‹ La pensée chrétienne des Évangiles à l'Imitation de Jésus ChristChapitre 69 sur 244 · LE NEOPLATONISME CHRETIEN D'AUGUSTIN · texte numérisé non relu

LE NEOPLATONISME CHRETIEN D'AUGUSTIN

Le graod disciple de Socrate n'a-t-il pas dit : <c Nous devons philosopher avec toute notre âme » ?

La Trinité, d'après Augustin, nous sera moins inintelligible si nous songeons que Tâme existe, connaît et veut, sans cesser d'être l'âme, et est ainsi triple et une tout ensemble.

Nous trouvons aussi en notre être une image de Tlncarnation. De même que le Verbe divin est Dieu et homme tout ensemble, engendré dansTéternitéet engendré dans le temps, Thomme est esprit et corps tout ensemble, incorruptible et corruptible, intelligent et purement brut.

Il n'échappe point à saint Augustin combien de telles explications sont peu satisfaisantes. Aussi avoue-t-il finalement qu'il ne les donne que parce qu'il faut bien avoir IW de dire quelque chose.

A la croyance en ces mystères Augustin veut qu'on ^socie les perfections de la vertu la plus haute. Il trouve l'enseignement et l'exemple de cette vertu dans la sagesse antique ; mais il estime qu'elle doit une vie loute nouvelle à la morale chrétienne dont il magnifie les bienfaits : 0 religion du Christ, tu soumets par une chaste obéissance la femme au mari, non pour le plaisir des sens, mais pour la naissance des enfants et pour la société domestique. Tu donnes le pouvoir aux maris sur les femmes, non pour l'abaissement d'un sexe faible, mais pour son relèvement et sous la loi d'une aimante sollicitude. Tu subordonnes les fils aux pères par une libre dépendance, et tu confies aux pères sur les fils une autorité sainte. Tu réunis les frères par un lien de religion plus fort et plus étroit que celui du sang. En respectant

gustin se livra de moins en moins à la libre spéculation philosophique et s'attacha de plus en plus à développer avec une logique rigoureuse les conséquences du dogmatisme chrétien tel qu'il était accepté.

11 y avait en lui deux hommes qui souvent s'étaient contredits. Insensiblement le disciple du platonisme s'effaça devant le champion du catholicisme.

Non content de défendre l'ontologie chrétienne formulée par le Père grec Athanase, Augustin déduisit de celle ontologie, conformément au génie latin, les corollaires pratiques qu'elle contenait et se fît le docteur des Jeux théories corrélatives du péché originel et de la grâce, destinées à demeurer la pierre angulaire de Tédi- Gce catholique.

Toujours en lutte avec les évèqiies ou les prêtres cliréliens qui n'étaient pas de sa communion, Augustin avail déjà attaqué dans de multiples polémiques le Ihéisme des Ariens, le rigorisme des Donatistes et surtout le dualisme des Manichéens, lorsqu'il entreprit de coml^allre le rationalisrAe moral du moine Pelage et de ses disciples Célestius et Tévèque Julien.

Sa défense de l'unité de l'église contre le schisme Jonatisle et sa défense de la bonté divine contre le pessimisme manichéen, furent dépassées par sa brillante campagne contre le Pélagianisme.

Pelage et ses disciples enseignaient que la rcsponsamié de chacun ne s'applique qu'aux fautes qu'il a personnellement commises et que nous pouvons vouloir le bien par les seules forces de notre libre arbitre.

LK DOC.MATISME CATHOLIQUK

Dans l'Orient, où la spéculation philosophique était restée en faveur, plusieurs évéques accueillirent avec^^ empressement la doctrine pélagienne.

Mais saint Augustin, de môme ijue saint Jérôme, la J repoussa avec vigueur.

Dire que la nature de l'homme suffit à le rendre i capable de vertu et de mérite, n'était-ce pas stériliser le * dogme chrétien, en excluant la nécessité d'une rédemp- tion divine? N'était-ce pas annuler l'Eglise chrétienne, en faisant juger superflus les secours spirituels dispensés t par elle?

Augustin comprit vite la portée du débat qu'avait soulevé le moine breton. Aussi se fit-il son contradicteur infatigable, publiant écrits sur écrits, lettres sur lettres, et adressant ù l'évoque de Rome, dont la prépondérance était de plus en plus reconnue, d'énergiques appels pour que le Pélagianisme filt condamné.

Pelage disait qu'il y a à distinguer en l'homine trois facultés distinctes : le pouvoir, le vouloir et le faire.

Le pouvoir, l'homme le tient de Dieu seul qui lui a donné force et liberté.

Quant au vouloir et au faire, l'un et l'autre est inhérent à l'Iiommc en vertu même des dons naturels qu'il a reçus de Dieu.

