plus que le dogme n'est pas hostile à l'adaptation progressive qui est la loi de toute idée comme de tout être orgamisé? Ce qu'on a vu dans les premiers temps du christianisme, quand la doctrine n'était contenue dans aucune entrave de formules, ce qu'on a vu depuis trois siècles, à une époque où, au contraire, une expression chaque jour plus précise semblait devoir prévenir toute modification, on le reverra certainement dans la série des siècles à venir. Avec chaque année qui tombe, tombe aussi de l'esprit de l'homme quelque imperceptible fragment d'écorce de préjugé ou d'erreur, cependant qu'un apport invisible de vérité fortifie des fibres cachées. On l'a dit cent fois, il n'y a d'immobile que ce qui est bien mort, et la plus grande injure qu'on puisse faire à une idée est de la dire arrêtée pour toujours.
Une fois admise la possibilité ou la certitude d'un développement nouveau dans là doctrine catholique, deux questions se posent invinciblement, surtout à
l'esprit d'un croyant : que sera, dans un temps donné, la doctrine ainsi adaptée à une philosophie nouvelle, quelle aura été ou que doit être la part de l'Eglise dans cette adaptation?
La première question procède d'une curiosité facile à comprendre. L'homme qui a vécu d'une idée ne peut se défendre de crainte ou d'espérance quand on lui parle d'une transformation de cette idée. Il faut avouer que la crainte domine le plus souvent. Un esprit peu familier avec les tendances scientifiques de ce temps ne conçoit que des modifications brusques. Cuvier lui-même résolvait tous les problèmes géologiques par la théorie vraiment trop simple des catastrophes. Quand on parle de progrès religieux, il est certain qu'une fâcheuse perversion des termes montre à beaucoup de personnes ce qui serait un recul déplorable. Entre leur affirmation naïve et la négation crue elles ne voient point de milieu. Elles entendent parler d'une conception nouvelle du miracle, de l'inspiration, de l'infaillibilité de l'Église et aussitôt elles concluent qu'on rejette et l'Église divine, et le surnaturel et le Christ-Dieu et même la Providence et le Dieu personnel. Nous avons dit plus haut comment M. Ward les rassure d'abord en leur montrant le discrédit de ces négations grossières non seulement près de ceux qu'il appelle témoins de l'Invisible, un Kant ou un Tennyson, mais même près d'un pur expérimentaliste comme Huxley. Cet envers de la croyance n'a jamais eu qu'un succès de violence, et, quand on le rencontre chez un esprit distingué comme M. J, Guyau, la négation paraît tellement teintée de pessimisme qu'une crise de sensibilité suffirait peut-être à la
transformer en foi. Non, la vraie science ne supprime pas les mystères. Elle ne les explique pas non plus. Ses découvertes ne font que lui montrer plus lointaine et plus insaisissable la clef de l'énigme des choses. L'ancienne physique parlait de la matière avec assurance et peut-être avec quelque dédain. La nouvelle est devenue presque religieusement respectueuse devant l'agilité merveilleuse de ses mouvements et l'imprévu de ses transformations. Certain spiritualisme est suranné, mais la psychologie contemporaine n'a garde de nier l'âme quand elle affirme que ce mot est aussi faible que la chose est incompréhensible. Le savant rencontre le mystère dans toutes les avenues et quand il s'élève contre le vide de certains vocables et de certains systèmes ce n'est pas lui qui est le négateur et le rationaliste. Ce qui est vrai de la physique et de la biologie l'est encore bien plus de la théologie. On peut introduire des méthodes nouvelles dans l'étude du miracle et de la révélation sans faire aucun tort à la notion vraie du surnaturel. Ce n'est pas retrancher au mystère de l'inspiration religieuse que de montrer l'influence des milieux sur les écrits bibliques ou sur les paroles des, prophètes. Ceux qui suppriment cette influence divine tombent dans le grossier monisme, mais en revanche, pour peu qu'on en laisse, on se retrouve devant l'alliance insondable de l'Infini et du fini. De même, dire que Jésus est homme, vraiment homme et non point fantôme d'humanité, expliquer par cette humanité réelle bon nombre de paroles évangéliques autrement inexplicables, ce n'est nullement ôter, mais plutôt ajouter à la grandeur du mystère de l'Homme-Dieu.
