Cf. Il
en particulier, Newman atteste qu'il retira son adhésion après la lui avoir formellement donnée. D'ailleurs il était d'accord avec le grand oratorien sur plusieurs points importants où leur jugement paraissait aloi's un peu hardi et ce n'est pas sa faute, si Newman fut empêché de mettre à exécution un projet que les littérateurs avaient accueilli avec autant de joie que les théologiens : le rajeunissement et la correction de la Bible de Douai.
Dans ses dernières années, Wiseman devint surtout conférencier. On connaît le goût des Anglais pour ce genre d'éloquence directe, autrement persuasif que nos discours d'apparat. Il ne faut pour s'en convaincre que traverser Hyde-Park par un après-midi de dimanche. La pluie peut bien tomber comme elle tombe souvent à Londres les dimanches après-midi ; on rencontre à chaque pas des prédicateurs autour desquels cinquante ou soixante hommes, la figure attentive et calme, cherchent avec une bonne foi visible à s'éclairer sur les questions les plus brûlantes, quelquefois les plus délicates. Il est évident, quand on compare l'attitude de ces gens avec celle d'un auditoire français, à la sortie d'une séance solennelle de Congrès, qu'ils ont infiniment moins que nous aggravé ce qu'il y a de presque inévitablement faux dans la parole publique ^ .
Quand, à la suite du rétablissement de la hiérarchie, Wiseman se sentit environné de méfiance et d'antipathie, il chercha aussitôt à reprendre contact
i. Lisez dans les Eludes religieuses (1897) un article de l'abbé Bremond sur les sermons de Newman ou plutôt sur l'éloquence religieuse en Angleterre. H s'y trouve une observation digne de Faber sur ce qu'il y a de faux el d'illusoire dans notre paUiétique.
avec le peuple anglais, dans ces entretiens simples et familiers. A peine quelques semaines après son retour à Londres au milieu de l'agitation antipapiste, il fît à Bath une conférence sur la vie religieuse dans les couvents catholiques de femmes. Il voulait dissiper le fâcheux effet que produisent, presque à intervalles périodiques, les discours calomnieux de prétendues religieuses désabusées. Quelque temps après il parlait à Leeds dans une réunion strictement littéraire. Une lettre écrite à cette occasion semble montrer qu'il avait eu alors quelque scrupule à paraître dans une assemblée profane, bien qu'elle fût composée en majeure partie de catholiques et qu'il n'y allât que pour réfuter incidemment un discours anti-romain de lord Beaumont. L'expérience de ces réunions non confessionnelles lui en montra cependant l'utilité et par la suite il parla très fréquemment sur des questions neutres où le point de vue catholique se devinait plus qu'il n'apparaissait. En 1854, il fit dans un théâtre une série de conférences sur l'éducation des pauvres ; puis sur la guerre "de Crimée, les dernières fouilles à Rome, le sentiment de la nature chez les Anciens et les Modernes, la manière de former et d'organiser une galerie nationale de peinture etc., etc. Son éloquence avait deux caractères : une entière possession du sujet traité et une sympathie immédiate avec l'auditoire. Cette sympathie était évidemment la force principale de Wiseman, car sa facilité Imaginative et gracieuse ne le servait pas toujours. Mais son extérieur seul attirait. Les protestants à force de l'entendre appeler imposteur italien se l'imaginaient souvent fin, insinuant et d'allure diplomatique, toutes qualités an-
lipathiques aux Anglais. C'était pour eux une agréable surprise de voir au contraire une physionomie au premier coup d'œil britannique et d'entendre une façon de dire éminemment nationale. Wiseman n'était guère différent dans la chaire. On a dit que Manning en chaire, voyait : il voyait le grand Trône blanc et les murs de la Cité de Dieu et son auditoire le regardait comme un inspiré : Wiseman au contraire s'efforçait de faire voir et il y réussissait parfois jusqu'à charmer. En 1855, il attira une foule énorme dans l'église de Moorfields où il avait eu vingt ans plus tôt ses premiers succès pour expliquer aux protestants, à propos du Concordat autrichien, la politique de l'Église vis-à-vis des puissances séculières et du droit civil. Ce fut sa revanche sur l'aveuglement stupide qui avait amené cinq années auparavant, l'excitation antipapiste. Quand ces conférences furent imprimées, elles eurent en peu de temps quatre éditions et durent porter la lumière dans une foule d'esprits encore prévenus. Certainement, dans les six ou sept dernières années de sa vie, le cardinal fut regardé universellement comme l'un des plus grands hommes de son pays, et si Ton ne peut dire qu'il ait été populaire au même titre que Manning le fut, il faut se rappeler que ce dernier dut son influence surtout à des questions autrement passionnantes pour les masses que celles dont son prédécesseur s'occupait.
