DUNS SCOT
C'est dans l'année qui précéda la mort de saint Thomas, en 1273, que naquit à Dunse, ville d'Ecosse, l'adversaire le plus acharné d'une partie de sa doctrine, Duns Scol, /e docteur subtil. Il étudia à Oxford et à Paris ; se fit franciscain ; écrivit douze in-folio, où sont commentées tantôt les traditions théologiques résumées par Pierre le Lombard, tantôt les doctrines d'Aristote, et mourut à Irenle-quatre ans.
On a vu que le réalisme tendait à se convertir en panthéisme, et le nominalisme en matérialisme. Dans le matérialisme, les individualités se dissipent en pous-
; {wolhéisme In ■cÉTww rêiliL^ «ni^e. Efiler ces 4CX oon ti ndtcfcscf ce tfot fvi l iDdinds, IcUe éUil U ^aesliaa ^'AbaSud posa an des premiers, «1 qa'i U suite des AwWs Jôcatèreat sainl Thomas, ri Doiu ScoL
Com[>l^Unl U doctrine éfcaodiôe par Albert le Gnsd, suai Tbonus a rail gnscigné gae I» malirrre Je cbaipie Hn, nêcesaairtintol déUmitée de telle oa lelle manière, loi est pn>pre et le fait lai-mèaie. La funue est commune à pliuîeors; U matière spécîGe chacun. D'après Dans Scol, aa coolraire , la matière est primorJialemegt exemple de dêlermlDation ; elle préexiste à IodI ade génêraleor, égalemeol apte à reeeroir toute forme vl uou encore revêtue d'aucaoe ; elle est l' unité préseote ao food de tous les êtres et ta même dans tous.
Cliez Spiuosa. cette matière géaéri<{ue à laquelle toutes choses participent derieotlra la substance aniverseUe.Usis bous Scot, s'en tenant, comme les réalistes Jean Scot Ërîgéae et Guillaume de Cliampeaus, à ce <]ue Baylea appelé tin spinoshme non déceloppc, enseigne que les êtres sont difTèrenciés de l'être par des caractères propres à chacun.
Pour sainl Ttiomas, la matière individualise la forinp: pour Scol, la forme individualise la matière, grâce ^ l'iniervenlion d'un principe de diiTérencc qui est th'Kcéili-, c'est-à-dire ce qui fait qu'un être est celui-ci plaW que celui-là.
Mais qu'est-ce que rhœccéité? C'est une enlilé ofi^ Scot allirme plus qu'il ne la caractérise. A entendre sus ci-iliriucs. on croirait qu'il va remplacer l'abstrait par I« concret et expliquer l'iDdividualiLé non par des idé&litéi
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ïortes, mais par celle force vivante que la conscience eus fait connaître. Pas du tout. S'il insiste plus énergiuement que personne sur Tinitialive individuelle, 8*il si Tapôtre de Taclion où réside vraiment le bonheur, si nfîn il célèbre la puissance de la volonté au point de ire : « Rien n'est tant au pouvoir de la volonté que la olonté même », c'est pour conclure à une liberté d'indifîrence ; c'est pour assurer que la volonté s'ébranle par Ue-môme et qu'il n'y a pas d'autre cause, pour que la olonté veuille, sinon qu'elle est la volonté. Mais en dehors des sentiments, des idées, des mouemenls, en dehors des motifs, qu'est-ce donc que la olonté sinon une entité chimérique?
Aux yeux de Scot conséquent avec lui-même, ce n'est las seulement en Thomme que la volonté peut se déterniner sans motif; même pouvoir existe en Dieu.
Scot ne reproche pas seulement à saint Thomas de trop nnihiler l'individu devant la divinité, il lui reproche surout de trop annihiler la divinité devant je ne sais quelle atalité intellectuelle qui l'asservirait à Taccom plissement ubien. Ainsi, on se trompe quand on croit que l'exisence du monde a un caractère de nécessité . Elle n'es tqu'un ffet purement arbitraire de la volonté de Dieu. On se rompe quand on affirme que Dieu a dû créer le meileur des mondes possibles. Dieu crée ce qui lui plait et omme il lui plaît. Rien ne l'oblige à créer ce qui vaut le dus. Il n'est Dieu qu'autant que le vrai et le bien dépenlent pleinement de lui et qu'il est sans restriction le naître de tout.