Ainsi l'œuvre que fait la critique est plutôt une épuration qu'une reconstruction : elle élimine de la notion populaire et grossière de Dieu, de la Providence, de l'inspiration et du miracle ce qui est caduc et incompatible avec notre pensée plus éclairée sur le monde et plus touchée de son mystère : elle y laisse ce qui est véritablement divin et sur quoi la science de l'avenir ne pourra mordre. Elle travaille à séparer une théologie vieillie de ce qui est le dogme toujours jeune. Elle rejette un essai d'explication de l'infini qui n'était que naïf à son origine mais qui apparaîtrait aujourd'hui présomptueux; en revanche elle exalte toute impression du sentiment de l'infini et le dégage de ce qui, à chaque âge, en altère plus ou moins la pureté. Dès maintenant, on peut dire qu'elle a définitivement écarté pour beaucoup de catholiques ce qu'on appelait l'objection scientifique. Cette sorte de difficultés provenait d'une conception où le divin se superposait à l'élément humain au lieu de ne faire qu'un avec lui comme l'âme avec le corps. Il fallait expliquer alors comment Dieu ne garantissait pas son interprète des erreurs astronomiques, historiques ou autres, de ses contemporains. Aujourd'hui nous ne voyons plus Dieu et le prophète, Dieu et un livre, mais Dieu dans le prophète et dans le livre, parlant aux hommes le langage qu'ils pouvaient comprendre et non un autre. Du coup les imperfections de langage qu'on traitait d'erreurs apparaissent non seulement inévitables mais nécessaires, comme le langage articulé est indispensable à des êtres doués ou affligés de sens au lieu de percevoir directement la pensée dans l'esprit extérieur au leur. On voit
combien cette manière d'envisager l'action divine dans la religion est conforme à la doctrine d'incessant progrès dont M. Ward fait, avec raison, la base et comme la condition de notre synthèse scientifique. Dès lors il peut bien rester des mystères dans la religion, mais la science reconnaissant les mêmes dans la nature ne s'en scandalise plus. Savants et théologiens savent que tout leur effort ne peut aboutir qu'à faire mieux sentir où est le mystère et non point à le réduire.
Inutile donc de demander ce que sera le christianisme de l'avenir entre les mains des novateurs. Il n'y a point de novateurs, il n'y a point de religion de l'avenir. Le christianisme jusqu'à la fin du monde continuera simplement, comme il le fait depuis vingt siècles, à s'adapter sans heurts ni secousses aux conditions intellectuelles et morales de chaque moment.
II ira en s'épurant et non en s'amincissant. Il se peut qu'un certain nombre de chrétiens de nom ou d'apparence le réduisent à un théisme plus ou moins -réchauffé par le souvenir flottant du Christ et de l'Église tels que les auront vus les générations croyantes, mais ces chrétiens se mettront d'euxmêmes et par le fait, au dehors du christianisme. D'un autre côté le catholicisme de saint Paul et de sainte Thérèse subsistera avec la croyance à la divinité de Jésus, à son œuvre médiatrice et rédemptrice, aux sacrements et surtout à la présence réelle du Maître dans l'Eucharistie : ces dogmes eux aussi s'éclaireront de la lumière croissante autour d'eux, mais aucun développement ne fera qu'ils signifient autre chose que ce qu'ils ont toujours signifié. Ceci
au moins peut se prédire avec certitude et si la prédiction laisse dans le vague tous les détails elle n'en est pas moins rassurante.
M. Ward a répondu longuement et, en dépit de quelque confusion, d'une manière qui nous paraît pleinement satisfaisante ^ à la deuxième question : que doit être la part de l'Église dans le développement de la doctrine?
