L'APOTHEOSE DU SUCCÈS
i/apothéose du SUCCKS
-^u lieu de considérer la liberté comme chose essen- ^'^llement sacrée par cela seul que la dignité humain.e ^^ est inséparable, la théologie catholique ne voit en ^'^^ qu'un instrument qu'il faut plier, bon gré mal gré, *^X exigences de la grâce, en vue de cette Gn unique, '^ Salut. Il y a ainsi un intérêt supérieur devant lequel, o^tre les droits de la conscience, s'effacent tous les 'li'oits.
X^es droits de Thomme sont purement relatifs à la ci^é terrestre. Mais qu'est-ce donc que la cité terrestre P^n rapport à la cité céleste ?
Il sied que le chrétien soit debout pour prévenir ou venger les injures faites à son Dieu ; mais il n'en est P^us de même pour les injures qui s'adressent uniquement au citoyen et à Thomme.
Des trésors d'indulgence récompenseront le zèle religieux des Constantin et des Clovis, si grands que soient les forfaits dont ils se sont souillés. En retour de
quelques grimaces de piété, TEglise saluera de ses 7>
De^(m des trônes édifiés dans la boue et dans le sang.
Ce sera la règle de pardonner aux protecteurs de l'autel
l'usurpation, l'oppression, les massacres.
Au fond, il était naturel que, sauf le cas où on se trouvait en présence d'un hérétique ou d'un persécuteur, là consécration du fait accompli, Tapothéose du succès, fût la politique des adeptes de la prédestination et de la grâce.
Nulle puissance ne s'établissant que conformément
LA TIŒOHIK DC DHOIT DIVIN 335
ne doit des comptes à personne ; juge de tout en dernier ressort, et peut contraindre sans pouvoir être contraint. Contre son autorité il n'y a de remède que dans son autorité.
Il faut obéir aux princes comme à la justice même : « Ils sont des dieux et participent en quelque façon à l'indépendance divine. »
Mais comment se fait-il que ces dieux de la terre puissent se faire accepter? « Dieu y a pourvu, répond puérilement Bossuet, en marquant le front des rois d'un <^^ractère divin, en répandant sur leur visage un charme ^ïTésistible, si bien que les peuples n'ont qu'à les regarder Pour tomber à leurs genoux. »
Au surplus, Tautorité des rois, aussi absolue qu'elle ^oit, n'est pas arbitraire. Quoiqu'il n'y ait aucun tribunal ^ont ils soient justiciables et qu'ils ne relèvent que ^*eux-mômes, ils sont moralement tenus d'obéir aux lois du royaume. Or parmi ces lois, la plus importante ^st celle qui veut que le prince emploie son aulorilé Pour drtrnire dans son Etat les fausses religions.
Voilà comment à la doctrine du privilège dans Tordre théologique se rattache la doctrine du privilège dans l'ordre politique.
Que si le privilège fait des victimes, si les faibles Sont foulés par les forts, ils peuvent bien opposer à la violence des remontrances respectueuses; mais ils ne doivent jamais se permettre ni mutinerie ni murmure.
Ne savent-ils pas que la souffrance est l'état naturel du chrétien? Leurs oppresseurs sont au fond leurs bienfaiteurs, puisque par les peines du temps ils leur font mériter les joies de Téternilé.
Bell
LE DOGMATISME CATHOLIQUE gnalion, mais résignation funeste. La charilé
qui pardonne se retourne contre elle-même et fait plus de mal que de bien, quand sa mansuétude est la camuration et l'cncouraf^ement d'abus et de violences don! tous pAtissent.
Le moyen ilge, où l'on implorait des grûcrs, fut une triste époque. L'âge moderne vaut mieux, parce qu'on y revendique dos droits.
Meilleur que le moyen âge et l'âge moderne sera l'dge où la fiatcrnité rendra inutiles les revendications du droit, en même temps que la justice rendra impossibleit les usurpations de la force.
