JEAN HUSS ET LES HUSSITES
Le Bohémien Jean Huss, mystique très fervent, était recteurde l'Université de Prague et confesseur de la reine de Bohême, lorsque, au commencement du xv** siècle, il adopta avec enthousiasme les opinions de l'Anglais Wiclef. Il fut même plus hardi que lui dans sa réprobation du papisme et de l'Egh'se romaine, la prostituée prédite par saint Jean. Nul ne mit dans un plus beau jour la grande doctrine puritaine que l'autorilé, et surtout l'autorité ecclésiastique, se perd par le péché.
L'àpreté des censures de Jean Huss contre l'Eglise de
rAnléchrist, et spécialement contre Tarlicle qui retirait au peuple la coupe, c'est-à-dire la communion sous les espèces du vin, lui attira Texcommunication. Il décida d'en appeler du pape Alexandre V au concile de Constance.
Pourtant des signes certains lui permettaient de prévoir le sort qui l'attendait lui-même. Le doux Gerson avait eu le courage d'écrire à l'archevêque de Prague pour le presser de livrer Jean Huss aux coups du bras séculier. Il déclarait qu'il n'y aurait que miséricorde dans l'acte de cruauté qui enverrait au feu un tel hérétique, et qu'il convenait de hâter par tous les moyens l'œuvre de la justice.
Jean Huss, muni d'un sauf-conduit de l'empereur, se présenta hardiment devant le concile. Rétractez-vous! lui répéta-t-on. Tous les arguments furent invoqués pour que le rebelle inclinât sa raison devant l'avis du concile. Il resta ferme et préféra au reniement la mort.
Condamné, Huss marcha au supplice avec une inébranlable résignation. Sa bouche glorifiait encore Dieu et donnait le pardon aux bourreaux, lorsque le bûcher Tenveloppa dans les flammes.
Jean Huss avait été brûlé en 1415. Son disciple Jérôme de Prague le fut en 1416. La honle l'avait pris de survivre à son maître. Lui aussi monta au bûcher avec l'intrépidité d'un croyant sûr de la vérité de sa foi.
Les partisans de Jean Huss avaient recueilli pieusement ses cendres et se les étaient distribuées en criant vengeance. Ils se mirent à massacrer les prêtres, à dévaster les églises, à semer le sang et les ruines sur tous les points de la Bohême et de l'Allemagne.
Les Hussites, en particulier ceux qu'on appela les frères de Bohême, poussaient à leurs dernières conséquences les idées de Wiclef et de Huss. Ils rejetaient la raesse, les honneurs rendus à la Vierge et aux saints, le culte des images, la confession, les prières pour les morts, la croyance au purgatoire, et revendiquaient pour chacun le droit de prêcher librement la parole de Dieu.
Ils disaient d'eux-mêmes : « C'est avec raison qu'on ne voit en nous qu'uQ ramas de petites gens, une collection d*enfants du menu peuple et de pauvres prêtres de Bohême. Mais nous avons le zèle du Seigneur, et on verra ce que peut en nos chétives personnes l'esprit du saint martyr Jean Huss dont nous sommes les misérables petits restes. » Et rigides, le regard farouche, possédés d'une foi profonde, tout entiers à leur œuvre de sanglante propagande, ils promenaient dans leur patrie le fer et le feu pour imposer la Réforme, avant qu'apparût le Réformateur Luther.
Plus anciens que les Hussites, les Wicléfîstes, les Loilards, les Béguards et même les Joachimites, les Albigeois et les Yaudois tiennent le premier rang dans la grande lignée des mystiques qui furent protestants avant le protestantisme.
A la fin du xi* siècle Pierre de Bruys, né dans le Dauphiné, entreprit une hardie propagande contre le clergé qu'il proclamait sans pouvoir parce qu'il était sans vertus. Lui et ses compagnons rebaptisaient ceux qui se convertissaient à eux, attaquaient l'eucharistie, l'invocation de la Vierge et des saints, les oblations elles prières pour les morts.
Outre le Dauphiné, Pierre parcourut la Provence elle Languedoc. On accusa ses sectateurs de profaner les églises, de renverser les croix, de fouetter prêtres et moines. Il fut brûlé à Saint-Gilles en 1126.
Peu après, son principal disciple, l'ancien ermite Henri, expirait sur le grabat d'un cachot de Toulouse. On l'appela le séducteur des Toulousains, à cause du grand nombre de prosélytes qu^il avait conquis dans la capitale du Midi avant d'être emprisonné.
