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L'ÉTERNELLE QUERELLE SUR LES IDÉES GÉNÉRALES

Sont-elles des réalités substantielles, comme le disent les réalistes?

Sont-elles simplement des conceptions rationnelles de l'esprit, reposant sur des rapports réels entre les individus, comme le disent les conceptualistes ?

Le nominalisme, quand il est exagéré, méconnaît que la généralisation, c'est-à-dire le travail de l'esprit comprenant dans une notion unique des caractères communs et propres à plusieurs objets, est une œuvre de raison par laquelle notre pensée s'assimile la nature ; il aboutit & n'admettre ni harmonie, ni unité dans le monde ; il annihile la science en faisant des choses un assemblage incohérent de vaines fantasmagories. Est-il raisonnable ? Le nominalisme rentre dans le conceptualisme.

Le conceptualisme n'accorde point assez de réalité aux idées générales, tandis que le réalisme leur en accorde trop. L'individu périt, l'espèce reste. Il y a donc des types constants, ce que nient les nominalistes et les conceptualistes. Mais ces types constants n'ont pas une existence distincte et concrète, comme le prétendent les réalistes, et, de plus, il n'est pas impossible que, dans la suite des temps, grâce à des influences continues et à des évolutions graduées, se forment des types nouveaux ,ou ^e déforment d'anciens types. Plus on a étudié la nature, plus ont été avérés les faits d'évolutions et de transformisme.

Chaque type se réduit sans doute à « une idée organique qui, comme le dit Claude Bernard, passe de génération en génération, de laquelle tout dérive dans l'être vivant, qui seule dirige et crée. Les moyens de manifestations physico-chimiques sont communs à tous les phénomènes de la nature et restent confondus pèle-

mêle comme les lettres de Talphabet dans une boîte où cette force va les chercher pour exprimer les pensées ou les mécanismes les plus divers ».

âBâILARD et saint BERNARD

Les efforts d'Abailard pour expliquer rationnellement les mystères du catholicisme, au risque de les dénaturer en partant de la Trinité comme Arius^ de la grâce comme Pelage et du Christ comme Nestorius ; ses idées sur la Foi qu'il définissait « l'approbation libre des choses qu'on ne voit pas » et en dehors de laquelle il admettait que les sages païens pussent être sauvés ; la préférence qu*il accordait aux idées 'morales de la philosophie grecque, vue à travers saint Augustin et Gicéron, sur les idées morales de Tancien Testament ; enfin ses vives sorties contre les esprits présomptueusement crédules qui acceptent telle ou telle doctrine sans examen, lui attirèrent des persécutions. II fut condamné par deux conciles.

Au fond, Abailard ne voulait pas déserter Torlhodoxie ; mais, malgré lui, son intelligence Ten éloignait. Ainsi, il désirait sincèrement expliquer Tincarnation au sens catholique ; il ne laissa pas de l'expliquer, comme Arius, au sens platonicien, et on put lui reprocher qu'en s'efforçant de faire de Platon un chrétien, il se montrait lui-même païen. Mêmes hardiesses dans les autres questions de dogme.

Peu* à peu le nom d'Abailard devint, pour les contemporains, la personnification de la raison individuelle inaugurant l'exercice de ses droits. De là ces accents enflammés de saint Bernard, son grand accusateur :

ABAILARD ET SAINT BERNARD i»j

« Qu'y a-t-il dans ce Ihéologien de plus intolérable ? ou l'arrogance ou le blasphème ? ou la témérité ou rimpiété? Ne provoque-t-il pas contre lui toutes les mains, Thomme dont la main se lève contre tous? Tous, nous dit-il, pensent ceci ; et moi, je pense autrement. Eh! qui donc es-tu, toi? qu'apportes-tu de préférable? quelle précieuse découverte as-tu faite ? que nous révéleras-tu qui ait échappé aux saints et aux anges ? Vraiment I cet homme va nous servir une boisson inconnue, une nourriture cachée jusqu'à ce jour ! Parle, dis-nous quelle est cette chose que tu vois et que personne avant toi n'avait pu voir? Cette chose, où Tas-tu trouvée? Ce que lu dis, qui te l'a dit? Notre maître à tous confesse que sa doctrine vient d'ailleurs : « Je ne parle pas d'après moi, » nous dit-il. Toi, au contraire, tu fais le maître ; tu nous donnes ce que tu n'as reçu de personne. Ignorestu donc que qui parle d'après soi ne dit que mensonges? »

L'éloquent tribun de TEglise ne tarissait pas en invectives contre le puissant raisonneur. Il ne fallait pas hésiter à se débarrasser d'un seul homme pour le salut de tout un peuple. Effroyablement familiarisé avec les jeux de la dialectique, Abailard était en train d'extravaguer dans les matières religieuses, renouvelait toute sorte de vieilles erreurs, osait appliquer à tout ses hardies investigations, dépassait orgueilleusement les limites que les pères de l'Eglise avaient posées. Sus à cet homme qui livrait aux fluctuations de la raison humaine la foi que le passé avait assise sur des bases inattaquables ! Il méritait non des réponses, mais des coups de verge.

En effet, Abailard était un grand agitateur d'idées. Ardent à creuser en toutes choses le pour et le contre, Fauteur du Oui et Non mit à la mode les joutes intellec-

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tuelles où il excellait et excita autour de lui Tespril (l'examen. Il se plaisait à appeler la logique la régente de toutes les sciences.

Les puissances du temps n'en jugeaient pas comme lui. Bien raisonner importait moins que d'être bien pensant, c'est-à-dire de penser selon la tradition. On lui fit un crime d'être grand logicien mais petit théologien. Ce n'est pas sans raison qu'à la suite de ses disgrâces il répétait souvent : « C'est mon culte pour la logique qui m'a rendu odieux et m'a perdu. »

Le souvenir d'Abailard est demeuré populaire, et il faut moins l'attribuer à cette subtilité de dialectique qui faisait de lui un adversaire invincible, à cette force d^éloquence qui, dans tous les lieux où il professait, rassemblait des milliers d'auditeurs autour de lui, à ce charme d'à propos qui lui inspirait des complaintes chantées par toutes les bouches, qu'à ses aventures d'amant malheureux. On raconte partout l'histoire attendrissante des amours et des infortunes d'Abailard et d'Héloïse. Les lettres passionnées de la religieuse du Paraclet demeurent Timmorlelle expression d'un cœur ardent et désintéressé en qui la souffrance fit germer toutes les poésies de l'amour et de l'abnégation.

DISCIPLES d'aBAILARD

Abailard eut de nombreux disciples auxquels il inculqua cet esprit critique qu'il mêlait au dogmatisme. Parmi ceux-ci, outre le moine Arnaud de Brescia, ce réformateur enthousiaste qui expia sur le bûcher son double apostolat de chrétien et de républicain, on remarque

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