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CHAPITRE VI

LES FORMES SUPERIEURES DE LA CONCEPTION (suite)

Il y a une logique immanente de l’action. L'action, du moins l’action efficace, est adaptation êt habitude : l'adaptation implique un accord des moyens entre eux et avec la fin poursuivie, un ordre déterminé dans la succession des mouvements; l’habitude est l’image de l'identité logique, puisque, par l’uniformité de ses manifestations, elle marque une prise de position stable à l’égard d’une certaine classe d’influences ou d’excitations. Cette logique est même plus que la simple cohérence interne de la conduite : elle est jusqu’à un certain point accord de la représentation avec les choses; c’est en effet sur les choses que nous prenons les mesures de nos schèmes perceptifs, de ces schèmes qui nous serviront ensuite à interpréter spontanément et machinalement l’expérience sensorielle. Si cette interprétation est parfois erronée, c’est parce que nous appliquons mal les principes, non parce que les principes sont faux ou arbitraires : nous les avons constitués, sans idées préconçues ni partis pris, par des experiences personnelles et des enquêtes loyales pour lesquelles nous n’avions que le secours de nos sens et

de nos muscles. Tant que la pensée reste penchée sur l’action immédiate, elle peut être éparse et diverse, sans unité d'ensemble, mais elle ne court pas le risque d’être contradictoire. Ce danger apparaît seulement lorsque, se détachant de l’action et s’intériorisant davantage, elle se livre, dans le rêve contemplé ou joué, à l’influence des sentiments affectifs : par l’intervention de facteurs subjectifs favorisant la tendance naturelle de l’esprit à la totalisation ou au syncrétisme, les notions se lestent d’éléments parasites et contradictoires qui seront d'autant plus difficiles à éliminer ensuite qu’ils sont plus intimement mêlés au fonds primitif apporté par la perception.

Cependant ces notions subissent, en se socialisant, une nouvelle élaboration, et elles se socialisent, on l’a vu, par le langage. Par l’intermédiaire du langage, la pensée de chacun s’adapte à la pensée collective, les éléments purement individuels de la première s’éliminent peu à peu au profit des éléments sociaux, éprouvés et consolidés par l’usage. Les notions acquièrent ainsi cette fixité ef cette impersonnalité qui sont, selon Durkheïm, les vraies caractéristiques du concept. La. pensée socialisée est déjà en un sens objective, si par objectif on entend ce qui-est commun à tous les esprits ou à la plupart des esprits.

Mais l’accord des esprits n’est qu’une condition de. la rationalité, qui suppose en outre l’accord de la pensée avec elle-même et avec l’expérience, par suite un système aussi complet, aussi économique et aussi cohérent que possible de concepts dûment définis et classés, un ordre de notions correspondant à l’ordre réel et exprimant les affinités et les connexions des êtres entre. eux. Cette rationalité, comment s’établit-elle ? Ce problème est lié au problème des catégories. « Les catégories, dit Renouvier, sont les lois premières et. irréduc-

tibles de la connaissance, les rapports fondamentaux qui en déterminent la forme et en régissent le mouvement. >» (1). Elles sont les concepts ou plutôt les schèmes formels qui dirigent ou contrôlent le travail de la pensée.

L'hypothèse la plus naturelle en ce qui concerne la genèse des catégories, celle que nous développerons plus loin, est qu’elles se forment, à l’instar des schèmes perceptifs et des simples concepts, mais à un niveau supérieur du développement psychique, à partir d’expériences mentales qui, dans l’espèce, sont des jugements et des raisonnements. Les catégories sont des rapports logiques et les rapports logiques sont impliqués dans nos jugements et dans nos raisonnements, comme les rapports empiriques le sont dans les opérations par lesquelles nous construisons notre représentation du Monde Extérieur. Ils s’en dégagent selon les .mêmes lois d’assimilation et de dissociation. Par une abstraction et une généralisation du second degré, ils deviennent des concepts, ou, pour mieux dire, des concepts de concepts. Cette hypothèse échappe à tout reproche de cercle vicieux, s’il est vrai, comme nous croyons l’avoir établi, qu’il y a deux sortes de jugements : 1° les jugements à liaison implicite ou indéterminée, qui précèdent l’établissement des catégories autres que la ressemblance, la différence et la totalité, lesquelles sont fondamentales et innées; 2° les jugements à connexion définie, qui se fondent sur ces autres catégories.