Les deux agitateurs étaient morts; mais leurs idées prenaient vie de plus en plus.
D'Arles, Avignon, Narbonne, Toulouse, jusqu'à Bordeaux, Autun et Lyon, il s'était formé une France latine qui semblait avoir repris le sceptre ravi à l'Italie par l'invasion des barbares.
Une sorte de cosmopolitisme y favorisait la liberté de la pensée. Arabes, Grecs, Orientaux y importaient des marchandises et des idées. Les paysans comme les seigneurs y tendaient à s'affranchir des superstitions dominantes.
Région vraiment privilégiée, qui s'étalait entre les Alpes, les Pyrénées et la Loire, comme un parterre odorant nourri des meilleurs sucs de l'Italie, de l'Espagne et delà France! Elle possédait sa langue nationale, riche de toutes les grâces et hospitalière à tous les vents de la pensée. Ses cités formaient d'opulentes républiques où s'élaboraient tous les progrès; ses châteaux étaient des foyers de chevalerie où trônaient les arts, la poésie et l'amour.
En ces pays accueillants pour l'étranger, allaient et venaient des passagers partis de la Bulgarie devenue
le centre d'action du vieux manichéisme qui s'y était rajeuni. Les bulgares avaient essaimé en Italie, dans la Lombardie et dans la Toscane; ils avaient, dès le Xi"* siècle, enveloppé de leur influence les régions d'Agen, de Cahors et d'Albi où leur succès fut tel que la secte en prit son nom, secte des Albigeois; ils avaient rayonné jusqu'à Orléans, où nous voyons deux chanoines convertis à leurs doctrines subir, Tan 1017, sous les yeux du pieux roi Robert, le supplice du feu avec une touchante allégresse ; ils étaient très nombreux dans le Languedoc, dans l'Aquitaine, dans la Gascogne, contrées plus ouvertes à l'esprit de secte que cette terre embaumée de Provence où fleurissent les oliviers et chantent les cigales conseilleuses d'inofl*ensives rêveries.
C'était une Eglise nouvelle qui se développait clandestinement en face de TÉglise traditionnelle.
Par une importante dérogation à l'ancien dualisme du Perse Manès, elle n'admettait pas deux principes coéternels du bien et du mal ; mais elle opposait à Dieu Satan qui, ayant eu un commencement, doit avoir une fin.
De Satan procède la chair. D'où la condamnation des produits de la chair et des œuvres de la chair comme sataniques. Les purs n'admettent dans leur nourriture ni viande, ni œufs, ni lait, non plus que le vin ; et ils s'imposent uii rigoureux célibat.
Prendre à la lettre la doctrine du Verbe fait chair; imaginer qu'on mange Dieu dans l'eucharistie ; croire à la résurrection des corps et non simplement à l'immortalité des âmes, c'est être dupe d'illusions inspirées par Satan.
eOD LES MYSTIQUES
Salan a sa Bible, l'ancieD Testament, où Lriompliont l'injustice, la férocilé et la crainte ; il a aussi son Eglise. formée de tous ces prêtres qui ne lé^ilimcnt pas leur autorité par une bonne vie.
La Bible de Dieu c'est ie nouveau Testament, dont rKvangile selon saint Jean et les épltres de saint Paul sont les pages les plus divinement inspirées.
Par respect des préceptes évangéliques, les Albigeois, précurseurs des Quakers, professaient que le chrétien doit dire simplement la vérité sans jamais l'appuyer d*uii serment, même en justice ; et ils condamnaient absolument la peine de mort, eût-elle pour objet de punir les plus grands crimes.
Les parfiùlx étaient ceux qui renonçaient au mariage, à la propriété, à toute nourriture animale, vivaient selon l'esprit et se consacraient à l'apostolat.
A cette élite il appartenait d'administrer aux croi/aïUi. libres de vivre comme tout le monde, le sacrement essentiel auquel tous les autres furent linalenient ramenés, le sacrement de la consolation, ou baptême de l'Esprit consolateur, qui décharge de ses péchés l'dme puriQée et repentante.
