‹ La pensée catholique dans l'Angleterre contemporaine [microform]Chapitre 6 sur 28 · QUELQUES ASPECTS DU CARDINAL NEWMAN · texte numérisé non relu

QUELQUES ASPECTS DU CARDINAL NEWMAN

Grâces à Dieu, le nom du cardinal Newman redevient familier aux Français. Après une période d'oubli on s'aperçoit que ce grand Anglais appartient à toutes les nations catholiques : on récrit sa vie, on recommence à entrevoir quelques idées par où il dépasse toute sa génération, même son génie d'écrivain cesse peu à peu d'être le secret d'un petit nombre d'initiés. Mais à mesure que l'on parle de lui davantage, il devient plus nécessaire de guider ceux qui souhaitent le voir de plus près et aussi de le protéger contre certaines admirations dangereuses.

Peu de personnes se souviennent que "Newman a été très connu en France il y a quarante ou cinquante ans. On parlait de lui dans les journaux catholiques plusieurs années avant sa conversion. 11 y avait des élèves anglais dans plusieurs de nos séminaires : ils intéressaient leurs condisciples à un mouvement qui les passionnait. Les grands convertis vinrent presque tous, avec une humilité admirable, respirer l'air du

catholicisme sur le continent. Beaucoup de Français purent voir à Rome Newman et Ambrose Saint-John. Dalgairns vint tout droit de son collège au grand séminaire de Langres ^ .

Plusieurs ouvrages de Newman furent traduits : VApologia, excellemment, par Georges Dupré de Saint-Maur; une partie des Serinons d'Oxford^ par M. Deferrière sous le titre de Théorie de la Croyance; V Essai sur le Développement, par M. Gondon; d'autres peut-être ; il existe une traduction complète des pièces du procès Achilli. Les études plus ou moins étendues du mouvement d'Oxford furent nombreuses ; quelques-unes exactes et pénétrantes. Cependant cette vive sympathie se ralentit vers 1870. Une paraît pas que l'attitude de Newman pendant le concile du Vatican ait été très remarquée : nous étions trop affairés chez nous. La Grammar of Assent passa totalement inaperçue. A partir de cette époque l'attention qui n'avait cessé en Angleterre de s'attacher à Newman changea de caractère : on s'occupa moins de la crise religieuse qui l'avait conduit où il était, mais l'accord se fit sur ses qualités de penseur et d'écrivain : il put lire l'éloge de sa « prose royale ». C'est rarement quand un homme devient insensiblement classique dans son pays qu'il intéresse les étrangers. Newman passa de la célébrité à la gloire sans qu'on y prit bien garde en France. A sa mort, en 1890, le vent avait tourné : les catholiques du continent, tout préoccupés de réformes sociales et du

i. Il serait bien désirable que s'il restait à Langres quelques souvenirs de cet exquis écrivain, on ne les laissât pas se perdre entièrement. On retrouverait peut-être des correspondances de ses condisciples d'alors ou des lettres de lui.

rôle politique du clergé, n'avaient les yeux fixés que sur Manning : bien peu eurent une émotion et une larme quand cette grande vie oubliée dans un collège s'éteignit. Cependant Manning aussi mourut et on écrivit sa vie. Deux chapitres au moins de cette biographie ne pouvaient manquer de remettre en lumière la fîsrure de l'autre cardinal. Vers le môme temps, M. Portai et ses amis faisaient un généreux effor.t en faveur d'une entreprise grandiose mais impossible; on parlait partout de lord Halifax et des moines anglicans de Cowley; on expliquait leur théologie, on peignait leur âme anxieuse et soupirante; et c'était justement la théologie et l'àme des Tractariens auxquels il était impossible de ne revenir à chaque instant. C'était aussi l'époque de la réaction idéaliste qui s'appela le néo-christianisme. La littérature se reprenait à une- incertitude de la conscience, à une angoisse de se tromper sur le sens de la vie qui sont bien l'état d'âme où se préparent les conversions : cela aussi faisait ressouvenir les catholiques qu'ils avaient vu se dérouler en Angleterre la plus noble de ces tragédies. Plusieurs récentes biographies de Newman sont issues de ces tendances aussi littéraires que morales. Enfin, mais ceci fut plus rare — des philosophes religieux s'aperçurent que les œuvres de l'illustre oratorien leur fournissaient des arguments en faveur d'une apologétique « nouvelle », moins démonstrative peut-être, en réalité plus persuasive que « l'ancienne ». Aujourd'hui c'est surtout par ce côté théologique qu'il retient les esprits les plus dignes de l'apprécier ; on se rallie autour de son nom. Cette phalange n'est d'ailleurs pas considérable. Bien

