‹ La pensée catholique dans l'Angleterre contemporaine [microform]Chapitre 4 sur 28 · I.A PENSÉE CATHOLIQUE · texte numérisé non relu

I.A PENSÉE CATHOLIQUE

bâtie : il suggérait toutes sortes d'embellissements auxquels Wiseman applaudissait et ajoutait sans cesse. Quand, à la fin, l'architecte esquissa un devis, le D'' Wiseman fut fort étonné :.il s'était imaginé que tout ce qu'ils avaient projeté ensemble devait se faire par pur amour de Fart. M. Ward raconte beaucoup d'anecdotes où cette absence complète de sens pratique apparaît, souvent amusante, parfois aussi redoutable. C'est parce que Wiseman n'avait pas d'ordre dans ses papiers et qu'il était incapable d'un travail ennuyeux avant d'y être absolument forcé, que Newman, devenu supérieur de l'Oratoire, fut condamné injustement pour diffamation et échappa à peine à la prison.

11 était capable, non seulement des conceptions les plus hautes, mais des plans les plus justes et les plus hardis. Ce qui lui manquait, c'était la constance et l'application. 11 jetait à la volée toutes sortes de semences précieuses qui devenaient ce qu'elles pouvaient. La seule supériorité de Manning sur lui fut dans l'union d'un ascétisme rigoureux avec la hardiesse de pensée qu'ils avaient en commun. Wiseman, pur idéaliste, fut le poète de la renaissance catholique dont son successeur se fît, avec une application scrupuleuse, l'ouvrier. Mais pendant les vingt dernières années de sa vie que nous allons étudier, il vit, indiqua et commença tout ce dont on a, avec quelque injustice, fait honneur seulement à son grand successeur.

En 1847, Wiseman fut nommé vicaire apostolique de Londres et cette date marque le commencement d'une troisième et dernière période de sa vie. Pas plus qu'aucune autre vie humaine, elle n'a été en s'idéalisant. A Rome, Wiseman avait vécu pour la

science et l'art purs; à Oscott, il avait bien fallu qu'il devînt homme d'action, mais sa responsabilité s'était restreinte aux limites relativement étroites d'un diocèse de missions et il avait accompagné les hommes d'Oxford de tant d'espérances, de prières et de larmes que le dramatique de leur histoire enveloppait aussi la sienne. A Londres, il apportait avec un corps déjà alourdi, un esprit plus que jamais flexible et des projets grandioses, mais une ardeur diminuée, et ce qui lui en restait il dut l'appliquer souvent à lutter contre des hostilités étroites du à régler des détails trop petits pour son œil.

Wiseman, très populaire parmi les laïques aussi bien protestants que catholiques, l'était moins parmi son nouveau clergé. Les prêtres même les plus intelligents et les plus zélés se méfiaient de ses tendances romanisantes. Il faut se rappeler que vers lafin du siècleprécédent, sir J. Throckmorton n'avait étonné personne en préconisant l'autonomie religieuse des catholiques comme unique moyen de progrès, et qu'à peine deux ans s'étaient écoulés depuis que le D'' Griffiths dont Wiseman n'était que le coadjuteur, avait dit à Newman qu'il y avait une dévotion italienne et un tempérament anglais et que l'une n'était pas faite pour l'autre. Le séminaire Saint- Edmund's à Old Hall était resté l'une des places fortes de ces idées et de ces méfiances et les hommes influents dans l'ancien clergé, M. Wilds, M. Sisk et surtout le fameux chanoine Maguire se crurent déjà lésés quand Rome préféra Wiseman au D"" Cox, président dm séminaire, sur lequel ils avaient compté. On savait aussi que le nouveau vicaire apostolique entretenait des relations suivies avec les leaders de

la Haute-Église ; que non seulement il croyait à leur bonne foi, mais qu'il attendait beaucoup de leur influence et que les récents convertis étaient, peutêtre plus que des prêtres anciens et vénérables, ses confidents et ses amis. Or, ces hommes nouveaux n'avaient pas été accueillis partout avec la même joie profonde qu'à Oscott où ils étaient attendus depuis de longues années. Jusque-là quand un ministre de l'église anglicane l'avait quittée pour Rome, c'avait presque toujours été à la suite d'une révolution et d'une illumination soudaines, comme dans le cas de Spencer; son retour avait été silencieux, reconnaissant et humble comme une grande transformation morale ; on l'avait accueilli avec joie, mais une joie à peine différente de celle qui accompagne le pécheur repentant, et quand on l'avait laissé entrer dans les rangs du clergé il avait toujours acheté cette faveur par une sévère probation. Au contraire, Newman et ses amis ne s'étaient rendus qu'après une lutte longue et retentissante-; ils étaient arrivés sans bruit et un peu las, mais avec la fierté du devoir accompli, et quelques-uns (les plus jeunes), avec une certaine bonne humeur qui les faisait se trouver, disait-on, dès l'abord un peu trop chez eux. Ceux-ci encore apportaient avec les aspirations idéales et les plans de réforme de leurs aînés un imperceptible dédain de scholars et d'hommes du monde qui offensait justement.

Telles étaient les méfiances et les amitiés qui faisaient au nouveau vicaire apostolique une situation difficile. Elle le devint davantage quand il mit à exécution en 1850 un de ses plus chers projets, le rétablissement de la hiérarchie.

Le nombre des catholiques s'était considérablement accru; à mesure que les idées libérales s'étaient répandues, on s'était accoutumé à leur présence, àleur culte, à leurs revendications et ils reprenaient rapidement leur place de citoyens anglais ; en même temps, leur organisation se perfectionnait; les chapelains du siècle précédent devenaient pratiquement des curés et leurs missions de vraies paroisses: Ushaw, Oscott et Old Hall étaient devenus des séminaires au même titre que ceux d'Irlande ou du continent : bref, l'Église d'Angleterre, bien que sur la carte elle parût encore très clairsemée, que dans les grandes villes ses prêtres fussent noyés dans leur population, et que ses droits politiques fussent précaires, présentait cependant une organisation complète. Wiseman et quelques autres se demandaient dès lors pourquoi elle ne reprendrait pas sa place dans l'église universelle. D'ailleurs la délimitation des paroisses, des droits respectifs des prêtres et des vicaires apostoliques, la part de ceu3i-ci dans le gouvernement des séminaires, devaient rester mal définis et amener toutes sortes de difficultés tant que des évêchés ne seraient pas rétablis et le droit canon applicable à tous les cas. D'un autre côté les prêtres chargés des paroisses souhaitaient d'avoir une part dans la nomination de leurs chefs, ce qui ne pouvait avoir lieu tant que les diocèses seraient gouvernés par des vicaires apostoliques toujours nommés par Rome, mais ils voulaient aussi que leurs droits de curés restassent saufs et que, vicaire apostolique ou évoque, leur supérieur ne les déplaçât pas sans une procédure régulière où leurs raisons fussent entendues : de là encore

une crainte vague de ce que Wiseman méditait.

