‹ La pensée chrétienne des Évangiles à l'Imitation de Jésus ChristChapitre 185 sur 244 · HUGUES DE SAINT-VICTOR · texte numérisé non relu

HUGUES DE SAINT-VICTOR

du sensible à rinlelligible et de rintelligible au divin. Qu'est-ce qui la soutient dans cette ascension? Le sens du cœur, qu'il faut distinguer des sens charnels. Leur action précède la sienne; mais ils lui sont incomparablement inférieurs.

L'objet de la morale est de conformer à Tordre cet instinct d aimer qui nous est commun à tous.

L'amour est un penchant du cœur vers un objet, en vue d'une certaine fin. Le cœur se meut sous l'attrait du désir et se repose dans le calme de la jouissance. Qu'aime-t-il? Le parfait. Selon qu'on Taime bien ou mal, on est bon ou mauvais.

La bonté est la suprême essence de tout. En soi, ni Taimant, ni l'aimé, ni l'amour ne sauraient être exempts de bien. Le vrai mal, c'est de ne pas aimer comme il convient. Réglez convenablement votre amour, et tout mal disparaîtra.

Le souverain objet de Tamour, c'est Dieu. Aimer Dieu c'est s'aimer soi-même. L'effet de l'amour de Dieu est une intuition de Dieu devenant sensible au cœur, quoique toujours incompréhensible à la raison. Or connaître Dieu, c'est encore se connaître soi-même.

Dans l'ordre sensible il n'y a qu'un soleil unique qui éclaire tout, quoiqu'il ne soit pas aperçu de tout œil qui voit par son moyen. De même, dans l'ordre intelligible, il n'y a qu'une lumière qui illumine tous les hommes, quoiqu'il yen ait, tels que les méchants, qui voient par son secours sans la voir elle-même. Les bons voient celui qui' les fait voir; ils lui rapportent toutes leurs connaissances ; ils n'aiment qu'en lui tout ce qu'ils voient et ils l'aiment lui-même au-dessus de tout ce qu'ils voient.

Le moine de Saint- Victor eut des admirateurs enthousiastes qui l'appelaient la harpe du Seigneur, Torgue du Saint-Esprit. Bossuet reconnaît en lui un des plus grands théologiens et des plus sublimes contemplatifs du xif siècle; et il allègue contre le Molinosisme les doctrines de Hugues, très voisines des conceptions de Gassien, de sainte Catherine de Sienne, de saint Jean de la Croix et de saint François de Sales,

Au temps de Hugues il y avait déjà des mystiques de la catégorie de Jeanne Guyon et de Fénelon, avec les chimères de leur pur amour : « Nous aimons Dieu, disaient-ils, et nous ne voulons pas de récompense, car cela ferait de nous des mercenaires. Il nous donnera ce qui lui plaira ; mais nous ne désirons rien. Nous ne le désirons pas lui-même, quoique nous Taimions ; car nous l'aimons d'un amour gratuit et filial, sans rien en attendre. »

Le prieur de Saint- Victor n'a pas assez do moqueries contre ces raffinés qui déclarent qu'ils ne désirent même pas le cher objet de leur amour. A ses yeux, dire : Now^ aimons Dicif, mais /tous ne le désirons point, équivaut à dire : Nous aimons Dieu, mais nous ne nous en soucions point, (( Moi, homme, s'écrie-t-il, je ne voudrais pas être aimé de vous à ce prix. Si vous m'aimiez sans \ous soucier de moi, je ne tiendrais aucun compte de votre amour. Jugez donc si l'amour qu'un homme rejellerail avec raison peut être digne de Dieu. Qu'est-ce que la charité, sinon aimer Dieu; et qu'est-ce qu'aimer Dieu sinon vouloir le posséder? Si vous désiriez autre chose que lui, votre amour ne serait pas désintéressé. Mais quoi de plus naturel que de désirer l'objet qu'on aime? Si vous n'aviez pas de désirs, vous n'auriez pas d'amour.

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