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sant à l’homme des cadres tout faits, lui fournit aussi l’idée de classe, sans laquelle évidemment il n’y aurait pas de classification. Mais les cadres entre lesquels la société se distribue ne suffisent pas plus à engendrer Pidée de la classe logique que les collections concrètes que l'expérience nous fait connaître ne suffisent à former en nous l’idée mathématique du nombre. Au fond, celle-là est un produit de la classification comme celleci est un produit de la numération. Et la classification, comme la numération, suppose des tendances logiques et notamment, à défaut de l’idée d’ordre, la catégorie de totalité.
Or est-il vrai que les catégories et, en particulier, la catégorie de totalité soient des expressions différentes du concept de société ? Ce ne serait vrai, en tout cas, que des catégories de la pensée primitive. Qu’y-a-t-il de commun entre l’espace absolu, qualitatif et différencié du primitif et notre espace relatif, quantitatif homogène ? Le temps, comme catégorie, a emprunté à ce second espace quelques-unes de ses déterminations; les divisions dont il est extérieurement revêtu correspondent à la périodicité des grands phénomènes cosmiques beaucoup plus qu’à celle des fêtes et des rites sociaux. Quant à la durée concrète, qui n’est pas une catégorie, elle apparaît à l’intuition immédiate comme l’écoulement de notre vie personnelle et non comme l'écoulement de la vie sociale. Est-il besoin enfin de rappeler quelle distance sépare le concept primitif du concept moderne de causalité ? Là l’idée de forces concrètes., individuelles ou collectives (la question de savoir si la volonté n’a pas servi jusqu’à un certain point de modèle à l’idée de cause resterait à élucider), se manifestant à distance par des décisions arbitraires et des moyens humains; ici l’idée tout abstraite d’une énergie
dont la quantité demeure constante à travers ses transformations mathématiquement réglées.
Du moins l’évolution qui aboutit aux catégories de la science moderne n’a-t-elle pas son point de départ dans les catégories de la mentalité primitive, de laquelle la pensée objective et logique serait ainsi l’épanouissement, l’efflorescence terminale ? n'est-ce pas à travers la société que nous avons appris à voir et à comprendre l’univers ? Peconnaissons que la société est pour le sauvage l’image du tout, et les catégories les modes selon lesquels il totalise les choses à l’intérieur du groupe social. De là à voir dans le concept de totalite une forme abstraite du concept de société, il y a loin. Il faut distinguer tout d’abord entre la société réelle et limitée où vit le primitif et qu’il a sous les yeux, et la société idéalisée, en tous cas indéfiniment élargie, que son imagination lui représente. Qu’au lieu de limiter sa notion de la société aux individus auxquels il se sent lié par des rapports quotidiens et par les liens de la parenté et de la solidarité, il y fasse entrer toute sorte de choses avec lesquelles il n’entretient que des relations vagues ou lointaines, cela prouve que le concept de totalité est antérieur au concept de société. Et, sous ce nom de totalité, il faut de nouveau distinguer deux choses : d’une part, une loi de l’esprit, la marche de la pensée vers une unification progressive du divers; de l’autre, l’idée du Tout concret ou de l’univers. La mentalité primitive se sert de la notion empirique de la société, comme d’une donnée, pour former sa conception du Tout, et elle confond d’ailleurs la première avec la seconde. Mais il appartient au psychologue de distinguer ce que le sauvage, lui, ne distingue pas : d’une part, la donnée positive et sociologique, de l’autre, le produit d’un travail constructif de l’imagination, l’aboutissement d’un processus mental où est intervenue,
par delà les représentations collectives, l’une au moins des catégories fondamentales de la pensée humaine,
Nous n’en avons pas encore fini avec la théorie sociologique et un point important demeure à élucider. Que les catégories expriment ou non la société, il reste, semble-t-il, que c’est la société qui les crée. Dominant de très haut les individus auxquels elles s'imposent et sont communes, liées dans les sociétés inférieures à des croyances totémiques dont l’origine nous échappe el échappe aux intéressés eux-mêmes, elles sont, dira-ton, les éléments d’une conscience collective, ayant sa vie et ses lois propres, qui s’est constituée, qui évolue en fonction de la collectivité tout entière. Il y aurait des types distincts de consciences collectives comme il y a des types distincts de sociétés : ainsi s’expliqueraient les caractères si originaux de la mentalité primitive et qu’elle soit radicalement irréductible à notre mentalité de civilisés. De toute façon, la psychologie de la conscience « individuelle > devrait, en ce qui concerne les catégories, passer la main à la psychologie de la conscience collective.