L'tlglise s'est bien aperçue qu(^ les temps avaient change. Elle n'aime pas les vaincus. Tour à tour favorable aux monarchies et aux républiques, aux aristocraties et aux démocraties, selon les temps et les lieux, aprôs avoir été agréée des unes comme une institution de police protectrice de leurs prérogalives, elle s'oITrtra aux autres comme une institution de progrès protectrice de leurs aspirations.
].\ r.ONSKCR.\TION DK l'eSCLWAIJK
Les mômes causes qui rendaient la' théologie rhrétienne Indifl'érenle à la justice politique la rendaient indifférente à la justice sociale.
Qu'importent les inégalités de la cité du monde? L« gr&ce nous appelle ailleurs. Dans la cité de Dieu il n'v a ni esclaves ni libres; mais ici-bas la distinction subsiste et il faut la laisser sulisi»ler. « Que chacun, dit saint Paul. demeure dans l'état ou il était lorsqu'il a été appel qu'il s'y tienne devant Dieu, n
LA CONSliCRATlON DE L'ESCLAVAGK 337
D'un côlé, (l'accord avec renseignement évangélique, so.inl Paul lenJ à améliorer les mœurs sur lesquelles '*^£)osait l'esclavage; il sollicite les maîtres de se monl^^r humains; il proche cet esprit de charité, qui au ^*«^* et au xiii® siècle déterminera saint Jean de Matha à f^^ rider Tordre des Trinilaires et saint Pierre Nolasque à '*^i3der Tordre de la Merci pour le rachat des captifs des **^^ins des infidèles, et qui, dès le vi® siècle, animera ^ ^\èque de Paris, saint Etienne, dépensant tout son ^'^oir pour racheter des esclaves, dont la libération, ^i^ent ses biographes, lui causait la même joie que s'il ^'^t été lui-môme Tesclave délivré.
D'un autre côté saint Paul sanctionne le droit public ; ^ QD relève aucunement Tiniquité, et prononce que ceux l^i sont sous le joug de la servitude doivent pleine sou- ^^ ission à leurs maîtres. « Esclaves, dit-il, obéissez en tout
^ Ai^os maîtres ; ne les servez pas seulement lorsqu'ils ont ' Cisil sur vous, en gens préoccupés de plaire aux hommes, *^^isavec simplicité de cœur et dans la crainte de Dieu. » Saint Basile, saint Chrysostome, saint Ambroise, ^^int Augustin développèrent ces idées, et, tout en conseillant la douceur et Thumanité aux maîtres, ils expli- ^lU.€rent comment la servitude, école de patience et ^^ humilité, est ttn don de Dieu.
Pouvait-il en être autrement?
Les pères de TEglise pensaient que Dieu ne saurait ^^ donner un entier démenti à lui-même. Or ils constatent que Tesclavage le plus rigoureux est sanctionné par la loi mosaïque : « A Tàne le fourrage, le bâton et la charge; à Tesclave le pain, la correction et le travail. Si Tesclave ne vous obéit pas, faites-le plier en lui mettant les fers aux pieds. »
Fami. — > Penftée cbrélieune. ti
33S IB l)n|-,M.\TISME CATItOLlyUK
Dans les Ecrilures saintes, non seiilemenl Dieu décrèl l'esi^lavage; mais encore, s'adressant direclemenl '!
