‹ La pensée chrétienne des Évangiles à l'Imitation de Jésus ChristChapitre 140 sur 244 · ALCUIN · texte numérisé non relu

ALCUIN

En 596, le moine saint Augustin, envoyé dans la Grande- Bretagne par le pape Grégoire le Grand, continua dans ce pays Tœuvre de propagande commencée trois siècles avant par le moine martyr saint Alban, et fit de TAngleterre la terre des doctes en même temps que la terre des saints.

La Grande-Bretagne, avec sa petite élite de moines éclairés, brilla comme un phare solitaire dans la nuit du vu* siècle et mérita de devenir, au viii® et au ix% Tinstitutrice de l'Europe.

C'est d'un monastère anglais que partit vers 716 saint Boniface, le grand apôtre de TAllemagne. Il multiplia les conversions dans la Thuringe, la Hesse, la Frise, la Saxe, la Bavière; et, consacrant sa prédication par le martyre, il tomba sous la hache des barbares en 755.

C'est des écoles monasliques de l'Angleterre, illustrées entre autres par Bède le Vénérable surnommé le précepteur des barbares^ que sortirent Alcuin et Scot Erigène, deux initiateurs, inclinant l'un vers la théologie disputeuse, l'autre vers la théologie mystique qui forment au moyen âge le double courant de la pensée.

Alcuin était abbé de Cantorbéry lorsque Charlemagne l'appela à sa cour et le fit en quelque sorte son ministre de l'Instruction publique. Il dirigea l'académie instituée au palais de l'empereur et fonda les écoles d'Aix-la- Chapelle, de Tours et de Paris.

Avec Alcuin, Paris commence à prendre la place tenue tour à tour par Athènes, Rome, Alexandrie, comme centre d'instruction et foyer de lumières. Encore deux

4SR LliS SCOLASTIQL'E;

fiièclcs, el il sera la capitale des inlellîgcnceB, la chaire Ju monde. De l'Allcniagne, de l'Anglelerre, de l'Espagne, de l'Italie, de partout, les scolastiques émiiicnls y viendront conquérir ou consacrer leur gloire.

 côté d'autres ouvrages, ce Rollin de la scolasliquc écrivit un traité sur les sept arts libéraux qui, divisés en deux catégories, ont constitué le [irogramme de l'enseignement du moyen âge : d'abord la grammaire, U rhétorique, la dialectique ; puis la musique, l'aritliinétique, la géométrie, l'astronomie. Les trois premiers arts furent appelés le triple chemin; les quatre autres, le gimitru/ilf chemin, aboutissant à la théologie, la science maitresse.

Aux yeux d'Alcuin, la pbilosopliic est l'eiiseiuble de nos connaissances possibles sur les choses divines el humaines. 1! estime par-dessus tout la discussîou et la définition ; mais il admet qu'elles soient plulAl iùfénieuses que scienliOque.s. On peut en juger par une espèce de catéchisme encyclo|iédique qu'il rédigea souï forme de dialogues et qui est un écho des coaversalioiu qu'il avait dans l'école du palais avec les mcmbrefi de la famille de Charlomagne et ses couseillcrs ordÎD&Jrvt. Cueillons ici la fleur do ces demandes et réponses l « Qu'est-ce que l'hommo? — C'est t'Alago de la mort, un voyageur qui passe, un hôte d'un moment- — En quoi consiste la liberté'/ — Dans l'innocence. — Comment déHnissez-vous le cerveau ? — - C'est le gardien de la mémoire.—Etio printemps? — C'est le peintre delà terre. — Qu'est-ce que la terre '? — La mère de tonl ce qui croit, la nourrice de tout ce qui respire, le grenier de , le gouilre de la morl. — Qu'est-ce que la merf