A cette psychologie nouvelle, M. Lévy-Bruhl a apporté d'importantes contributions dans ses deux grands ouvrages : les Fonctions Mentales dans les Sociétés Inférieures et la Mentalité Primitive. M. Lévy-Bruhl admet, d’accord avec Durkheim, que la société est créatrice de représentations et de notions, mais il se sépare de lui sur un point essentiel : pour Durkheim, la mentalité primitive est homogène à la pensée du civilisé, qui est sortie de la première par un développement
continu; aux yeux de M. Lévy-Bruhl, la première est radicalement hétérogène à la seconde, elle est alogique et mystique.
A. — Elle est alogique. Elle n’est pas soumise comme la mentalité du civilisé aux règles de l'identité et de la contradiction; les notions qui la composent, au lieu de se situer, selon des rapports logiques de coordination et de subordination, dans une hiérarchie qui respecte les caractères spécifiques de chacune d'elles, sont ou bien disséminées, indépendantes les unes des autres, ou bien agglomérées et confondues en d’invraisemblables magmas; M. Lévy-Bruhl appelle participation cette synthèse qui n’a pas pour contre-partie une différenciation. La mentalité primitive pèche, pourrait-on dire, à la fois par défaut et par excès de participation.
Par défaut de participation. Les langues barbares en font foi. Elles « révèlent, écrit Ribot (1), une notable impuissance à dépasser les ressemblances les plus simples, une incapacité incurable pour des généralisations étendues; elles s'élèvent à peine au-dessus du concret... Dans les langues barbares, il y a des termes pour désigner non seulement chaque espèce de chien, maïs leur âge, la couleur de leur poil, leurs qualités bonnes ou mauvaises, etc. De même pour le cheval : des mots spéciaux désignent ses variétés, tous les mouvements qu’il se donne; ils indiquent s’il est monté, non monté, épouvanté, s’il se détache, etc. — Les Américains du Nord ont des mots spéciaux pour le chêne noir, le chêne blanc et le chêne rouge, mais aucun pour le chêne en général; à plus forte raison pour arbre en général. Les indigènes du Brésil peuvent dénommer les différentes parties du corps, mais non le corps en général (Lubbock)— Chez plusieurs peuples de l'Océanie, un vo-
(1) L’'Evolution des Idées Générales, p. 109-110.
cable spécial est employé pour la queue d’un chien, un autre pour celle d’un mouton, etc, mais on ne peut désigner une queue en général. De même, aucun terme pour désigner la vache, mais des mots distincts pour la vache rouge, blanche, brune (Sayce) » M. Lévy-Bruh! note de son côté l’extrême spécialisation des verbes et « le foisonnement des formes servant à exprimer les variétés de l’action, du sujet, de l’objet ». « Le verbe, dit Powell, change de forme par inflexion ou par incorporation de particules, pour désigner la personne, le nombre, le genre (animé ou inanimeé), et le genre encore (debout, couché, assis), et le cas. La forme du verbe exprime aussi si l’action de tuer a été faite accidentellement ou de propos délibéré, si c'était au moyen d’un projectile.… et, s’il s’agit en effet d’un projectile, si c’est avec un arc et des flèches ou avec un fusil. » (1) On serait tenté d’attribuer cette richesse de formes. à une grande faculté d’analyse; mais elle tient en réalité à l’incapacité de dégager l’idée abstraite de l’action des circonstances où celle-ci a lieu, du sujet qui Pexerce et de la façon dont il l’exerce, des qualités ou modalités dont elle est revêtue. De la même manière, ces langues n’expriment pas la pure idée de la pluralité, mais les différents aspects de la pluralité. La langue klamath a des procédés spéciaux pour indiquer que le sujet ou le complément de la phrase sont au pluriel, ils correspondent aux diverses manières dont le nombre est appréhendé. « Dans les langues australiennes, dans celles des Nouvelles-Hébrides et de la Mélanésie, dans celles de la Nouvelle-Guinée, nous trouvons en usage tantôt en même temps qu’un pluriel proprement dit, tantôt sans lui, les formes du duel, du
(1) Powell. The evolution of language cité par Lévy-Bruhl, p. 153.
triel et même de ce qu’il faudrait appeler le quatriel. » (1) La variété de ces formes est évidemment l’indice que fait défaut l’idée abstraite et générale du nombre ou que, du moins, la pensée n’en possède pas le maniement.