En 1858, "Wiseman fit en Irlande un voyage vraiment triomphal. Le lord-maire de Dublin donna un banquet en son honneur, les autorités protestantes de Trinity-CoUege le reçurent parmi toutes sortes de témoignages de respect et on le pria de parler dans
un grand édifice public. En 1865, attristé par la maladie et par toutes sortes de peines, il reçut un témoignage d'estime qui embellit ses derniers jours et put lui faire-mesurer le chemin parcouru depuis le rétablissement de la hiérarchie : le comité national du Jubilé de Shakespeare le choisit pour faire une conférence dans Albemarle Street sur le grand poète national. La mort l'en empêcha, mais quand on sait ce qu'est Shakespeare pour ses compatriotes, et qu'on se rappelle ce qu'était le catholicisme en Angleterre avant Wiseman, ce qu'il avait encore été pendant quelques années, à son retour définitif à Londres, ce choix d'un prêtre romain pour faire l'éloge d'un poète devenu l'incarnation de l'idée de patrie, remplit d'un étonnement admiratif. Il fallait une rare puissance pour s'imposer à ce point à une nation dans des circonstances aussi défavorables. C'est sur ce triomphe éclatant que nous le laissons. Il ne semble pas cependant que "Wiseman doive être appelé un homme de génie : il n'avait qu'une prodigieuse facilité. Sa force lui est venue d'une curiosité intellectuelle qui se portait en tous sens avec la même sympathie et sans aucune arrière-pensée, fortifiée et non réprimée par des convictions chrétiennes profondes, mais simples, et naturelles. A part. quelques années de sa jeunesse, il n'y a pas eu de lutte entre ses croyances de savant et les articles de sa foi. Il a été soutenu par une conviction absolue que tout progrès scientifique, esthétique et social est bon de soi et que l'Eglise catholique a en elle le pouvoir parfois clair et évident, parfois obscurci et attendu, de s'y plier et de l'élever. Ce principe a été le phare lumineux et réchauffant de sa vie et lui a
donné son unité, sa grandeur et son originalité. Il a été l'évêque peut-être le plus moderne, c'est-à-dire le plus intelligemment actif du xix" siècle, parce qu'il l'a le mieux compris et qu'il en a le plus espéré. Il n'a pas la grandeur morale que l'austérité d'une conception sévère de la vie a mise autour de la figure de Manning, mais il a celle moins frappante et peut-être plus rare d'une absolue simplicité. Les détails de l'existence chrétienne réglée minutieusement et scrupuleusement surveillée comme nous la concevons, s'éclipsaient pour lui dans la lumière projetée par l'idée qui le passionnait. Il a aimé de toute son âme, naïvement et inconsciemment, la vérité, l'Eglise et la vie. Cela doit faire de lui un des modèles des temps nouveaux. M. Ward paraît n'avoir pas eu d'autre pensée en écrivant sa vie. C'est un livre d'apologétique et d'orientation. A ce titre sa valeur est considérable. Sous la forme un peu décousue par endroits et souvent familière jusqu'à la négligence, cette pensée maîtresse transparaît lumineuse et fortifiante. On n'appellera pas cet ouvrage à proprement parler un livre édifiant, pas plus que la vie même de Wiseman n'appelle d'abord ce mot; et pourtant cette biographie vous laisse meilleur chrétien, plus éclairé, plus calme. Wiseman devait produire cet effet sur ses contemporains. C'est sa gloire et il suffisait que son historien le montrât ou plutôt qu'il le fît sentir aussi profondément.