LES DEUX GOURANTS ÉVANGÉLIQUES
Ne savent-ils pas après tout qae Texistence séculière à laquelle ils ont renoncé n^est qu'un tissu de peines? Les contemplatifs, en qui Tesprit critique est habituellement très aiguisé, ne tarissent pas, à la suite de saint Paul, sur les tribulations du mariage et de la famille. Bossuet s'inspira d^eux dans la page peu connue qu'on va lire :
« Entrez dans les familles de la plus haute condition ; (c pénétrez au dedans de ces palais magnifiques : le dehors c( brille, mais le dedans n'est que misère. Partout un « état violent, des dépenses que la folie universelle a c( rendues comme nécessaires, des revenus qui ne vien- « nent point, des dettes qui s'accumulent et qu'on ne « peut payer; une foule de domestiques dont on ne sait « lequel retrancher, des enfants qu'on ne peut pourvoir. (( On souffre, et on cache ses souffrances; non seulece ment on est pauvre, selon sa condition, mais pauvre « honteux, et Ton fait souffrir d'autres pauvres, je veux (( dire des créanciers pauvres, prêts à faire banqueroute (( et à la faire frauduleusement. Voilà ce qu'on appelle « les riches de la terre, voilà ces gens qui éblouissent « les yeux de tout le genre humain.
« Demandez, voyez, écoutez : que trouvez-vous dans « toutes les familles, dans les mariages mêmes qu'on « croit les mieux assortis et les plus heureux, sinon des « peines, des contradictions, des angoisses?... Laissons <c là tant de mariages pleins de dissensions scandaleuses; ^< encore une fois prenons les meilleurs : il n'y parait « rien de malheureux; mais, pour empêcher que rien (( n'éclate, combien faut-il que le mari et la femme souf- « frent Tun de Tautre!
« Ils sont tous deux également raisonnables, si vous « le voulez, chose étrangement rare, et qu'il n'est pas
SIS [.!■« MYSTtQLES
« permis d'espérer, mais chacun a ses humeurs, se* " prévenlioDs, ses liabiludes. ses liaisons. Quelques con- " venances qu'ils aient entre eux, les naturels sont touu jours assez opposés pour causer une conlrariélÉ fré- II quentc dans une société si longue : on se voit «Je si « près, si souvent, avec tant de défauts de part et d'au- X tre, dans les occasions les plus naturelles et les plus " imprévues, où l'on ne peut point être préparé : on se « lasse; le goût s'use, l'imperfection rebute, riiumanité I' se fait sentir de plus en plus; il faut à toute heure Il prendre sur soi, et ne pas montrer tout ce qu'on y Il prend, il faut à son tour prendre sur son prochain, et 11 s'apercevoir de sa répugnance. La complaisance L< diminue, le cœur se dessèche; on se devient une croix 1 l'un à l'autre ; on aime sa croix, je le veux, mais c'est 1 la croix qu'on porte. Souvent on ne tient plus l'un à :t l'autre que par devoir tout au plus, ou par une estime I sèche, ou par une amitié altérée et sans goût, et qui < ne se réveille que dans les fortes occasions. Le coni' ( merce journalier n'a presque rien de doux : le cœur 1 ne s'y repose guère; c'est [ilutôl une conformité d'in- I térëls, un lien d'honneur, unattachementlidêle, qu'une ' amitié sensible et cordiale. Supposons mémo celte ( vive amitié : Que fera-t-elle? Où peut-elle aboutir? I Elle cause aux deux époux des délicatesses, des sensi- I bilités, des alarmes. Mais voici où je les attends : ' enlïn il faudra que l'un soit presque inconsolable à la [ mort de l'aulre; et il n'y a point dans l'humanilé de ! plus cruelles douleurs que celles qui sont préparées : par le meilleur mariage du monde.
n Joignez à ces tribulations celles des enfanls, ou indignes et dénaturés; ou aimables, mais insensibles