D'un côté, la dispersion, l’émiettement : de l’autre, le mélange et la confusion. La mentalité primitive péche aussi par excès de participation; elle opère les plus étranges conjonctions d’idées. Ici surtout apparaît l’influence du facteur social. L’opposition entre l’un et le plusieurs, le même et l’autre est sacrifiée à une communauté mystique d’essence (sur laquelle nous reviendrons plus loin) « entre des êtres qui, cependant, pour notre pensée, ne sauraient être confondus sans absurdité. Par exemple, « les Trumai (tribu du Nord du Brésil) disent qu'ils sont des animaux aquatiques. — Les Borord (tribu voisine) se vantent d’être des araras (perroquets) rouges ». Cela ne signifie pas seulement qu'après leur mort ils deviennent des araras, ni non plus que les araras sont des Bororô métamorphosés, et doivent être traités comme tels. Il s’agit de bien autre chose. « Les Bororô, dit M. Von den Steinen, qui ne voulait pas le croire, mais qui a dû se rendre à leurs affirmations formelles, les Bororû donnent froidement à entendre qu’ils sont actuellement des araras, exactement comme si une chenille disait qu’elle est un papillon. » Ce n’est pas un nom qu’ils se donnent, ce n’est pas une parenté qu’ils proclament. Ce qu’ils veulent faire entendre, c’est une identité essentielle. » (2).
Aux contradictions du jugement répondent les contradictions du concept. Les notions primitives sont, comme dirait Freud, des notions surdéterminées, ou,
(1) Les fonctions mentales, p. 155.
(2) Ibid, p. 77-78. Cf. p. 131-132.
comme dit M. Lévy-Bruhl, des notions générales concrêtes : elles s’appliquent à une infinité de cas, elles seraient générales sans être abstraites. Par exemple, le mot lisoka (âme, ombre, esprit) désigne à la fois quelque chose de personnel et d’impersonnel. Mulungu désigne en même temps l’âme du mort et « le monde des esprits en général ou, plus exactement, l’agrégat des esprits des morts », plus « un état ou une propriété inhérente à quelque chose, comme la vie ou la santé sont inhérentes au corps » et enfin « le principe actif dans tout ce qui est mystérieux ». Toutes ces notions s'appliquent indifféremment à un être, à des êtres, à des qualités d’objets (1). Cette surdétermination exclut manifestement toute coordination et toute subordination des notions et par suite toute classification véritable.
B. — La pensée primitive est mystique. M. Lévy- Bruhl appelle mysticisme le sentiment, profondément enraciné dans l’âme primitive, de la parenté ou, pour mieux dire, de la consubstantialité des êtres qui font partie du même clan : ces êtres sont conçus comme identiques entre eux et tous ensemble à l’espèce animale ou végétale qui est leur totem, d’où ils tirent leur origine et où ils retourneront après leur mort; en eux circule le même principe impérissable de vie et d’action et leur sont communs par conséquent les mêmes propriétés et les mêmes pouvoirs.
De là, la participation. Communes à tous les membres du groupe et passant de génération en génération, les représentations collectives ont pour objet le groupe lui-même, mais indéfiniment élargi, devenu coextensif à l'Univers visible et invisible, et comprenant les animaux, les végétaux et les choses inanimées, le Ciel el
(1) Ibid., p. 141-142.
la Terre, les vivants et les morts. On sait déjà que les rapports domestiques ou de parenté tiennent lieu des rapports logiques de coordination et de subordination. Les choses d’une même classe sont « réellement considérées comme parentes les unes des autres. Elles sont de la même chair, de la même famille. >» (1) Mais, pour M. Lévy-Brubhl, ce n’est pas encore assez dire. Ces relations de parenté, le sauvage ne les conçoit pas de la même manière que le civilisé : la parenté devient lidentité essentielle et actuelle — contradictoire à nos yeux — de deux êtres dont chacun est à la fois luimême et autre chose que lui-même; la filiation est un cas particulier d’une sorte de causalité, également inconcevable pour nous, par laquelle des êtres émettent des qualités, des forces, des vertus « qui se font sentir hors d’eux sans cesser d’être où elles sont ». Là-dessus s’échafaude une métaphysique grossière et fantastique qui servira à interpréter la plupart des phénomènes naturels et des actions humaines. En ces participations étranges dans lesquelles, par la vertu magique d’une pensée, d’un geste, d’un mot, d’une cérémonie, des êtres sont censés agir à distance sur d’autres êtres ou s’identifier avec eux, consiste ce que M. Lévy-Bruhl appelle — d’un terme qu’il prend volontairement dans un sens un peu particulier — la mysticité de la pensée primitive.
La pensée primitive est alogique et imperméable à l'expérience parce qu’elle est mystique. Ainsi la participation, en laquelle nous ne pouvons voir qu’un signe de débilité mentale lorsque nous lui appliquons nos normes logiques, nos habitudes mentales de civilisés, s’éclaire par l’état d’âme dont elle procède. La société étreint le primitif et l’imprègne; vivant par elle, c’est
(1) Durkheim et Mauss, op. cit. p. 68.
aussi par elle qu’il pense. Ne faut-il pas aller jusqu’à dire que c’est la société qui se pense en lui ? Les études si suggestives de M. Lévy-Bruhl semblent nous ramener à l’idée d’une société créatrice de représentations et de notions. Même lorsqu'on rejette l’hypothèse durkhémienne d’une continuité dans le développement de la pensée conceptuelle, même lorsqu'on reconnaît une irréductible dissemblance entre les conceptions alogiques et mystiques du sauvage et les conceptions logiques et objectives du civilisé, il reste permis de supposer que l’action de la société, évidente, semble-t-il, en ce qui concerne les premières, s’étend aux secondes, sous une forme qui resterait, d’ailleurs, à déterminer. De toute façon, le dernier mot reviendrait, dans l’explication des concepts, à la sociologie.
