‹ La pensée catholique dans l'Angleterre contemporaine [microform]Chapitre 3 sur 28 · LE CARDINAL WISEMAN · texte numérisé non relu

LE CARDINAL WISEMAN

La vie ^ du cardinal Wiseman était attendue depuis plus de trente ans. Un délai si long n'est pas commun dans ce siècle, où le goût de l'actualité est devenu une manie absurde, où, la biographie d'un homme est toute prête dans certains tiroirs avant même ^ju'il ne soit. mort et où cette biographie, à peine parue, est saisie par une critique avide, dépecée et livrée en pâture à la curiosité hâtive des chercheurs de jugements tout faits. La vie du cardinal Manning, écrite ainsi par Purcell avec une précipitation déplorable, au milieu de la plus riche provision de documents qu'un historien ait jamais trouvée réunie, ne peut nous faire regretter que Wiseman ait attendu si longtemps un biographe digne de lui.

Sitôt la mort de Wiseman^ en 1865, son successeur avait rassemblé, une masse considérable de détails

i.The Life and Times of Cardinal Wiseman, by Wilfrid Ward (Longmans). Une traduction de cet ouvrage par Jl. Cardon a paru en 190Ô (Paris, LecolTre).

biographiques, mais on n'y touclia plus avant qu'un jésuite, le P. Morris, ancien chanoine de Westminster qui avait vécu dans l'intimité du cardinal Wiseman, entreprît, vers 1890, de les mettre en œuvre. Le P. Morris mourut en 1893 laissant son œuvre inachevée. Les fragments de ce premier travail que M. Ward a introduits dans son livre feraient regretter vivement que la mort ait surpris leur auteur, si le livre de M. Ward pouvait faire regretter quelque . chose. Personne, en effet, ne pouvait mieux que ce dernier écrivain, conduire à bonne fin une œuvre où il fallait à un degré peu ordinaire le talent, l'autorité et la bonne foi.

M. Ward est le fils d'un des convertis les plus remarquables de 1845. Il a écrit sur la vie de son père et sur la renaissance du catholicisme en Angleterre deux livres intéressants, pleins de faits et plus clairs que la plupart des ouvrages déjà nombreux se rapportant à cette période. C'est aussi un essayiste très au courant delà marche des opinions scientifiques en Europe et partisan résolu du progrès^ Avec cela, très connu, allié à la noblesse catholique la plus distinguée d'Angleterre, aucune source d'information ne lui était inaccessible. On pouvait donc s'attendre à ce que la vie de Wiseman consolât de la déplorable biographie de son successeur.

Cette attenle a été satisfaite. Le livre de M. Ward est un peu long pour des lecteurs français, et même en Angleterre, ces volumes solides et râblés ont fait " peur 2, mais d'un bout à l'autre, quelle richesse de

1. Voy. page 2G7 le chapitre intitulé : Évolution et Théologie.

2. L'auteur a cru devoir démontrer dans le Spectator qu'ils ne représentent à eux deux que 8 ou 900 pages in-8".

détails sans superfluité ni confusion, quelle sincérité d'exposition et de jugement, et quelle modestie de ton ! Ce n'est pas que la personnalité de l'auteur ne se retrouve à chaque instant. Il écrit trop bien, il a un sentiment trop délicat de Vhumour, surtout ses idées philosophiques sont trop hautes et compréhensives pour qu'on ne prenne pas intérêt au narrateur en même temps qu'au héros. Il rie pouvait s'abstraire des pensées qu'il développe dans l'Épilogue de son livre et qu'il a souvent exposées dans les revues. L'apologétique le préoccupe et il regarde le temps présent avec l'attention d'un chrétien très convaincu, mais très persuadé aussi que les conditions de la défense de la foi ont changé et qu'une sympathie universelle pour toutes les formes de l'activité humaine est une nécessité pour le catholique désireux de leur donner l'empreinte de ses propres croyances. Il était impossible que ces pensées ne se fissent pas jour dans l'histoire surtout d'un homme tel que Wiseman. En effet, la gloire de ce dernier aura été précisément l'intelligence de son temps et l'initiation de ses compatriotes aux grands changements d'idées qui ont marqué la première moitié de ce siècle et aux formes nouvelles d'action religieuse qui en ont été la conséquence. On ne lira pas le livre de M. Ward sans lui savoir gré de son scrupule d'exactitude dans la recherche, de sa sympathie large pour son héros et des principes lumineux qui font sa philosophie de l'histoire. J'ajouterai que lorsqu'on est français, on lui est reconnaissant d'être -presque toujours clair. Son livre, entre autres avantages, présente celui d'exposer parallèlement l'histoire de l'Anglicanisme avec celle du Catholicisme. Ce qui nous est familier

dans l'un éclaire ce qui l'est moins dans l'autre et ceux qui lisent des anglicans, même Newman, savent combien cette lecture est difficile et combien les phrases, en apparence les plus limpides, se déroulent parfois sur un fond obscur d'allusions, de souvenirs et d'habitudes de langage insaisissables. C'est la même impression qu'on éprouve à parcourir sans guide les collèges d'Oxford. Le livre de M. Ward serait ce guide dont un mot ou un geste suffisent parfois à expliquer toute une époque.

Venons à Wiseman.

Je ne crois pas qu'il ait jamais été apprécié en France à sa valeur réelle. On ne le connaît guère que par Fahiola et l'accent de ce récit ne laisse deviner que le côté Imaginatif et mystique chez un homme dont la piété était sans doute profonde et tendre, mais dont on ignorerait presque tout, si on se le figurait comme une sorte de La Bouillerie plus archéologue. La réputation de Manning aussi a contribué à rejeter dans l'ombre son prédécesseur. On s'est accoutumé à dater le renouveau d'influence du catholicisme en Angleterre de la propagande pour la tempérance et de la grève des Docks et les retards que la publication d'une vie de "Wiseman a subis, ont laissé trop longtemps cette idée prendre racine à l'étranger. La vérité est que Wiseman a été un grand homme, s'il faut donner ce nom à celui dont le cœur n'a connu ni méchanceté, ni bassesse, et dont l'esprit s'est trouvé à l'aise devant les nécessités d'une époque de transition fertile en choses nouvelles.

Wiseman a été l'un des premiers catholiques à comprendre les aspirations modernes; il a été le premier et assez longtemps le seul à les faire com-

LE PRÉCURSEUR. b

prendre à son pays ; surtout il a eu le courage d'en faire la base d'une politique religieuse nouvelle qu'il a fait prévaloir enfin contre une opposition presque universelle. Il me semble que cet isolement au début et ce succès final sont caractéristiques d'un homme d'une rare puissance.

Assurément les circonstances l'ont servi : c'est une remarque qu'il faut faire à chaque instant en lisant sa vie : toutes les grandes dates de son existence ont été comme arrangées par la Providence, de manière que ses rares facultés trouvassent un emploi, et on peut se demander avec inquiétude ce qui' serait advenu par exemple, si au lieu de terminer ses études classiques précisém"ent l'année où le collège anglais à Rome se rouvrait, il les avait terminées un an plus tôt. Mais cela peut sans doute se dire de tous ceux qui ont joué un rôle considérable dans l'histoire : les grands hommes sont ceux qui n'ont pas été inférieurs aux circonstances devant lesquelles le hasard les a placés.