moindre encore celle des admirateurslittéraires qui savent, d'original ou autrement, où réside véritablement sa valeur d'écrivain. L'immense majorité des personnes qui le citent ou même l'étudient * , ne voient encore que le Newman d'Oxford ou le compagnon de voyage d'Hurrell Fronde, l'homme anxieux qui implore la lumière ; mais celui-là même elles le voient rarement sous son vrai jour, et il leur arrive de le faire si incomplet qu'il en devient irréel ou ridicule. Du philosophe catholique on dit peu de chose ; du moraliste et de l'écrivain de génie, rien. Nous voudrions ici, très modestement, aider au mouvement qui s'annonce vers un grand homme que nous avons aimé dès avant l'adolescence, et tracer légèrement la route à ceux qu'il attire.

11 ne faut pas s'étonner qu'une connaissance superficielle de la vie et du caractère de Newman fasse naître chez quelques-uns le désir hâtif de communiquer leurs impressions. Aucune existence n'est empreinte à la fois d'autant de grandeur et de charme. Ce n'est pas qu'il y ait rien d'extraordinaire dans les événements qui la remplissent. Newman passe la première partie de sa vie dans la demi-solitude d'Oxford, et presque toute la seconde dans l'absolue

i. Parmi les écrivains qui ont fait plus que s'occuper de Newman en passant, il convient de mettre dans un rang à part M. Thureau- Dangin pour l'exactitude de ses reclierclies et la précision parfaite de son récit; l'abbé Heuri Brémond pour sa familiarité avec l'atmosphère où se sont passés les événements, la fraîcheur et la justesse de son sentiment et de son style; enfin M. Loisy dont on n'a pas oublié les études parues dans la Revue du Clergé sur l'Essay on development et la Grammar ofAssent.

retraite d'Edgbaston. Il n'est point curieux et voyageur comme Stanley et tant d'autres Oxoniens après lui : rien ne le montre mieux que ses impressions tandis qu'il accompagne Fronde autour de la Méditerranée : ondirait qu'il voyage en rêve. 11 n'est même pas très actif dans le sens qu'on donne aujourd'hui à ce mot : il ne sort jamais des limites où son énergie s'exerce comme spontanément. Mais dans ce cadre étroit, dans cette cellule, dans cette âme si bien cloîtrée, quelle intensité ! et quelle noblesse ! A aucun moment de sa vie Newman n'est oisif ni même passif. Suivez-le annéeparannée, jour par jour même, quand sa correspondance ou ses livres le permettent, vous n'aurez jamais la moindre peine à marquer l'idéal vers lequel il va. Il avait ses défauts comme tout homme, mais de combien d'hommes peut-on dire qu'ils vji'ont jamais trahi ni bassesse, ni faiblesse, ni le moindre ridicule ou singularité, ni ambition, ni plaisir à jouer un rôle? C'est pourtant ce qui frappe dans les parties les plus brillantes, aussi bien que les plus tristes ou les plus oubliées de cettelongue vie. La trame" en est merveilleusement unie, simple et forte. La conversion de Newman fut assurément une révolution dans son existence, le séparant de tout un passé d'amitiés, de souvenirs et d'habitudes; mais en elle-même elle se produisit comme la suite simple et naturelle d'un travail de conscience silencieux. Il en est de même de ses livres, les plus célèbres comme les moins accessibles. Ils sont des réponses aux questions que les événements, ou le progrès intérieur de l'auteur lui posent; modestes et désintéressés comme ceux de notre Bossuet, presque constamment autobiographiques sans apparence de rechei'che de soi.