Substituant ainsi le fortuit au nécessaire et préconisant es coups d'Etat d'en haut, Scot aboutit à ruiner toute
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science et à consacrer tout privilège. Ne soyons donc pas étonnés s'il oppose la théologie, avec ses voies surnaturelles, à la philosophie dont les voies sont, dit-il, trop exclusivement naturelles.
Du moins, même dans sa guerre contre le rationalisme, Duns Scot tend à faire preuve d'un certain rationalisme, et il essaie de démontrer, chose assez nouvelle alors, pourquoi une révélation est nécessaire, pourquoi le» Ecritures sont dignes de foi.
Au surplus, on comprend que Scot estime que ce ne soit pas assez de la raison et de la conscience pour croire à son Dieu. Arbitre souverain de la moralité, ce Dieu peut rendre moral ce qui est immoral. Maintes fois il a transformé en mérite l'omission d'un devoir et en bonne action Taccomplissement d'un forfait.
C'est cela même qui explique à Scot le droit qu'a l'Eglise d'accorder ou de refuser des dispenses. Si le bien était nécessairement bien et le mal nécessairement mal, les indulgences n'auraient plus de raison d'être. Le débit des grâces divines n'est compatible qu'avec le régime du bon plaisir.
Qu'est-ce donc que cet autocrate absolu qui peut faire que le bien soit mal et le mal bien ? Qu'est-ce que cette Bonté souveraine de qui il dépend de justifier l'iniquité et à qui il suffit d'adopter un vice pour en faire une vertu? Qu'est-ce que ce Dieu dont la perfection consiste à pouvoir se donner toutes les imperfections? C'est bien la peine de se sacrifier pour le devoir, s'il n'est que l'effet d'un décret arbitraire, susceptible d'être changé du jour au lendemain !
Puis, que peut-on vouloir signifier quand on représente la nature d'un être comme l'œuvre de sa liberté? Ou cette liberté n'est rien, ou elle a son fond dans une première nature. Si à l'origine vous mettez lenéant^ comfment du néant tirerez-vous quelque chose? Si à l'origine vous mettez quelque chose, comment pouvez-vous dire qu'il n'y a pas certaines déterminations et par suite certaines lois inhérentes à la divinité même?
Plus raisonnable que les scotistes, plus raisonnable que tant de docteurs graves qui ont singulièrenient abusé du bon plaisir divin, plus raisonnable que Descartes qui, sur ce point, s'est trop bien souvenu de ses cahiers de la Flèche, Montesquieu a dit, d'accord avec Leibniz : Dieu même a ses lois.
A l'époque où vivait le franciscain Duns Scot, mourut un autre franciscain dont le nom est tout autrement digne de gloire, Roger Bacon, né lui aussi dans la Grande- Bretagne, à lichester, l'an 1114.
Roger Bacon, contemporain de saint Thomas, a été son aîné par l'âge ; et on peut croire qu^il l'a été également par le génie.
Tandis que les argumentateurs faisaient assaut de textes et de syllogismes, ce moine entrevit ce qu'il y avait de stérile dans Férudition de ses contemporains, et reconnut qu'on prenait trop souvent « la paille des termes pour le grain des choses ». Il attaqua donc les forces occultes par lesquelles on prétendait tout expliquer ; il entreprit d'étudier directement la nature; il fut inventeur.
C'était trop d'audace : on l'accusa de sorcellerie. Le
général des franciscains le fit enfermer comme auteur de nouveautés suspectes^ et il paya de dix ans de captivité rhonneur d'avoir, sous le règne même de Tesprit théologique» tracé les voies à Tesprit scientifique.
En vérité, de la part des persécuteurs de la pensée, le génie de Bacon méritait mieux que la prison; il méritait le bûcher.