Wiseman naquit à Séville en 1802. Sa famille, irlandaise d'origine, y était établie depuis deux générations, avec beaucoup d'autres familles de commerçants anglais, mais, pas plus alors qu'aujourd'hui, les colonies anglaises même noyées en apparence dans un milieu étranger ne se laissaient absorber et Wiseman reçut intact le tempérament celtique avec sa spontanéité, sa mobilité et ses contrastes. Il n'avait d'ailleurs que trois ans quand son père mourut et M" Wiseman l'emmena presque aussitôt avec ses deux autres enfants à Waterford, berceau de la famille. Le jeune Wiseman demeura en Irlande jusqu'à sa dixième année. On le conduisit alors à Ushaw,

l'un des deux collèges où les épaves de Douai avaient pu se réunir après la Révolution française. Le jeune homme n'y fut pas heureux. Bien que Lingard en fût vice-président, les études y étaient faibles et la direction n'avait gardé de Douai qu'une tradition singulièrement déplaisante à l'esprit anglais, d'austérité un peu étroite. Wiseman tint le premier rang dans sa classe, mais à part un de ses professeurs, le D"" Newsham, et Lingard, il n'eut point d'amis et son caractère ne se révéla pas. Les traditions de ce temps le représentent gêné de sa grande taille, silencieux, inhabile atout sport et attentif uniquement à ses livres. Un seul détail de cette enfance si différente de sa jeunesse et de sa maturité avait pu en faire présager quelque chose : Wiseman avait dès lors le goût des antiquités romaines et écrivit avec un condisciple un récit dont le héros n'était autre que Fabius, père de Fabiola. Mais en somme, pour ' Wiseman comme pour tous ceux dont l'enfance s'est écoulée dans nn milieu défavorable à leur tempérament moral, l'influence de ces premières années fut surtout négative, il garda d'Ushaw une aversion pour la compression systématique et cette aversion contribua à fortifier son goût pour le libre jeu des activités et sa sympathie pour toute forme d'action qui ne lui apparaissait pas d'abord mauvaise.

L'année 1818 fut sans doute pour Wiseman l'année ciimatérique. Le cardinal Consalvi vint en Angleterre ; il y fut reçu avec une bienveillance inattendue et emporta de cette visite un désir de rétablir entre l'Angleterre et Rome des relations régulières. A son retour, il obtint que le Collegio Inglese, le Venei'abile, comme on l'appelait justement, se rouvrît.

Wiseman fut désigné avec cinq autres pour commencer la chaîne d'une tradition nouvelle. Ils s'embarquèrent à Liverpool le 2 octobre et arrivèrent à Livourne en décembre après deux mois et demi d'une navigation étrangement accidentée. Quelques jours plus tard Wiseman était présenté au pape Pie VU et commençait la vie qu'il devait mener, presque sans interruption, pendant vingt-deux ans. Cette partie de sa carrière a trop d'importance dans l'histoire de son développement pour que nous ne nous y arrêtions pas quelque temps.

A peine arrivé à Rome, il se fit en lui un changement radical. Il eutla sensation, qu'il ne devait jamais perdre, d'aborder dans une patrie nouvelle qu'il attendait sans la connaître, son âme s'ouvrit et il entra aussitôt dans l'intimité de la ville aux mille voix et aux mille visages divers. Qu'il l'aima comme un artiste et un chrétien, il suffit de se rappeler Fabiola pour le sentir. Elle lui donna en échange une sensation qu'il n'avait pas encore connue, la sensation de vivre.

Un débordement de vie l'entourait d'ailleurs de toutes parts. Après tant de ruines et une solitude qui avait paru devoir être éternelle, Rome renaissait d'elle-même. Le vieillard recommençait, comme dit Newman, à dire la messe sur le tombeau des SS. Apôtres et avec lui, de tous les points de l'Europe redevenue calme, on avait vu revenir des hommes de génie. Les rénovateurs, on pourrait dire les créateurs de l'histoire, Nieburh, Bunsen, Brandis trouvaient dans Mai, Canova, Fea et Cancellieri des hommes d'une érudition immense et d'une largeur d'esprit qui ne s'effrayait pas de leurs hardiesses. Overbeck était là aussi, incarnant le triomphe de la religion

dans l'art. Autour d'eux, les collèges se repeuplaient d'hommes avides d'influence intellectuelle et Zamboni les réunissait en une Académie où l'on travaillait dès lors à réconcilier la science et la foi.

Ce fut le bonheur de Wiseman que d'entrer en communication directe avec ce foyer d'activité scientifique et artistique. Les élèves du collège anglais n'étaient point prisonniers dans leur maison : ils sortaient chaque après-midi quelques heures et une fois par semaine toute la journée. Les bibliothèques et les musées leur étaient ouverts et ils faisaient peu à peu connaissance avec les innombrables églises et les monuments antiques. Rome était déjà la vraie Cosmopolis. Wiseman, qui avait le don des langues, trouva mille occasions de les apprendre. En quelques années, il sut à fond, non seulement l'italien qui lui devint une seconde langue maternelle et dont il continua toujours à se servir même en Angleterre avec ceux de son entourage qui le parlaient, mais le français, l'allemand, l'espagnol, l'hébreu et le syriaque. Il y ajouta plus tard l'arabe et le persan.

Ses goûts ne le portaient pas vers la théologie scolastique. Il l'apprit cependant, avec l'extraordinaire facilité qui est sa caractéristique intellectuelle, et fut reçu docteur en théologie à vingt-deux ans, après une soutenance dont le journal du collège rapporte complaisamment les détails. Il est évident que le jeune homme était parvenu dès lors à cette célébrité scolaire quelquefois trompeuse, mais souvent plus bruyante et enivrante que la gloire. Trentecinq prélats assistèrent à l'acte public, et parmi les auditeurs, on put voir un prêtre français qui n'était autre que l'abbé de Lamennais et un savant camal-

dule qui devait être plus tard le pape Grégoire XVJ.

De ce jour Wiseman eut complète sa liberté d'études et il se donna tout entier à la philologie. Cetlo science n'était pas encore la sœur nouvelle de la philosophie qui devait grandir si vite et dont Renan devait exalter complaisamment l'élégance précise et la hautaine universalité, mais la critique historique et l'exégèse biblique n'allaient déjà plus sans elle, et à mesure que les résultats de ces sciences intéressaient le grand public, l'étude philologique des monuments du passé devenait, elle aussi, plus générale. C'est ici encore qu'il faut admirer la Providence qui semble avoir présidé aux destinées de Wiseman. S'il n'eût été que théologien, il est probable qu'en dépit de l'aisance avec laquelle il se jouait de toute science, il fût resté peu connu, en tout cas sans influence en dehors du cercle où il aurait donné un enseignement essentiellement ésotérique. Deux ans après son ordination, à peine âgé de vingt-cinq ans, Wiseman était connu de toute l'Europe savante, des érudits fameux lui écrivaient, les hommes les. plus considérables ne venaient pas à Rome sans le voir. S'il n'était pas mûr pour le rôle qu'il devait remplir dans son pays, et s'il ne le soupçonnait même pas encore, il était du moins dans la position où les circonstances devaient nécessairement l'amener pour le lui faire jouer.

Wiseman a été l'enfeint heureux d'une science jeune et fêtée. Ce n'est sans doute plus maintenant qu'un jeune homme, si bien doué qu'on le suppose, atteindrait à la célébrité par deux années d'études bibliques et un travail intitulé modestement Horsi Syriacœ. C'est pourtant ce qui arriva pour Wiseman

dès l'apparition de son premier ouvrage. Le livre fît g-rand bruit dans le monde savant. Il faut dire qu'il était presque définitif et révélait des facultés critiques de premier ordre. La partie la plus considérable de ce livre était une étude strictement philologique d'une version syriaque de l'Ancien Testament, à peu près identique à la Peschito, mais rédigée pour les Monopliysites. Le reste était consacré à une discussion polémique du texte Hoc est enim corpus meum.