Les apôtres du nouveau manichéisme allaient liabituellement deux par deux. Ils n'avaient garde de jirécbor ouvertement ; ils se cachaient dans les coins ; ils parlaient à l'oreille; ils recommandaient le secret ; ils usaientde mots de passe; et ce mystère même prévenait en leur faveur ceux à qui ils s'adressaient. Leurs adversaires les comparaient à des serpents qui se coulent sous l'herbe, pour inspin-r plu^ sùrcnirnl leur venin par une secrète mur-
Ce qui frappait le plus c'était rhumililé de leur vie toute austère et toute pénitente. Le peuple les appelait les bonshommes à cause de la simplicité de leurs manières, et de la douceur de leurs mœurs. « Nous n'avons, disaient-ils, ni maisons, ni terres, ni richesses, nous souvenant que notre maître ne savait où reposer sa tète et que ses apôtres partageaient son dénûment. Evèques et prêtres ne cessent d'ajouter terre à terre, maison à maison. Les moines eux-mêmes, s'ils ne possèdent pas des biens en propre, les ont du moins en commun, et les ont immenses. Nous, nous sommes >es pauvres du Christ; nous n'avons pas de domicile llxe ; nous errons de ville en ville comme des brebis au milieu des loups; nous nous accommodons de soudrir la faim, la soif, la persécution pour la justice. »
Saint Bernard nous les montre portant sur leurs visages émaciés les traces de leurs mortifications, ne faisant tort à personne, affables au prochain, travaillant pour gagner leur pain et vivant honorablement au jour le jour.
Mais il est choqué de la rigueur de leurs règles à Tenilroit de l'abstinence des viandes et de la stricte continence. Il soupçonne que toute cette austérité n'est que vaine ostentation et pense avec Bossuet qu'iV ne faut jamais rien croire de bonde ceux qui outrent la vertu.
Ne nous étonnons donc pas des accusations qui furent accréditées contre cette élite des Albigeois, qu'on appelait les Bonshommes. Des faiblesses de quelques-uns on fit le vice de tous. C'était l'habitude de prêter aux hérétiques toutes les immoralités de conduite comme toutes les excentricités de doctrine. Une fois supprimés leurs personnes et leurs livres, l'esprit de parti avait le champ
^■e LES MTtfTlQL'Eâ
libre poar la calomnie. De U Uni '!« [■a^t's i réviser (kasl'bistoire.
Qae le pays Je la langue d'oc n'eût été qa'aa pajs it roccurs seosuelles et d'idées hardies où des troukailonn s'évertuaient aox cbaosoDS amoureuses et laiiçaieol <lei traits satiriques aux puissances du temps, l'Eglise eàl pu fermer les yeux. Elle aurait tout au plus gémi sar le grand nombre des Languedociens qui se latssaieBl gagner par le mal de l'iadilTêreoce.
Etre irréligieux, passe encore! Mais renier l'Eglise et rester religieux, Toilà ce que l'Eglise n'a jamais pardotué et pardonnait encore moins au moyen jlge. Or, c'était là le crime irrémissible des Albigeois. Ils avaient leur rituel, leurs prêches partie ulierii, leurs temples où OP chantait des hymnes en langue vulgaire ; el ils vtvaieiil cûle à c6te avec des catholiques en se montrant pour eux des frères.
Lorsque, à la Qn du xu' siècle, rinquisition, arec ses légats el ses moines, montra pour la première fois sa face hideuse dans celte patrie des cours d'amour, les prèlres même furent réfractaires aux velléités persécutrices ; des prélats, l'évi^que de Viviers, l'evèque de Toulouse, l'archevêque de .\urbonno, purent l'honneur d'èlre déposés pour excès d'indulgence; et les habitant répondirent aux farouches enquêteurs ; « Nous oc saurions vouloir du mal à ces braves gens dont to culte diffère du nOlre. Nous avons été nourris avec eux; nous avons des parents parmi eux ; et nous voyons lous les jours combien leur vie est digne el honnête, u
Mais la colère papale ullail croissunl contre les Albigeois. Leur chrislianisme frelaté infeclait précisément
des populations placées à Tavant-garde des autres et dotées par leur langue du plus puissant instrument de propagande qui existât en Europe. La contagion était venue à ce point qu'en ces pays c'était un adage courant de dire : Vil comme un prêtre. Le mal ne pouvait manquer de s'étendre dans les pays voisins si on n'entreprenait de l'extirper radicalement. Innocent III adresaa aux chevaliers un pressant appel, Tan 1209. II promettait à leur foi tous les pardons et autorisait leur cupidité à toutes les rapines. Et les bêtes féroces du Nord de se ruer sur ces plaines fertiles, sur ces cités prospères que la gangrène de Thérésie faisait leur proie. Les hérétiques furent décimés et avec eux périt toute une civilisation.