Mais la société a-t-elle vraiment une action créatrice ?
Il y a dans les conceptions primitives deux choses à considérer : leur contenu et leur forme. Le contenu vient de la société : c’est la société elle-même avec ses divisions, ses traditions, sa religion, son culte, etc. La forme se caractérise négativement par le défaut de logique, positivement par ce que M. Lévy-Bruhl appelle le mysticisme. Or, sur ces deux points, la mentalité primitive nous paraît se rapprocher de la mentalité de l’enfant dans la période où justement celle-ci n’est pas encore socialisée.
Le mysticisme, c’est à la fois la prépondérance et une certaine orientation des sentiments affectifs. M. Lévy- Brubhl nous dit, en parlant des non-civilisés (1) : « Leur
(1) Op. cit. p. 28.
activité mentale est trop peu différenciée pour qu’il soit possible d’y considérer à part les idées ou les images des objets, indépendamment des sentiments, des émotions, des passions qui évoquent ces idées et ces images, ou qui sont évoqués par elles. Précisément parce que notre activité mentale est plus différenciée, et aussi parce que l’analyse de ses fonctions nous est familière, il nous est très difficile de réaliser, par un effort d'imagination, des états plus complexes, où les éléments émotionnels et moteurs sont des parties intégrantes des représentations. »
Nous avons cherché, dans un chapitre précédent, à montrer que les éléments émotionnels peuvent être des « parties intégrantes » des représentations, que l’affectivité peut rayonner sur un nombre indéfini d'images et d’idées et s’incorporer à chacune d’elles. C’est ce caractère de l’affectivité qui explique, selon nous, le mysticisme de la pensée primitive.
Le fait d’où il faut partir, c’est évidemment l’existence d’une société d’autant plus fortement constituée qu’elle est plus restreinte, et dans laquelle les individus, soumis aux mêmes besoins, exposés aux mêmes dangers et poursuivant les mêmes buts, sont étroitement solidaires les uns des autres. Il n’est pas étonnant que, dans une société de ce genre, l’instinct social finisse par primer toutes les autres tendances et par les socialiser : l'instinct de conservation, par exemple, sans cesse associé à des représentations relatives à la sécurité et à la subsistance du groupe, se transforme en une sorte d’instinct de conservation sociale (1). Sous l'influence
() Dans son intéressant ouvrage sur le Rythme du Progrès, M. Weber admet, non sans vraisemblance, un stade de l’évolution antérieur au stade social et caractérisé par la prédominance de l’activité technique, qui est d’origine individuelle, sur l’activité spéculative, qui est d’origine sociale,
d’un obscur instinct rationnel, associé sans doute, comme chez l'enfant, à ces tendances mythiques qui représentent une variété supérieure et exclusivement imaginative de l’instinct de jeu, il se produit une dérivation de l’affectivité et par suite de l’activité psychique vers des fins spéculatives d'explication et de justification. Les tendances utilitaires ne perdent pas leurs droits : elles se manifestent notamment dans ces rites piaculaires ou propitiatoires par lesquels le primitif cherche à se rendre favorables les puissances surnaturelles. À ces tendances s’adjoignent des émotions et des inclinations religieuses : la crainte de cet inconnu qui presse l’homme de toutes parts, l’étonnement qu’il éprouve devant le mystérieux pouvoir des mots et des gestes, devant l’ubiquité de la pensée et la migration des âmes dans le rêve. Ce sont toutes ces affections à la fois qui constituent la mysticité de la pensée primitive. Sur un fond d’affectivité primaire représentée par l'instinct de conservation sociale se développe une affectivité secondaire composée d’éléments utilitaires, ludiques et religieux, et où l’instinct rationnel commence à percer. De même, c’est dans les cadres sociaux que se déploie la fantaisie du sauvage. Mais, de toute façon, la société n’est qu’un point de départ : elle s’impose à l'imagination du non-civilisé comme la mer à l’imagination du marin; elle est au centre de ses préoccupations comme le moi propre est au centre des préoccupations de l’enfant, et pour les mêmes raisons. Le « sociocentrisme » du sauvage nôus paraît correspondre fort exactement à l’égocentrisme de l’enfant. Mais nous ne voyons pas que, pour expliquer le premier, l’hypothèse d’une conscience collective soit nécessaire.