Moïse, il précise que les- matlrea auront le droit d^ '*1 battre ceux qui les servent, jusqu'à leur donner la mort ■^^^', pourvu que celle-ci ne soit pas instantanée : « Si ui -*" -^ homme, dit Dieu, frappe son esclave ou sa servante avec^*" ^ une verge et qu'ils meurent entre ses mains, il ser^^^i punissable. Mais s'ils survivent un jour ou deux il n^^^ sera point puni, parce qu'il les a achetés de son argent. "-*^ "•
Il y avait pourtant dans le code juif uiie réserve quL^^ rendait l'esclavage temporaire : « Si %'ous achetez un -*■ esclave hébreu il vous servira pendant six ans, et au -^ septième il sortira libre sans vous rien donner, j> Là- "^ dessus, saint Augusiin fait cette remarque : i< La loi ' juive au bout de si.\ ans affranchissait l'esclave ; mais l'autorité apostolique ordonne aux esclaves de demeurer toujours soumis k leurs maîtres, de peur que le nom de Dieu ne soit blasphémé, )>
Bossuet, à la suite de saint Thomas d'Aquin et des autres docteurs scolasliques, fera écho aux pères de l'Éj^lise. D'après lui, ce serait entrer dans des seniimenls outrés que de condamner l'état de l'esclave.
Or, quel est cet étal? a En général, et à prendre la servitude dans son origine, l'esclave ne peut rien contre personne, qu'autant qu'il plaît k sou maître. Les lois disent ^ii'il n'a point de tète, c'est-à-dire que ce n'est pas une personne daus l'Etat. Aucun bien, aucun droit ne se peut attacher îi lui. »
Mais enfin quel motif alléguera Bossuet pour juslilier l'iniquité qu'il consacre? Il rex[>liqnera historiquement eL conclura du fait au droit : « L'origine de la servitude.
dit-il, vient des lois d'u
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a.yant tout droit sur le vaincu, jusqu'à lui pouvoir ôler la vie, il la lui conserve. Toutes les autres servitudes, ou par vente, ou par naissance, ou autrement, sont formées et définies sur celle-là. Condamner cet état ce serait non seulement condamner le droit des gçns où la servitude est admise, comme il parait par toutes les lois; mais ce serait condamner le Saint-Esprit qui ordonne aux esclaves, par la bouche de saint Paul, de demeurer en leur état, et n'oblige point leurs maîtres à les affranchir. Bien plus, si le droit de servitude est véritable, parce que c'est le droit du vainqueur sur le vaincu, connme tout un peuple peut être vaincu jusqu'à être obligé de se rendre à discrétion, tout un peuple peut être serf, en sorte que son seigneur en puisse disposer comme de son bien, jusqu'à le donner à un autre sans demander son consentement, ainsi que Salomon donna à Hiram, roi de Tyr, vingt villes de Galilée, »
Quand Bosi^uet parle ainsi, il donne pour raison un sophisme de jurisconsulte qu'il emprunte à Grotius. Mais la vraie raison sur laquelle la tradition catholique fonde l'esclavage est celle que donne saint Augustin, remontant comme toujours aux deux grands principes du péché originel et de la grâce : « L'ordre de la nature ayant été renversé par le péché, c*est avec justice que le joug de la servitude a été imposé au pécheur. L'esclavage est une peine. C'est pourquoi l'apôtre avertit les esclaves d'être soumis à leurs maîtres et de les servir de bonne volonté, afin que, s'ils ne peuvent être affranchis de leur servitude, ils sachent y trouver la liberté, en ne servant point par crainte, mais par amour, jusqu'à ce que l'iniquité passe et que toute domination humaine soit anéantie, au jour où Dieu sera
tout en tous. » Ainsi, en attendant la vie future où triomphera la grâce, il faut accepter la loi de servitude où se manifestent les conséquences providentielles du péché.
Avec ces théories, on s'explique comment, lors de la découverte du nouveau monde, les peuples catholiques qui se Tapproprièrent, n'hésitèrent point à donner le développement le plus large au commerce de bétail humain, et comment, en nos temps, Tesclavage a pu se garder un dernier refuge chez des nations où règne le catholicisme.
Pourtant le droit, laissé dans Tombre par la grâce, devait avoir son jour. Les revendications qui, au iv' siècle, ne furent pas soulevées par les pères de TËglise, ont été soulevées, au xvui^ siècle, par les pères de la Révolution.
LK SOGL\LISME CHRÉTIEN
L'inégalité des biens semble avoir choqué les docteurs chrétiens bien plus que l'inégalité des personnes.