Vers la fin de 1849, peu de temps après la mort de Walsli, Wiseman reçut de Rome la nouvelle officielle qu'il serait fait cardinal au premier consistoire. Ses sentiments furent partagés. Il ne pouvait pas ne pas savoir bon gré au nouveau pape de la plus grande marque d'estime qu'il pût lui donner : il aimait toujours Rome en artiste, et comme je l'ai dit, son goût naturel pour la majesté des fonctions, et la grande allure de l'étiquette romaine lui faisait trouver plaisir au faste qui allait environner sa nouvelle dignité ; mais ce qu'il y avait en lui de goût pour l'activité sans barrières et la liberté de démarche propres à son pays et à son tempérament se révoltait à la pensée des liens de pourpre, de la routine des congrégations, de la chaleur, de la villeggiatura et des éternelles voitures.

Après quelques mois d'incertitude, il fut. décidé qu'il resterait à Londres, mais que la hiérarchie serait rétablie sans plus attendre et que le nouveau cardinal deviendrait en même temps archevêque de Westminster. Wiseman était à Rome, attendant le Consistoire, quand cette décision fut prise et pendant deux mois et demi il travailla avec les cardinaux et le D"" UUathorne, futur évêque de Birmingham, à en préparer l'exécution. On n'avait rien à craindre, croyait-on, du gouvernement anglais. Cinq années auparavant. Lord John Russell, premier ministre, parlant aux Communes des lois interdisant aux évoques catholiques de prendre les titres des sièges protestants, les avait qualifiées de puériles et absurdes et l'on redoutait d'autant moins de froisser le gouvernement que les diocèses catholiques étaient

fort différents des protestants. Tous les détails paraissant donc arrangés, le Pape rétablit officiellement la hiérarchie par un bref en date du 29 septembre 1850; le 30, Wiseman fut créé cardinal du titre de Sainte-Pudentienne et archevêque de "Westminster, et le 7 octobre il l'annonça aux catholiques anglais par la trop célèbre pastorale écrite « de l'extérieur de la porte Flaminienne » . Quelques jours plus tard il quitta Rome et regagna l'Angleterre à petites journées, par Venise et Vienne, complimenté par les évêques, salué par les Universités, et fêté par les archiducs et même par l'empereur d'Autriche, qui l'invita à dîner. C'est à Vienne, comme il le raconte lui-même, que lisant tranquillement le Times dans sa voiture et repassant avec satisfaction les événements du mois écoulé, il eut un choc soudain en apercevant son nom dans le premier article. Le journal protestait d'un ton amer et dédaigneux contre l'usurpation de pouvoir et l'intolérable arrogance qui venait de faire du D"^ Wiseman 'l'archevêque de "Westminster à peu près comme elle eût pu faire du rédacteur en chef du Tablet un duc de Smithfîeld, il avertissait "Wiseman d'un ton menaçant qu'il avait eu tort de prendre la tolérance des Anglicans pour de l'indifférence et qu'il en aurait la preuve quand il lui plairait de faire son entrée dans son prétendu diocèse. Cet article, paru avant l'arrivée en Angleterre de la pastorale écrite « hors de la porte Flaminienne », avait éveillé la passion anticatholique à tel point que lorsque ce mandement arriva-, le grand vicaire chargé de le publier hésita deux jours à le faire et ne s'y résigna que dans l'impossibilité de consulter le cardinal et tout plein d'inquié-

tude. Celte proclamation acheva d'envenimer le sentiment public. Wiseman l'avait écrite avec une confiance absolue dans l'avenir, sous l'impression qu'une grande œuvre s'accomplissait par lui, et le style métaphorique jusqu'à l'enflure qu'il prenait volontiers dans les occasions solennelles, joint au ton ordinaire dans ces documents, de soumission absolue à Rome, achevait de lui donner un accent de triomphe qui devait exaspérer les protestants. Un cri de passion furieuse s'éleva dans toute la presse quand on lut que l'archevêque de Westminster gouvernerait tant qu'il semblerait bon au Saint-Siège, les comtés de Middlesex, Hertford, Essex, etc. etc. Comme toujours, les hommes politiques, le chef du cabinet en tête, suivirent, appuyés bientôt par l'épiscopat anglican tout entier et en quelques jours les passions populaires furent déchaînées, comme elles ne l'avaient pas été depuis les Gordon riots. Le jour de Guy Fawkes, toute l'Angleterre retentit d'insultes à l'adresse du cardinal et il fut brûlé en effigie dans une foule d'endroits. Comme aux pires jours de l'agitation anti-papiste, on se remit à huer les prêtres catholiques dans les rues, à leur jeter des pierres et à briser les vitres de leurs, églises et même les hommes les plus éclairés et les mieux élevés de leur entourage qui avaient pu être, jusquelà leurs amis, cessèrent de les saluer.

L'erreur de Wiseman avait été d'oublier que tout en écrivant pour les seuls catholiques, son mandement serait lu aussi par les protestants. Il fut consterné de voir les conséquences terribles de son inadvertance. 11 écrivit aussitôt de Vienne au premier ministre lord John Russell, lui rappelant que le gou-

vernement n'avait pas été tenu dans l'ignorance de ce qui se préparait à Rome et déplorant que la passion transformât en agression politique un acte d'autorité purement spirituelle. Puis il se hâta de regagner Londres.