Les atrocités commises inspirèrent une profonde horreur aux hommes qui avaient gardé une àme indépendante. De cette horreur nous trouvons un écho chez le troubadour toulousain, Guillaume Figuiera, témoin oculaire des coups irréparables portés par Tlnquisition romaine à ces fleurs de gai savoir et de gaie existence, qu'un souffle de liberté avait fait épanouir dans notre beau Midi.
Voici librement traduits des fragments de son chant d'anathème, digne d'être immortel :
« Rome, tête de la décadence, tu es pleine de trompeurs hypocrites ; et par toi périt tout bien.
« Rome,' ouvrière de malheur, tu as creusé un sépulcre où s'ensevelissent justice et miséricorde.
« Rome, esclave de ta convoitise d'omnipotence, lu tonds la laine jusqu'au sang à tes brebis ; et envers nous tu as été perfide, méchante,' impitoyable.
« Rome, dupeuse de niais, tu ronges la chair et les os
LES MTSnQl'LS
tie (es TÎctîmes; tu es cet areugle tjui cooduit «l'aolrK aveugles dans la fosse.
■ Rome, iroalumière «le tons les loris, U forfailore est si gT&niie que lu le joues ila ciel, en compagnie île tes prèlres donl il est dit qu'ils ont la léte vide |>arce qu'il* la font londre.
« Rome, violatrice des cooiaiaDdeaieoU de Dieu, la cupidité n'a pas de mesure, et pour de rargenl ta vends le pardon des pécliés.
a Rome, néfaste conductrice, la lin doit veotr de tes Uches Iralics. Dieu l'abattra, et de toi il ne restera que lies ruines parce que tu as fait de Ion régne le r^gne da veau d'or.
<< Rome, persécutrice qui fais martyrs des cliréliens. en quel livre as-tu trouvé que des chrétiens eussent le droit d'occire des clircliens'f Tu as été sinistre, loi et les moines, (jue nul n'oublie la boucherie de Béziers!
1 Home, à première vue tu es un agneau au simple regard ; mais qu'on ne s'arrête pas au dehors, qu'on ie voie au fond : tu es une louve enragée, une vipère qui porte couronne. C'est pourquoi le diable l'appelle et t'attend comme sa digne progcnilure. Va prendre ta place dans le feu de l'abîme. »
LES TAUDOIS
A l'exemple des AIbi;^eois, les Vaudois tendaient, des le XII* siècle, à instituer de petites Eglises séparées de l'Eglise de Rome.
Pierre de Vaux, né à Vaux sur les bords du Rhdne, s'était établi dans la ville de Lyon dont il était devenu le marchand le plus considérable. En liGO, la mort
subite d^un de ses amis, qui faisait lui aussi un grand traûc, lui donna une telle émotion qu'il décida de distribuer son immense fortune aux indigents, de vivre chrétiennement dans la pauvreté évangélique et d'enseigner aux autres à vivre de même. Son cœur était touché de rignorance et de la misère d'une foule de gens qu'il voyait sans consolation. Ayant de la littérature autant que du zèle, il mit la Bible à leur portée et entreprit d'en commenter chaque jour devant eux les enseignements. Les psaumes et les évangiles étaient les thèmes les plus habituels de ses allocutions familières.
L'archevêque de Lyon menaça de sévir. Rappelé à la prudence, le bon Pierre abandonna la prédication en public et la continua en secret. Ses disciples et lui étaient aimés à cause de leurs vertus et de leur pauvreté volontaire qui les fit appeler les pauvres de Lyon. Ils s'introduisaient dans les maisons avec un extérieur paisible et doux; ils mettaient en lumière l'indignité des mauvais prêtres et des mauvais moines; ils disaient que tout lieu est propre au culte de Dieu et que la prière n'a pas besoin d'être faite dans les murs d'une église pour monter jusqu'à lui; ils ajoutaient qu'il n'y a pas un privilège du sacerdoce, et qu'il appartient à tous, hommes et femmes, de se faire les apôtres de la parole divine, à la seule condition de mener une vie sans reproche.
Cette doctrine fut condamnée par le pape Lucien IIL
Ces hommes ne faisaient-ils pas œuvre anticalholique quand ils s'absentaiefit des églises pour prier entre eux, comme s'ils méprisaient la maison de Dieu dont les Ecritures proclament la sainteté?