Il no faut pas admettre la fable sacrilège du péché originel; il faut simplement reconnaître que l'amour de Dieu relève l'homme île l'ablinc de mal où le précipite l'amour di; soi. Qui s'absorbe en son individualité est orgueilleux et iuipuissanl; qui en sort etst humble et peut tout.

Le premier reproche qu'Augustin adresse à Pelage, c'est d'accorder beaucoup trop à Tinitiative de Thomme. Dieu fait la plénitude de Tâme ; de soi elle est un pur néant. L'âme a reçu tout ce qu'elle semble produire, et elle n est active du côté des choses que dans la mesure où elle est passive du côté de Dieu.

Avez-vous rien que vous n'ayez reçu ? demandait l'apôtre. L'homme sait bien qu'il est vendu au péché et que son rachat n'est possible que par la grâce, don gratuit <le Dieu. Nos mérites n'entrent ici pour rien et nous n'avons aucun droit. Dieu sauve qui il veut et parce qu'ille veut. Avant même la naissance des hommes il a fait un choix parmi eux. De toute éternité les uns sont prédestinés au salut, les autres non.

<tDieu, dit saint Augustin en parlant du petit troupeau

des élus, nous a choisis dans le Christ, avant la créa-

non du monde, et nous a prédestinés à être adoptés

comme ses fils privilégiés. Or, ce n'est pas parce que

nous devions par nous-mêmes être saints et sans tache,

mais c'est pour que nous fussions l'un et l'autre qu'il

nous a choisis et prédestinés. 11 n'a consulté en cela

que le bon plaisir de sa volonté propre pour qu'à lui

revienne toute gloire. »

Eh quoi ! n'est-il pas inique que quelques-uns soient choisis pour le salut et les autres abandonnés à la damnation ?

Non, répond le docteur de la grâce. « Tous les hommes ont mérité la damnation. Par conséquent, si quelquesuns, sians mérite aucun de leur part, sont épargnés, ce n'est jamais que le pur effet d'une miséricorde toute gratuite de la part de Dieu. Quant aux autres, ils ne font que subir un juste châtiment. »

avec Dieu? L'ouvrage façonné dit-il à celui qui le façonne : Pourquoi m'as-tu fail ainsi? Le potier n'est-il pas le maître de son argile ? Ne peut-il pas tirer de la même Loue un vase destiné à l'emploi le plus honorable et un vase destiné aux plus honteux besoins? »

Telle étant la vérité, au lieu d'attribuer quelque puissance à notre vouloir, il faut dire à Dieu : « Donnez-nous d'accomplir ce que vous nous commandez et commandez-nous ce que vous voulez. » Mais cette demande même que nous adressons à Dieu, c'est Dieu qui gratuitement nous accorde de la lui adresser : « 0 Dieu, dira Malebraiiche, exaucez ma prière après que vous l'aurez formée en moi. »

En eiïet, si nos sollicitations pour obtenir la grâce n étaient pas elles-mêmes une œuvre de la grâce, il ne serait plus exact que « sans elle nous ne pouvons rien faire qui soit utile pour notre salut. »

Ainsi il est vrai que Dieu accorde sa grâce quand on '"i en adresse bien la demande ; mais il est vrai aussi <]u<3 celle demande est elle-même un de ses dons, de sorte ^uau fond il donne sa grâce quand il la donne et parce 1" il la donne. Tout ici vient de Dieu et c'est encore de l^ieu que nous recevons de connaître que tous ces dons viennent de lui.

La seule chose qui vienne de nous c'est une certaine puissance pour le mal qui nous rend capables de résister quelquefois à la grâce. « Celte résistance est toujours possible, » dira Molina. « Elle n'est jamais possible », diront Jansénius et ses disciples de Port-Royal. « Elle est loin d'être toujours possible ; mais elle ne Test que trop souvent », diront les catholiques orthodoxes, d'ac-

17Î LL dogmatisme: CATHOLIQUK

cord avec Bossuet. avec saint Thomas et avec saint

Augustin bien compris.

Ainsi, (l'apiès ceux-ci, il faut distinguer la grAce simplement suffisante de la grâce essentiellement efiicace, en même temps qu'il faut aflirmer que la grâce de Dieu est nécessaire pour le salut ; qu'elle est donnée aux uns, refusée aux autres, selon le libre cboix fait par Dieu i]u sein de son éternité, el que cest elle qui crée nos mérites, bien loin d'en être le prix.