11 y arriva le 11 novembre au milieu de l'agitation universelle : le gouvernement était inquiet et regrettait les paroles imprudentes prononcées par le premier ministre; les évêques ne voyaient pas d'issue et songeaient à faire en corps une démarche solennelle près de la reine pour l'assurer de leur fidélité. Wiseman fut admirable de courage et de sangfroid. C'est une des circonstances où l'on voit le mieux ce qu'il y avait d'incomparables ressources, de décision et d'intuition des réalités dans cet homme uniquement occupé d'idées. Il arriva dans les premières heures du jour, manda aussitôt un des secrétaires de l'Intérieur auquel il répéta ce qu'il avait écrit quelques jours auparavant à son chef, et dans l'après-midi il commença à rédiger son «'Appel au peuple anglais », proclamation admirable de courage et d'éloquence indignée qu'il termina en trois jours, et qu'il envoya à l'imprimeur, comme tous ses autres manuscrits, sans rature ni surcharge, bien qu'il eût été dérangé cent fois en l'écrivant, par son entourage hésitant ou affolé. Le lendemain même de son arrivée, il se rendit à la cathédrale Saint-Georges et descendit de voiture au milieu d'une immense foule dont son courage réprima sans doute l'hostilité. Le 15 novembre, 1' « Appel au peuple anglais » parut dans les cinq plus grands journaux quotidiens de la capitale, y compris le Times dont il occupait cinq colonnes et demie du petit caractère que tout

le monde connaît. En quelques heures il ne resta plus un numéro de ces journaux et l'imprimeur vendit trente mille exemplaires de V Appel, dans la journée. Cette proclamation se lit encore aujourd'hui comme un document d'actualité, tant l'éloquence en est profonde et sincère. Wiseman ne s'humiliait pas. Dès le début, il reprochait au premier ministre, au lord chancelier et aux évêques anglicans de s'être mis du côté de la passion quand ils auraient dû être les avocats de la raison et d'avoir étonné l'Europe par des paroles ou des lettres qui étaient dès l'abord aux catholiques toute espérance de recours dans l'autorité suprême du royaume. Puis donc que ceux qui devaient être les chefs du peuple s'en étaient faits les agitateurs, il n'avait d'autre ressource que de se tourner vers le peuple lui-même, indignement égaré, mais auquel il restait assez l'instinct de la justice pour qu'on s'adressât avec confiance à sa loyauté. Le reste de la lettre était une argumentation précise où le cardinal monti^ait que pas plus que les Baptistes, les Méthodistes et les Presbytérieus, les Catholiques n'admettaient la souveraineté de la reine en matière religieuse, mais que c'était une erreur monstrueuse d'attribuer à la mesure prise par Rome autre chose qu'une signification strictement spirituelle ; que cette mesure elle-même s'imposait à la logique des protestants anglais dès lors qu'ils reconnaissaient à leurs concitoyens catholiques un minimum de liberté, puisqu'il n'y avait pas de catholicisme sans évêque, ni d'épiscopat sans hiérarchie ; qu'enfin, en réalité, rien n'était changé dans la situation respective des catholiques et des protestants anglais, et que ce titre nouveau d'archevêque de Westminster ne signi-

fiait rien autre sinon que celui auquel on en faisait un crime, continuerait à n'entrer comme par le passé dans la vieille -abbaye qu'en payant la faveur d'y faire sa prière au tombeau d'Edouard, mais que son domaine propre serait le dédale de cours et de rues hideuses où de pauvres Irlandais cachaient leur misère à deux pas de la riche abbaye et des parcs royaux.

Cette lettre ne calma pas immédiatement l'effervescence populaire, mais pourtant elle arrêta le débordement d'injures et d'accusations injustes qui avait, jusque-là, rempli les journaux et peu à peu on s'accoutuma à ne plus voir dans les titres des évêques catholiques une protestation contre ceux des protestants. Le Tùnes lui-même fut obligé de reconnaître, d'assez mauvaise humeur, la justesse des explications du cardinal. D'ailleurs des influences puissantes vinrent de divers côtés au secours de son argumentation : quelques vrais libéraux, au nom de principes dorénavant trop répandus pour être contestés ; Gladstone, parce que ses amis de la Haute- Eglise avaient été attaqués en même temps que les catholiques romains ; enfin, plusieurs ennemis du ministère, entre autres Disraeli, pour se donner la satisfaction de mettre lord Russell en contradiction avec lui-même. Quelques mois plus tard, le Parlement discuta et passa le Bill sur les titres ecclésiastiques sans que le pays y prît beaucoup d'intérêt et les peines qu'il édictait contre les usurpateurs catholiques furent à ce point lettre morte que lorsque, vingt ans après, Gladstone les supprima, leur souvenir reparut à peine et comme d'une chose oubliée. Cela peut montrer le chemin que les idées libérales

avaient fait depuis les jiols de 1780. Wiseman perdit de sa popularité dans cette bagarre, mais il est hors de doute que son église gagna à une affirmation bruyante (la première depuis la Réforme) de sa vitalité et qu'en dépit des caricatures par lesquelles Pm/îcA termina cette bataille, l'archevêque de AVestminster fut dès lors aux yeux de ses compatriotes tout autre chose, qu'un monsieur simplement habillé de rouge.

Cependant les malentendus de ces quelques semaines laissèrent pendant longtemps une froideur entre lui et les anglicans qui l'avaient regardé comme une sorte de conspirateur, et les catholiques de l'ancienne école redoutèrent plus que jamais ce qu'ils appelaient ses hardiesses irréfléchies.

Cela ne devait pas rendre plus facile l'oeuvre d'organisation minutieuse qui s'imposait à lui comme la conséquence nécessaii*e de la hiérarchie rétablie. De fait, elle lui fut jusqu'à la fin une source de petites préoccupations dont la masse l'accablait et de tracas plusieurs fois cruels : c'est ce qu'on oublie trop souvent en attribuant uniquement au cardinal Manning la belle ordonnance qui règne aujourd'hui dans l'église d'Angleterre comme dans les plus anciennes églises du continent. On ne réfléchit pas que l'établissement des paroisses et le retour des ordres religieux coûta à son prédécesseur des efforts de détail pénibles pour tout le monde, mais surtout éloignés de son tempérament et de ses habitudes d'esprit.