Contre les insanités delà scolastique, Tillustre moine en appelle à la raison qui, à ses yeux comme autrefois aux yeux de saint Justin, est la révélation universelle ; et il attaque vigoureusement l'ignorance de ses contemporains, dont il démêle quatre causes : les exemples du passé qu'on convertit en autorités infaillibles, la coutume régnante à laquelle on donne force de loi, ropinioogénérale toujours sujette à faillir, la fausse science qui-^ par un ton affirmatif, en impose aux simples.
Devançant son homonyme François Bacon, qui sera l'auteur de la Nouvelle Méthode^ Roger Bacon montre qu'il ne faut pas chercher la vérité dans les textes, mais dans la nature ; et qu'aux raisonnements stériles il faut préférer l'expérience, vraie mère de la science.
Le raisonnement conclut, selon ce grand précurseur; mais il n'établit pas. La démonstration mathématique elle-même ne donne point de conviction sûre sans la sanction de l'expérience.
Non seulement l'expérience éprouve et vérifie, par ses investigations, les plus hautes propositions des diverses sciences; mais encore elle a le privilège d'atteindre à de grandes vérités qui, sans elle, nous demeureraient inaccessibles.
D'aprèsRogerBacon, l'esprit ne doit ni chercherla raison
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des choses avant d'avoir interrogé les faits, ni rejeter les faits sous prétexte qu'il ne peut les justifier par des arguments. Il convient de toujours en revenir à l'expérience. Elle joint à la connaissance du présent la connaissance du futur et du passé, nous permettant de lire dans ce qui est ce qui a été et ce qui sera.
Armée de l'expérience, c'est en avant, non en arrière, que rbumanité doit porter ses regards. Progresser est sa loi. «Ce qu'on appelle l'antiquité, dit Roger Bacon, est la jeunesse du monde. Ce sont les derniers venus qui sont les anciens, parce qu'ils profitent des travaux de ceux qui les ont précédés. )> Et, rapportant à la sagesse païenne ridée qui sera Tinspiration capitale de l'ère moderne, il cite ces paroles de Sénèque : <c Rien dans les inventions humaines n'est fini et achevé. Les siècles les plus récents sont toujours les plus éclairés. Un temps viendra où ce qui est aujourd'hui caché sera révélé au grand jour par reflet même de la succession des générations et parle travail d'une humanité plus longtemps prolongée. Dans l'âge futur le peuple aura une foule de connaissances qui nous manquent, et notre postérité s'étonnera que nous ayons ignoré des choses qui seront évidentes pour elle. » Ainsi, conclut Taudacieux franciscain, au lieu d'être les simples échos de nos pères, songeons qu'en beaucoup de points il nous est possible soit d'ajouter à ce qu'ils nous ont laissé, soit de corriger leurs erreurs.
Au XYii* siècle, Pascal n'exprimera point d'autres idées lorsque, se réclamant de notre perfectibilité indéfinie, il critiquera le culte idolàtrique des opinions admises dans les siècles passés et accréditées par le consentement général. Devons-nous, dira-t-il, avoir pour nos prédé-
Fapre. — Pensée chrétienne. 35
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cesseurs plus de respect qu'ils n'en ont eu eux-mêmes pour leurs devanciers ? N'est-il pas évident que la nature et la vérité se révèlent graduellement à nous ? Ne sentons-nous pas que ce qui nous distingue des bêtes, incapables de réflexion et d'initiative, c'est notre aptitude à un progrès continu? Et ces âges qu'on appelle nouveaux, que sont-ils donc sinon les âges les plus anciens ? u 11 faut considérer l'humanité comme un même homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement. )»
Plein de foi en l'intelligence humaine, Bacon se met à négliger Aristote pour étudier la réalité et « tâcher, comme.il le dit, de se former des idées sur toute chose par sa propre expérience ».
Il fait bien cas de la spéculation et en particulier des mathématiques, dont il croit la portée incalculable et les applications universelles ; mais il songe surtout à la pratique. Il veut que notre savoir étende notre pouvoir, et cela par une sage exploitation des phénomènes naturels, non par Temploi de prétendus moyens surnaturels.