La vie littéraire aussi bien que morale de Newman n'est que l'expansion d'une âme uniquement soucieuse d'être sincère et chrétienne. Cette droiture héroïque lui donne sa noblesse et par instants son pathétique saisissant. Son charme lui vient d'ailleurs. Ce qui attire vers Newman c'est son génie sans excès, sans grandeur démesurée, son aptitude égale et sereine à comprendre et traduire les états intellectuels et moraux les plus divers, la subtilité de sympathie qui le fait aller, au fond d'une âme comme au bout d'une idée, sa lucidité, sa grâce même quand il philosophe ou qu'il met en œuvre sa connaissance prodigieuse de l'histoire ; c'est une fascination à laquelle peu d'hommes qui l'ont approché ont échappé, une facilité à se faire aimer en faisant adopter ses idées, plutôt qu'à se rendre aimable afin d'être persuasif : une puissance de se prêter et de se garder que les natures très riches possèdent seules, et en même temps un éloignement de toute dissimulation, un oubli de soi, un dévouement sans réserve à la vérité plus aimée que les amis les plus chers. Enfin New^man est avant tout un homme d'Oxford. Quiconque a lu V Apologia sait ce qu'il y a de poésie dans le nom seul de cette ville dont l'auteur a contribué plus que tout autre à faire une cité sainte. L'ardeur contenue, la sobre élégance, la religion profonde et la fleur de culture des hommes qui traversent le récit vous élèvent à coup sûr au-dessus de vous-même, et quand Newman nomme en passant latour d'Oriel, la prairie de Christchurch, le vieux mur de Trinitv où les muffliers croissaient en foule, son accent ne laissé pas de doute que pour lui comme pour nous ces simples mots familiers ne soient des poèmes. Mais c'est

ici un des dangers auxquels se sont heurtés plusieurs fois ceux qui ont voulu faire partager à d'autres leur enthousiasme pour cette poésie et ce pathétique. Dans la vie de Newman ils ne voient que sa conversion, et comme il arrive ordinairement aux personnes d'un tour plutôt lyrique que dramatique, capables d'une émotion rapide et vive mais impuissantes à se l'analyser à elles-mêmes, ce qui les séduit c'est au fond le décor plus que le drame et les personnages. Cela explique comment nous avons lu des vies de Newman, très loin d'être banales, mais dont Newman n'était pas le héros. Ce que les auteurs voyaient surtout, c'était la ville médiévale, pleine de tours et d'horloges; non point animée par une foule déjeunes gens plus préoccupés des athlètes que de Simonide, mais abritant dans des collèges gothiques des hommes silencieux traversant des crises. Newman y apparaissait par intervalles, fantôme dolent, cherchant le repos. Et quand il l'avait trouvé, quand il avait quitté Oxford pour un faubourg de Birmingham, il semblait qu'il n'intéressât plus beaucoup, on tirait le rideau sur sa retraite avec le mélange de plaisir et de regret qui accueille les fins de drames.

C'est une injustice envers Newman que de ne pas dire ce qu'il fît pour le catholicisme, et d'ignorer ce que le catholicisme lui donna non seulement de calme dans des passages difficiles, mais aussi de chaleur et d'éclat. Et c'en est une autre, quand on l'enferme ainsi dans une seule phase de sa vie, de lui appliquer encore une formule impressionniste qui ne laisse rien de l'homme et de l'Anglais qu'il était.

Le portrait d'un grand homme n'est pas le fait d'un apprenti. Il faudrait commencer par soupçonner

les difficultés qui rendent non seulement le caractère de Newman mais même sa vie peu intelligible d'abord à un Français. On croit queVApologia est un cadre tout tracé qu'il suffit de remplir, et que cette tâche est rendue aisée par les indications que Newman fournit lui-même. Mais à moins de travaux préparatoires prolongés, YApologia est un livre fermé de sept sceaux. D'abord on ne lit bien Newman que si l'on sait parfaitement sa langue : dans VApologia surtout il faut être à môme de percevoir non seulement les mots et le sens mais l'accent. Or l'anglais, qui paraît une langue facile, en est une en réalité des plus difficiles : on n'est sensible à la merveilleuse subtilité avec laquelle elle marque les mouvements de l'âme comme ceux de la nature, que par une longue habitude et qu'il faut prendre tôt. Son apparente facilité est pleine de pièges ^ .