Wiseman avait souhaité le rétablissement de la hiérarchie pour donner à l'Eglise catholique une plus grande stabilité et un certain éclat et surtout pour faciliter à l'autorité diocésaine l'établissement

de missions nouvelles dans des quartiers déshérités et amener peu à peu le clergé aux habitudes de régularité et de piété que le cardinal avait admirées souvent en France. Au contraire le clergé y avait vu surtout la réalisation des rêves d'une église plus nationale, plus indépendante de Rome, que sir J. Throckmorton lui avait laissés. Oh ne tarda pas à s'apercevoir que Wiseman, en possession de toute la confiance de Rome, ne favoriserait nullement ces tendances nationalistes. M. Ward semble dire quelque part qu'il le laissa voir parfois avec une certaine raideur. En tout cas, les autres évêques essayèrent bientôt de se soustraire aune supériorité qui ressemblait peut-être à de l'autocratie et cherchèrent un moyen de communiquer avec le gouvernement de la reine sans passer par le primat.

Les prêtres des paroisses, mécontents aussi d'un système qui ne leur donnait qu'une part illusoire dans le choix de leurs chefs et permettait à l'évêque de les déplacer à son gré, protestèrent hautement et demandèrent à la Propagande, dont ils souffraient cependant avec peine de dépendre toujours, certaines concessions qui leur furent accordées. Le mécontentement général se fît jour dans la douloureuse publicité qui environna l'insoumission d'un prêtre d'Islington, M. Boyle \ et Wiseman devinant à Rome même des accusations insaisissables, souffrit cruellement de ces injustices. Son clergé le connaissait

i. Ce prèlre refusa de quitter son poste sur l'ordre du cardinal et lit paraître dans un journal français une critique violente de l'administration de AVestminster. Le cardinal fut amené à dire en lui répondant qu'il avait été renvoyé de ches les Jésuites. Ce mot fut retraduit en anglais par expellcd (expulsé), ce qui permit à Boyle d'attaquer et de faire condamner son archevêque.

mal et ne pouvait le juger, car on ne le connaissait bien que dans l'intimité. Son excessive sensibilité lui faisait deviner et redouter vivement l'antipathie et sa timidité le paralysait constamment même devant ses inférieurs. Il restait parfois silencieux en présence de tout jeunes gens et ne devenait lui-même que si on lui tendait pour ainsi dire la main, en se permettant une familiarité qu'il aimait, mais qu'il fallait deviner qu'il aimait. Autrement, il demeurait gêné de sa personne et il faut convenir qu'avec sa haute taille, ses formes massives et ses énormes sourcils noirs sur ses lunettes d'or, il n'invitait aucunement à l'expansion. Son air concentré quand il avait quelque travail sur le métier et en tout temps sa timidité, lui aliénèrent plus d'un prêtre venu à lui dans l'intention de dissiper par une explication loyale, un malentendu ou une impression fâcheuse. Il sentait l'infériorité où ce défaut le mettait et il en souffrait parfois beaucoup. Quelquefois ses amis s'entremettaient et lui donnaient pour des tiers les explications qu'il n'aurait osé demander. M. Ward (père de celui dont nous nous occupons) le rassura à cette époque sur les vrais sentiments des Oratoriens et surtout de Faber qu'on lui avait dépeints comme critiques et mécontents. La conviction où il était, que même ses meilleurs amis, ceux pour lesquels on l'accusait d'avoir eu trop d'égards, se tournaient contre lui, lui faisait une peine profonde. Car sa confiance dans les nouveaux convertis était un grief et une plainte de tous les instants parmi son clergé et quand toutes les autres difficultés furent aplanies, celle-là resta. 11 se décida une première fois en 1854 à se justifier lui-même à Rome des accusations qu'il connaissait

et de celles qu'il soupçonnait. La Propagande décida qu'il fallait donner en partie satisfaction au clergé sur la procédure à suivre pour déplacer les curés, mais sur tous les autres points le pape approuva sa ligne de conduite et l'encouragea.

Ce séjour à Rome rendit au cardinal toute sa sérénité. Sitôt que ses affaires furent finies, son élasticité habituelle lui revint et il se remit comme vingt ans auparavant à l'école des vieux souvenirs. On le revit dans les cimetières et près des ruines de la campagne romaine; il préparait, disait-il, un petit livre; c'était Fabiola, dont il est inutile de dire autre chose sinon qu'il fut écrit en sept mois, aux heures perdues d'un homme de cinquante ans qui n'avait jamais fait profession de littérature, et pendant une courte accalmie de tracas dévorants. Wiseman avait une puissance extraordinaire de concentration : l'historien Lecky l'entendit faire sur l'attention une conférence qui eut, dit-il, une influence considérable sur sa méthode et il prenait à tout travail de son goût l'intérêt exclusif et naïf que les natures très neuves peuvent seules trouver à leurs spéculations. Dans ses minutes libres, il aimait assez certains délassements littéraires : vers latins ou autres. Il avait avec le chanoine Walker une correspondance toute pleine d'un humour robuste oii ils se provoquaient à des tours de force en vers et en prose d'assez mauvais goût. II écrivait quelquefois des vers français. M. Ward cite une pièce sur le débordement de la Loire : il savait évidemment très bien la langue et avait un certain sens du rythme, mais chose étrange avec cela, nulle connaissance des règles les plus élémentaires de notre versification.

Le succès de Fabiola lui causa une grande joie et contribua sans nul doute à lui ramener ses prêtres fiers de la célébrité universelle de leur archevêque. Il se remit avec une confiance nouvelle à son œuvre de transformation. Elle dépendait beaucoup plus, pensait-il, d'une rénovation de l'esprit chrétien que d'améliorations purement administratives. Dans cette conviction, il prêchait chaque année lui-même la retraite ecclésiastique et faisait tous ses efforts pour amener dans les quartiers pauvres de Londres des hommes d'une sainteté assez éloquente pour les ébranler et d'une abnégation assez héroïque pour s'y fixer. Le salut de ces milieux voués presque fatalement à l'indifférence et au vice lui tenait profondément à cœur et revient incessamment dans ses lettres. Les religieux y donnaient parfois des missions qui faisaient merveille parmi ces pauvres Irlandais aussi croyants que faibles, et c'était pour l'archevêque une douleur d'en voir le fruit se perdre presque aussitôt faute de mains charitables pour le recueillir. Il avait compté longtemps sur les ordres religieux dont le retour amenait partout de nombreuses conversions. Il avait fait tous ses efforts pour les rappeler en Angleterre. A son arrivée à Londres en 1847 il n'y avait dans toute la capitale d'autres réguliers que deux jésuites. Dix ans plus tard les Rédemptoristes, les Passionistes, les Maristes et les Oratoriens y avaient des résidences peuplées et de belles églises, sans parler de la magnifique église du Gesù dans Farm Street et d'innombrables communautés de femmes qu'il encourageait à fonder partout avec une confiance un peu trop aveugle dans la Providence. En dépit de ces

