‹ La pensée chrétienne des Évangiles à l'Imitation de Jésus ChristChapitre 200 sur 244 · GERSON · texte numérisé non relu

GERSON

fantômes trompeurs, purs sons vides d'idées que les faux mystiques, dans leur formalisme insensé, prennent pour les parfaites réalités du monde intelligible.

La force qui nous soulève jusqu'au faite de la contemplation, c'est l'amour. L'amour, une fois en possession de toute son énergie, interrompt en nous toutes les fonctions de la vie inférieure ; ou plutôt il les amoindrit, il les annule, de telle sorte qu'elles ne peuvent plus faire obstacle à l'action de la partie divine de notre être.

Alors a lieu l'extase, cette œuvre suprême de l'amour, où l'esprit semble sortir de soi pour se confondre avec c^e qu'il aime. C'est là une véritable transfiguration de :aiouS'mèmes. Cependant il ne faut pas aller jusqu'à dire, ^vec Amaury et autres, qu'ainsi ravie au-dessus de soi, l'âme perde son essence propre et s'anéantisse dans l'être ^ivin au point de n'être plus la créature voyant et aimant Dieu, mais Dieu même vu et aimé. Dans toute opinion de ^ette sorte Gerson ne voit qu'erreur et insanité.

Trop souvent une imagination débridée suggère aux mnystiques les plus singulières visions, et la passion les entraîne à tout exagérer. Ils se prévalent de ce qu'ils ont cru voir ou sentir pour récuser toute critique ; ils subtilisent à plaisir, enchérissent les uns sur les* autre s et se perdent dans les nues.

Obsédés de réminiscences du Cantique des cantiques^ on les voit se complaire dans les images de fiançailles, de noces, de délices amoureuses, et leur innocente audace ne recule pas devant des assimilations monstrueusement outrées.

Gomme le remarque Bossuet, ils prétendent avoir tué

en soi tout amour-propre, sans voir que c'est là le comble de Tamour-propre, A plusieurs s^applique la parole biblique : « Us se disaient sages, ils se sont trouvés sots. »

l'imitation DE JÉSUS-CHRIST

Il y a un livre qui sera la gloire éternelle du moyen âge : c'est Vlmitation de Jésus-Christ. Ce livre a des endroits admirables, et on pourrait en extraire comme une quintessence de moralité merveilleusement propre à éclairer et à échauffer les âmes. Michelet disait qu'en lisant l'Imitation il avait senti Dieu ; et on sait qu'Auguste Comte, le fondateur de l'école positive, amené dans la dernière partie de sa vie à comprendre toute l'insuffisance du positif de la science, lisait et relisait ce livre fait d'amour.

Limitation jointe aux psaumes, aux évangiles et aux épîlres apostoliques, forme le Manuel des chrétiens.

« Faites qu'on m'ignore, ô mon Dieu, » s'écriait le pieux auteur à^Y Imitation, Et, en effet, nous ne savons pas encore au juste le nom du grand homme qui à ouvert aux cœurs souffrants celle source intarissable de consolations.

On s'est plu à supposer que ce grand homme était le fameux chancelier de l'Université, ambassadeur du roi de France et docteur de l'Eglise, qui, désabusé du monde et fatigué de lutter contre les iniquités des puissants, cacha sa vieillesse dans une pauvre école de faubourg, et y mourut en répétant aux petits enfants qu'il enseignait : « Priez' Dieu pour Tàme du pauvre Gerson. » C'est là une conjecture sans fondement.

Même dans ses écrits les plus populaires Gerson a une latinité savante et un style pédantesque qui le différencient nettement de Fauteur de limitation.

Au surplus, les gallicismes du texte latin établissent

jusqu'à l'évidence que cet auteur était un Français, et

Taccent de sa parole si vivante permet de supposer que,

avant de se réfugier dans le cloître, il avait expérimenté

par lui-même les illusions de la vie du siècle. Plusieurs

chapitres portent 4'empreinte d'une vaste mélancolie.

L'expression forte des désenchantements causés par ce

alléchant monde s'y mêle aux suaves aspirations vers le

«•oyaume de Dieu. "^^ "

Le livre premier vise l'inauguration de la vie intérieure

;par le rejet des vanités, la connaissance de soi-même et

l'amendement des mœurs. Le livre deuxième a pour

objet les progrès de la vie intérieure parle recueillement

^es pensées et la purification des sentiments. Le livre

troisième, qui est le principal, nous montre Tachève-

ment de la vie intérieure par la communion de l'âme

avec Dieu : le divin maitre l'instruit, la soutient et la

console, si bien qu'au règne de la nature se substitue

le règne de la grâce.

A ces trois livres, formant un tout, fut ajouté un quatrième livre sur le sacrement de l'eucharistie, livre de valeur bien moindre et d'esprit tout sacerdotal, qui est sûrement d'une autre main et qui ne se trouve pas dans les versions populaires partout répandues, dès le xv® siècle, sous le beau titre de Consolation intérieure.

Si l'on envisage les nombreux emprunts que l'auteur a fondus dans son texte, on remarquera qu'il cite ayant tout les psaumes, l'ecclésiaste, les proverbes, les évan-

giles et les épltres apostoliques. Il emprunte deux citations à Ovide et à Sénèque ; il n'en emprunte aucune aux père» de l'Église ni aux scolasliques.

Enfin paraissait une œuvre où la religion qui est tout sentiment n'était plus étouffée par la théologie qui n'est que dialectique ; oijt la foi, libérée de la tradition, laissait de côté les superfélations païennes et dogmati<)ues pour ne voir dans le christianisme que le Christ ; où s'exhalait lu cœur d'un libre-croyant, visiblement convaincu avec Tertullien que, là où sont trois chrétiens, fussent-ils laïques, là aussi est l'Eglise.

En appeler à la Vérîlé-Dieu et demander que tous les docteurs et tous les prophètes lissent silence était chose si hardie qu'au premier moment Rome voulut proscrire le livre rénovateur des âmes. Mais son succès était trop grand. L'approbation du peuple emporta celle du pape.

BEAUTÉS DE l'iUITATION

L'Imitation a été souvent traduite, et, à mon gré, elle n'a jamais été bien traduite. Je crains qu'avec sa merveilleuse limpidité, elle ne demeure intraduisible. Loin de moi l'idée de prétendre que le texte qu'on pourra lire ailleurs' rende la substantielle simplicité de l'original et en garde la suave onction. Mais j'ai voulu à mon tour donner une idée du livre oii se trouve la plus pure essence de la pensée chrétienne, et qui répond, à travers les temps, à ces entretiens de Marc-Aurèle avec lui-même où se trouve la plus pure essence de la pensée antique.

11 s'était formé, au moyen âge, un latin net, simple,

■ L'mtTiTioN LE Jésis-Chbisi, Jivre de !a consolation Intérieure, enieignuit la vie «pirituelle. Traduction nouvelle, par Joseph Fobro (mus presntj, Paris. F. Alcon.

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