Ne violaient-ils pas toutes les règles de l'Eglise quand ils s'arrogeaient le droit de prêcher sans mission, et
quand ils alléguaient les mœurs ou les richesses des prélats pour s*affranchir de leur tutelle, comme si ce n'était pas à la consécration du prêtre et non au mérite de sa personne que sont attachés ses pouvoirs?
NUntroduisaient-ils pas une innovation scandaleuse en admettant que les femmes, qui, selon l'Ecriture, n'ont que le silence en partage, pussent se mêler d'enseigner la religion?
Pierre de Vaux et ses coreligionnaires, chassés de Lyon, trouvèrent un refuge dans les montagnes du Dauphiné, de la Savoie et du Piémont.
Ils formèrent des sociétés de libres chrétiens, solides travailleurs, contents de peu, joyeux dans leur austérité, fondant des familles patriarcales où chacun vivait pour tous et tous pour chacun.
Aux heures de loisir, ils se ménageaient d'innocentes joies dont la plus douce était de se donner les uns aux autres un enseignement mutuel sur les devoirs du christianisme. Volontiers ils rappelaient ces paroles de Jésus: « Celui qui me confesse devant les hommes je le confesserai devant mon père céleste », ou encore celle-ci : (( La marque qu'on m'aime c'est de suivre mes commandements ; » et ils faisaient l'essentiel de vivre selon l'Evangile, en s'excilant par Tamour du Christ à l'amour de Dieu, par l'amour de Dieu à Tamour du prochain.
Leur morale ne reculait pas devant des rigueurs excessives.
Plus sévères que les théologiens catholiques qui donnent au mariage pour seconde fin de servir de remède à la concupiscence, ils professaient que les mariés pèchent
morlellement lorsqu'ils usent du mariage pour une autre fin que pour avoir des enfants..
Respectueux des princes des nations qui commandent avec autorité^ ils se répétaient que, dans le monde évangélique, celui-là est le plus grand qui se fait le mieux le servileur du prochain.
Ils pensaient qu'on doit laisser s'écouler le torrent de rinjuslice. Que peut-elle, sinon nous ôter des biens temporels dont le prix est nul ?
Ils rêvaient une société d'amour où le droit régnerait sans aucun recours à la contrainte, et où le mal ne serait combattu que par la patience qui se résigne et espère. « Rappelons-nous, disaient-ils, que nous n'avons qu'un maître et que nous sommes tous frères. »
Ne craignant ni d'encourager des chimères, ni d'autoriser des attentats par l'impunité, ils disaient qu'il ne faut point diviser les terres ni les peuples, mais s'appliquer à tout mettre en commun ; puis, que les princes et les juges encourent la damnation quand ils envoient des hommes à la mort, car c'est contrevenir aux prescriptions de l'Ecriture qui enseigne que « la Vengeance n'appartient qu'à Dieu », et que « Dieu ne veut pas la mort du pécheur. » Ils jugeaient enfin tout serment illicite.
Comme on le voit, la morale des Vaudois avait des traits communs avec celles des Albigeois.
Pour la religion, ils l'embarrassaient le moins possible des épines de la théologie, et certains d'entre eux réduisaient leurs prières à l'oraison dominicale. Ils se confessaient humblement les uns les autres ; mais en même temps ils estimaient que la confession de bouche n'est pas nécessaire lorsqu'on a la contrition dans le
LC> MT-mQCES cœor. Us Iroarileot nslorel de eomomowr Jaos tes repis ordîiuîrej. i la table cooamane, selon l*ctcttl|ile lies apâlres. Ils rejelaîcDt les cérémonies de U otesse, «ja'iU faisaient uniquetnent consister dans les parolei eucbarisliiaesde Usas récttées en learlan^e. Ih aUtorraient comme artificielles et dissipantes les pompes io culte romain; et ils mettaient ao-dessos de tout formalisme la foi du cœur.
La nature était leur teraple préféré. Ils se prosternaient, graves et purs, devant les sommets neîgeox des Alpes que fait divinement étioceler le soleil ; ils comméuioraienl les textes de l'Évangile rais en langue vutgùre, et leurs voix se mariaient pour chanter des hymnes où s'exprimait une foi [irofondc dont les pires persécutions ne troublèrent pas la sérénilé.