Mais ceci n'est rien. Le caractère, les mœurs, l'éducation d'un Anglais sont bien différents des nôtres et les variétés religieuses ajoutent à la difficulté de s'en rendre compte. Essayez de suivre Keble et Newman dans leurs années d'enfance si vous ne percevez pas d'avance les mille particularités que représente pour l'un le fait qu'il était petit-fils de huguenot et pour l'autre qu'il était élevé par un

•l. D'innombrables mots comme actual, material, futile, captious, 2)opulace, student, scholar, to visit, to signify, to expose, etc., etc., ont un sens tout différent du français et parfois très complexe. Un biographe de Newman l'a constamment mal vu pour s'être imaginé que sensilive voulait dire autre chose que sensible. Le traducteur d'un illustre Américain entend mal le mot student. Il traduit certaine phrase par: « un étudiant moderne peut être mieux renseigné sur les origines chrétiennes qu'un Père de l'Église », quand l'auglais sigailiait « un savant moderne ». Un critique français tombe sur ces mots et demande avec indignation s'il faut en croire un séminariste de Washington plutôt que saint Augustin. On citerait mille exemples.

clergyman de la Haute-Eglise. Appliquez indistinctement ce dernier mot à Fronde par exemple, et aux théologiens high and dry (hauts et secs) que Newman trouva en arrivant à Oxford. Prenez le sens religieux qu'avait le mot « libéral » du temps de Newman pour celui politique qu'il avait chez nous et qu'il a pris depuis en Angleterre. Ce n'est qu'à force de lire des biographies ou des controverses qu'on voit clairement ce qui différencie les partis et surtout les hommes dans un pays où la diversité religieuse est la règle. Presque toute V Âpologia n'est qu'une sorte de journal de ce que les hommes ou les livres ajoutent ou ôtent peu à peu à la doctrine de Newman. A chaque instant il éclaire une lecture ou une conversation par une allusion à quelque partie de son œuvre personnelle. La clef de toute son apologétique et de la tourjiure même de son esprit, avec son aptitude étrange à voir eh tout le côté symbolique, se trouve dans les deux principes qu'il déclare devoir à Butler : la valeur de la probabilité, et les rapports de la logique avec la foi. Mais comment le deviner sous une indication rapide si l'on n'a lu non seulement la Grammar et les Sermons d'Oxford, mais aussi le livre de Butler qui avec les Preuves de Paley étaient naguère encore la base de l'enseignement théologique chez les Anglicans?

La constitution même des universités, en apparence et même en réalité si confuse, le régime des collèges ne sont pas intelligibles du premier coup. On ne comprend rien à un projet de réforme d'Oriel qui fut une préoccupation de Newman pendant des années Si l'on n'est pas fixé sur ce qu'est un fellow,

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un tuloi; et sur les rapports des uns et des autres avec le chef du collège et les étudiants. Faute de ces connaissances préalables, on simplifie tellement la vie de Newman qu'elle se réduit à son progrès tliéologique, et celui-ci à une crise au moins aussi sentimentale qu'intellectuelle et positive. Or il faut savoir qu'à tous les moments de sa lente ascension vers le catholicisme, Newman aurait pu poser le problème qui l'absorbait en termes strictement théologiques et plus encore historiques, qu'il l'abordait non pas en pur mystique mais en véritable Anglais et que s'il le résolvait dans le sang et les larmes, il l'éclàirait aussi par des lectures que nous pouvons refaire. L'espèce de psaume vivant qu'on nous présente quelquefois est à cent lieues de la réalité. Les Anglais sont autrement individualistes que nous. Ils rassemblent des aspects qui nous paraissent inconciliables, laissant subsister l'homme où notre conception de la spiritualité tend sans cesse à l'éliminer. On sait quel ardent mysticisme remplit le Journal de Froude. C'est une surprise d'entendre lord Blachford raconter dans ses Souvenirs une réunion qui eut lieu chez Newman pendant la campagne des Tracts. « Il ne faudrait pas », disait Palmer de Worcester, homme grave et judicieux, « que nous eussions l'air de faire des conditions aux évêques et aux archidiacres. « « C'est pourtant », dit froidement Froude, étendant sa longue personne sur le canapé, « ce que nous nous proposons bien de faire. » Un Français qui eût l'admirable délicatesse de conscience de Froude, ne parlerait pas de ce ton et ne s'étendrait jamais sur un canapé.