Pour MLévy-Bruhl, le défaut de logique est plus ou moins une conséquence de la mysticité; mais la mysticité est étrangère à la mentalité de l’enfant, qui res-
semble pourtant à d’autres égards à celle du sauvage. L’enfant généralise plus qu’il n’abstrait, si, par généralisation, on entend l'assimilation parfois toute machinale par l’action ou par le langage d’une situation nouvelle à une situation ancienne. L’émiettement, la dispersion de la pensée primitive se retrouvent dans celle de l'enfant. Selon M. Piaget, la plupart des enfants de & à 9 ans sont incapables d’addition et de multiplication logiques. La première de ces opérations consiste, étant donné deux notions, à trouver la plus petite classe dans laquelle elles sont comprises, par exemple à trouver le genre prochain des notions vertébré et invertébré; la seconde à trouver la plus grande classe contenue dans deux autres à la fois, par exemple celle qui est à la fois dans la classe animal et dans la classe étre raisonnable. L’addition et la multiplication logiques supposent la comparaison ou, du moins, la prise de conscience simultanée de deux abstraits au moins. Cette opération dépasse l'intelligence enfantine. « Si les objets qui sont en mouvement, dit M. Piaget, ont de la force (comme un vaisseau) et, si les objets résistants ont aussi de la force (comme un banc), le concept de force résultera de l’addition de ces diverses classes
« objets animés de force »—« objets en mouvement » + « objets résistants >» +etc. Au contraire les enfants que nous avons Cités n’additionnent jamais ces facteurs ou ces classes d'objets. Ils les considèrent alternativement, sans sommation, et c’est pourquoi ils ne peuvent définir le mot fort » (1). En d’autres termes, ils sont incapables de coordonner leurs notions. Impuissance à classer et impuissance à définir, l’une et l’autre provenant de la confusion des'idées, d’un défaut d’abstraction, d’une insuffisance d’analyse. L'enfant assimile
(1) Le Jugement et le Raisonnement chez l'Enfant, p. 211.
avant de percevoir les ressemblances, dont il n’a au début qu’un sentiment global et qu’il ne distingue que peu à peu, en allant de celles qui sont extérieures et superfcielles à celles qui sont intérieures et profondes.
Les notions enfantines sont à la fois indéterminées et surdéterminées. Indéterminées, parce qu’il manque à l'enfant, comme nous venons de le voir, la perception de leurs attributs essentiels. Surdéterminées, parce qu’elles sont lestées d’éléments inutiles, d’origine affective. Le syncrétisme est la condition la plus primitive de la pensée; la synthèse implique l’analyse, la différenciation du contenu global des sentiments, et elle nc devient tout à fait cohérente que lorsque sont constituées ces habitudes mentales supérieures que sont les catégories et les principes rationnels. L'enfant n’a pas encore acquis ces habitudes, elles sont, chez le sauvage, très incomplètement formées, l’aliéné les a perdues de toute façon, elles sont des formations secondaires, les produits d’une certaine éducation. M. Piaget estime que jusqu’à 7 ou 8 ans, au minimum, l’enfant reste insensible à la contradictiôn. Parmi les différentes causes de la contradiction, la plus importante est la surdétermination qui « témoigne non pas du tout d’une tendance mystique à se jouer de l’identité, mais simplement d’une incapacité de freinage et d’élimination » (1). Ainsi qu’il ressort des nombreuses observations de l’auteur, l'enfant attribue et refuse successivement à la même chose la même qualité, l’affirme d’un objet et la nie d’un autre, auquel il aurait cependant la même raison de l’accorder qu’au premier, cela parce qu’il conçoit cette qualité, selon les moments, de différentes façons. Tantôt le soleil est vivant « parce qu’il éclaire », tantôt il ne l’est pas « parce qu’il n’a pas de sang ».
() Ibid.
La bise n’est pas vivante « parce qu’elle ne cause pas», les poissons, qui ne causent pas, vivent néanmoins, parce qu’« ils nagent ». La notion de vie contient des élements hétérogènes — parole, automotricité, etc. — que l'enfant ne pense pas simultanément, mais successive- -ment, et dont il tire par suite des jugements incohérents ou contradictoires. S'il n’aperçoit pas ces contradictions, s’il soutient tour à tour des opinions incompatibles, affirmant ce qu’il vient de nier ou niant ce qu'il vient d'affirmer, c’est peut-être par insuffisance de mémoire, mais c’est plus sûrement parce que la catégorie de non-contradiction n’est pas formée dans son esprit. La même explication ne vaut-elle pas pour la mentslité primitive ?