Tholuck, Scliolz et Ackermann en Allemagne et l'évêque anglican Burgess écrivirent au jeune prêtre pour le féliciter et Bunsen chercha aussitôt à se lier avec lui. C'est à cet homme célèbre que Wiseman dut en partie les illustres amitiés qui lui vinrent par la suite. Il représentait à Rome le gouvernement prussien, mais, bien que protestant, il avait une vive sympathie pour le catholicisme éclairé dont il rencontrait journellement les champions et sa science unique de l'antiquité le mettait en relations avec les savants du monde entier. Wiseman connut chez lui Rio et par ce dernier, Lacordaire, Montalembert et Lamennais. C'est aussi Bunsen qui lui amena Gladstone, Newman et Fronde, Macaulay et tant d'autres Anglais célèbres.

A Rome le succès ne fut pas moins grand; Léon XII voulut voir le jeune savant, il le nomma sur-le-champ professeur de syriaque et vice-recteur de son collège, il le chargea de donner un cours suivi de sermons à la colonie anglaise, et l'année suivante, quand le D"" Gradwell devint vicaire apostolique, il l'établit recteur en sa place et du même coup prélat romain : Wiseman avait vingt-six ans.

On se demande assez naturellement l'impression -que cette fortune rapide dut faire sur un si jeune homme, et c'est peut-être le lieu de marquer, sans attendre plus longtemps, les traits les plus saillants de son caractère. Comme je l'ai dit, il était Irlandais de sang et de tempérament, bien que, comme la plupart des enfants d'Irlandais émigrés, il se considérât Anglais. La sensibilité dominait chez lui. Il n'était jamais ni frivole, ni déplaisant, mais suivant ses dispositions ou le milieu où il se trouvait, il pouvait être timide et froid ou d'une gaieté exubérante. Une infinité de détails montrent clairement que jusqu'à la fin de sa vie, il resta enfant. Ses alternatives de gaieté folle et de réserve craintive, ses découragements passagers mais profonds et sa confiance habituelle daris l'avenir, sa simplicité mêlée parfois d'une apparence de pompe dans les manières ouïe style, sa sympathie universelle pour la vie, avec, une ou deux fois, des crises de scrupule, sont d'un enfant. Certains l'ont cru vaniteux et ambitieux. C'est un jugement cruel et injuste d'une nature fine et nuancée, difficile à saisir en dehors de l'intimité. Il fut heureux d'être cardinal, il parlait avec une simplicité amusante de sa facilité à maîtriser toute science, mais il n'a jamais connu cette manière satisfaite de se replier sur soi-même qui est le propre de la vanité. L'accent de ses lettres intimes ne permet pas le doute là-dessus. Il n'a jamais été la dupe de la vie, ni de la grandeur, parce que, comme les enfants, en même temps qu'il en jouissait, il la voyait extérieure à lui-même et en souriait secrètement. Il a mis de son cœur dans toutes les grandes affaires auxquelles il a été mêlé, mais on sent qu'il

s'est moqué du décor fastueux qu'elles tendaient autour de lui.

Au moment de sa vie où nous sommes arrivés, il traversa une période douloureuse. Le monde lui souriait de toutes parts : les milieux aristocratiques comme les cercles savants s'étaient ouverts devant lui ; il était à l'aise dans les salons cosmopolites où aucune langue ni aucun sujet ne lui était étranger, mais dans son collège il se trouvait seul et malheureux. Peut-être s'est-il trouvé trop jeune dans l'isolement où les dignités ecclésiastiques jettent trop souvent celui qui en est revêtu, et souffrait-il de ne rencontrer que le respect quand il souhaitait l'amitié. Il avait une autre source de troubles. Ses études bibliques l'avaient conduit sur un terrain dangereux, à une époque où les guides y étaient encore bien plus rares qu'aujourd'hui et sa piété vive et tendre lui rendait d'autant plus cruelles les tentations qui menaçaient sa foi. Une lettre écrite en 1848 montre assez que ces épreuves furent pour lui ce qu'elles ont pu être pour les esprits les plus subtils à se torturer et les âmes les plus délicates à souffrir. Il connut la sensation amère de la solitude morale, de la sympathie refusée, des longues insomnies, et la crainte, fréquente dans ces états, de la perte subite de la raison.

Cependant, cette période douloureuse lui fut une bonne préparation à la mission qu'il devait remplir plus tard auprès des Puseyistes et ces luttes lui en évitèrent d'autres. Comme Lacordaire, Ozanam et en général comme presque tous les purs intellectuels, sa tête seule souffrit. Le biographe anglais ne fait là-dessus aucun commentaire ; mais pour nous

autres Français qui cherchons volontiers dans une biographie avant tout le côté moral et élevant, nous savons quelle noblesse le doute intellectuel et surtout le doute religieux combattu etvaincu peut donner à une vie : le souvenir de ce baptême austère tient pour toujours un homme au-dessus de la vulgarité. Cette remarque n'est pas inutile au début de la carrière d'un homme que son tempérament et sa race tournaient à sentir plus vivement la jouissance de la vie et qui n'a pas plus songé à dissimuler cette tendance qu'à faire parade des troubles de son âme.

Après trois ans, Wiseman vainquit celte tentation comme l'ont vaincue tant d'autres chrétiens voués aux mêmes études, de haute lutte et en la méprisant. La foi ne s'impose pas d'elle-même. Il y a dans le christianisme assez de lumière pour ceux qui veulent croire et assez de ténèbres pour ceux qui ne veulent pas voir : une légère difficulté peut arrêter le plus grand esprit s'il veut s'hypnotiser devant elle : peut-il y avoir avec une philosophie plus fair ble, une expression de sécurité plus entière que dans les réflexions de Renan sur Amiel et son Examen de Conscience Philosophique? Wiseman se tourna vers la lumière. Les conférences qu'il fit quelques années plus tard sur les rapports de la science et de la religion révélée ne sont que le développement des deux arguments sur lesquels il avait définitivement assis sa foi. Le premier est celui que Newman devait reprendre plus tard sous le nom d'argument accumulatif. « La démonstration interne ou externe du christianisme, écrit Wiseman, se compose de nombreuses considérations tellement liées

et rivées l'une à l'autre qu'une attaque partielle sur un point retentit sur tout le reste; de telle sorte qu'on est moins recevable à supposer le christianisme faux à cause d'une objection insoluble qu'à s'avouer impuissant devant cette objection et à garder cependant sa foi. »

Le second argument consiste dans une expérience intérieure inaccessible à quiconque n'a pas fait l'épreuve des doctrines chrétiennes, mais décisive pour ceux qui en ont une fois connu l'effet. Cette démonstration suffit au chrétien qui trouve dans les vérités de la foi l'élément indispensable de son bonheur, la clef des secrets de son être et la solution de tous les problèmes moraux. Satisfait de ce témoignage de ce qu'il y a de plus élevé dans sa nature, il vivra peut-être assez pour voir la science défaire ellemême l'échafaudage dont il a pu s'effrayer.

C'est cette incertitude de la science incrédule que "VViseman s'efforce de montrer dans toute la suite de ses conférences. 11 s'appuie principalement sur les deux sciences dont il a fait une étude plus approfondie : la géologie et la philologie, et prouve que trop souvent leurs généralisations ont été hâtives et que dans leurs progrès, elles ont découvert, plus d'une fois d'elles-mêmes, la caducité de systèmes, édifiés au moment où il ne fallait encore que rassembler des faits K .

Il m'a paru plus naturel de parler ici des Conférences sur les rapports de la Science et de la Foi, parce qu'elles se rapportent sans nul doute à l'ensemble de préoccupations et d'idées qui occupa Wi-

d. Il ne faut pas oublier que ces sciences nouvelles étaient presque à leurs débuts en 1835.

seman vers ce temps, mais elles sont en réalité postérieures de quatre ou cinq ans.