' Newman n'eut à aucun moment les goûts de sport

et l'ironie tranchante de son jeune anai, mais il était aussi très Anglais. Spéculatif et contemplatif par nature, il savait être positif et pratique. Il entendait les questions d'argent ^ , il avait une facilité prodigieuse pour calculer qui n'appartient guère aux saints et aux philosophes, il faisait les comptes de Saint-Alban's et achetait le vin; il bâtit plusieurs fois ; il préféra Hawkins à Keble pour qui il avait une vénération si affectueuse, parce qu'il fallait à la tête d'Oriel « un homme et non un ange » ; il suivait la politique avec l'intérêt et parfois la passion qu'y mettent ses compatriotes. Bien anglais aussi dans ses livres où l'ironie devant l'absurde ne manque pas (elle ne manquait pas non plus dans sa conversation) ; où le sentiment du réel est si vif qu'il fait penser à Shakespeare ; où ce que nous appelons le pathétique est si rare, et où, au contraire, ce que les Anglais appellent Vearnestness, la conviction ardente mais contenue, est constant; d'où enfin le demi-sourire qui annonce le subtil humour n'est jamais absent. Voilà ce qu'il ne faudrait jamais oublier quïmd on s'attache, en étudiant Newman, au côté religieux : il me semble que ce qu'on peut dire alors de sa prière et de sa méditation incessantes y gagne plutôt qu'il ne perd.

Que si l'on vient à lui par curiosité de l'Angleterre religieuse contemporaine et pour rattacher le ritualisme à ses sources, il y a deux points qu'il faut aussi remarquer soigneusement. Premièrement, si le sen-

i. La première fois qu'Isaac Williams le vit, à un déjeuner, il ne lui dit pas quatre paroles et ne parla qu'argent et manières de gagner de l'argent. C'est qu'il formait alors à grands frais sa bibliothèque palrologique.

timent de l'Unité comme note de la véritable Église est le même chez lord Halifax et peut-être quelques autres ritualistes que chez Newman, il arrive pourtant fréquemment qu'il est remplacé par des formes de dévotion bien moins précises et qui se rapprochent d'une manière inquiétante de la religiosité vague naturelle aux Anglais. Deuxièmement, le mouvement de réunion avec Rome n'a en réalité atteint que des fractions isolées et minimes de l'Église établie. Quand il a paru plus étendu, comme au moment de la controverse sur les ordres, il était purement théorique. Les évêques anglicans auraient assurément aimé entrer en communion avec Rome, comme avec Moscou ou Jérusalem, mais bien peu eussent accepté pour cela de sacrifier leur indépendance. En tout cas, c'est se tromper singulièrement que d'accorder au petit troupeau ritualiste une importance religieuse considérable. C'est une grande chose que la vérité atteinte ou recouvrée même par un seul homme, et c'est ce qui rend tant de cas individuels sympathiques, mais les difficultés doctrinales des ritualistes ne sont guère plus intéressantes, au regard de mouvements religieux intimes et profonds au sein du christianisme, que celles des nestoriens. L'histoire du mouvement d'Oxford ne peut se comparer mieux qu'à celle de Port-Royal, d'ailleurs bien moins édifiante que la première : admirable document humain et tableau saisissant, mais d'un phénomène isolé sans portée philosophique véritable. Si Newman n'était que le plus illustre des tractariens et l'ancêtre des ritualistes, grand homme assurément et gi'and chrétien, il ne représenterait qu'un passé déjà oublié, tandis qu'en réalité il annonce l'avenir

et doit être rangé parmi les plus grands génies religieux.

C'est ici surtout qu'il faut se garder de toute idée préconçue qui le ferait voir anxieux et bouleversé comme on imagine trop souvent ceux qui vont quitter « la maison de leur père ». Je le répéterai en terminant cette esquisse, Newman est avant tout lumière et sérénité : sa doctrine ample et subtile se déploie comme son style avec une noblesse incomparable : elle ne connaît ni dissimulation^ ni audace ; quand elle faiblit ou qu'elle se suit mal, c'est naïvement, inconsciemment, sans le moindre effort pour s'éviter la critique.

Newnian est et restera sans doute longtemps le plus grand théoricien de la valeur des formules dogmatiques et de leur développement ; il est aussi le premier apologiste qui ait fait la critique de la croyance avant de lui chercher des arguments et c'était assurément un trait de génie.