efforts et de ce renouveau magique de vie religieuse, le cardinal voyait ses espérances éternellement déçues par ceux à qui successivement il les confiait. Les Oratoriens eux-mêmes, presque tous convertis, qu'il regardait comme ses enfants, et dont il avait suivi la formation et attendu le retour avec tant d'impatience, étaient revenus d'Italie parfaits religieux, mais comme tous les autres avec une règle trop ancienne ou trop spéciale pour convenir à ses projets. Il le déplorait dans une lettre admirable de foi, de zèle et de résignation adressée à Faber en 1852. Ceux qui seraient tentés de trouver Wiseman trop spontané, trop Anglais d'allures et même trop évêque américain avant la lettre, feront bien de lire avec attention ces pages d'une mélancolie si douce mais si pénétrante, où il refait le compte de ses efforts, de ses espérances à l'apparition de chaque ordre nouveau et de ses découragements chaque fois qu'on lui a objecté la règle immuable et inflexible. 11 ne demandait rien d'impossible, cependant : des religieux qui voulussent, quand il le jugerait, donner des missions dans les endroits désignés par lui et parfois s'y fixer d'une manière définitive. Il voyait ses désirs réalisés dans tous les diocèses de France par les missionnaires diocésains et il ne pouvait comprendre que les ordres religieux s'éloignassent l'un après l'autre d'un ministère si raisonnable et si simple. Il se résignait cependant, puisque les règles étaient vénérables et il se tournait encore vers l'avenir. Il ne se sentait pas la vertu nécessaire pour créer lui-même l'ordre qu'il rêvait, mais peut-être lui viendrait-il d'une manière inattendue? peut-être de la petite société que M»"',Manning voulait fonder?

Il demandait au P. Faber ses prières, ses conseils, et, ajoutait-il, avec une simplicité sans nulle amertume et touchante chez un évêque, un jugement charitable des efforts qu'on ferait. Faber offrit immédiatement au cardinal de se charger d'une paroisse et comme la délicatesse de Wiseman lui fit refuser cette offre, les Oratoriens s'efforcèrent de plier leur règle aux exigences infinies du ministère à Londres. Le cardinal leur en sut gré, mais ses désirs ne furent véritablement satisfaits que lorsque Manning eut enfin créé et organisé tout spécialement pour Londres la petite société des Oblats.

Cet établissement nouveau ne lui apporta pas cependant que de la joie. Vers l'époque de sa fondation on voit paraître dans la vie de l'archevêque deux figures nouvelles entre lesquelles la sienne revêt trop souvent une expression douloureuse. Manning et Errington sont ces deux hommes et le spectacle de leur vertu, on pourrait dire leur sainteté, contrariée et presque neutralisée par la différence de leurs tempéraments et de leurs idées, est une démonstration pénible de la faiblesse inhérente à ce qui est humain. Il s'y mêle cependant, surtout par l'intervention d'autres personnages d'une trempe moins fine, comme le D"" Searle et le chanoine Maguire, un élément comique, que M. Ward était bien trop Anglais, je veux dire bien trop sincère, trop ennemi du décor et trop ami de Vhumour pour ne pas laisser entrer dans cet admirable chapitre.

Manning était devenu catholique en 1851. Il vécut à Rome jusqu'en 1856, où il revint à Londres comme prévôt du chapitre et supérieur des Oblats de Saint- Charles. Personne ne pouvait faire avec Wiseman

un contraste plus absolu. Sa taille haute et élégante, sa figure profondément et délicatement creusée par un ascétisme rigide et une activité intérieure dévorante, son attitude constante de réserve qui le fit ressembler jusqu'à la fin à un clergyman anglican, nnparson, comme disait Searle; son visage inspiré et son éloquence lyrique dans la chaire; tout cela était bien loin de la bonhomie, du rire sans arrièrepensée et de la jouissance de la vie ouverte et délicieusement simple qui frappaient dès l'abord chez le cardinal. Pour aller plus avant, ils avaient en commun une charité constante de langage, un oubli facile des offenses, le goût des choses intellectuelles, et surtout l'amour de l'Église romaine, mais cet amour se traduisait suivant les différences de leurs tempéraments par des plans et une conduite aussi différents. Le P. Whitty dit que Wiseman ne se sentit jamais bien à l'aise auprès de Manning et le D' Patterson, que la simplicité du cardinal à côté de la réserve du prévôt était gênante même pour les spectateurs. Cependant, dès qu'ils se virent, Wiseman devina la valeur de cet homme d'acier, à l'âme mystique et aux idées ailées et sans éprouver jamais pour lui la moindre sympathie naturelle, il l'associa à toutes ses entreprises.

Errington, au contraire, avait été son ami depuis leur douzième année et les jours lointains d'Ushaw et ils ne s'étaient presque jamais quittés. Etudiants ensemble, puis professeurs, enfin recteur et vicerecteur du collège romain, quand Wiseman était arrivé à Oscott il n'avait pu se passer- de son vieil ami et l'avait fait préfet des études au séminaire. Errington réglait infatigablement ces détails mi-

nimes et monotones tandis que son supérieur planait sur le monde. Après le départ de celui-ci pour Londres, Errington devint lui-môme évêque de Plymouth. C'est là que Wiseman vint comme naturellement le chercher quand en 1856 il eut besoin d'un coadjuteur pour échapper à ce que l'administration avait de déprimant pour son esprit et sa santé. L'évêque de Plymouth accepta en posant nettement deux conditions : il serait coadjuteur avec future succession et le cardinal ne réformerait jamais ses décisions quand il lui aurait permis d'en donner. Sur cette double promesse il vint à Londres et entra volontiers dans les plans de réforme que Wiseman caressait. Mais tandis que ce dernier voulait, comme Manning, les réaliser en ramenant les ordres religieux, les institutions et les dévotions romaines, Errington, profondément et exclusivement anglais etcanoniste consommé, voulait s'en tenir à Challoner et croyait trouver dans la législation ecclésiastique existante, tous les moyens de réformer le clergé. A son arrivée à Londres, il se mit à les appliquer avec une sévérité que son bon cœur et sa piété profonde ne mitigèrent jamais. A la même époque, Manning que Pie IX aimait, fut nommé prévôt du chapitre de Westminster. Le parson converti étudiait à Rome depuis cinq ans: on connaissait son influence sur le pape et sur le cardinal , mais à part un peu de ministère qu'il avait fait à Londres pendant ses vacances on ne l'y avait jamais vu à l'œuvre. Il arriva donc enveloppé de la triple méfiance que devait exciter un converti, un ultramontain et un homme nouveau. Errington ne l'aimait pas. Ils s'étaient rencontrés à Rome et Manning lui avait vainement demandé l'appro-