A son avis, quoique la nature soit puissante et admirable, l'art, usant de la nature comme d'un instrument, est plus puissant qu'elle. « Tout ce qui est en dehors de Tart et de la nature, ou n'a rien d'humain, oi^ n'est que fiction et mensonge. Qu'est-il besoin dt? recourir à la magie, qui est chose nulle, alors que Im^ physique nous enseigne tant de secrets? »
El Bacon décrit lesdécou vertes qu'il pressent ou connaît déjà. Il tend à voir partout dans l'univers des attractions analogues à celles qu'exerce le fer sur l'aimant ; il marque les différeuls usages de la poudre à canon déjà employée par les Arabes ; il décrit les merveilles de la
lanterne magique; il devine rinvention du télesôope, ce nous donnant la faculté de rapprocher pour la vue les objets les plus éloignés, de déchiffrer les caractères les plus petits à des distances incroyables et de mettre aisément les étoiles à la portée de nos yeux. »
En même temps, il enseigne qu'on pourrait utiliser la résistance des liquides pour la conduite rapide des plus grands vaisseaux sous la simple direction d'un seul homme; mettre des chars en mouvement avec une vitesse merveilleuse sans recourir à aucun animal ; construire un instrument doté d'ailes artificielles qui permettraient de se diriger dans les airs à la façon des oiseaux; faire des appareils servant à aller et venir au fond de la mer ou au fond des fleuves, sans risque d'asphyxie.
Enfin, comme plus tard Descartes et Condorcet, il rêve dans l'hygiène et dans la médecine des progrès tels que la vie humaine s'en trouverait accrue de plusieurs centaines d'années, sinon mise en possession de rimmortalité, et il devance en partie les idées exprimées de nos jours soit par Claude Bernard sur la possibililé de soumettre à notre domination la nature vivante en apprenant à nous rendre maîtres de l'activité des éléments organiques, soit par (iharles Robin sur cet équilibre parfait entre l'assimilation et la désassimilation, qu'aucune contradiction scientifique ne nous empêche de concevoir indéfiniment établi.
On voit que Roger Bacon avait vraiment vocation pour opérer la révolution intellectuelle depuis si longtemps nécessaire. Mais la politique religieuse l'isola dans sa cellule, et il ne put tenir école. On poussait ses confrères
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dans une chaire dès qu'on leur sentait quelque valeur. Lui était trop grand : il effraya.
Bien longtemps avant l'époque où furent fermées sur Bacon les portes d*un cachot, on prit la précaution de mettre le scellé sur ses idées. De parses chefs ecclésiastiques il lui était défendu de jamais rien communiquer de ses écrits à qui que ce fût, sous peine de perdre le manuscrit prêté et de jeûner au pain et àTeau pendant plusieurs jours.
l'inquisition
C'est un bien triste spectacle que celui des efforts accumulés pour faire avorter cette Renaissance vraiment originale, qui, depuis le xii"* siècle, s'élaborait en France, et qui de là se serait communiquée à toutes les nations de l'Europe, parmi lesquelles la nôtre brillait comme un soleil parmi ses satellites.
Tandis que la royauté va entreprendre d'annihiler le peuple, en s'attaquant à Tautonomie des communes si péniblement achetée, et d'annihiler la noblesse en Tuttirant dans le valetage et dans les intrigues de cour, la papauté se donne pour mission de comprimer le mouvement intellectuel auquel est lié le mouvement social.
Dès le commencement du xiii« siècle, TEglise catholique, où dominait de plus en plus l'esprit d'intolérance et dont les premiers représentants pensaient, selon la parole de saint Thomas, que les hérétiques « méritent non seulement d'être séparés des fidèles par Texcommunicalion, mais encore d'être retranchés du monde par la mort, » créa l'Inquisition, œil ouvert sur toutes les consciences, bras levé sur toutes les têtes, recherchant et condamnant tout ennemi de Torthodoxie, étouffant la