Leur succès fut encore plus considérable que celui des Horse Stji'îacse. Elles s'adressaient à un public moins spécial et Wiseman n'était plus un inconnu. Le salon du cardinal Weld, cliez qui ces conférences furent prononcées dans l'hiver de 1835, fut assiégé partout ce que Rome avait de savants et d'étrangers instruits et, quand elles furent imprimées, Wiseman reçut des lettres de félicitations non seulement d'amis comme Moliler, Klee, Mai et Dollinger, mais d'inconnus comme Silvestre de Sacy, Rémusat, A. W. Schlegel et bien d'autres. A Rome, on le considéra comme étant dès lors cardinal in petto.

Ce qu'on peut appeler la carrière scientifique du cardinal Wiseman se termina, à proprement parler, par cet éclatant succès. Plus tard, quand il fut rentré en Angleterre, il continua de s'intéresser au mouvement scientifique et à ses conséquences religieuses dans l'Europe entière et il ne cessa jamais complètement d'en parler ex professa devant des auditoires ou dans les Revues. Pourtant lavie d'action qui commença pour lui avec sa quarantième année ne devait plus lui laisser le calme et le loisir nécessaires à des spéculations purement scientifiques.

Cette vie nouvelle fut la conséquence inattendue d'études qui ne semblaient nullement la préparer. En écrivant ses conférences aussi bien que les Horse Syriacœ, il est probable que Wiseman obéissait à un goût inné stimulé par le courant de la pensée contemporaine, mais il vivait dans un milieu trop cosmopolite pour ne pas se rendre compte de bonne heure que ses études personnelles le rattachaient à

un mouvement qu'on pouvait justement appeler une révolution. Ses relations avec Ozanam et DôUinger le convainquirent qu'il se préparait en Europe une réaction religieuse, évidente non seulement par une activité plus intense parmi les catholiques, mais par une sympathie profonde et large des penseurs même incroyants pour le christianisme et par le retour des aspirations des peuples à un idéal chrétien. Dès 1833, il écrivait à un ami le vif intérêt qu'il prenait aux efforts d'hommes comme Schlegel, Novalis, Manzoni, Lamennais et Lamartine, restaurateurs du principe chrétien comme centre de la pensée, du goût et du sentiment.

Cette vue plus large de la situation du catholicisme dans le monde eut pour conséquence une orientation différente de ses efforts et marque sans doute le commencement de sa maturité. Il sortit du champ un peu étroit de ses études personnelles et la formule de son action devint ce qu'elle resta jusqu'à la fin : montrer que l'Église catholique a satisfait dans tous les temps et satisfait encore actuellement par son développement régulier, les aspirations religieuses, morales, esthétiques, sociales et politiques de l'humanité.

Ce programme, à l'époque où Wiseman le vit clairement, était celui des catholiques progressistes de France, d'Allemagne et d'Italie, ceux qu'on appelait alors les Libéraux, et de fait, ses amis de ce temps-là furent, en France, les rédacteurs de VAvenir, en Allemagne Dôllinger, et en Italie Rosmini. Plus tard, les nécessités de l'action catholique en Angleterre le séparèrent des libéraux et des nationalistes irlandais, et ses aspirations pour l'avenir de l'Italie ne furent libérales que jusqu'au point où

celles de Pie IX l'avaient été, mais ses sympathies ne changèrent jamais. Il excita un certnin étonnement en accueillant à Oscott des disciples de Rosçiini, et après le congrès de Malines, quand une opposition furieuse dénonça le comte de Montalembert, Wiseman tout en refusant de souscrire à la fameuse formule : l'Eglise libre dans l'Etat libre, voulut assurer son vieil ami de toute sa sympathie.

L'influence des idées de Montalembert sur les siennes avait été considérable. Une lettre de lord Houghton nous apprend tm détail inédit, me semblet-il, du premier séjour de Montalembert à Rome. Pendant le procès àeV Avenir, lui, Lamennais et Lacordaire furent quelque temps les hôtes de Wiseman au collège anglais, et les lettres du recteur montrent assez la profonde impression que leurs entretiens faisaient sur lui. Il est hors de doute qu'il ne tarda guère à partager leur espérance de diriger, en le précédant, le mouvement philosophique, historique et social et que leur programme devint le sien.

Un autre homme, célèbre à un point de vue bien différent, contribue aussi vers le même temps à transformer sa vie de pur intellectuel. En 1831, George Spencer vint au collège anglais pour y faire sa théologie. Quelques Français conservent peut-être encore le souvenir de ce saint homme et de la campagne qu'il fit en France pour intéresser les âmes pieuses à la conversion de l'Angleterre. Sa vie avait été singulière. En 1820, il était à Paris, encore protestant, jeune, riche et menant une vie fort dissipée, lorsqu'il trouva son chemin dé Damas, de la -manière la plus bizarre, à l'Opéra et pendant une représentation du Don Juan de Mozart. Il eut là

subitement une vision de l'enfer si troublante qu'il repartit aussitôt pour l'Angleterre et entra peu après dans les Ordres. Dix ans plus tard, l'œuvre de Dieu s'acheva et il devint catholique. Il apportait à Rome un désir passionné de commencer sans tarder son apostolat nouveau et une conviction inébranlable que le retour de l'Angleterre à l'unité ne tenait qu'à une impulsion depuis longtemps attendue inconscieinment. Il avait été élevé à Oxford, il avait exercé lé ministère dix années dans l'église anglicane, et il savait ce que l'impuissance doctrinale et morale du protestantisme avait accumulé de dégoûts et de désirs dans les âmes naturellement chrétiennes. Comme tant d'autres anglicans sincèrement attachés à leur église, il avait gémi de voir la morale chrétienne se réfugier dans des sectes piétistes pour lesquelles le dogme ne comptait plus et maintenant il croyait fermement que le besoin d'une doctrine à la fois dogmatique et mystique poussait vers le catholicisme tout ce que l'Église établie conservait de vrais chrétiens.

L'arrivée de George Spencer au collège anglais et son premier sermon furent des événements. 11 prenait ses repas avec Wiseman et son vice-recteur Errington et il n'avait pas d'autres professeurs de théologie qu'eux, en sorte qu'une réelle intimité ne tarda pas à s'établir entre eux. Spencer, qui ne rêvait que missions, retraites et croisades de toutes sortes, disait souvent à "Wiseman : « Que ne faitesvous quelque chose de plus pratique que du syriaque ou de la géologie, quand il y aurait tant à faire en Angleterre? » Mais à cette époque, Wiseman ne se sentait attiré par rien vers une patrie qu'il connais-

sait à peine et dont ce quïl savait ne cadrait pas avec ses goûts. Depuis sa toute pi-emière enfance, il n'y avait fait que de rares apparitions et bien qu'il fût demeuré très anglais par le physique, les allures et la façon d'arranger et d'envisager la vie, on ne l'abordait pas (et jusqu'à la fin il produisit cette impression) sans deviner aux premiers mots le cosmopolitisme, qui est pour les esprits puissants une force nouvelle et une parure, comme il est un dissolvant ou une attitude pour les natures faibles. En dépit de l'acte de 1829, peut-être même à cause du peu d'enthousiasme avec lequel on avait accueilli l'émancipation, le recteur du collège anglais ne trouvait pas parmi ses compatriotes les mêmes symptômes de vie qu'en Allemagne, en France et en Italie et son intérêt restait fixé sur les luttes religieuses dans ces pays. Il avait eu des relations courtoises avec un grand nombre d'anglicans, il était naturellement au courant de la controverse protestante et avait reçu dans l'Église plusieurs convertis instruits, mais il ne soupçonnait pas la portée des tendances qui agitaient sourdement les jeunes gens des Universités 'et il n'en eut la révélation que presque à la veille de l'apparition des premiers « Tracts » par une visite mémorable dont nous allons parler et qui lui fut un éblouissant coup de lumière. Jusque-là sa vie resta à peu près ce qu'elle était depuis sept ou huit ans : studieuse, brillante et d'un intérêt sans cesse renouvelé. Wiseman était infatigable bien que sa santé fût précaire et que sa poitrine eût donné des inquiétudes : il faisait chaque matin son cours de syriaque à la Sapience ; chaque dimanche il prêchait, et ses sermons étaient longs et travaillés ; il surveillait la

théologie de ses étudiants, leur expliquait Rome ancienne dans les rues et les églises, et Rome nouvelle dans les ateliers des artistes où il aimait à les conduire ^ et dans l'intervalle, il écrivait des livres de savante apologétique, arrangeait des morceaux d'orgue, peignait des décors et composait des comédies (car on jouait la comédie au séminaire), découvrait de petites villes italiennes avec un mélange curieux de sympathie et d'humour anglo-saxon dédaigneux, entretenait une immense correspondance et recevait avec la même aisance une foule de visiteurs venus de points aussi opposés que Gladstone et Macaulay, Ticknor et Newman.