Si l’on admet que les catégories logiques sont d’origine sociale, on abandonne le point de vue de M. Lévy- Brubhl pour revenir à celui de Durkheim. Il faudrait cependant choisir, car ici s’affrontent « deux méthodes entièrement différentes pour l'interprétation des faits ethnographiques >», comme dit M. Brunschwicg, l’une faïsant honneur à la société des éléments logiques et objectifs de la pensée, l’autre lui attribuant ses éléments alogiques et mystiques. Ce serait vraiment faire la part trop belle à la sociologie que d'utiliser simultanément ces deux méthodes comme si elles étaient équivalentes. Certains auteurs semblent pourtant les confondre. Ainsi, après avoir défini l’aliénation comme une régression mentale vers le « psychologique pur », c’est-à-dire vers un état d’indistinction et de syncrétisme où les notions se mélangent les unes avec les autres et avec des éléments affectifs et cénesthésiques, M. Charles Blondel interprète cette rétrogradation comme l'effacement des formes logiques et discursives dont les influences so-
ciales ont revêtu la pensée (1). Cette interprétation se rattache au sociologisme dogmatique de MM. Durkheim et Mauss beaucoup plus qu’à la sociologie critique de M. Lévy-Bruhl, dont elle se réclame pourtant de préférence. Et même, elle est en désaccord avec la conception de ce dernier : le « psychologique pur » auquel l’aliéné fait retour est très proche de l’état mental du non-civilisé et serait beaucoup plutôt, pour M. Lévy-Bruhl, le sociologique pur. Ce désaccord n’amoindrit en rien la valeur des très belles observations que MM. Blondel et Lévy-Bruhl ont faites chacun de son côté. Mais il montre en tout cas combien l’entreprise est périlleuse d’expliquer exclusivement par des influences sociales le mécanisme si délicat et si complexe de la pensée.
La société exerce une fonction conservatrice et régulatrice, ainsi que nous l’avons montré nous-même en des chapitres antérieurs. Elle perpétue les acquisitions individuelles, du moins celles qui en valent la peine et qui correspondent à une utilité sociale, à un intérêt humain, bien ou mal compris. Une fois fixées et vulgarisées par le langage, par la tradition ou par l'écriture, les conceptions sont soumises à une élaboration et à un contrôle collectifs d’où elles sortent épurées et enrichies. Il est donc vrai que les concepts doivent à la société leur fixité, leur universalité et en partie même leur objectivité. En outre, à l’origine, la société aide l'intelligence à prendre conscience d’elle-même en lui fournissant des cadres où exercer sa fonction unifiante et classificatrice.
Mais elle ne crée pas la raison, encore moins l'intelligence. Dira-t-on que, réalisant une première approximation de cet ordre dont notre raison est avide et indiquant à celle-ci la marche qu’elle doit suivre, tout se
({) La Conscience Morbide,
passe comme si elle créait la raison ? Il resterait à se demander si l’organisation sociale n’est pas jusqu’à un certain point l’œuvre des mentalités individuelles. Sans aborder cette question qui dépasserait singulièrement le cadre de cette étude, bornons-nous à remarquer que l’organisation n’est pas un phénomène spécifiquement social, qu’elle est la caractéristique essentielle de l’être vivant et qu’elle s'établit sans nulle participation des influences collectives dans le psychisme inférieur. Nous avons saisi sur un cas privilégié, le Cas de l'instinct et de la perception, la façon dont elle naît et progresse. Il y a, disions-nous, une logique immanente de l’action; volontiers ajouterions-nous maintenant qu’elle régit à la fois l’activité collective et l’activité individuelle, et qu’ainsi elle est supérieure aussi bien à la société qu’à l'individu. L’adaptation motrice de nos actes aux excitations ou aux situations nouvelles implique une certaine coordination des mouvements, qui dépend des conditions extérieures de l’action et de conditions à la fois physiologiques et psychologiques représentées par une hiérarchie de schèmes ou d’habitudes générales; l’adaptation mutuelle des individus se réalise en vertu des causes psychologiques et interpsychologiques qui créent ie langage et le font passer du stade émotionnel au stade intellectuel. Le langage est une condition nécessaire sans doute, mais non point suffisante, de la communion des esprits, laquelle n’est à son tour qu’un des facteurs de l’organisation sociale. Il ne s’agit pas de nier la spécificité des phénomènes sociaux, mais seulement de les replacer à leur véritable rang et de dénoncer les exagérations d’une doctrine pour laquelle l’ordre m’existe que par la société, naît avec elle et de la même manière mystérieuse. D’ailleurs, l’ordre rationnel est de toute façon supérieur à l’ordre social : d’abord parce que, selon une idée chère à M. Lalande, la société pour
laquelle il existe, très différente de l’organisme complexe et différencié qu’étudient de préférence les s0ciologues, est la société homogène des esprits pensants, groupe aux limites indécises dont certaines habitudes intellectuelles constituent principalement l’unité; en second lieu parce qu’il suppose, outre l’accord des esprits entre eux, l’accord de la pensée avec elle-même et de ses concepts avec l’expérience.