A cette faveur divine qui se donne ou se refuse à nous> sans que nous y ayons aucun droit, à celte électioo. gratuite qui, avant la créulion, a déjà fait le partag© des sauvés et des réprouvés, la théologie chrétienne enseigne qu'il faut associer chez l'homme la liberté et ^ la responsabilité. « Ou la volonté n'est pas, dit saint Augustin, ou il faut la déclarer libre. Le péché est de nécessité et ne doit pas pourtant laisser d'être imputé. Il est volontaire et toutefois on ne le peut éviter. L'homme est tombé par sa volonté, quoique, par la volonté de Dieu, il ne pût éviter de tomber, "

Mais enfin, comment accorder le libre arbitre avec la grAce et la prédestination? Bossuet, pas plus que les autres, n'en trouvera le moyen ; mais il déclarera (ju'U faut aflirmer le tout et ainsi « tenir fermement les deux bouts de la chaîne, quoique nous ne voyions point par où l'enchainemenl se continue. "

[ l'l-:r,IIK UIUIIINKL

A la doctrine de la grAce correspond la doctrine du péché originel.

Pelage, en même temps qu'il niait la nécessité de la

LA QUESTION DU PKCHIÔ ORIGINKL 173

grâce, affirmait que la faute du premier homme, dont il est parlé dans les écritures juives, n'avait pu se communiquer à ses descendants.

Sur ce second point, comme sur le premier, saint Augustin anathématisa Pelage. Conséquent avec luimême, il enseigna que la grâce est d'autant plus nécessaire que nous naissons plus coupables et il montra la masse des générations humaines condamnée tout entière dans le premier homme en qui toutes ces générations ont péché. Tant de malheureux pour une pomme!

Pascal devait comparer Thumanité à un seul homme pour expliquer la continuité du progrès indéfini ; saint Augustin fait déjà la même comparaison pour expliquer la continuité de notre dégradation originelle.

D'après Augustin, comme le dit en divers endroits Bossuet interprétant et adoptant sa doctrine, « Dieu ne ûous voit que dans le premier homme dans lequel il oous a tous faits. Quoi que fasse Adam, nous le faisons ^vec lui, parce qu'il nous lient renfermés, et que nous ne sommes en lui moralement qu'une seule et même personne. S'il obéit, j'obéis en lui; s'il pèche, je pèche en lui. Dieu traite tout le genre humain comme Ta mérité ce seul homme où il a voulu le mettre tout entier. La nature humaine est devenue et malheureuse et maudite dans ses branches, parce qu'elle l'a été dans sa lige. 0 Dieu, pourquoi répandez-vous votre colère sur cet enfant qui vient de naître? A qui a-t-il fait tort? De qui ^*l-il enlevé les biens? Quel est son crime ? II est enfant <iAdam : voilà son crime. »

C'est à propos de cette doctrine que Pascal écrira ces mots : « Il n'y a rien qui choque plus notre raison que Redire que le péché du premier homme ait rendu cou-

j,^ L£ DOlîMATISME CATHOLIQUE

M|g)J|i^ ^iM£i •{HÙ éUnt si éloignés de celte source, sein- )A(4tM tiiKiVMiU^*» d*y participer. Cet écoulement ne nous KHl^A »«» M«lcittent impossible, il nous semble même ll^jiilitete: ^u* qu'y a-t-il de plus contraire aux règles j^ l^^^^i^ Mii$êrable justice que de damner éternellement M mIuiI incapable de volonté, pour un péché où il i^mAarair ai peu de part qu'il est commis six mille ans aTMl ftt'il ^^ ^^ ^^^^ ^ Certainement, rien ne nous li^^ifleplus rudement que cette doctrine. »

h» pêlagiens ne firent pas comme Pascal qui, tout

^déclarant que cetle doctrine nous heurte rudement,

eottclot qu*au fond il n*y a rien de plus acceptable.

I^Q de nous le Dieu d'Augustin! s'écriaient ces vrais

^(^lieiis. Ce n'est pas là le Dieu auquel ont cru les

patriarches, les prophètes et les apôtres, ni le Dieu que

les créatures raisonnables proclament leur juge. Jamais

pour un Dieu pareil aucun être sensé n'eût versé une

iiottlle de sang. Quel Dieu qui n'a pas voulu faire gn\ce

au père des hommes! Du moins aurait-il dû no frapper

quo lui et épargner le genre humain ! S'il ne Ta pas

voulu, sa cruauté ne mérite pas notre amour et ce n'est

pas la peine d'accepter pour lui le plus petit fardeau.

S*il ne Ta pas pu, c'est un être quelconque ; mais ce

n'est pas Dieu.

De fait, il est bien possible et môme très naturel d'admettre une justice plus parfaite que la nôtre; mais admettre une justice radicalement contraire à la nôtre est impossible et contre nature.

Faire expier à des hommes le crime d'être nés ; mettre opprobre là où le sens commun voit à plein l'innocence ; rendre la volonté responsable de méfaits qui ne lont pas son œuvre, cela révolte toute conscience droite.

Page 1