Le fond sur lequel son esprit s'exerce est, avant tout, ecclésiastique. 11 aimait les lettres, les auteurs modernes comme les anciens ; il savait le grec et le latin, comme on savait et comme on sait encore ces langues à Oxford, c'est-à-dire qu'il les écrivait aussi bien qu'il les lisait; il savait les mathématiques, en tuior excellent et qui les enseignait volontiers ; il connaissait à fond la Bible dont ses sermons sont tout remplis ; il avait lu les philosophes qu'on lisait de son temps dans son milieu : quelques parties d'Aristote jusqu'à les savoir par cœur, puis les

philosophes anglais des deux derniers siècles. Il n'était pourtant ni philosophe, ni critique, ni philologue, et n'avait qu'une idée de hasard des sciences naturelles. 11 savait mal l'hébreu et pas du tout l'allemand, il ne cherchait nullement l'histoire dans l'Ancien ni le Nouveau Testament ; il ne connaissait ni la philosophie de Kant, ni les premiers essais de philosophie cosmologique, ni les principes scientifiques sur lesquels on les appuie. Ce qu'il savait merveilleusement c'était l'histoire ; l'histoire profane dans plusieurs de ses parties ; l'histoire ecclésiastique, celle surtout des six premiers siècles, dans un détail minutieux : il commença à lire les Pères dès l'enfance, et à partir de sa vingt-sixième année en fît son étude incessante. On peut voir par V Essai sur le développement, écrit une quinzaine d'années plus tard, les résultats de ce travail de persévérance et d'amour. C'est dans cette immense réserve que Newman puise le tiers au moins de son œuvre, et la base de toute sa théologie. Quand on y ajoute les théologiens et controversistes anglicans ; les apologistes classiques comme Paley et Butler; leurs antagonistes déistes ; certainement Pascal et Lamennais ; un peu les apologistes français comme Lacordaire et Nicolas, auxquels il doit d'ailleurs ce qu'il y a de plus faible dans son œuvre, on a, à peu près, tous les éléments de sa pensée active. Quand il fut catholique il étudia à Rome sous le P. Perrone et lut un certain nombre de moralistes et d'auteurs ascétiques. Mais sa pensée était trop formée pour que les grands théologiens classiques eussent beaucoup de prise sur elle. Je ne crois pas qu'il cite jamais saint Thomas d'Aquin. Son vrai champ, en

dehors de la controverse anglo-catholique, que nous laissons de côté parce que son intérêt était local et passager, est donc la théologie positive et l'apologétique.

Le problème qui rendait dramatique pour lui l'étude de la patrologie et de l'histoire ecclésiastique est le même d'où sa conversion dépendait, savoir : si l'Église romaine des six premiers siècles que les Anglicans reconnaissaient pure d'erreur et de corruption n'était pas en réalité la môme que l'Eglise romaine d'aujourd'hui; si les prétendues superstitions papistes : le purgatoire, les indulgences, la primauté du pape, la dévotion à la sainte Vierge et aux saints, etc., n'étaient pas en germe dans les croyances et le culte des communautés primitives. Newman ne lut pas longtemps ses Pères avant de remarquer avec quelle netteté le problème se posait non seulement de variations de la doctrine entre le vi^ siècle et nos jours, mais dans ces six premiers siècles eux-mêmes : les idées subordinatiennes de plusieurs écrivains ecclésiastiques primitifs, les incertitudes sur la pénitence, sur le péché originel et le baptême des enfants, sur la fixation du canon, etc. étaient aussi inquiétantes que les transformations plus récentes. Ainsi la question du développement dogmatique se posait encore au chrétien quand elle n'occupait plus l'anglican. On sait comment Newman l'a résolue. VEssai sur le développement avec son analyse de la croissance des idées en général et sa description des notes d'un développement légitime est un traité complet.

Bien qu'il soit l'œuvre d'un historien, il faut dire cependant qu'il satisfait les théologiens plutôt que