■ La chemin dos audacieux, la fronli6re de la terre, riiùtclleric des ileuves. la source des pluies. — Qu'est-co que le cieif — Une voùle immense. — Qu'c3l-co que la luraioreî — Le (lambeau des uIioscb. — Qu'est-ce que le jour? — Une provocation au travail. — Qu'est-ce que la vie? — Une jouissance pour les heureux, une douleur pour les misérahlûs, et pour tous l'atlonle de la mort. — Qu'est-ce que la langue "f — Le fouet do l'air. — Qu'estce que la parole ? — L'interprète de l'âme. — Qu'est-ce que récriture? — La gardienne de l'histoire. — Qu'estce que lamitié? — La communion d'Ames qui ao resaemhlent. — Quealce que l'espérance? — Le songe d'un homme éveillé. — Qu'est-ce que la foi ? — La certitude de choses ignorées ou merveilleuses. — - Qu'est-ce qui est et n'est pas en mémo temps? — Le néant. »

Alcuin fut un grand chrétien, avec une bonne veino d'esprit profane. Il joignait le goCtt de la philosophie à la passion de la théologie, et l'amour des exercices de la rhétorique au cuUo des Écritures.

Les documents de l'époque nous montrent Charlemagne devenu le disciple d'Alcuin et s'occupant, au milieu de ses campagnes, de grammaire, d'astronomie, de théologie. L'illustre moine conseille à son maître de donner aux vaincus des inissionnMres pleins de mansuétude, qui d'abord leur parleront do l'immortalité, de la vie future, du houliour assuré aux bons et du malheur réservé aux méclmnls; qui ensuite leur expliqueront quelle est la honne vie qui mène aux joies éternelles avec Dieu, et ((uelle est la mauvaise vie qui mène aux peines éternelles avec le diahie ; qui enfin, après les avoir ainsi préparés, leur inculqueront la foi en la Tri- ^ilé, en l'Licarnalion, en la Itédemplion, par des détails

m LV.S 8C0LA8TIQUES

touchants sur la mission du fils de Dieu s'iramolam^

Selon Alcuin, il ne Faut pas que la multiplicité i

opérations de l'ilmo nous induise à i

néprendn

son unité. Elle est âme à proprement parler en tant que principe de vie, et c'est en ce sens qu'on dit d'un mort qu'il a rendu l'âme ; elle est cœur eu tant qu'elle sent et aime; elle est esprit en tant qu'elle conçoit et contemple; elle est pensée eu tant qu'elle réUéctiit ; elle est iolelligence en tant qu'elle comprend ; elle est raison en tant qu'elle discerne ; elle est mémoire eu tant qu'elle se souvient; elle est volonté en lanl qu'elle consent. Toutes ces choses, dilTérentes par les noms, se rapportent à une réalité unique: c'est toujours l'âme.

L'âme doit s'appliquer au soin des choses extérieures, mais non s'y absorber. Elle trouve une exquise jouissance à rentrer en elle-même et à s'élever aux idéu morales et religieuses qui sont notre nécessaire viatique.

En 79ti, Alcuin, âgé alors de soixanle-deux ans, oblint de son empereur la permission de déposer le TarJeau des* affaires du siècle pour ne plus servir que Dieu seul. « L'ik jour vient, disait ce sage, où tout homme a besoin de sc^ préparer avec vigilance â la rencontre de Dieu. »

Cliarlemagne lui avait fait don de plusieurs riches-^ abbayes qui le rendaient maître de vingt mille es--* claves.

Il s'établit dans celle de saint Martin de Tours, grande pépinière de théologiens ; et toujours actif en sa retraite, il écrivit, il enseigna, jusqu'à ce qu'il mourut, l'an 8U4.

JEAN SCOT ERIGENE 471

JEAN SCOT ERIGENE

Pour grands qu'aient été ses services, Alcuin est bien petit à côté de son compatriote Jean Scot Erigène.

Le moine Scot Érigène (c'est-à-dire V Écossais originaire dÈrin ou d'Irlande) disait de lui-même qu'il avait fouillé tous les lieux et consulté tous les hommes qui pouvaient Téclairer en matière de philosophie ou de science. Une tradition le montre voyageant dans l'Orient ainsi que dans la Grèce, et connaissant l'arabe non moins que le grec.

Il vint en France vers le milieu du ix® siècle, sur l'invitation de Charles le Chauve qui attirait les doctes des pays étrangers dans Técoledu palais, alors très brillante.

Le roi avait du goût pour ce maître; et il l'entendait volontiers parler soit de Platon, « le premier philosophe du monde », soit d'Âristote « le scrutateur le plus subtil des choses de la nature ».