Il faut commencer par distinguer dans la signification de ce mot vénérable d'Eglise. Par suite de l'état de guerre créé par la Réforme, on en a restreint le sens d'une manière inexacte et fâcheuse. L'Eglise, ce n'est pas seulement le pape et les évêques, ou l'autorité judiciaire et enseignante, c'est aussi l'ensemble des fidèles en communion avec eux et la présence des laïques dans les conciles en est la.preuve vivante. Il y a une Église enseignante dont les décisions font loi et une Église enseignée dont le propre est de se tenir aux formulaires dressés par la première. Mais cette obéissance n'est point un servage. Elle est la condition de l'unité, elle n'exclut nullement la libre recherche, la discussion, la comparaison des preuves, l'intense activité humaine en un mot dont les actes préparatoires aux décisions solennelles des conciles donnent le spectacle animé parfois à l'excès. C'est l'Église enseignée qui parla nécessité de sa position, par son contact permanent avec la civilisation qui l'environne et la pénètre, élabore instinctivement le développement dont nous avons parlé. C'est l'Église enseignante qui la dirige et la surveille et de temps en temps lui fait prendre conscience de son progrès
1. Exclusive church and the Zeitgeist, épilogue de sa Vie de Wiseman, p. 333.
en en donnant la formule. Or s'il est convenable que cette direction et cette surveillance ne soient pas importunes au point de paralyser ou de fausser l'action des individus, il est convenable surtout qu'elles soient prudentes et sages, qu'elles maintiennent la recherche dans la ligne marquée par la tradition, bref, et pour le dire en un seul mot juste bien que choquant peut-être aux oreilles des hommes d'aujourd'hui, il faut que l'Eglise enseignante reste avant tout exclusive.
On se plaint qu'elle l'ait été à l'excès et que des minuties métaphysiques. lui aient fait exclure à plusieurs reprises des portions considérables de son troupeau. A la réflexion on voit sans peine qu'il s'agissait de tout autre chose que de voyelles ou d'accents dans les querelles auxquelles on pense. Ce qui voulait prendre droit de cité c'était moins une nuance théologique quelconque qu'une tendance rationaliste avec laquelle l'Église ne serait plus ellemême et que l'instinct de protection lui fait repousser de toutes ses forces On l'a vue aussi exclusive contre de simples questions de méthode ; c'est pour une raison toute semblable. « L'hérésiarque peut avoir en vue la défense d'une vérité ou une protestation contre un abus existant réellement dans l'Eglise. Mais il peut rechercher ce bien dans un esprit de rébellion dangereux pour l'unité. C'est le procès de l'individu contre l'Etat. L'hérésiarque attaque la constitution, et toute organisation, si elle veut rester une, doit pouvoir fixer les conditions auxquelles ses membres doivent satisfaire. L'hérétique avait une vérité en vue sans doute ; l'Église ayant déterminé ime formule pour protéger des intérêts que cette
vérité intempestivement mise en lumière pouvait compromettre, il avait le devoir de s'oublier et d'attendre. » L'idée que la vérité doit être cherchée et proclamée pour elle-même est une idée protestante. Pour le catholique la vérité est cachée dans le sein de l'Eglise et ne doit être dégagée qu'avec son consentement. « L'Eglise sait fort bien que ses formules sont analogiques et imparfaites, elle s'en sert plutôt comme de formules de communion que comme de révélations de la vérité. Ainsi il lui faut penser, en les proposant, à tous les membres de sa communion. Or beaucoup de simples ne peuvent recevoir toute la vérité sans danger. Il est fâcheux que l'homme du peuple ne sache pas que le diamant et la suie sont le même élément, mais il est moins fâcheux qu'il l'ignore, que l'apprenant, il devienne plus ou moins sceptique. L'Eglise laisse le théoricien libre tant qu'il n'ébranle pas la foi populaire; sitôt qu'il le fait, elle l'arrête, eût-il la main pleine de vérités. L'alïaire de l'inquisiteur n'est pas de réconcilier la science avec le dogme, mais de maintenir celui-ci dans son intégrité. Ce qu'on dit des théologiens et des philosophes s'applique aussi bien aux historiens et aux savants. Rejeter leurs doctrines peut entraîner le rejet de beaucoup de vérité, mais la nécessité d'écarter l'erreur fait comprendre l'urgence de ce sacrifice. Tant que la science pure est dans la période des tentatives et des expériences, si la foi de la multitude est en jeu, il faut se garder d'encourager l'expérience ^ . »
Lorsqu'on est radical et entier,, c'est-à-dire jeune