RAYMOND LULLE
Sans doute, le grand Art mettait à même de répondre dans un grand nombre de cas, mais non dans tous les cas. De plus, il mettait à même de répondre vaguement, mais non scientifiquement. Représentez- vous ces colonne s de mots, ces arbres scientifiques, ces cercles concentriques distribués avec tant de subtilité, où convergeaient termes et propositions formant jugements et raisonnements. Que pouvaient y découvrir les Lullistes, sinon ce que l'inventeur avait voulu ou pu y figurer, d'après sa science plus ou moins imparfaite et selon la mesure que comportaient les facilités d'agencement nées de son procédé?
Au fond Raymond LuUe n'avait fait qu'étendre à tout le domaine scientifique la vieille théorie des lieux communs, si prônée par les rhéteurs, si négligée par les orateurs. C'était justice que son Art captivât les faux savants et fût rejeté par les vrais savants.
Des tableaux d'idées générales habilement rangées peuvent bien permettre aux ignorants de trouver que dire sur un sujet quelconque; mais ils ne donnent le solide savoir à personne. Dénommer les choses, ce n'est pas les connaître. Ainsi le grand Art était stérile. Il n'en avait pas moins une valeur intrinsèque. Leibniz lui doit peut être ridée de sa Caractéristique universelle.
Mais, autant qu'ait valu l'œuvre^ l'auteur valait mieux. Raymond LuUe, né à Palma capitale de Tile Majorque, en 1235 et mort en 1313, fut un grand excentrique. Nul plusque lui ne contraste avec ces docteurs qui poussaient dans la serre chaude d'un couvent. Après une jeunesse ardente au plaisir, il se jeta dans la dévotion et dans la philosophie avec la même fougue qui avait caractérisé les
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folies de sa vie mondaine. Son idée fixe fut de ramener les mahométans au christianisme par une prédication infatigable ; d'exterminer TAverroïsme, école de panthéistes ou d'athées, et de constituer un système de science universelle.
Contrairement aux Averroïstes qui, pour faciliter toutes les compromissions, se plaisaient à distinguer la vérité théologique et la vérité philosophique, Raymond Lulle soutenait que, si les dogmes chrétiens étaient absurdes pour la raison, il était impossible qu'ils fussent vrais à un autre point de vue ; qu'il ne saurait y avoir deux vérités non plus que deux morales, et qu'on doit mépriser des distinctions qui ne sont que des artifîces imaginés par l'hypocrisie ou par la politique.
Contrairement aux demi-savants, qui opposent les sciences les unes aux autres, Raymond Lulle enseignait que, racines, tronc, branches, rameaux, feuilles et fruits, toutes les sciences sont autant de parties d'un arbre unique; et que la philosophie consiste soit à monter de l'inférieur au supérieur, soit à descendre du supérieur à l'inférieur, en parcourant les diverses séries de causes, connues par leurs effets.
Au formalisme aristotélique, le docteur illuminé allia le mysticisme oriental, et il donna dans tontes les subti' lités des contemplatifs sans jamais cesser de viser à l'ac' tien. A la fois missionnaire, philologue, alchimiste, théologien, kabbaliste, toute sorte d'aventures et de travaux remplirent son existence.
Le peuple espagnol se souvient encore, comme d'un personnage légendaire, de cet homme étrange, tout fait de salpêtre et de fer, tenant à la fois du penseur, du sorcier et de l'apôtre.
GUILLAUME D'OCKAM 559
GUILLAUME d'oGKAM
Après Roger Bacon, Raymond Lulle ; après Raymond LuUe, Guillaume d'Ockam ; tous trois franciscains, tous trois novateurs, mais avec un esprit différent.
Au xi"" siècle, Guillaume de Champeaux, disciple du nominaliste Roscelin, s'était fait le champion du réalisme; au xav"" siècle, Guillaume d*Ockam, disciple du réaliste Duns Scot, se fait le champion du nominalisme.
Selon frère Guillaume, qu'on appela Ockam à cause du village anglais où il était né, les idées générales n'ont d'existence réelle nulle part, ni dans les objets, ni en Dieu ; elles subsistent simplement dans Tesprit à Tétat de conceptions et dans le langage à Tétat de noms. Quand de plusieurs réalités particulières, qui ont affecté nos sens, nous tirons par abstraction et par comparaison des idées plus ou moins étendues, plus ou moins compréhensives, nous ne faisons qu'instituer des signes. N'imaginons pas des êtres là où il n'y a que de purs artifices de langage. L'individu est seul réel. Toute chose qui est, par cela même qu'elle est, est cette chose et non une autre. Elle se trouve par là môme individuellement déterminée, et il est superflu de chercher un principe spécial d'où procède son invidualilé.
Rejetant ainsi toute essence distincte des choses, ramenant les idées générales à des mots, et voyant dans ces mots de simples formules de relations sensibles, Ockam aboutissait à n^admettre que des phénomènes individuels où apparaissent des coïncidences purement contingentes; et par là il devançait Hobbes, Hume et Stuart Mill.
Fidèle à son esprit de simplification et hostile aux
Scotistes, purs théologastres qui n'avaient en bouche que quiddités ou hœccéités, Ockam fit une rude guerre à toutes les entités de la scolastique.