bation des règles de son futur institut. Quand donc ils se retrouvèrent dans la maison de Wiseman, celui-ci fut seul à défendre le prévôt tandis qu'Errington et le D"" Maguire surveillaient soupçonneusement ses actes et que le bon Searle ne parlait de lui que comme un autre Machiavel.

La règle des Oblats de Saint-Charles amena le premier conflit. Cet institut embrassait, outre des missionnaires vivant en communauté et des prêtres voués à l'enseignement, quelques membres du clergé des paroisses. Errington craignait que ces prêtres dispensés du serment commun ne se servissent de cette liberté que pour se rendre indépendants de l'autorité centrale, tout au contraire de ce que Wiseman avait espéré en prêtant les mains à leur fondation. Il obligea Manning à réformer ce point. La règle portait aussi que l'un des offices principaux des Oblats serait la formation des clercs. De fait deux oblats parmi lesquels le P. (plus tard cardinal) Vaughan enseignaient la théologie à Saint-Edmond, Leur présence dans ce séminaire était, avec l'enseignement de M. Ward (père de notre biographe), une des raisons principales du mécontentement du clergé. M. Ward, converti récent, marié, enseignant la théologie dogmatique avec une certaine indépendance de méthode, leur était foncièrement antipathique. D'autre part ils craignaient que Manning et ses religieux n'introduisissent dans leur séminaire un esprit romain et des pratiques romaines, c'est-à-dire, dans leur pensée, des allures moins franches et des habitudes de délation. Au premier synode, tenu à Oscott après le rétablissement de la hiérarchie, Wiseman avait décidé, sans prévoir na-

lurellement que cette règle tournerait contre lui, que deux chanoines auraient un droit d'inspection au séminaire. Ce point lui fut remis devant les yeux et en plein chapitre, on somma le prévôt de soumettre à l'examen de l'assemblée les points de sa règle qui concernaient les séminaires. Manning accepta aussitôt de remettre des exemplaires de sa règle aux chanoines, mais il se refusa à leur reconnaître le droit de porter sur cette règle approuvée par le cardinal et par Rome un jugement canonique quelconque. Le chapitre passa outre, la règle fut examinée, le prévôt interrogé, et une décision prise que les prêtres de Saint-Charles seraient exclus du séminaire. Errington qui, à sa première visite à Saint-Edmond, avait fait des conditions si dures à Ward qu'il avait dû résigner ses fonctions, se rangea à l'avis du chapitre, en sorte que le cardinal se trouva seul avec Manning contre toute son administration.

La situation était intenable. Wiseman se résolut à la faire connaître au Saint-Siège. Errington fort de la légalité apparente de sa conduite ne demandait pas mieux que de se défendre devant la Congrégation. Au commencement de 1860, lui, Wiseman et Manning partirent pour Rome et se préparèrent à faire valoir leurs droits.

Il est inutile de raconter par le détail la fin de ce triste malentendu. Wiseman, bien qu'il fût malade et découragé, écrivit en italien un long récit des faits, seul capable d'éclaircir les points obscurs de ce litige. Errington rédigea une Scrîttura semblable. Ces deux plaidoyers sont empreints l'un et l'autre d'une absolue vérité, mais la misère humaine y pa-

raît à chaque ligne et la bonne foi et la bonne volonté évidentes des deux côtés ne diminuent pas l'impression pénible .qui se dégage de l'ensemble.

Errington eut gain de cause sur le point de droit, mais le pape le fit venirprès de lui etvoulut l'obliger à donner sa démission de coadjuteur. Cet homme plein de foi et de docilité était incapable d'une concession quand il croyait le droit engagé, même le sien. Il répondit respectueusement qu'il le ferait volontiers, mais seulement si on lui en donnait l'ordre. Le Pape lui offrit vainement l'archevêché de Trinidad qu'il avait désiré autrefois : après quelques jours Errington quitta Rome en disant au préfet de la Propagande : Vimpatior, patior injustitiam. Le 22 juillet le pape rendit le décret qui décidait contre lui. Les termes en étaient calculés avec soin pour que le coadjuteur ne se trouvât pas offensé. Le Pape rappelait ses prières, le refus d'Errington et l'expression de son obéissance. Il basait sa décision uniquement sur l'impossibilité oîi l'archevêque de Westminster et Errington se trouvaient de travailler ensemble. Par suite il le libérait de son office de coadjuteur et de tous droits sur le diocèse où il l'avait exercé.

M. de Pressensé dans son beau livre sur Manning a rendu hommage à la soumission d'Errington. Elle serait sublime si elle ne paraissait naturelle et comme imposée chez un homme de fer gouverné uniquement par les principes. Il se retira à Bath près de son^ ami l'évêque de Clifton et y enseigna modestement la théologie jusqu'à sa mort en 1886. Il ne garda point de rancune à Wiseman ; après quelque temps on les revoit s'écrire de longues

60 LA PEiNSEE CATHOLIQUE EN ANGLETERRE.

lettres en italien où sans revenir sur les points contestés, ils se demandent réciproquement pardon de la peine qu'ils se sont faite.

Cela ne fît point que la santé du cardinal ne reçût une profonde atteinte de ses contrariétés. Avant de quitter l'Italie il dut subir une opération dangereuse, et quand il se retrouva en Angleterre, l'air de Londres et les tracas de l'administration ne lui laissèrent plus qu'une vie languissante. On le revit à Rome pour la canonisation des martyrs japonais et les évêques le choisirent pour rédiger l'adresse collective au pape ; il tint aussi une grande place au Congrès de Malines, mais il se déchargea graduellement du détail de l'administration sur Manning qu'il fît procureur, puis directeur de la DublinReview et enfîn son intermédiaire officiel avec les évêques, et vécut presque constamment à la campagne.