Mais, avant d’exposer avec plus de détails la genèse psychologique des catégories, il convient d'examiner la prétention des sociologues, de plus en plus nombreux, qui revendiquent pour leur science la « phéno-

(1) Essais de Critique Générale. Logique, I, p. 184.

ménologie » de l’entendement, l’étude . descriptive ct explicative des concepts directeurs de la connaissance.

La théorie sociologique de la pensée a été soutenue dans toute sa rigueur par Durkheim. Les catégories et aussi d’ailleurs les concepts sont choses sociales. La société les crée par une pensée qui a sa vie et ses lois propres : pensée collective, impersonnelle, maîtresse de logique et de vérité, seule véritablement universelle, stable et objective et dans laquelle communient toutes les consciences individuelles. « Le concept est une représentation essentiellement impersonnelle : c’est par lui que les intelligences communient S'il est commun à tous, c’est qu’il est l’œuvre de la communauté. Puisqu’il ne porte l’empreinte d’aucune intelligence particulière, c’est qu’il est élaboré par une intelligence unique où toutes les autres se rencontrent et viennent en quelque sorte s’alimenter. S’il a plus de stabilité que les sensations ou que les images, c’est que les représentations collectives sont plus stables que les représentations individuelles Toutes les fois que nous sommes en présence d’un fype de pensée ou d’action, qui s’impose uniformément aux volontés ou aux intelligences particulières, cette pression exercée sur l’individu décèle l'intervention de la collectivité. » (1)

Les catégories sont à un double titre des choses sociales. D’abord, comme on le verra plus loin, en tant que concepts et parce qu’elles sont immuables, universelles et impersonnelles. En second lieu ou, comme dit

(1) Les Formes élémentaires de la vie religieuse. P. 619-620.

Durkheïm, au second degré, parce qu’elles expriment des choses sociales. L’idée de genre provient de l’idée de groupe humain. L’idée de temps « ne consiste pas simplement dans une commémoration partielle ou intégrale de notre vie écoulée. C’est un cadre abstrait et impersonnel qui enveloppe non seulement notre existence individuelle, mais celle de l’humanité, c’est comme un tableau illimité où toute la durée est étalée sous le regard de l’esprit et où tous les évènements possibles peuvent être situés par rapport à des points de repère fixes et déterminés. Ce n’est pas mon temps qui est ainsi organisé; c’est le temps tel qu’il est objectivement pensé par tous les hommes d’une même civilisation. Et en effet l’observation établit que ces points de repère indispensables par rapport auxquels toutes choses sont classées temporellement, sont empruntés à la vie sociale. Les divisions en jours, en semaines, mois, années, etc. correspondent à la périodicité des rites, des fêtes, des cérémonies publiques. Un calendrier exprime le rythme de l’activité collective en même temps qu’il a pour fonction d’en assurer la régularité » (1). L’espace n’est pas le milieu homogène et isotrope imaginé par Kant. Comment un tel espace servirait-il à coordonner nos sensations et nos perceptions ? C’est un milieu différencié, dont les divisions qualitativement distinctes les unes des autres correspondent aux divisions du groupe social. « Il existe des sociétés en Australie et dans l'Amérique du Nord où l’espace est conçu sous la forme d’un cercle immense, parce que le camp a lui-même une forme circulaire, et le cercle spatial est exactement divisé comme le cercle tribal et à l’image de ce dernier. Il y a autant de régions distinguées qu’il y a de clans dans la tribu et c’est la place occupée par

(1) Loc. cit. Introduction, p. 14-15.

les clans à l’intérieur du campement qui détermine l'orientation des régions. Chaque région se définit par le totem du clan auquel elle est assignée. » Sous les noms divers que lui donnent les primitifs, ia causalité, liée aux rites mimétiques, est conçue comme une « force collective, objectivée et projetée dans les choses. » Les premières forces imaginées par les hommes sont des puissances d’une part anonymes et impersonnelles, d’autre part communicables, capables de passer d’un objet dans un autre, de se répandre et de se transformer, profondément différentes donc à ces deux points de vue de la volonté individuelle où l’on se plait pourtant en général à voir le prototype de la notion de cause.