Il était fréquent que des Vauilois qujllassenl leurs va! lées alpestres pour rayonner ilans le Nord et dans Ii Midi, faisant du commerce el semant partout la bonne parole. Ils portaient une longue chevelure, des capes pareilles ù celles des moines, et des sandales qui laissaient voir leurs pieds nus, selon l'usage des ap<>tres du Christ. Le peuple regardait avec une curiosité sym[iathique ces humbles prêcheurs qui se privaient gaiement de toutes lus supertluités de la vie, prockmaienl la sainte té des âmes, réprouvaient les pratiques niacliinales. introduisaient l'indépendance dans la vie religieuse et ne voulaient pas d'intermédiaire entre le croyant et Dieo.
Leurs ennemis eux-mêmes reconnaissaient qu'ils étaient réglés dans leurs mœurs, modestes dans leur maintien, justes dans leur négoce, sobres dans leur nourriture, droits, équitables et bons dans toute leur eon-
duite. Rien de plus significatif que les éloges du moine dominicain Renier dans son livre Sur les Hérétiques, écrit au milieu du xiii'' siècle.
Mais les Vaudois flétrissaient l'Eglise romaine comme rimpudique annoncée par Tapocalypse, le pape comme le chef des errants, les prêtres et les moines comme les scribes et les pharisiens du christianisme. Il n'en fallait pas davantage pour persuader aux défenseurs du catholicisme que leur vertu avait un fond d'aigreur et de haine ; que, s'ils vivaient pauvrement, ils faisaient ostentation de leur pauvreté; que, fussent-ils à l'extérieur encore plus justes, ils étaient homicides en leurs âmes, et qu'au fond ils n'étaient que des suppôts de Satan déguisés en anges de lumières.
Dès le xiii" siècle, on dressa contre les Vaudois des bûchers. Au xv* et au xvi® siècle, on les traqua impitoyablement. Mais les fanatiques acharnés à leur extermination les trouvèrent inébranlables et doux.
C'est en ces temps mauvais que diverses tribus de Vaudois commencèrent à avoir des pasteurs ambulants, pris parmi les hommes d'âge connus par leur vie juste et sainte. On les appelait barbes, mot qui signifie oncle, le titre le plus voisin de celui de père. Les barbes étaient pour ces persécutés des maîtres d'héroïsme et comme les premiers prédestinés aux supplices.
Il n'y a qu'une voix pour reconnaître combien les Vaudois se montrèrent magnanimes devant la mort. Comme jadis saint Bernard parlant de l'inflexible courage des Albigeois, Bossuet explique la fermeté des Vaudois par les artifices de Satan qui, puissant sur les cœurs comme sur les corps, sait faire imiter jusqu'au martyre à ceux qu'il tient sous son joug. Selon lui on
i'ABUE. — Pensée chrétienne. 39
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ne doit pas s'Étonner de voir des martyrs dans loales les religions, même dans les plus monstrueuses; mds s'il ne faut ienir pour vraU martyrs rjuc cctid (j»i xottffrent dans Cuniti} catholique.
Les Vaudois comme les Albigeois, les LoUards comme les Béguards, les Uussites i-omme les Wicléflstes, cnreol ce caractère commun qu'ils en appelaient à l'esprit livaugélique, glorifiaient la pauvreté et condamnaient l'EgliM romaine. Celle-ci les traita de faux pauvres, et elle leur opposa, comme étant de vrais pauvres selon Jésus- Cliriat, les moines mendiants, franciscains, dominicains, carmes, augustins, sans distinguer de la pauvreté qui a sa notdesse la mendicité qui est avilissante.
De fait, l'I^glise primitive fut essentiellement la cilé des pauvres. « Dieu, disait Jésus, m"a envoyé pour enseigner la bonne nouvelle aux pauvres. » Ils pleurent, ils seront consolés; ils sont dans l'afÛiction, ils auroot la joie éternelle. » 0 pauvres, lieureu.\ ^tes-vous; car à vous appartient le royaume de Dieu, i> Oui, « heureux les pauvres, )ieureu.\ ceux qui ont faim et suif! >< Puis, lançant l'anathême à la richesse, Jésus s'écrie : " Malheur aux riches! Mallmur aux rassasiés! »
La riche3.se corrompt les cœurs et les volontés, excite l'orgueil el la cupidité, fait Thonime paresseux, sensuel et dur. Où manque le détachcmenl, la vertu est toujours en péril. Quelle était la force des héros de ranlii]uilé? C'est qu'ils savaient être pauvres. Combien n'esl-il pas beau d'avoir le cii'ur assez grand pour trouver tout petit dans les biens temporels ? Aux yeux du vrai chrélien il