Cependant, même pendant ces six dernières années, il ne se désintéressa, ni des affaires de l'Église, ni de la politique, ni surtout du mouvement des idées philosophiques et sociales et cette dernière phase de sa vie est peut-être celle où l'on peut voir le mieux ce qu'il était naturellement et ce qu'il aurait voulu toujours être.

Il aimait l'action quand il ne la voyait pas séparée des idées, mais les idées, il les aimait passionnément pour elles-mêmes. Tel qu'il apparaît dans le livre de M. Ward, il semble avoir été un philosophe chrétien beaucoup plus qu'un homme d'église. La vérité chrétienne parlait directement à son intelligence au lieu de lui venir, comme il arrive souvent, par un acte réflexe où la volonté et la foi agissent réciproquement l'une sur l'autre. De là, un accent de convie-

iion profonde, l'accent des saints et en général de tous les intuitifs, et dans la pratique de la vie des singularités déconcertantes comme elles sont ordinaires cliez les hommes très absorbés. 11 est évident qu'on ne peut songer à faire du cardinal Wiseman ce qu'on appelle un saint, au sens ordinaire de ce mot et ce qu'un biographe français se serait probablement ingénié à faire paraître par un habile jeu d'ombres et de lumière. M. Ward ne semble pas même y avoir songé ; si je l'ai bien compris, il a vu avant tout dans son héros un homme préoccupé de toute sorte de véi'ité par goût naturel, ardent défenseur de la vérité catholique parce qu'il en sentait toutes les harmonies rationnelles, religieuses et sociales, en un mot (dit, je crois, par le P. "Whitty), un Shakespeare chrétien, traducteur universel de toutes les formes de l'idéal catholique, comme l'autre l'avait été de l'idéal poétique. Avec une telle caractéristique, M, Ward ne semble pas soupçonner qu'on puisse demander à Wiseman un certain détail de formes catholiques ou plutôt mystiques. Le cardinal était un poète et qui songe à demander aux poètes autre chose que leur poésie? Aucun homme n'a atteint les limites de l'idéal en chaque sens. L'Église seule a cette puissance et marque d'une empreinte surnaturelle l'exercice légitime des facultés humaines dans les directions en apparence les plus divergentes. Elle favorise l'artiste et fait une large place à l'art dans ses harmonies terrestres, en même temps qu'elle exalte le renoncement même aux jouissances esthétiques les plus pures et le laisse se codifier dans les constitutions et la vie de quelques ordres religieux. Elle revendique également saint

François d'Assise et Fra Angelico; la sainteté obtenue dans la pratique de l'art et une poésie supérieure atteinte par la pratique des vertus héroïques. Un capucin peut écrire dans sa cellule sur le détachement absolu des formes, tandis qu'un bénédictin écrit dans la sienne un commentaire littéraire des psaumes; un prêtre prêchera dans une église la pauvreté, l'humilité et l'obéissance pendant qu'un autre prêtre défend dans un théâtre la liberté et l'activité et propose des réformes économiques où les mots d'argent et d'aisance reviennentà chaque phrase. Ainsi, dans les limites du permis, l'Église s'intéresse à tout ce qui intéresse l'humanité. Mais les individus ne peuvent avoir la même universalité. L'ascète sera difficilement en même temps un politique ou un artiste. On voit bien maintenant et il est probable qu'on a vu dans chaque siècle des prêtres joindre comme Manning et Lacordaire, une régularité monastique à un large intérêt pour la vie, mais le plus souvent cet intérêt n'est pas spontané : dans ces esprits soucieux avant tout de perfection morale, ces préoccupations toujours suryeillées et contrôlées apparaissent principalement comme des formes d'activité chrétienne dont ils sentent l'utilité autant que l'élévation. Wiseman était bien différent. L'idée ne viendra à personne enlisant le livre de M. Ward que le cardinal n'a pas été toute sa vie, non seulement un prêtre régulier, mais un homme d'une grande piété. Des touches nombreuses le monti'ent clairement bien que le livre n'ait pas été écrit dans un but d'édification mais plutôt avec des vues apologétiques, et en vue d'une orientation moderne de l'action catholique. Cependant, pour nous comme pour son biographe,

Wiseman est un grand chrétien, parce qu'étant un grand esprit il a aimé et défendu toute vérité et avant tout la vérité chrétienne avec l'enthousiasme le plus sincère et le plus spontané. Sa vie, en dépit de tout ce que son impulsion géniale a conduit à terme, a été surtout le rêve d'un philosophe passionné pour le vrai sous toutes ses formes et tendrement attaché à l'Église. Il ne faut pas lui demander l'attention au détail, ni dans sa vie d'évêque, ni dans son existence de chrétien. Ses habitudes contemplatives ne l'y conduisaient pas et sa simplicité enfantine ne le lui reprocha jamais. C'est pourquoi une foule d'anecdotes naïves racontées par M. Ward avec une absolue sincérité ne font naître que le sourire au lieu d'un étonnement scandalisé ou incrédule. Wiseman renvoyant toutes les affaires au lendemain parce qu'il écrivait un chapitre intéressant de Fabiola; Wiseman voyageant comme un légat de Lépn X avec une suite pompeuse de domestiques, de médecin, d'aumônier, de secrétaire, etc.; Wiseman faisant taire une cloche pr.rce qu'elle lui donnait sur les nerfs ; jouant avec ses chiens, au lieu de travailler à sa Scrittura; portant sur ses épaules trois ou quatre enfants de M"^ Merry del Val ou composant pour eux des comédies; Wiseman faisant l'éloge d'un Xérès rare, n'étonne pas, ne scandalise pas. Assurément l'austérité indéfectible de Manning se présente plus immédiatement comme un modèle et cependant un mot du D'" Patterson que j'ai cité plus haut fait sentir que la simplicité de Wiseman était touchante en face même de cette austérité. Elle le devient davantage quand on se rappelle l'influence du cardinal sur son temps.

