LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN
Le courage ne consiste-t-il point à ne pas craindre le trépas, c'est-à-dire la séparation de Tàme avec le corps ? La magnanimité, n'est-ce pas le mépris des choses d'ici bas? La pensée n'est-ce pas l'intelligence s'allégeant de loul ce qu'elle a de terrestre pour s'élever aux objets célestes ?
L'àme ainsi purifiée devient de plus en plus semblable à la Divinité. De fait, l'àme est chose divine ; elle est une émanation de la Beauté, et partout où elle' se répand, partout où elle exerce son empire, elle communique aux êtres toute la beauté que comporte leur essence. Mais encore faut-il qu'elle se purifie pour resplendir en tout son éclat et connaître ces harmonies des choses qui répondent à ses propres harmonies. Jamais l'œil n'eût aperçu le soleil, s'il n'avait pris dabord la forme du soleil ; de même l'âme ne discernerait point le beau si d'abord elle ne devenait belle.
Rejetons donc cette enveloppe grossière que nous avons revêtue en nous traînant sur les objets matériels et prenons notre essor, dans une ascension sublime, au <lfclà de tout ce qui n'est pas Dieu, pour nous trouver enfin en présence de l'Etre unique, vrai, simple, pur, foyer de toute essence et de toute intelligence, qui donne à tout l'existence, la vie, la pensée.
La Divinité nous apparaissant ainsi au dedans de nous mêmes, de quels transports d'amour ne serons-nous pas ravis, de quelle ardeur n'aspirerons-nous point à nous confondre avec elle ? Quelle admiration ! quelle allégresse ! quelle extase ! Comme nous rirons de tous nos autres amours, de tous nos autres transports 1 Comme nous repousserons tout ce qu'auparavant nous idolâtrions comme beauté ! Voici le Bien, au delà duquel il
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n*y a plus rien ! Il plane au-dessus de la région même de rintelligence. « L'intelligible ne devient désirable que quand le Bien Tillumine et le colore, donnant à ce qui est désiré les grâces et à ce qui désire les amours. »
Socrate plaçait le bonheur dans l'action. Platon le cherchait dans la contemplation. Le vertueux et mystique Plotin veut le trouver, au delà de Faction et de la contemplation, dans Timmobilité de l'extase.
L'extase consiste à sortir de soi pour s*abimer en Dieu, vu, possédé, devenu tout en nous. « On ne saurait, dit Plotin, distinguer l'âme d'avec Dieu tant qu'elle jouit de sa présence. Plus d'intervalle, plus de dualité : les deux ne font qu'un. C'est Tintimité de cette union qu'imitent ici-bas, en cherchant à se fondre en un seul être, ceux qui aiment et qui sont aimés. Mais il n'y a que Dieu à qui nous puissions nous unir et nous identifier pleinement, parce qu'aucune enveloppe de chair ne le sépare de nous. Ainsi perdue dans l'être divin, l'âme ne saurait affirmer plus rien d'elle-même, ni qu'elle est animée, ni qu'elle pense, ni qu'elle existe, ni enfin quoi que ce soit au monde. Elle est unie à Dieu au point de n'avoir plus conscience de soi, et sa félicité est à son comble. » — Eh quoi! le bonheur sans conscience peut-il être intelligible? — Pourquoi non? répond Plotin. L'homme de bien n'est-il pas heureux même quand il dort?
La conscience se produit quand l'acte spirituel se réfléchit et se répercute, comme un objet sur une surface polie. Ainsi, lorsqu'un corps est devant un miroir, son image apparaît. Mais le corps n'existe pas moins quand
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il n y a pas de miroir qui le réfléchisse. De même, Tacte spirituel ne laisse pas d'exister quand son image est absente. II n*est pas nécessaire, lorsqu'on lit, de réfléchir qu'on lit, surtout si on lit aveç^ la plus profonde attention, et celui qui fait une action forte ne se dit pas nécessairement à lui-même qu'il fait une action forte. Bien plus, ces réflexions, qui se mêlent aux actes, loin de les rendre parfaits, ne font que les affaiblir et que diminuer leur intensité. La vie suprême, comme le suprême bonheur, est dans Ténergie pure d'autant moins accompagnée d'un retour sur soi-même qu'elle est plus large, plus pleine et plus puissante, par la suppression de tout obstacle.
Ualheureusement, tant que dure notre existence terrestre, l'âme redescend promptement de ces hauteurs où Textase Ta ravie. Sans doute Dieu lui est présent ; car il est près de chacun de nous ; nous sommes édifiés en lui ; c'est en lui que nous respirons et que nous vivons. Mais, comme il est sans forme et n'est pas marqué d*une empreinte propre qui le distingue, rame se trouble et craint de n'avoir devant elle que le oéant. La voilà donc qui se laisse retomber, jusqu'à ce qu'elle rencontre un objet sensible sur lequel elle s'arrête... Quand donc sera-t-elle enfin dégagée de toute attache charnelle ? Quand donc pourra-t-elle, essence incorporelle et libre, s'absorber enfin en Dieu, dans une éternelle félicité ? Ne convient-il pas que chacun de nos actes ait pour but celte délivrance fiuale? « Voici mon dernier effort, s'écriait Plolin mourant, pour ramener ce qu'il y a de divin en moi à ce qu'il y a de divin dans le grand Tout. »
Fai»u. — Pensée cbréUenne. 4
LKCLKCTISMK ALEXANDRIN
PLOTIN INSPIBATEi:n DES POCTEUBS Dl' CHRISTIANISME
On remplirait un livre des emprunta que devaient faire à Plolin les pères de l'Église au it° siècle.
Ne croit-on pas entendre Alhanase quand Plolin dit que tout comme le spectacle de ce ciel étoile qui s'offre à nosyeux nous fait songera son auteur, le spectacle de ce ciel intelligible qui se découvre à notre pensée nous conduit à reconnaître l'existence du Père, « engendrant cet Intellect si pur, ce h'îh si beau, qui tient de son père toute sa plénitude 1) et quand, pour expliquer comment l'âme procède de l'Intellect, il dit : « Qu'on se représente, autour du Uien, centre, un cercle lumineux qui en rayonne : c'est l'Intellect ; puis un autre cercle lumineux, lumière de lumière : c'est l'àme ».
Ne croit-on pas entendre Grégoire de Nazianze quand Plolin nous peint l'homme semblable sur cette terre à Ulysse, exilé de sa chère Ithaque, livré aux enchantements de la magicienne Circé et se disant à lui-même : « Non, ces visages riants, non ces beautés ravissantes qui prétendent lixer mes alTcclions ne sauraient retenir mon ^me faite pour une autre patrie et pour des beautés autrement belles. Mon père n'est pas là ; mon Dieu n'est pas là. C'est près de mon père, près démon Dien, que je veux revenir. Mais coniraentfaire"? Comment m'échapper vers Dieu ? Mes pieds sont impuissants pour me ramener â lui. Ils ne sauraient que me transporter d'un point de la terre à un autre. Mais quoi 1 Je puis revoir encore ma patrie bien-ainiée et mon père adoré sans remuer de place : je n'ai qu'à fermer les yeux du corps et à ouvrir les yeuxdel'ilme ».