‹ La pensée chrétienne des Évangiles à l'Imitation de Jésus ChristChapitre 71 sur 244 · LA CITE DE DIEU · texte numérisé non relu

LA CITE DE DIEU

Pour qui connait la nature humaine, il est incontes-

table que TEglise s'assurait une grande force en promulguant cette doctrine qu'en dehors d'elle il ne peut y avoir que réprobation. Or, afin d'établir la perpétuité de ce privilège et l'action continue de la grâce, il convenait que l'Église se rattachât à Torigine des temps, et elle le pouvait, ce semble, d'autant plus aisément qu'un peuple ancien entre tous, le peuple juif chez qui est né le christianisme, avant de devenir pour les autres le peuple réprouvé, s'était toujours proclamé le peuple favorisé sur qui demeure la grâce d'en haut.

Le docteur de la prédestination vit cela, et il composa cette Cité de Dieu d'où Bossuet, génie tout nourri de la nnoëlle d'Augustin, a tiré le Discours sur T histoire univer selle.

Les apologistes du paganisme insistaient principalement sur ses mérites sociaux et esthétiques. Il en est toujours ainsi. Quand une religion se meurt, pn exalte son utilité et sa beauté, faute de pouvoir démontrer sa vérité.

Augustin s'attache à établir que l'humanité peut et doit se passer des dieux de l'Olympe, et, distinguant en elle deux cités, à la cité terrestre, qui s'est fait de vaines idoles et que peuplent les réprouvés, il oppose la cité céleste, fidèle au vrai Dieu et peuplée par les élus.

Celle-ci lui apparaît toujours debout, dans la suite des siècles, au milieu de la chute des empires dont la succession constitue la cité terrestre.

L'Ancien Testament c'est le Nouveau voilé; le Nouveau Testament c'est l'Ancien dévoilé.

180 LE DOGMATISME CATIIOLIQL'E

Au règne de la loi Augustin raltache le règne de grâce ; à la déchéance originelle il rattache la rédem tîon, pivot de l'histoire universelle ; et il remonte d apôtres chrétiens aux prophètes juifs, des prophètes Moïse, de Moïse aux patriarches, des patriarches au co mencement du monde.

La vieille lutle de Caïn et d'Abel se continue entr*^ les hommes. Ici Tesprit de haine, là Tesprit de sacrifice ici Tamour de soi allant jusqu'au mépris de Dieu, Is Tamour de Dieu allant jusqu'au mépris de soi.

En face de la Rome païenne, enorgueillie par les con quêtes, s'est dressée la Rome chrétienne grande pa les vertus. La Rome païenne a voulu Tempire du mond et elle Ta obtenu comme un. vain présent, aussi vai que ses désirs. La Rome chrétienne aspire à Dieu pa delà le monde. Elle se rit de la puissance, car la puissance n'est pas un bien; elle se résigne à la souffrance, car la souffrance n'est pas un mal ; elle poursuit la sainteté ; elle ne redoute pas le martyre.

C'est principalement dans la nature que le polythéisme avait vu la divinité partout présente ; le christianisme, avec saint Augustin, la voit surtout manifestée dans l'histoire.

A ses yeux, l'histoire est le grand théâtre de l'action providentielle et les hommes y sont des acteurs que le divin poêle fait parler et agir. Sur la scène du temps, à travers mille péripéties dont le péché originel et la grâce rédemptrice forment le double nœud, se déroule le drame conçu dans réternité.

LE DIVORCE DE I.A TIIÉOLOCIE ET DK LA PHILOSOi'IlIE:

Augustin, opposant la cité de Dieu à la cité du monde, était ainsi conduit à opposer aux philosophes, qui sont

LE niVORGE DE LA THÉOLOGIE IvT DE LA PIlILOSOPHrE 181

los lumières de la cité du monde, les Ihéolo^^iens qui sont les lumières de la cité de Dieu.

De là les reproches que le vieil évèque s'adresse, dans s^s Rétractations y au sujet de son ancien engouement povir Platon et les platoniciens. De plus en plus il abandonne la philosophie; mais du moins il n'en vient pas ^vix excès de ces Pères de TEglise, dont la maxime ^^mblait être que « se moquer de la philosophie c'est ^Taiment philosopher. »

Aux yeux de Tertullien, les philosophes sont les patriarches des hérésies, Platon surtout est le pourvoyeur des hérétiques, et Socrate n'a été qu'un sophiste.

Saint Jean Chrysostome proclame que c'en est fait de ï^ philosophie. « Où sont maintenant, dit-il, les doctrines ^es Platon et des Pythagore et de ceux qui enseignaient J^ns Athènes? Elles sont abolies. »

Saint Jérôme à son tour s'enorgueillit de ce qu'on ne "^ plus ni ce Platon ni cet Arislote, qui tous deux brû- '^ï>t aux enfers; et il s'écrie : « Qu'y a-i-il de commun ^^tre les ténèbres et la lumière, entre Athènes et Jéru- ^^lem, entre TAcadémie et l'Église? »

Quelle ingratitude au fond de ces déclamations de ^^urrissons de la sagesse antique ! Drus et forts d'un bon '^'/, ils battent leur nourrice.