Monsignor Wiseman vit Newman pour la première fois au mois de mars 1833. Ce fut une date mémorable de son existence. Newman avait quitté l'Angleterre quelques mois auparavant avec son ami Hurrell Froude, déjà profondément miné par la consomption qui devait le conduire au tombeau peu d'années après, et ils faisaient par courtes étapes le tour de la Méditerranée. A cette époque, Froude, épuisé par la maladie, le travail et un ascétisme mal réglé, aspirait à la paix comme s'il eût eu le pressentiment du peu de temps qui lui restait pour y atteindre ; Newman, tou-

i. Ce délail étonnera peut-être un peu. Wiseman tenait à donner le plus de jeu possible aux individualités. Il se plaignait de ce que l'enseignement d'Ushaw ne donnât pas aux élèves une plus grande indépendance de jugement et il s'efforçait de leur faire acquérir des idées personnelles, non seulement sur la théologie où elles neson^ guère faciles à de jeunes esprits, mais sur la littérature et l'art contemporains. C'est pourquoi wiseman ne se contentait pas de leur montrer les trésors du passé dans les musées, mais les conduisait dans les ateliers où ils pouvaient toucher du doigt le développement vital de l'art. De même la lecture du réfectoire se faisait, quand lord Houghton vint au collège anglais, dans les romans de Walter Scott qui étaient alors, bien entendu, des œuvres absolument contemporaines.

jours sous l'empire du doute anxieux dans lequel il avait écrit le Lead kindly light ^ , marcliait entre son dégoût de l'anglicanisme qu'il sentait faux et sa; méfiance du catholicisme qu'il croyait corrompu. Au rebours de Faber, de Philipps et de beaucoup d'autres jeunes hommes du même âge qui recherchaient la société des prêtres catholiques du continent, et s'efforçaient dans la pratique de leur vie d'aller plus vite que leurs propres convictions, Froude et Newman ne voulurent voir pendant l'année presque entière qu'ils passèrent loin d'Oxford, que deux prêtres romains, et Wiseman fut le seul à qui ils parlèrent sinon avec confiance, du moins avec une entière franchise. Froude raconte une de ces entrevues avec l'ironie badine qui lui est habituelle : « Nous vîmes Monsignor Wiseman pour savoir jusqu'où Ton nous ferait tordre et plier nos consciences avant de nous laisser entrer (en communion avec Rome) et découvrîmes à notre consternation qu'il n'était pas possible de faire un pas sans avaler le Concile de Trente tout entier. »

Newman poursuivit sa route convaincu de l'impossibilité d'un accord, mais pour Wiseman une espérance avait lui. Jusque-là et en dépit des afûrmations de G. Spencer, il avait cru comme tout le monde que les anglicans étaient fatalement protestants et qu'ils cessaient d'être sincères lorsqu'ils restaient dans leur église avec des vues catholiques. Froude et Newman venaient de lui prouver qu'il se trompait. On pouvait détester la Réforme et continuer de croire que

1. Conduis, bienfaisante lumière. Ce cantique de tous ceux qui cherchent Ja lumière se chante encore dans un gradd nombre d'églises anglicanes.

Rome est superstitieuse. On pouvait maudire les doctrines et déplorer Tinaction de l'Eglise anglicane et la prendre cependant pour une portion de l'Église du Christ. C'était la pensée de Newman et par lui d'une foule de jeunes gens qui le suivaient. Or ces jeunes gens étaient par la noblesse des aspirations et souvent par la valeur intellectuelle ce que l'anglicanisme avait de plus capable de le sauver. Donc George Spencer avait raison et l'espérance du catholicisme en Angleterre était bien plus dans cette aristocratie inquiète que dans les catholiques anciens, triste reste que la proclamation de la liberté n'avait pu tirer de sa torpeur. Wiseman le comprit subitement. Quinze ans plus tard il écrivait : « Du jour oii je vis Newman et Fronde, je n'eus plus de doute qu'une ère nouvelle avait commencé pour l'Angleterre ; je me consacrai à ce grand objet ; les études chères à mes premières années furent abandonnées et je ne vis plus que ce seul but, ))

De fait, l'Angleterre qu'il avait quittée sans regret et dont le souvenir s'identifiait pour lui avec celui d'une école étroite et froide, lui redevint, de ce moment, la patrie. Il avait pu croire longtemps que sa vie s'écoulerait tout entière à Rome. A l'époque où il vivait, un prêtre de sa valeur non seulement ne se sentait pas étranger dans la ville des papes, mais devait la regarder naturellement comme la seule au monde où son activité pouvait trouver une carrière sans limites. Wiseman était modeste, mais il était naïf et sincère et il n'avait aucune raison de se croire orgueilleux en ajoutant foi aux rumeurs qui faisaient de lui un futur cardinal. L'avenir qui s'ouvrait naturellement devant lui satisfaisait donc tous ses goûts

en ne lui montrant rien que de facile et d'assuré. Mais après la visite de Newman, il commença à entendre le pressentiment qui faisait répéter à ce dernier dans le délire de la fièvre : « J'ai une œuvre à faire en Angleterre, » et il n'aspira plus qu'à le suivre.

En 1835, il obtint enfin de laisser pour un temps la direction du collège au D"^ Errington et vint à Londres.

Il faut se rappeler que Wiseman avait de l'Irlandais toute l'imagination et la fougue et que jusqu'à son dernier jour on ne lui proposa jamais une œuvre ayant la moindre apparence de hardiesse utile ou de noblesse sans qu'il se passionnât aussitôt pour l'exécution avec un oubli complet ou un dédain superbe de toutes les diflicultés. En se retrouvant après une si longue absence sur le sol anglais, il était tout espérance et vie. La pensée de Lacordaire et de ses autres amis français agissait sur son imagination et ses lettres donnent constamment la sensation joyeuse de l'activité longtemps contenue et enfin débordante. Elles sont vives, gaies et pétillantes d'un esprit un peu facile ' .

Il raconte en badinant un voyage triomphal qu'il fait, presque à son arrivée, à travers toute l'Angleterre. Quelle différence entre cet homme jeune et ardent, élevé au centre de l'action catholique, dans une ville dont un prêtre était roi, dans une atmosphère chaude et lumineuse, et ceux qu'il visite ! M. Ward a fait un tableau admirable de la situation de l'Angleterre au moment où Wiseman y rentre et l'a éclairé par un abrégé lumineux de l'histoire du catholicisme

1. wiseman devait à son origine irlandaise et à son séjour en Italie un certain manque de goût. Il ne résiste jamais à une métapliore.

depuis la Réforme. Jamais plus de science servie par plus de droiture et d'intelligence n'a résumé toute une époque et fait revivre l'âme d'une nation dans un raccourci plus énergique. On a dit que ce chapitre est un hors-d' œuvre ou du moins que l'histoire des catholiques anglais pendant les persécutions a souvent été faite. Oui, mais je voudrais voir l'historien qui a consenti comme M. Ward à reprendre tous les documents de première main pour écrire un simple résumé , et je voudrais connaître aussi le philosophe qui a montré aussi clairement comment les catholiques anglais étaient graduellement devenus d'un parti politique redoutable une poignée d'hommes méprisés et d'un corps religieux dévoué à Rome, un mélange singulier de gallicanisme et de protestantisme latent.