Nous voilà donc ramenés à notre point de départ : il nous reste à retracer sur le terrain de la psychologie proprement dite la genèse des catégories, c’est-à-dire des concepts qui représentent la condition supérieure de l’ordre rationnel. Nous ne nous dissimulons pas les dangers de cette tentative, et qu’elle est condamnée à demeurer quelque peu aléatoire, faute d’observations suffisantes. Tout au plus voudrions-nous montrer que les mêmes lois, jouant à des niveaux différents du développement psychique, peuvent rendre compte de l’établissement des concepts ordinaires et de l’établissement des catégories.
Rappelons que par catégories nous entendons non pas seulement les concepts fondamentaux de la pensée, les genres suprêmes, mais les rapports les plus généraux qui régissent les opérations intellectuelles, en particulier le jugement. Encore ne rangerons-nous pas parmi elles, comme Hôffding dans un ouvrage récent (1), 14 Relation, la Continuité et la Discontinuité, qui sont à nos yeux de simples résidus d’abstraction. Nous définirons finalement les catégories des rapports dynamiques et
(1) La Relativité philosophique.
vivants, des schèmes logiques qui règlent ou dirigent en fait et non pas seulement en droit les opérations intellectuelles. À qui objecterait que cette définition est trop étroite (et peut-être l’est-elle en effet du point de vue épistémologique), nous répondrions qu’étudiant en psychologue le problème de la pensée, nous n’avons à tenir compte que des éléments psychologiques qui jouent réellement un rôle dans le dynamisme mentai et qui, au lieu d’y figurer seulement comme des cadres ou des principes, s’y comportent comme des causes. Nous espérons justifier plus loin ce point de vue.
De même, notre classification des catégories, qui nc prétend nullement à être complète, veut du moins être psychologique et par conséquent génétique. Du point de vue génétique, on peut distinguer trois groupes : 1° les catégories fondamentales, sans lesquelles il n’y aurait pas d'intelligence et qui sont par conséquent innées; 2° les catégories formelles, dont dépend l’économie de la pensée, l’ordre des notions, leur accord mutuel et qui sont «a priori sans être innées, parce qu’elles se rattachent psychologiquement et logiquement aux précédentes sans dépendre, au moins directement, de l’expérience sensible; 3° les catégories réelles par lesquelles nous interprétons l’expérience et qui résultent d’une adaptation des catégories formelles aux choses (1). Il suffira, pour justifier provisoirement cette division, de rappeler que la pensée enfantine, insensible d’abord à la contradiction, possède d’emblée ia ressemblance, et que, dans l’évolution humaine, le besoin d’ordre a précédé le besoin d’objectivité, comme le raisonnement
(1) Cette classification s’inspire, dans ses grandes lignes, mais seulement dans ses grandes lignes, de celle de Hôffding dans la Relativité Philosophique. Hôffding distingue : 1° les catégories fondamentales; 2° les catégories formelles; 3° les catégories réelles; 4° les catégories idéales (concepts de valeur).
formel et le raisonnement déductif ont précédé l’induction.
A. Les Catégories fondamentales. Les catégories fondamentales sont la totalité ou l’unité, la ressemblance et la différence. La totalité qu’on désigne aussi, à tort selon nous, par le terme de synthèse, est la tendance élémentaire et innée de l'esprit à grouper et à souder les uns aux autres des états qui ont coexisté, coexistent ou se sont succédé en contiguité dans la conscience; elle est cette tendance à l'unification du divers dans laquelle certains voient l’essence même de la conscience. L’association de contiguité et la restauration des souvenirs dans la mémoire dynamique découlent de la totalisation; Hôffding prétend même qu’elles s’y ramènent : « l’essence de toute association, dit-il, c’est donc la tendance que nous avons, un élément particulier étant donné, à reproduire l’état total dont cet élément, ou un autre semblable, formait l’une des parties. Cette loi fondamentale que nous pouvons appeler la loi de totalisation nous ramène tout naturellement à la nature générale de la conscience considérée comme une activité synthétique (1). >» La vérité est, selon nous, que l'association est un phénomène dérivé : des éléments psychiques ne se juxtaposent dans la conscience selon la loi de contiguïté que s’ils ont auparavant fusionné dans un sentiment ou dans une intuition globale. C’eit ce qui fait dire à M. Bergson que l’association n’est pas le fait primitif et que nous débutons par une dissociation (2). Mais la dissociation elle-même a pour base une intégration subconsciente d’éléments successivement perçus ou de perceptions complexes, mais également sucessives. La perception résulte de la fusion de l’im-
(1) Psychologie, 2° édit. française, p. 208.