Les troubles qui suivirent le rétablissement de la hiérarchie se calmèrent assez rapidement, mais l'Eglise catholique et son chef en restèrent diminués. Wiseman le sentit et pendant quinze ans, surtout pendant les dernières années de sa vie où il se déchargea presque entièrement d'une besogne administrative pour laquelle il n'était pas fait, il s'efforça de reconquérir dans l'esprit de ses compatriotes le terrain perdu. Il suffît de comparer l'accent de vénération et presque de sympathie avec lequel le Times fît son éloge le jour de ses funérailles avec celui dont le même journal avait parlé quinze ans auparavant, pour juger à quel point le cardinal avait su ramener les esprits, 11 y réussit par la seule impression de son intelligence, de sa bonté et de sa sincérité, car il n'abandonna jamais rien de ce qui lui paraissait la vérité. Mais comme évêque, comme homme et comme Anglais il s'intéressait à tout. Il saisissait toutes les occasions d'entrer en contact avec ses compatriotes et d'éclairer ou de réformer leur jugement. Le plus souvent c'était comme en passant et à propos d'objets indifférents. 11 allait beaucoup dans le monde, s'il faut appeler de ce nom des milieux où il espérait échanger des idées et tous les témoignages font voir que sa supériorité y était universellement reconnue. Déjà à Rome ses qualités de causeur étaient connues et Ticknor le note dans son journal. A Londres, il s'imposa surtout par une variété infinie de connaissances. Dans un dîner où se trouvaient des généraux il étonna en donnant sur les armées du continent une foule de détails techniques précis. Sa connaissance des langues et des littératures modernes était vraiment prodigieuse. La situa^

tion politique et religieuse de l'Europe lui était familière jusque dans les détails les plus minimes et Gladstone est peut-être le seul Anglais qui pût se dire autant que lui cosmopolite. Son influence dans les sphères aristocratiques et intellectuelles était donc considérable. Il l'étendit par la presse et par les conférences. Pendant vingt-cinq ans il collabora assidûment à la Dublin Renew et porta la responsabilité, plus lourde en Angleterre que partout ailleurs, de rédacteur en chef.

A Londres il se servait volontiers des journaux quotidiens pour faire connaître sa pensée sur toutes sortes de sujets. Ceux qui admirent l'organisation du service postal dans l'immense capitale ne se doutent pas qu'elle est pour une bonne partie l'œuvre du cardinal et que ce spéculatif devenait parfois un homme d'affaires sagace. Tout son œuvre de presse porte la marque d'un absolu désintéressement de lui-même : même lorsque ses actes et non plus seulement ses idées sont attaqués on n'aperçoit jamais qu'il ait songé à écrire avec sa crosse plutôt qu'avec sa plume. Sa controverse avec les rédacteurs du Ramhler en est une preuve touchante. Ces écrivains, presque tous anglicans convertis, avaient pris visà-vis des anciens catholiques un ton de supériorité dédaigneuse et l'un d'eux, M. Simpson, ne craignait pas de faire à l'occasion la satire du cardinal luimême. Tant que le Rambler n'avait fait que défendre l'absolue liberté des recherches scientifiques en dehors de toute préoccupation confessionnelle, Wiseman aussi bien que Newman l'avait approuvé. Mais peu à peu le journal descendit de ces hauteurs seraines et adopta sur les traditions de l'Eglise, le

génie spirituel des saints et en général sur les autorités catholiques, un ton qui était justement celui d'un parti. C'est alors que Wiseman prit, danslsi Dublin Review, la défense des anciens catholiques amèrement et systématiquement insultés. Nulle part dans les larges extraits que M. Ward donne de cet éloquent article on ne peut voir que le cardinal se souvînt de sa supériorité hiérarchique sur ses adversaires et que dans une question où l'intérêt de l'Eglise d'Angleterre était en jeu, il aurait pu légitimement user d'autorité au lieu d'arguments. Il admet volontiers la culture supérieure de ses adversaires, mais après leur avoir demandé s'ils ont vraiment bonne grâce à s'en targuer vis-à-vis de ceux à la patience héroïque de qui ils doivent après tout leur foi, il s'enferme dans une discussion strictement spéculative et quand il lui faut en venir à se défendre d'être l'optimiste éternel que M. Simpson raillait, pas un mot n'indique qu'il songe à autre chose qu'à la simple vérité des faits.

Les attaques du Rambler durent lui paraître d'autant plus pénibles qu'elles le représentaient tout autre qu'il n'était au sujet d'un des points qui lui tenaient le plus à cœur : la réconciliation de l'Église et du siècle. En réalité, sa vie tout entière n'avait pas eu d'autre idéal et il lui aiirait sacrifié volontiers des revendications qu'il trouvait assurément légitimes, mais dont l'urgence frappait davantage d'autres esprits. En 1860, Manning s'était employé à la réalisation d'un de ses rêves les plus chers : la fondation d'une sorte d'Académie catholique. Mais tandis que le prévôt voyait surtout dans cette institution le moyen d'infuser un esprit romain dans un corps considérable

et influent, et voulait s'en servir principalement pour défendre le pouvoir temporel du Pape, "Wiseman qui sur ce point n'avait jamais partagé les enthousiasmes violents et les indignations excessives de quelques-uns \ ne dit pas un mot dans son discours inaugural de la question du jour et s'attacha à mettre en lumière ce qu'il considérait comme la caractéristique de l'Église : la facilité à utiliser les forces variables des civilisations où elle se trouve et à s'accommoder à leurs formes. M. Ward dit aussi qu'il ne se réjouit pas autant que d'autres de la publication du Syllabus, à une époque où cette charte de la dogmatique moderne paraissait une protestation contre l'attitude des puissances européennes plutôt qu'une exposition simplement théologique ^ et semblait consommer la rupture entre l'Église et le monde moderne. Dans deux circonstances iniportantes, il sembla, au contraire, prendre une position plus traditionnelle que libérale. La première fut la discussion reprise tant de fois depuis, et à peine tranchée aflirmativement aujourd'hui sur la présence des étudiants catholiques dans les Universités anglaises. La seconde fut la création d'une société d'union chrétienne, prototype de VEngUsh Church Union de lord Halifax, et dans laquelle plusieurs catholiques voulaient entrer.

Le cardinal refusa son assentiment dans les deux cas. Mais il n'est pas douteux qu'il ait agi sous l'influence de Manning, et sur la question des universités

i. Cela ne l'empêcha pas de publier contre Garibaldi un mande- • ment dont la défense dans les colonnes du Times fut une grande victoire morale, et de recueillir- des sommes considérables pour la ■défense de Home.

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