Telle était en effet la situation politique et l'état moral des catholiques au retour de Wiseman. Dès les commencements de la Réforme, les imprudences de papes trop politiques les avaient obligés de crier très haut à leurs compatriotes qu'ils étaient catholiques, mais qu'ils n'étaient Romains que dans les limites infranchissables de la discipline : leur éloignement de Rome, la difficulté qu'ils trouvaient à se référer à elle dans leurs doutes, jointe à la diffusion universelle du gallicanisme les avaient mis peu à peu en méfiance vis-à-vis du Saint-Siège et vers la fin, ils n'aspiraient à rien moins qu'à se passer du pape dans l'élection de leurs évêques. D'autre part, le côte à côte continuel avec les protestants, la surveillance dont leur culte était l'objet, la crainte d'exciter des haines ou de froisser des préjugés les avaient amenés à supprimer dans leur pratique religieuse plusieurs points sinon essentiels, du moins universels dans le reste

de l'Église. Les églises n'étaient que des maisons de messe, les prêtres ne portaient aucun signe distinctif et la dévotion à la Sainte Vierge était devenue, peu à peu, d'imprudente antipathique. Un journal catholique, on pourrait dire presque le seul journal catholique, s'insurgeait encore vers 1840 contre les litanies de Lorette. L'aristocratie anglaise, pour qui la vieille foi religieuse s'était si longtemps confondue avec la foi royaliste, n'avait pu résister aux lois de fer sous lesquelles les Hanovre l'avaient abattue : pour ne pas périr, il lui fallait au moins simuler la religion d'Etat et cette dissimulation amenait promptement ou le protestantisme pur et simple ou, ce qui fut plus fréquent au xvii^ siècle, le scepticisme absolu. Quand l'acte de 1829 émancipa enfin les catholiques, ce qui en restait était ou bien de pauvres Irlandais perdus dans la misère et l'infamie des villes, ou bien de rares gentilshommes à qui, par habitude séculaire, un chapelain peu instruit et peu zélé disait la messe dans un château oublié, devant quelques tenanciers craintifs. L'acte d'émancipation ne devait rien, bien entendu, à ces pauvres et à ces timides : il avait été préparé par le libéralisme railleur mais passionné de Sydney Smith et de ses amis, et c'était l'intimidation et la menace d'O'Connell qui l'avait imposé de force à Wellington et à son ministère tory.

Quand l'acte fut passé, le vicaire apostolique de Londres écrivit à ses fidèles ime lettre dont l'accent triste est bien celui d'une génération trop épouvantée par le passé pour ne pas se méfier du sourire de l'avenir et leur recommanda de se garder des dangers auxquels la liberté allait les exposer.

C'est à ce moment que Wiseman arrivait en An-

gleterre tout plein de Rome dont ses coreligionnaires se méfiaient, pris dans un mouvement qui n'était pas venu jusqu'à eux et comptant sur une fraction anglicane à laquelle ils n'avaient jamais songé que pour la craindre ou la soupçonner. En vérité, ni la jeunesse du recteur du Collège Anglais, ni ses ardeurs irlandaises, ni même ses illusions n'étaient de trop.

En novembre 1835, l'aumônier de la chapelle sarde ayant dû quitter pour quelque temps son poste, Wiseman prit sa place et prêcha en italien tous les dimanches. Ce début modeste fut le commencement d'un succès oratoire comparable uniquement à celui qui venait de conduire Lacordaire de la chapelle de Stanislas à Notre-Dame, au milieu d'une multitude avide de vérité. Sitôt l'Avent, Wiseman s'enhardit à faire appel aux protestants aussi bien qu'aux catholiques et deux fois par semaine, il prêchait devant cet auditoire mêlé.

La réputation du jeune orateur l'avait précédé en Angleterre : les savants avaient lu ses livres, les gens du monde l'avaient rencontré et admiré à Rome ; la curiosité était excitée et en peu de temps le succès fut immense. La chapelle de l'ambassade était prise d'assaut longtemps avant l'heure du sermon par une foule de protestants distingués et de pauvres catholiques et Wiseman parlait durant près de deux heures des points controversés : l'autorité de l'Eglise, la présence réelle, la suprématie du pape, les indulgences. Dans l'intervalle du sermon, il recevait chez lui beaucoup d'hommes désireux de s'éclairer plus complètement et on le considéra bientôt comme le représentant le plus autorisé du catholicisme en Angleterre.

Au carême suivant, le D"" Bramston, vicaire apostolique, le pria de recommencer un cours de conférences analogues dans l'église de Moorfîelds, la plus vaste de Londres. C'est à ce carême qu'il faut faire remonter tout ce qui s'est fait de progrès religieux en Angleterre dans les soixante dernières années.

Les protestants, surtout des hommes instruits (parmi lesquels lord Brougliam), continuèrent à le suivre aussi assidûment que les catholiques et l'on vit avec étonnement le premier prêtre catholique qui se fût imposé à l'attention de ses compatriotes protestants depuis deux siècles prendre rang aussitôt parmi les plus écoutés. C'est que Wiseman avait le don de la sympathie. Sans avoir vécu en Angleterre, il avait rencontré à Rome assez d'anglicans pour avoir une juste idée de leurs difficultés et de leur état d'âme.

Gladstone dit qu'il ne cherchait aucunement à faire du prosélytisme. Il avait trop de culture, trop de tact et un souvenir trop vif de ce que les souffrances de l'intelligence ont de cruel pour se risquer à les provoquer par des questions indiscrètes. De même qu'aujourd'hui un prêtre peut enlever à un adversaire intelligent et droit la moitié de ses préjugés, simplement en lui laissant voir qu'il n'est ni ignorant, ni mal élevé, ni ennemi de la civilisation ou du progrès, et en ne se réjouissant pas trop de la faillite de la science ; de même Wiseman savait que le préjugé initial des protestants, celui que l'argumentation la plus solide ne forcera pas, tombe aussitôt qu'ils sentent chez leur adversaire le souci d'être vrai avant celui de convertir.

Cela se sentait chez Wiseman, parce qu'en effet il

avait une âme très droite et une horreur instinctive de la controverse.

Ses auditeurs protestants lui surent aussitôt bon gré des précautions qu'il prenait, sans flatterie ni timidité, pour ne pas les froisser. Il leur parlait simplement comme d'un fait d'histoire contemporaine, des penseurs qui, en France et en Allemagne, venaient d'adhérer aux doctrines catholiques; il leur citait Philipps, Bautain, de Coux, Stolberg, Schlegel et tant d'autres conduits à la foi par des routes très diverses. 11 leur demandait d'examiner si vraiment l'Eglise catholique avec son élasticité, sa merveilleuse aptitude à se prêter aux exigences de tous les âges ne leur donnait pas la satisfaction la plus sûre de leurs aspirations les plus hautes. Il insistait sur ce principe qu'il devait développer sans cesse dans tous ses discours et dans la direction même de sa vie : que l'Église n'est pas un corps figé, insensible et inerte, mais un ensemble vivant, transmis éternellement jeune par les générations finissantes à celles qui recommencent. Après avoir développé cette notion encourageante de l'Église, il établissait son autorité enseignante et montrait la supériorité de cet enseignement un et fort sur le libre examen.