Entre autres abstractions réalisées, on admettait, après Démocrite, Texistence de simulacres des choses s'inte^ posant entre nous et la réalité. Ockam proscrivit ces fantômes de la pensée, appelés espèces expresses ou impresses; et, comme plus tard les philosophes de Técole écossaise , il affirma le rapport direct de Tesprit qui connaît avec les objets connus.
Son grand principe était qu'on ne doit pas multiplier les êtres sans nécessité^ parce que tout se fait dans Id nature par les voies les plus courtes.
Des lors, d'après Ockam, quand on cherche à se rendre compte des causes qui gouvernent les phénomènes, oo dirige ses investigations d'autant mieux qu'on y mêle moins de suppositions. Ne faites d'hypothèses qu'à Textrémiié; et soyez sûr que plus une hypothèse est simple, plus elle a la chance d'èlre vérifiée.
Méconnaître cela c'est accuser implicitement la nature d'une inepte super/luité^ comme le remarque Leibniz, aux yeux duquel, parmi les écoles du moyen âge, l'école nominalisle fut « la plus profonde, et la mieux d'accord avec la réforme philosophique du xvn* siècle».
Ockam ne s'en tint pas à combattre les réalistes, disciples des Arabes, avec la même vigueur qu'avait jadis montrée Abailard contre les réalistes, disciples des Alexandrins. Il écrivit aussi plusieurs dialogues à l'adresse des hérétiques et se posa en défenseur du pur catholicisme.
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Avant lui, Duns Scot disait : « Développer et conlirmer la foi est mon unique but, » et il alléguait, comme raison de croire, qu'il nous est impossible de démontrer soit rimmortalité de Tàme logiquement niée par Aristote, soit Texislence de Dieu qui ne nous est connue qu'indirectement par ses effets. Théorie imprudente. Sous prétexte de fournir des armes aux théologiens, Scot élargissait Tabîme entre eux et les philosophes, et il autorisait de ses aveux les négations des libres penseurs qui prétendaient ne suivre que la raison.
Comme son maître, Ockam enseigne que nous sommes exclusivement redevables à la Foi de nos notions soit sur Vexistence et la nature de la divinité, soit sur la spiritualité et l'immortalité de Tâme. Ce ne sont pas là des choses susceptibles de démonstration ou d'expérience.
Sans doute, nous expérimentons bien que nous pensons, que nous voulons. Mais ce qui pense et veut est-il matière ou esprit ? Il n'est point de fait qui nous fasse vérifier ce qui en est. Toute substance étant impénétrable, rien n'établit que le support de nos qualités intellectuelles et morales ne soit pas un agent purement matériel, et toute preuve alléguée comporte contradiction.
De même pour Dieu. A cette affirmation qu'une cause première est nécessaire, on peut toujours opposer l'hypothèse selon lui non moins probable d'une série infinie de causes et d'effets.
Ockam était logique. Le nominalisme poussé jusqu'au bout' implique que la connaissance de l'homme le peut s'étendre au delà de ce qu'il saisit par une ntuition immédiate. Du moment où les idées générales
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sont de simples noms, la science humaine, pure systématisation d'idées générales, n*a pas d'objet réel en dehors des notions de notre esprit. Celui-là seul possède la vraie science qui, d'une seule vue, embrasse l'ensemble des individualités. Dieu sait; Thomme croit.
Dans son ardeur pour la foi, Ockam s'élevait avec force contre les scandales causés par les désordres de divers membres du clergé et il appelait de ses vœux une entière réforme de l'Eglise. Aussi Luther fera-t-il. de lui un cas particulier et prendra-t-il plaisir à le lire, seul de tous les scolastiques.
Banni de l'Université d'Oxford, Ockam vint professer la théologie à Paris. Là il défendit Philippe le Bel contre Boniface VIII, et, à rencontre de Rome qui prétendait disposer des couronnes, il soutint, comme Dante le grand gibelin, qu'en matière temporelle les princes ne relèvent que de Dieu. On excommunia ce moine trop scrupuleux, et Ockam se vit forcé de fuir la France. 11 se réfugia à la cour de l'empereur Louis de Bavière qui était en guerre avec le pape : « Défends-moi avec l'épée, lui dit-il ; je te défendrai avec la plume, v Et il continua sa polémique contre le pouvoir pontifical, dont il était l'ennemi parce qu'il était Tami de TEglise.
Il la voulait élevée au-dessus des passions et des intérêts humains; et cette émancipation de l'élément laïque, que d'autres allaient revendiquer au nom de la libre pensée, lui la réclamait au nom de la religion.
A ses yeux le christianisme est une loi de liberté, en même temps qu'il est une loi de détachement, surtout pour ceux qui s'en font les ministres. Dans l'assemblée
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(le Pérouse, il alla jusqu'à déclarer que les prêtres chrétiens devraient renoncer entièrement aux biens de la terre, à l'exemple du Christ et des apôtres qui furent et voulurent demeurer des pauvres.
Toujours eombattu, mais toujours invaincu, ce disputeur, dont la dialectique est malheureusement aussi subtile et enchevêtrée qu'abondante et vigoureuse, mourut à Munich en 1347.