SAINT BERNARD
rhumililé ; la connaissance des choses nous détache des choses et nous apprend le renoncement.
Pourtant, il faut une attache au cœur. A quoi donc s'attacher? A Dieu. Dieu seul est la vérité et la vie. La consommation de Tamour est de ne s'aimer qu'en Dieu, d'aimer son prochain pour Dieu et d'aimer Dieu pour lui-même.
Dieu ne veut pas d'un amour mercenaire. Le motif d'aimer Dieu, c'est Dieu. Sinon il n'y a plus d'amour, mais un contrat. L'amour est à soi-même son prix. Que lui importe d'obtenir une récompense? La mériter lui suffit. Sans doute, il l'aura; mais il l'aura sans l'avoir cherchée. « L'unique objet que l'àme demande à Dieu, c'est Dieu. Si elle demande autre chose, c'est cette chose qu'elle aime et non pas Dieu. »
Une fois délivrée de toute crainte, purifiée de tout intérêt et arrivée au sublime sommet de cet amour divin dont la mesure est d'être sans mesure, l'àme est déifiée. De même qu'une goutte d'eau mêlée à une grande quantité de vin en prend la couleur et la saveur, de même que l'air inondé de lumière est pour ainsi dire transformé en lumière, de même, chez l'àme sainte, toute affection humaine se fond et se transfigure en la volonté de Dieu. •
Mais ce serait présomption d'espérer que nous puissions ainsi posséder Dieu, ou plutôt être possédés de Dieu, durant cette vie mortelle. C'est là une rare faveur qui fut tout au plus le lot de quelques martyrs.
« Ah ! s'écrie saint Bernard, chair et sang ! vases de terre et de boue que nous sommes ! Quand donc nous sera-t-il donné de comprendre toutes ces merveilles? Aimons ! Aimons ! »
Et volontiers il dirait ce que devait dire plus tard sainte Thérèse dans une sorte d'hymne au Christ, dont un poète a fait la traduction suivante :
Ce qui me fait l'aimer, ce n'est pas l'espérance De la félicité promise à les élus; Ce qui me fait te craindre, oh! ce n'est pas non plus La crainte de Tenfer et la juste vengeance.
Ce qui me fait l'aimer, c'est la sanglante offense, Le martyre et l'affront que ton cœur a voulus. C'est ton corps mis en croix, ô mon divin Jésus; Ce qui me fait l'aimer, c'est loi, c'est ta souffrance!
C'est loi que j'aime en toi, mon Jésus, mes amours. S'il n'était pas de ciel, je t'aimerais toujours ; S'il n'était pas d'enfer, je te craindrais de même,
Non, tu ne me dois rien parce que j'ai la foi.
Si je n'espérais pas ce que j'espère en toi,
Je t'aimerais encor. Seigneur, comme je l'aime !
Pourquoi sainte Thérèse n'a-t-elle pas été une contemporaine de saint Bernard, au lieu de vivre au XVI® siècle? Entre lui et elle il y avait parenté d'àmes. Le moine de Clairvaux, passionné pour les austérités, consumé du feu de l'amour divin, était fait pour comprendre Tardente carmélite dont le cri sera : « Ou souflnr ou mourir » et qui, parlant de Satan, prononcera ce mot profond : « Le malheureux! il n'aime point. »