Enfin, il montrait que ce qui fait au fond le principal grief du protestantisme contre Rome : la superstition du purgatoire, des indulgences, des saints et des reliques, de la présence réelle, était uniquement l'œuvre d'esprits prévenus et que l'accusation de superstition tombait devant l'examen le plus rapide des véritables pratiques catholiques.

Ces conférences furent imprimées et ce fut alors seulement qu'on put mesurer toute l'importance de leur

action. Elles créèrent au milieu du public intelligent un mouvement universel de sympathie qui se traduisit sans tarder par quelques conversions éclatantes, entre autres celles de Pugin, et révéla brusquement à l'Angleterre que le catholicisme, désormais séparé de toute profession de foi politique, allait attirer à lui les aspirations chrétiennes mal à l'aise dans l'Eglise établie et recueillies uniquement jusque-là par les sectes dissidentes.

C'est ainsi que Newman en jugea. Depuis sou retour d'Italie il avait un journal, le British Critic, et représentait avec une autorité incontestable tout ce qui restait dans l'anglicanisme de vitalité réelle. Il écrivit un examen favorable des conférences deMoorfields, bien que l'accent n'en fût encore rien moins que sympathique. Il se réjouissait d'une exposition habile et sincère des doctrines catholiques ; il ne doutait pas qu'elle ne dût avoir une influence heureuse à la fois sur les protestants radicaux et sur les dissidents mystiques ; il était convaincu que les uns et les autres trouveraient dans l'église anglicane réformée comme il la voulait (c'est-à-dire aussi catholique de doctrines et de rituel qu'au temps de Laud) le port qu'ils souhaitaient; Wiseman avait bien démontré la faiblesse foncière du protestantisme, mais il n'avait pas lavé Rome de ses souillures superstitieuses : l'émotion qu'il avait excitée irait donc à ramener les âmes de bonne volonté à ce catholicisme sans alliage que Newman voyait toujours dans l'anglicanisme purifié.

Tous les anglicans ne partagèrent-point la satisfaction du D"" Newman. En 1836, les premiers tracts n'étaient pas publiés et si Newman n'était pas

encore devenu suspect à son église, son parti n'était pas non plus, à beaucoup près, la force qu'il fut quelques années plus tard : il se bornait presque à un groupe de jeunes gens. Les réactionnaires anglicans furent naturellement étonnés de son langage et un certain M. Poynders vengea le sentiment protestant dans un pamphlet où il reprenait les arguments les moins neufs de l'hérésie, affirmant que l'Église de Rome est païenne dans ses cérémonies et faisant bravement appel aux vieilles haines qui, pendant deux siècles, avaient fait des catholiques des conspirateurs dangereux.

Wiseman fut indigné. Son amour de la paix et son élévation d'esprit lui donnaient une répugnance invincible pour le bigotisme et la perfidie. Il évitait la polémique bien plus par instinct d'homme droit que par calcul, mais devant la mauvaise foi et l'étroitesse, il exprimait sans ménagement son dégoût. On le vit quelques années plus tard dans une circonstance mémorable où il brava la plus terrible tempête de fanatisme qui se soit déchaînée contre un seul homme. Il accabla Poynders sous sa propre lâcheté. Quant à la polémique nécessaire, elle était trop aisée pour un homme aussi versé dans la connaissance de l'antiquité : M. Gladstone dit qu'elle le frappa comme un chef-d'œuvre de clarté et une démonstration irréfutable.

Cependant les catholiques suivaient avec inquiétude leur jeune et à leur sens imprudent champion. Les pauvres gens qui, peu de temps auparavant, n'avaient pas encore perdu l'habitude de revenir de la messe par un chemin autre qu'ils y étaient allés, ne pouvaient comprendre l'aisance avec laquelle

Wiseman soutenait sans paraître y songer tout ce bruit et toutes ces attaques. C'est seulement quand ils le virent maître du champ, respecté de ses adversaires et suivi par les grands journaux comme le lion du jour, qu'ils eurent la sensation qu'une ère nouvelle avait commencé et qu'ils étaient libres. Le D"" Bramston se rendit compte de la part immense que Wiseman avait eue à cette révolution; il le demanda aussitôt pour coadjuteur et le clergé le regarda pratiquement comme son chef.

Avant de quitter l'Angleterre toute retentissante de son nom, Wiseman mit à exécution un de ses plus chers desseins. Les catholiques anglais n'avaient d'autre organe qu'un journal sans importance et dont les opinions reflétaient tout le passé d'obscurité, de gallicanisme et de semi-protestantisme que Wiseman voulait faire oublier ; il voulait au contraire une revue d'une importance scientifique et littéraire qui l'égalerait aux recueils protestants les plus en vogue et dont l'objet principal serait à la fois d'éclairer les Puseyistes et de faire entrer les catholiques dc^ns le mouvement ultramontain.

Une telle revue n'était pas possible en Angleterre à cette époque ; elle ne pouvait se passer de l'appui des Irlandais, autrement forts en dépit de leur pauvreté que les catholiques anglais. Mais ici une difficulté s'élevait. Les Irlandais avaient obtenu l'acte d'émancipation en combinant leur action avec celle de la Revue d'Edimbourg et des Libéraux. Cette alliance était purement politique, car la plupart des Libéraux étaient à peine déistes. A ce titre, Newman et ses amis les détestaient et c'était un de leurs griefs constamment répétés que les catholiques avaient.

pour satisfaire leurs ambitions politiques, accepté le secours d'hommes qui n'étaient pas même chrétiens. Wiseman tenait donc essentiellement à ce que sa revue fût indépendante de la politique irlandaise et sans attache avec les Libéraux. O'Connell fît preuve de largeur d'esprit : il n'exigea point de promesses qui eussent contrarié les idées de Wiseman et la Dublin Review fut, dès ses débuts, un organe exclusivement catholique et indépendant.

Le premier numéro parut en mai 1836. Wiseman voulait que sa Revue fût actuelle et vivante, qu'elle s'attaquât, comme il disait, à des adversaires qu'on peut prendre à bras le corps. Il s'était assuré le concours de tous les écrivains catholiques marquants à l'étranger et si une collaboration internationale de ce genre pouvait être autre chose qu'un effort passager, il n'y aurait jamais eu de rédaction plus imposante que celle dont Wiseman était le chef à trentequatre ans.

En octobre 1836, Wiseman dut revenir à Rome et reprendre le soin de son collège. Le D"" Russell, recteur de Maynooth, prit sa place à la tête de la Dublin Review, mais Wiseman entretint avec lui une correspondance si suivie, il écrivit lui-même si souvent dans la Revue qu'il en resta véritablement l'âme. Il s'intéressait surtout à Newman et le suivait d'un œil attentif et inquiet. Newman n'avait pas revu le recteur du collège anglais depuis son passage à Rome en 1833. Bien que ses tendances doctrinales fussent évidemment romaines, il n'en était pas de même de ses sympathies personnelles. Il se tenait à l'écart du clergé catholique et ne paraissait aucunement avoir pour lui l'attraction instinctive de Phi-

lipps, de Dalgairns, de Faber et des autres. Même après sa conversion et bien qu'il fût devenu si complètement romain de sentiments et d'accent, il ne chercha pas comme ses disciples à sortir de l'isolement où il avait vécu si longtemps et à se perdre dans les grands courants de l'action catholique. Jusqu'à sa retraite à Littlemore em 1842, il fut anglican de cœur comme d'esprit, et quand il vint enfin à Oscott en 1845 faire son abjuration entre les mains de Wiseman, cet homme si humble éprouva autant l'émotion du soldat qui remet son épée que celle du naufragé qui touche la terre. En 1836, Wiseman ne pouvait donc le suivre que par les tracts et le British Criiic et lui parler que dans les colonnes de sa Revue. Le ton de la Dublin Renew est toujours sympathique et respectueux quand elle touche à ce qui vient d'Oxford. On sent sous la controverse indispensable les espérances que George Spencer avait fait naître et la crainte de les voir s'évanouir. En 1839, après divers essais sur le cas de Hampden, la théorie anglicane de l'autorité dogmatique, les tracts, les Remains de Fronde, etc., Wiseman écrivit son article sur les Donatistes. Quelques mots sur les idées de Newman sont indispensables pour faire comprendre le choc que Wiseman leur donna par cet article célèbre.