Une anecdote montrera la familiarité établie entre le monarque franc et le docteur irlandais. Un jour, ils devisaient à table, assis l'un en face de l'autre. Charles le Chauve dit malicieusement à Jean le Scot : « Maîlre, quelle distance y a-t-il entre un Scot et un sot? » — c( Rien que la table, sire », répondit Jean avec un sourire.

Des prélats s'étaient émus de doctrines où ils voyaient un abus des raisonnements purement humains et un ^langer pour la foi. Des conciles condamnèrent Tauda- ^ieux moine et firent jeter au bûcher certains de ses écrits^ en particulier son traité sur la prédestination.

Après quelques atermoiemenls, le pape Nicolas P'

472 LES 8G0LA8TIQUË8

écrivit à Charles le Chauve qu'il y avait lieu de mettre i la raison certain religieux nommé Jean, Scot d'origine, afin qu'il cessât de mêler l'ivraie de l'hérésie avec le JFroment de la sainte parole. Le persécuté passa à Oxford, où Taltirait Alfred le Grande Tadmirablo roi qui a dit dans son testament : a .Les Anglais doivent être aussi libres que leurs pensées. »

De fait, les hautes vues du maître irlandais relevaient bien au-dessus du commun des scolastiques.

Selon lui, Tautorilé est dérivée de la raison et non li raison de l'autorité. « Il n'y a d'autorité qui vaille, dit-il, que celle qui est avouée par la raison ; et la raison, au contraire, appuyée par sa propre force, n'a beaoin de la confirmation d'aucune autorité. »

Elles sont encore de Scot Erigëne ces généreuses paroles : « Quel que soit le respect que mérite rautoritét quelle que soit la terreur qu'inspirent certains suppôts de raulorilé, on ne saurait hésiter à proclamer hautement ce que la raison discerne avec évidence et démontre avec certitude. » Il est vrai qu'un retour de prudence lui fait ajouter qu'il y a des matières dont il ne faut traiter qu'avec les sages, pour qui la vérité est un bien dont la douceur passe tout.

Mais que faire, si les textes de l'Ecriture contredisent nos conclusions? Cerlaincmenl, d'après Scot Erigène, le premier devoir est de suivre en tout la sainte Ecriture et de voir en elle le trésor de la vérité. Mais en même temps il fait remarquer que les saints livres procèdent par similitudes et par figures ; et il se ménage le moyen de leur faire dire tout ce que voudra sa philosophie. De plus, il pose ce principe, destiné à faire fortune, que,

JEAN 8G0T KRrGÈNE 473

quand on philosophe, il ne faut pas donner des explications où on recoure à Tinlervention de Dieu^ vu qu'un tel recours est le refuge de l'ignorance.

Dédaigneux de la pure dialectique, où il ne voit qu'une science de mots, Scot Erigëne va droit aux grandes ques^ tions. Gomme autrefois saint Augustin, il pose en prin* cipeque la vraie religion etlavraie philosophie ne diffèrent point : ce que Tune adore, Tautre l'explique.

A Dieu, le créateur incréé, il oppose Tunivers, Tensemble des choses créées. Parmi les choses créées il distingue celles qui créent à leur tour, à savoir les Idées, types générateurs des individus, et celles qui ne sauraient rien créer, à savoir les êtres particuliers qui constituent à côté du monde intelligible le monde sensible. Néanmoins, il pense qu'au fond Dieu ne saurait être sans Tunivers, ni l'univers sans Dieu qui est son àme et sa vie.

En soi Dieu est l'être essentiellement indéterminé. L'univers le détermine ; mais aussi le dénature. Dieu demeure toujours incompréhensible, parce qu'il n'est aucune notion dans laquelle on puisse le comprendre : son nom est Mystère.

Partout où il y a de l'être, il y a de la perfection. Le mal n'est qu'un défaut d'être. La création divine, identique à la pensée divine, n'a ni commencement ni Gn. Tout part de l'éternité ; tout va à Téternité.

Nos âmes, affligées d'un corps parce qu'elles sont déchues^ sont douées de mouvement, de vie et de raison, capables do sagesse, faites pour avancer dans la science dont le but suprême est de tout expliquer par les causes premières, et enfin appelées à rentrer en Dieu; car,

Page 1