‹ La pensée chrétienne des Évangiles à l'Imitation de Jésus ChristChapitre 181 sur 244 · LES DEUX COURANTS ÉV ANGÉLIQUES · texte numérisé non relu

LES DEUX COURANTS ÉV ANGÉLIQUES

« à Tamitié; ou pleins de bonnes et de mauvaises qua- « lités, dont le mélange fait le supplice des parents; ou « enfin heureusement nés et prêts à déchirer le cœur « d'un père ou d'une mère qui dans leur vieillesse voient, « par la mort prématurée de cet enfant, s^éteindre toutes « leurs espérances. Ajouterai-je encore toutes les tra- « verses qu'on souffre dans la vie, par les domestiques, « par les voisins, par les ennemis, par les amis même; « les jalousies, les artifices, les calomnies, les procès, « les pertes de biens, les embarras des créanciers? Est- « ce vivre? Oh! affreuses tribulations! Qu'il est doux de « vous voir de loin dans la solitude ! »

A son tour Bourdaloue appliquera aux religieux les dures paroles de Jésus à l'adresse du disciple qui, avant de le suivre, voulait ensevelir son père : « Laissez les morts ensevelir les morts » ; et il les montrera assistant de loin aux scènes tragiques de la vie des peuples, guerres, décadence, révolutions, ou aux vicissitudes douloureuses de la vie des particuliers, dissensions, catastrophes, morts subites, sans que leur cœur soit ému, ni leur repos altéré.

Ëgoïsme vraiment monstrueux! Le dédain de la famille et de la cité se comprenait néanmoins quand on considérait comme toute proche la fin du monde dont Jésus avait dit qu'elle devait venir avant la fin même de cette génération d'hommes à qui s'adressait sa parole, et quand saint Paul, dans son épître aux Thessalouiciens, annonçait comme imminente l'heure où lui-même et ses contemporains restés vivants seraient subitement enlevés sur les nuées, en compagnie des morts ressuscites. Alors chaque croyant se disait : « La tente où loge l'humanité n'est plus que d'un jour. Il faut que je m'apprête à entrer

dans le domicile éternel. » Â quoi bon rattache à la terre, aux liens du sang, à la patrie, à Tart, à la beauté, quand tout va finir? Arrière la joie de vivre ! On va tous mourir. Et la mort, qu^est-ce? c'est le repos en Dieu. Ce repos, on le souhaite, on l'anticipe, on Taime.

Mais à rhumanité revenue de son rêve d'universelle destruction et poursuivant sa route à travers les siècles, TEvangile n'ouvre-il pas d'autres perspectives que le renoncement et la contemplation? N'introduit-il pas Je très humains tempéraments dans la surhumaine folie de la croix?

A vrai dire Jésus et les disciples qui l'accompagnent sont loin d'être les ascètes, les contemplatifs qu'on se plaît à imaginer.

Le maître qui disait que son joug était doux et son fardeau léger se prêtait au commerce des hommes avec une grâce aimable; il ne fuyait pas les repas de noces qu'égaie la profusion des vins; il festinait à l'occasion chez les riches tout en leur préférant les pauvres gens ; il bravait la critique des scribes et des pharisiens qui rappelaient l'ami des publicains et des pécheurs, parce qu'il mangeait et buvait avec eux; il jouait avec les petits enfants dont il donnait aux hommes pour modèle l'innocence ingénue et caressante; il s'accommodait d'un cortège de femmes attachées à ses pas; il trouvait naturel qu'une de ses admiratrices versât sur sa tête de l'huile et des parfums de prix, et à ceux qui disaient : « Que d'argent perdu qu'on aurait pu donner aux pauvres! » il répondait : « Vous aurez toujours des pauvres parmi vous. Mais moi, vous ne m'aurez pas toujours. »

Lorsque Jésus était dans la solitude du Thabor, ses

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disciples tentés par les douceurs d'une existence contemplative lui dirent : « Maître, dressons des tentes. Il ferait bon de demeurer ici. » Mais lui les ramena à Faction, parmi les foules qui errent comme des brebis sans pasteur.

Sa parole toute paternelle n'avait rien d'extatique; et il animait ses enseignements par toutes sortes de figures prises dans le vif de la nature et de la vie dont les scènes familières souriaient à son imagination.