Newman croyait à la réalité de la succession apostolique dans l'église anglicane. Son désir était seulement de lui rendre les principes dogmatiques que les calvinistes et les Latitudinaires lui avaient fait perdre et de la rapprocher dans son rituel de ce qu'elle était aux commencements de la Réforme. En somme, il ne voulait pas que l'anglicanisme fût

hérétique, ni même que son apparence schismatique fût imputable à autre chose qu'à l'obstination de Rome. En effet, si Rome voulait se purifier de ses superstitions, renoncer au culte de Marie et aux indulgences, il était prêt à reconnaître la primauté du pape.

Jusqu'en 1839, les catholiques ne l'avaient guère attaqué que sur le point où il se croyait inébranlable, montrant ce qu'il y a d'incertain dans la validité des ordres anglicans et en tout cas refusant la juridiction à ceux qui les exerçaient. Ces arguments ne touchaient qu'un petit nombre d'anglicans. Les autres, ou bien se désintéressaient de la question des ordres, parce qu'ils étaient strictement protestants, ou bien comptaient sur une grâce particulière pour suppléer à l'insuffisance possible de leur ordination. Mais à ce moment, Wiseman passa, comme il le dit, à un niveau plus élevé. Il laissa de côté les points particuliers sur lesquels on discutait et ne s'occupa plus que de la notion de l'Église en tant que société spirituelle dépositaire de l'héritage du Christ. Il montra qu'une église particulière est prouvée schismatique, non point par des discussions archéologiques, mais par le seul fait de n'être pas en communion avec le reste de l'univers catholique. Saint Augustin, dont Newman se réclamait souvent, avait donné lui-même à cette règle l'expression la plus claire : Quapropter securus judicat orbis terrarum bonos non esse qui se dividunt ab orbe terra' rum in quacumque parte orbis terr arum. Wiseman indiquait ensuite les ressemblances étonnantes qui identifiaient presque le cas des Donatistes avec celui des Anglicans. Les uns et les autres niaient qu'il fût

nécessaire d'être reconnu catholique par le reste du monde pour avoir droit à ce titre; les uns et les autres rejetaient l'appellation de protestants; les Donatistes s'étaient irrités comme les Anglicans de voir le pape méconnaître leurs évêques et en nommer d'autres à leurs sièges. Il était donc logique que l'on jugeât la situation des Anglicans comme saint Augustin avait jugé celle des Donatistes et qu'au lieu de s'attarder à des discussions interminables on se contentât du terrible principe d'exclusion : « Celui qui n'est pas avec Rome et avec l'univers catholique est en état de schisme. » Saint Augustin n'avait pas fait autre chose et quand Petilianus, le protagoniste des Donatistes, avait dit qu'il représentait l'ancienne doctrine et que Rome était plutôt que lui schismatique, il avait répondu : « Comment pourrions-nous être séparatistes, nous dont la communion est répandue par tout l'univers ? »

Quelques semaines après l'apparition de l'article de Wiseman, un ami l'apporta à Newman et le lui laissa en répétant à plusieurs reprises les paroles dont il n'était que le développement : Securus judicat orbis terrarum. On a souvent raconté quel coup de foudre fut pour Newman la démonstration évidente et simple de la fausseté de sa situation ^ . Il se vit comme dans un miroir, pour citer ses paroles, et il était monophysite. C'était le premier ébranlement réel qui lui venait des catholiques, mais il était profond. Peu de temps après, pendant une promenade

•1. Il serait intéressant de rechercher pourquoi cet article Bt sur Newman une impression si forte. La controverse donatisle lui était connue depuis longtemps et des 1836 il avait indiqué les analogies que ^Yiseman reprenait pour son compte. Cf. Discussions and Arguments — How to accomplish it.

à travers la Forêt-Neuve, il dit à Henry Wilberforce que peut-être il serait quelque jour de leur devoir d'adhérer à Rome. Six ans devaient pourtant s'écouler encore avant que cette issue lui apparût comme une nécessité, mais il avait dès lors la conviction qu'il n'était qu'un pur protestant et cette pensée devait lui devenir un fardeau sans cesse plus lourd. 11 cessa peu à peu de parler et d'écrire et lorsque, dans le tract 90, il eut fait une profession de foi tellement romaine qu'elle rendait sa situation dans l'église anglicane impossible, on vit bien que son adhésion à Rome n'était plus qu'une affaire de temps. Wiseman lui écrivit. Il le conjurait de s'éclairer et de se convaincre que les prétendues superstitions romaines qui l'arrêtaient encore n'existaient pas. Newman ne répondit point : il se recueillit encore quelques années ; mais quand en 1845 il eut enfin pris son parti, peu de jours après son abjuration, il vint trouver Wiseman à Oscott et fît hommage de sa foi à celui à qui il la devait.

On connaît les conséquentes immenses de la conversion de Newman et du mouvement tractarien et nous en voyons aujourd'hui plus que jamais le développement toujours contrarié, mais non arrêté. On voit assez clairement aussi ce qu'il a dû à Wiseman. 11 eût été malheureux que l'Eglise d'Angleterre ne trouvât pas dans son sein un esprit assez puissant pour comprendre le travail profond et subtil qui se faisait dans l'intelligence de Newman, un cœur assez apostolique pour l'aider de tout son désir et un tact assez sûr pour ne pas froisser des susceptibilités d'autant plus délicates qu'elles venaient de la foi religieuse et non de l'amour-propre.

C'est en 1840 que Wiseman quitta Rome définitivement et entra comme vicaire apostolique dans une phase nouvelle d'activité. Il se fixa au séminaire d'Oscott dont il était supérieur, comme le sont beaucoup d'évêques en pays de missions.

On est un peu tenté de comparer Sainte-Marie d'Oscott à ce que fut peu après Saint-Nicolas-du- Cliardonnet sous l'abbé Dupanloup. Des deux côtés, les élèves pouvaient se figurer que leur collège était le centre du monde, tant les visiteurs qui s'y succédaient y apportaient avec eux l'impression que la jeunesse ressent si vivement de la célébrité, et tant ils devinaient qu'une partie de l'histoire se faisait presque parmi leurs jeux. Mais Wiseman n'avait rien de la précision, de l'attention aux détails et du génie d'éducateur de M^"" Dupanloup. Il adorait les enfants et comme tout bon Anglais se passionnait pour leurs jeux; il s'intéressait à leurs âmes et les dirigeait volontiers et avec bonté : mais il manquait totalement des qualités secondaires qui font les hommes de gouvernement. 11 ne s'intéressait qu'aux idées. Le détail de l'administration du collège lui causait un dégoût insurmontable. Il le renvoyait avec horreur à sa housekeeper. D'ailleurs il s'absentait souvent. 11 avait dans l'aristocratie, aussi bien protestante que catholique, une quantité d'amis et il se plaisait dans ces milieux exclusivement intellectuels. Il fut toute sa vie à court d'argent et en eut toujours, malgré cela, un dédain absolu. A la cour de Léon X, il aurait été le cardinal le plus magnifique. Il rêvait incessamment des églises splendides et des entreprises grandioses. Un jour, son architecte l'accompagnait dans une visite à une église récemment

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