ii y a enfin une catégorie qui pénètre toutes ies autres, qui est, plus que toutes ies autres, un concept soclai : c'est la catégorie de totalité. « Cette notion du toui, qui est à ia base des classitications que nous avons rapportées, ne peut nous venir de l’indvidu qui n'est lui-même qu'une partie par rapport au tout et qui n’aiteint jamais qu’une fraction infime de la réalité. Et pourtant il n’est peut-être pas de catégorie pius essentielle; car comme ie rôle des catégories est d’envelopper tous les autres concepts, la catégorie par excellence semble bien devoir être le concept même de totalité. Les théoriciens de la connaissance le postulent d'ordinaire comme s’il allait de soi, alors qu’il dépasse infiniment le contenu de chaque conscience individuelle prise à part (1). » Par opposition à l’étendue que je connais par mes sens, l’espace catégoriel est l’espace total; par opposition à la durée. concrète que je sens s’écouler en moi, l’idée du temps est l’idée du temps total; la catégorie de causalité est le concept d’un ordre

(1) Loc. cit. p. 629.

universel de succession. D’autre part les catégories de temps, d’espace et de causalité sont des expressions différentes à la fois de la société et de la totalité. Entre ces deux derniers concepts, il-existe donc une parenté des plus étroites. « Le concept de totalité n’est que la forme abstraite du concept de société : elle est le tout qui comprend toutes choses, la classe suprême qui renferme toutes les autres classes. »

Par là s'expliquent les classifications opérées par la pensée primitive. Pour un Indien d'Amérique ou pour un Australien, tous les êtres de la nature se répartissent entre certaines classes qui sont les divisions de la tribu. Dans la plupart des sociétés inférieures, cellesci sont, par ordre d’extension décroissante : la phratrie, la classe matrimoniale, le clan totémique. Le primitif ne voit nulle difficulté à ranger dans le même clan le soleil, le kangourou, le faux-chêne, l’automne, le vent. Rien de plus étrange, certes, que des classifications qui, comme celle-là, subsument sous le même concept des notions aussi hétérogènes. Mais le procédé de division qu’elles appliquent, n’est-il pas, du moins, conforme au principe de subordination hiérarchique qui est l’idée mère de toute classification ? Telle est bien l'opinion de MM. Durkheim et Mauss. « Tout d’abord, écrivent-ils, elles sont, tout comme les classifications des savants, des systèmes de notions hiérarchisées. Les choses n’y sont pas simplement disposées sous la forme de groupes isolés les uns des autres, mais ces groupes soutiennent les uns avec les autres des rapports définis et leur ensemble forme un seul et même tout. De plus, ces systèmes, tout comme ceux de la scierice, ont un but tout spéculatif. Ils ont pour objet, non de faciliter l’action, mais de faire comprendre, de rendre intelligibles les relations qui existent entre les êtres. Etant donné certains concepts considérés comme

fondamentaux, l’esprit éprouve le besoin d’y rattacher les notions qu’il se fait des autres choses. De telles classifications sont donc, avant tout, destinées à relier les idées entre elles, à unifier la connaissance : à ce titre, on peut dire sans inexactitude qu’elles sont œuvre de science et constituent une première philosophie de

la nature. » (1).

Ce ne sont pas seulement les catégories et les corcepts de la pensée primitive, mais encore les concepts en général et par suite les opérations intellectuelles que Durkheim prétend annexer à la sociologie. Les concepts sont la matière de la pensée logique ou, ce qui revient au même, de la pensée collective. Il ne faut pas confondre avec l’idée générale, qui est l’idée particulière simplifiée et appauvrie, le concept, qui peut s'appliquer à l’individu aussi bien qu’au genre, à l’espèce et à la variété : les dieux d’une religion, individualités distinctes, sont conçus et non perçus. 1° Le concept est relativement immuable, il est en dehors du temps et du devenir. « Il ne se meut pas de lui-même, par une évolution interne et spontanée; au contraire, il résiste au changement. C’est une manière de penser qui, à chaque moment du temps, est fixée et cristallisée (2). » 2° Le concept est « sinon universel, du moins universalisable. Un concept n’est pas mon concept; il m’est commun avec d’autres hommes ou, en tout cas, il peut leur être communiqué. » 3° Il est impersonnel, et ce caractère dérive des précédents : son contenu social domine et déborde son contenu dans les consciences individuelles; il fait partie d’un capital collectif amassé par les générations. Enfin 4° le concept est objectif. Etant commun