les savants. L'histoire des dogmes est devenue une pure exposition et discussion de faits. Or Newman qui en possédait si bien le détail positif ne s'en sert que comme de corollaires aux principes qu'il assemble ; l'exposé qu'il en fait est généralement bref et quand il se rencontre des difficultés, il les avoue avec sa droiture ordinaire \ mais il passe. Cette méthode n'enlève rien à la solidité des propositions générales qui font la charpente du livre, mais elle irrite certains esprits plus curieux de faits que de raisons. Ce n'est pas tout.' Bien que les principes posés par Newman puissent s'appliquer à toutes les époques de la religion, à l'Ancien Testament comme à la théologie patristique, il néglige totalement de les contrôler par une discussion qui est pourtant devenue souverainement importante aujourd'hui : je veux dire celle du développement doctrinal visible dans les livres mêmes du Nouveau Testament. La difficulté ne se posait pas pour lui ; du moins ne le voit-on nulle part y faire allusion. Nous en sommes réduits à regretter qu'il n'ait pas appliqué sa dialectique et son admirable sens catholique ^ à un point où tant d'autres se sont heurté's et se heurteront encore- sans succès. Ces lacunes feront vieillir VEssai de bonne heure, bien qu'il soit constellé de pensées lumineuses.

Heureusement Newman avait écrit, trois ans avant son grand traité, un admirable sermon intitulé : Théorie du développement de la doctrine religieuse.

i. Voy. Essay on Development, p. 126 et sq.

2. Newman était encore protestant, ou plutôt il n'était pas encore catholique quand il écrivit l'Essai et les Sermons d'Oxford ; mais une prél'ace à ce dernier ouvrage prouve que, devenu prêtre et cardinal, il gardait la responsabilité de ses opinions d'alors.

Ces quarante pages sont un des phares de la pensée catholique contemporaine.

Newman se demande si les quelques vérités dogmatiques répandues dans le Nouveau Testament pouvaient raisonnablement s'étendre au point de remplir les bibliothèques théologiques que nous voyons. Beaucoup de protestants le nient. Ils nient que les développements de la doctrine, en particulier de la Trinité et de l'Incarnation, soient essentiels au christianisme et autre chose que de la controverse sans portée religieuse ou morale. C'est la thèse de l'Église Large. Cette vue est aux antipodes de la pensée de Newman. Pour lui le développement du credo primitif est à ce point légitime et instinctif que, s'il était présenté à' la conscience chrétienne des premiers temps, elle le reconnaîtrait à l'instant et le distinguerait de toute croissance parallèle non catholique. Newman analyse avec sa pénétration ordinaire ce qui se passe dans tout esprit humain : comment le l'ait qu'on n'a pas conscience d'une idée ne prouve pas qu'elle vous soit étrangère; comment il arrive qu'une circonstance fortuite nous révèle à nous-mêmes ce que nous ne voyions qu'obscurément ; comment aussi, quandnous voulons décrire ce que nous apercevons ainsi dans une clarté subite, nous sommes entraînés par les questions ou les contradictions de nos auditeurs à des développements que nous ne soupçonnions pas.

Ainsi en a-t-il été de la doctrine chrétienne. La dévotion s'est pieusement, affectueusement exercée dès l'origine sur la notion de Dieu, celle du péché, celle du Fils Rédempteur, du Paraclet consolateur, de l'Eucharistie, etc. Peu à peu, elle est venue à des

affirmations sur l'objet de son adoration, sans savoir jusqu'où elle les porterait. « Une proposition conduit à l'autre et celle-ci à une troisième; alors quelque limitation devient nécessaire et la combinaison de ces idées en lutte amène de nouvelles évolutions de la pensée originelle sans que celle-ci soit jamais entièrement épuisée. Le résultat de ce développement est une série ou plutôt un corps de définitions dogmatiques transformant en système raisonné ce qui était d'abord une impression dans l'imagination ^ . »

Cette marche en avant n'est qu'un effort constant pour se figurer mieux, pour sentir davantage les vérités de l'Évangile. Malheureusement cet effort n'est pas toujours heureux : quelquefois le développement individuel est hàtif ou erroné. Sitôt que la communauté chrétienne est avertie du danger ou de la fausseté de ces doctrines nouvelles — ce n'est parfois qu'après une période d'incertitude — elle les condamne. Ce sont les hérésies, et les propositions par lesquelles elle les rejette sont appelées vérités dogmatiques. Or de même que l'hérésie ne s'attaque qu'à un seul côté de la vérité, ces propositions n'en définissent ordinairement qu'un seul. Et elles le définissent hic et nunc pour le besoin présent. « Cette transposition en mots précis n'est pas sans quelque danger. L'idée ainsi représentée n'est plus dans son milieu natif, mais pour ainsi dire en projection. Aussi ne faut-il pas s'étonner qu'en dépit de la correspondance intime, partie par partie, de l'impression (dans la conscience chrétienne) et

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