Il exaltait justement les jouissances spirituelles, à rencontre de cette prépondérance des jouissances matérielles dont le culte dégrade Tindividu, afTaiblit l'espèce, et est le signe le plus sûr de la décadence des sociétés. Mais il n'était pas pour cela un pénitent. Tant s'en faut qu'il imitât les austérités de Jean-Baptiste qui vivait des racines du désert et de Feau du torrent. La malignité publique Topposait même au solitaire des bords du Jourdain comme étant un bon vivant, tandis que Jean avait été un ascète. Jésus le constate en ces termes : «Jean est venu s'abstenant de manger et de boire; et on disait : // a un démon. Le fils de Tbomme est venu mangeant et buvant, et on dit qu'il est un mangeur et un buveur. »

Il arriva à ses disciples de marauder dans les champs d*épis le jour du sabbat. Jésus les laissait faire avec indulgence; et il disait que le sabbat est fait pour l'homme, non l'homme pour le sabbat.

On remarquait que les disciples de Jésus se différenciaient de ceux de Jean en ce double point qu'ils ne jeûnaient pas, et qu'ils faisaient bon marché des traditions religieuses, notamment des ablutions rituelles avant le repas. Les Pharisiens s'en indignaient. Mais Jésus opposait le respect des préceptes de la morale au formalisme des rites de la religiosité ; il ajoutait que l'homme est

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seulement souillé par ce qui sort de son cœur, et

par ce qui enlre dans sa bouche.

Bien de la rigiclilc mona&lîque dans la vie des disciples du Nazaréen. Ils exercent librement leur apostolat snirâ de leurs femmes, comme il est dit pour saint Pierre; ils s'assurent la subsistance par les travaux de leurs mains; ils organisent enlre eux un riunl communisme où Iriomplie l'esprit de fraternité; ils veulent qu'on soil toujours joyeux ; ils peuvent dire avec saint Paul : u Nous n'avons pas mangé gratuitement le pain du prochain; mais nous avons travaillé péniblement jour et nuil pour n'Être à charge à personne. Nous engageons chacun à manger un pain qui soit le sien grâce à son bon cl constant labeur. Si quelqu'un ne veut pas travailler, qu'il ne mange pas non plus, a

Jésus leur a enseigne à considérer comme étant pour eux ceux qui ne sont pas contre eux. Ils ne demandeDt pas à ceux qu'ils convertissent de quitter leur condition. Il leur suffit qu'ils se gardent des souillures du vice. Bien loin de pratiquer ou d'enseigner cet égoîsme qui consiste à jouir de Dieu plutôt qu'à le servir, ils préfèrent à l'amour contemplatif et stérile l'amour agissant et fécond. Ils professent que la grandeur se mesure aux services rendus, et que la primauté se reconnaît à ce signe que celui qui la possède est le serviteur de tous ; que témoigner par des actes qu'on aime Dieu de toute son ùmc et le prochain comme sotmème vaut mieux que toutes les oraisons, que tous les holocaustes, que tous les sacrifices; que cliacuu doil développer les dons re<;us de Dieu; qu'il y a en toute Âme un trésor moral dont la perte ne saurait être cota?, pensée par la conquête de lous les biens do la terre;

SAINT BERNARD bll

faut acquitter ses dettes envers la cité et ses magistrats; qu'on doit, par Tabnégation et la confiance en Dieu, notre Père, se mettre au-dessus des soucis qui tourmentent le vulgaire des hommes; qu'enfin une étroite solidarité nous lie et nous oblige tous : Mourez à vousmême pour vivre au service de vos frères. Ayez toujours présente Tunité spirituelle qui vous attache les uns aux autres. Vous êtes plusieurs membres ; mais tous ne font qtiun seul corps. Quand un membre souffre^ les autres soufrent acec lui,

Bayle envisageait le côté pessimiste de l'Evangile quand il affirmait une absolue incompatibilité entre la qualité de bon chrétien et la qualité de bon citoyen. Montesquieu envisageait le côté optimiste de TËvangile quand il déclarait que, tout' au contraire, de véritables chrétiens seraient des citoyens très éclairés sur leurs devoirs et très appliqués à les remplir.

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