(1) De quelques formes primitives de classification. Année sociol., t. VI, p. 66.

(2) Les formes élémentaires, etc., p. 618.

à tous les hommes, il est nécessairement adéquat aux choses. Si une représentation collective « était en désaccord avec la nature des choses, elle n’aurait pu acquérir un empire étendu et prolongé sur les esprits. » La conclusion de tout cela, c’est que « les concepts expriment la manière dont la société se représente les choses. »

Nous ne saurions, pour notre part, accorder à Durkheim que le général n’existe que dans le particulier. Durkheim veut-il dire que l’idée n’existe que dans l'image ? Tout notre travail tend à établir la spécificité des pensées, des éléments formels ou relationnels de la connaissance. Veut-il dire simplement que la généralité n’est qu’un caractère secondaire et dérivé du concept ? En admettant que cette thèse soit vraie (et, bien que nous reconnaissions l’existence de concepts singuliers, nous ne croyons pas qu’elle le soit, car le propre de l’idée, c’est de pouvoir, même lorsqu'elle s’applique seulement à un individu, s’incarner en un nombre indéfini d'images), elle ne prouve pas que le concept soit une émanation de la conscience collective. L'originalité du concept ou, plus généralement, de l’idée réside en d’autres caractères que l’immutabilité, l’universalité, l’impersonnalité et l’objectivité. L'idée est à la fois la conscience d’une relation ou d’un ordre et une tendance informative ou organisatrice. À ce double titre, elle se distingue des images dont elle est parfois la forme et l’armature. Les images sont multiples et déformables : le concept est leur unité et leur identité. Qu'il soit lui-même sujet à varier, qu’il ne devienne

réellement immuable qu’en devenant impersonnel, nous l’accorderons au sociologisme; mais avant de se socialiser, il était déjà autre chose que l’image; avant d’être un élément identique et identifié de la conscience, il était la conscience d’une identité. Ces caractères, en premier lieu le caractère relationnel, dont les autres dérivent, il les tient, non de la société, mais de l’action sinueuse et diverse, aux courbes de laquelle s’infléchit et se définit peu à peu cette capacité fondamentale d'unification et d'identification qui constitue l'intelligence.

Mais les classifications primitives ont pour cadres des divisions sociales et, puisque les concepts sont des classes, on est de nouveau amené à penser qu’ils ont leur origine dans la pensée collective. Remarquons d’abord qu’il ne suffit pas, pour qu’il y ait classification, que les classes forment une hiérarchie et que cette hiérarchie ne réponde à aucun intérêt pratique : il faut encore qu’elles soient des circonscriptions arrêtées et définies, que les espèces, au sein du genre, se coordonnent sans se confondre. Or nous ne trouvons ici qu’'indifférenciation et confusion. Les notions primitives sont régies par ce que M. Lévy-Bruhl appelle la loi de participation. Mais la loi de participation, c’est, du point de vue logique, une participation qui échappe à toute loi et en particulier à la loi de contradiction. Les

représentations collectives des non-civilisés sont con-

tradictoires : « pour cette mentalité, dit M. Lévy-Bruhl, l'opposition entre l’un et le plusieurs, le même et l’autre, etc., n'implique pas la nécessité d’affirmer l’un des termes, si l’on nie l’autre, ou réciproquement. Elle n’a qu’un intérêt secondaire. >» MM. Durkheim et Mauss n'ignorent pas cette particularité de la mentalité primitive. Peut-être prenons-nous mal leur pensée, peutêtre faut-il entendre seulement que la société, fournis-

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