Oui, quelle ingratitude! Mais en revanche quelle

logique ! Les théologiens du catholicïsme avaient bien

reconnu dans la philosophie la grande ennemie, éplu-

cheuse des mystères et des révélations.

D'abord, la philosophie n'accepte pas qu'il soit imposé

' des bornes à la liberté d'examen; elle admet rincompré-

heiisible mais elle rejette l'absurde: el, tout en recon-

mii

CATHOLIQDE ,

naissant qu'il y a des vérités uu-dessus de notre raison, elle condamne les afllrinations contraires ù la rai&on, celles où est violé ce principe nécessaire en dehors duquel il n'y a qu'abdication de la pensée : « Une cbose ne peut point être et n'être piis en même temps. »

Puis, la philosophie peut bien admettre qu'il existe une révélation générale et progressive, difTuse dans les œuvres des plus nobles représentants de l'humanilê; que le Verbe de Dieu éclate dans les grandes vérités formulées par les génies et par les. sages, dans les grandes sublimités réalisées par les héros el par les saints do tous les lieux, de tous les temps, de toutes les communions; qu'il s'est formé ainsi une espèce de Bible de l'humanité qui n'a appartenu en propre ni Jt la Judée, ni à l'Inde, ni à la Perse, ni ù l'Arabie, ni ii toute autre nation. Mais elle n'admet pas une révélation spéciale et délinitive qui serait incluse dans les livrée sacrés d'une race quelconque, par cela même que dans ces livres il apparaît toujours une part manifeste d'erreurs et que leur genèse, dès qu'on la pénètre, s'accompagne de conditions qui n'ont rien que d'humain.

Mais n'était-il pas inévitable qu'on conclût de la corruption de notre nature à la corruption de notre raison i Puisque nous naissons radicalement viciés, nous ne saurions naître vraiment raisonnables.

La théorie du péché originel et de la grAce menait logiquement à la condamnation do la sagesse humaine. Il ne faut donc pas s'étonner si saint Augustin, théologien, déclare dépravée celte intelligence que, philosophe, il a

LA RAISON CONDAMNKl': 183

tant exallée. Philosophe, il la voyait telle qu'elle serait sans le péché originel ; théologien, il la voit telle que le péché originel Ta faite.

La lumière est devenue ténèbres. Au milieu de la nuit qui nous environne, il faut tendre la main à TÉglise dont la mission est de nous guider dans les voies de la ?ràce. Elle a autorité pour décider. « Je ne croirais pas il'Bvangile, dit saint Augustin, si TÉglise catholique ne 'Il y obligeait. »

N opposons ni à ses dogmes ni à ses prescriptions nos ïïîisérables arguties. Plus nous sommes choqués, plus nous devons nous soumettre.

EaeDFet, la raison étant devenue essentiellement trompeuse, c'est quand on la contredit qu'on risque le moins <le se tromper.

Théologien conséquent, TertuUien veut que Tabsurdîlé soit preuve de vérité. D'après lui, il ne faut pas hésiter à dire : c'est absurde, donc c'est croyable. « Credo pia absurdum. »

^< Vous ne serez sages, s'écrie-t-il, en rappelant les paroles de saint Paul, que si vous êtes fous selon le inonde par votre foi aux folies de Dieu. Le fils de Dieu a ^^é crucifié : cela ne nous révolte pas, par cela même l^e c'est révoltant. Le Fils de Dieu est mort : cela n^ériie d'être cru par cela même que c'est inepte. Le ''ils (le Dieu est ressuscité du tombeau : cela est certain P^ircela même que c'est impossible. »

Reste de soutenir que cette déraison, étant raisonnce, •^ est plus de la déraison, et c'est ce que dit Pascal : «Qui ^limera les chrétiens de ne pouvoir rendre raison de leur créance, eux qui professent une religion dont ils ne peuvent rendre raison? Us déclarent, en l'exposant au

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monde, que c'est une sottise, stitUitiam. cl puis v< vous plaignez de ce qu'ils ne la prouvent pas? S'ils prouvaient ils ne tiendraient pas parole : c'est en ni quant de preuves qu'ils ne manquent pas de sens. »

Ainsi la doctrine de la soumission s'oppose à la docti de laliberté. Il faut évidemment opter. L'éclectisme, prétend les faire marcher de pair, est aussi peu phili pbique que peu religieux, et pour vouloir tout ménf il perd tout. L'accord n'est pas possible entre la théok et le sens commun.

Sur ce point, Bossuet, le grand interprète des Pè sera d'accord avec Pascal : « Quand on s'attache ou 1 à fait à la foi, comme font les catholiques, ou tout à à la raison humaine, comme font les infidèles, on [ établir une suite et faire comme un plan uni de c trine. Mais quand on veut faire un composé de Tun e l'autre, on tombe dans des opinions dont les seules c trariélés font voir la fausseté toute manifeste. »

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