En ce qui touche les personnes, ils reléguaient le règne de la justice dans la cité céleste, et c'est seulement devant Dieu qu'ils voulaient qu'il n'y eût ni maîtres ni esclaves.
En ce qui touche les biens, ils exigèrent tout d'abord que la cité terrestre se mit en harmonie avec la cité céleste et que dès ici-bas il n'y eût plus ni riches ni pauvres.
Ainsi, pour l'Eglise des premiers temps, il était de devoir strict que la distinction du tien et du mien fût " 'ruilc, non par la force, mais par la charité.
LK SOGIALISMIi: CHRKÏIliN 341
L'expérience ayant démontré Tinanité de celle pieuse chimère, la rigueur du précepte se relâcha peu à peu. « 0 misère des temps ! s'écriait Salvien, ce prêtre de Marseille qui fut surnommé le guide des évêques. L'Ecriture nous fait un crime de conserver nos richesses, el voici que maintenant nous considérons comme une vertu de ne pas les augmenter. Je vous le déclare, si vous ne disposez pas de vos biens en faveur des pauvres, c'est que vous ne croyez point. »
Bien autrement significatives sont ces paroles de saint Ambroise, le liocle père de TEglise : « Naturellement tout est à tous. La nature a fait le droit commun ; l'usurpation a fait le droit privé. » Et ailleurs, s'adressant aux riches : « No savez-vous pas que la terre est le bien commun des riches et des pauvres ? Pourquoi vous en arrogez-vous exclusivement la propriété ? »
Lui aussi saint Clément d'Alexandrie -avait dit qu'en bonne justice tout devrait appartenir à tous et que la propriété privée n'est qu'une œuvre d'iniquilé.
Saint Basile, saint Jean Chrysostôme, saint Jérôme font écho à saint Ambroise et à saint Clément.
« Le riche est un voleur, dit Basile, si admirablement charitable durant son épiscopat de Césarée que les païens se confondirent avec les chrétiens pour pleurer sa mort. Oui, vous êtes des voleurs vous qui monopolisez pour votre jouissance personnelle des biens que vous avez reçus pour en être les dispensateurs au profit de ceux qui sont dans le besoin. Dérober à autrui un vêtement c'est être un larron; eh bien, ne fait-on pas œuvre de larron quand, pouvant sans se faire tort vêtir un misérable qui est tout nu, on le laisse dans sa nudité ? »
A son tour Chrysostôme professe que le plus juste
:ii2 I.I-; iMtiiMA'i'isMF, i:A'riii>LH,iL*i:
serait U communaulé îles biens et que, dans notre avcri nous ne pouvons légitimement réserver pour nousmêmes que le pur nécessaire, « Le superflu revient au pauvre. Il est sa propriété et non la vôtre. Tout juste qui ne travaille pas à réiluire l'inégalité en ilislribuanl au prochain une large part de ses biens est un malfaiteur. "
Écoutez maintenant Jérôme; voua croiriez entendre Proudhon : « L'évangile signale l'injiisliceiies richesses, elil a bien raison. Si vous possédez les biens de la terre. n'esl-ce pas par un privilège inique? L'opulence des uns n'est faite que de la ruine des autres, A l'origine des grandes fortunes il y a le vol. Si ce n'est pas le propriétaire actuel qui est l'auleur du vol, c'est un de ses ancêtres. »
Lorsque les docteurs chrétiens parlaient ainsi, c'està-dire au iv" siècle, il n'était évidemment plus question de tout mettre en commun. Il s'agissait simplement de montrer aux riches qu'ils ne sont que ies inlendanls des pauvres, sans toutefois donner aux pauvres aucune espèce de recours matériel contre les riches.
Peu à peu on avait été acheminé à voir dans le partage inégal des fortunes un effet funeste du péché auquel se mêlait heureusement l'œuvre réparatrice de la grdce, les pauvres pouvant ainsi acquérir le mérite de U résignation et les riulies celui de la libéralité.