(2) Matière et Mémoire, p. 180.
pression que nous recevons actuellement d’un objet avec les impressions qui l’ont immédiatement précédée, en même temps que de laction assimilatrice d’un schème antérieurement formé. La totalisation, sinon l’association, est donc bien le fait primitif. La totalisation ou intégration est un processus subconscient, mais la rédintégration par association peut faire intervenir la conscience et la volonté : c’est le cas dans la restauration intentionneille d’un souvenir dont on ne possède qu’un fragment ou d’une chaîne de souvenirs dont on. ne tient qu’un anneau.
Comme la totalité, la ressemblance fonctionne d’abord d’une manière toute machinale. Elle rapproche les uns des autres les états qui présentent des affinités, preches ou lointaines, subjectives ou objectives. Le fait le plus général est ici l’attraction machinale du semblable par le semblable; l’assimilation, c’est-à-dire la fusion des similitudes, et l’association par ressemblance sont par rapport à elle des faits dérivés. C’est par une assimilation que commencent à se former les schèmes perceptifs, par une association de ressemblance, suivie d’une comparaison, que l’abstraction s’opère dans la plupart des cas, par le jeu spontané et inconscient de la ressemblance, progressivement précisée en analogie, que nos schèmes et nos habitudes générales s’adaptent à des excitations ou à des situations nouvelles. La tendance analogique, que nous avons vue à l’œuvre dans l’activité irréfléchie et dans la perception, se manifeste de bonne heure dans le langage enfantin : l’enfant crée sans cesse, d’une façon toute spontanée, des formes grammaticales nouvelles conformément à des paradigmes ou à des schèmes verbaux subconscients engendrés par l’usage : il dit déproche-toi pour éloigne-toi, éteindu pour éteint par analogie avec rendu, à le pour au, de le pour du; il forge des mots : cerceonnier (fabri-
cant de cerceaux) par analogie avec charbonnier, cordonnier, etc. (1). Tel est le procédé essentiel par lequel, aussi bien dans l’histoire de l’humanité que dans le développement de l'enfant, se constitue un langage. « L’analogie, dit M. Vendryès, est à la base de toute morphologie (2). >» |
La totalisation et l’assimilation expliquent le syncrétisme de la pensée enfantine, l’état confusionnel de la mentalité primitive, l’antériorité du sentiment par rapport à l’idée explicitée et définie. Le sentiment est la vie subconsciente et profonde de l’idée : c’est qu’il est engendré par de secrètes assimilations, par des totalisations ignorées, tandis qu’elle est le produit d’une analyse et d’une synthèse où la réflexion intervient. La conscience va de la ressemblance jouée à la ressemblance sentie et de celle-ci aux objets ressemblants; elle va également du tout aux parties, de l’ensemble aux détails, du moins déterminé au plus déterminé. Si le sentiment précède l’idée, le schème précède la percéption, dont il est la forme générale, la configuration d'ensemble. Par là s'explique l’indépendance relative des éléments formels ou relationnels à l’égard du contenu sensible qu’ils ont pour fonction d’organiser.
Contrairement aux catégories précédentes, la différence est un rapport essentiellement et originairement conscient : elle se manifeste d’abord sous la forme d’une abstention, d’une hésitation à agir, d’un refus d’assimiler une situation nouvelle à des situations antcrieures pour lesquelles on disposait d’un mode approprié de réaction motrice, perceptive ou verbale. Elle est ainsi le point de départ de la réflexion et elle conditionne toutes les démarches de la pensée réfléchie,
(1) Cf. Compayré. L’Evolution intellectuelle et morale de l'enfant, p. 249.
(2) Le Langage, p. 186.
car toutes reviennent à distinguer un-objet d’un autre objet ou à en différencier le contenu par l’analyse et par le jugement. Aux schèmes logiques de l’assimilation et de l’« analogation », si nous osons risquer ce néologisme, s'opposent les schèmes logiques de la discrimination et de la différenciation : c’est par le concours des uns et des autres que les concepts s’élaborent et parviennent à se classer et à se définir.
Le contraste est la différence déterminée par l’assignation du genre, c’est-à-dire de la ressemblance à l’intérieur de laquelle elle apparaît. Bien que moins primitif que les catégories de totalité et de ressemblance, le contraste, qui correspond à l’analogie, n’en est pas moins un des éléments fondamentaux de l'intelligence. C’est à juste titre que la psychologie classique, s’inspirant d’une vue d’Aristote, lui fait une place, à côté de la contiguiïté et de la similitude, parmi les rapports qui dirigent l’évocation des idées. Elle a seulement 14 tort de méconnaître que tous les rapports logiques peuvent également, d’une façon d’ailleurs secondaire ct dérivée, remplir la même fonction.
La négation semble avoir son origine dans le coutraste. Stern a noté que les premières négations de l’enfant empruntent, pour s'exprimer, la forme de l’antithèse : « poupée à moi, pas à maman »; à un stade ultérieur, elles se réduisent à la constatation d’un manque (1). Constatation qui a vraisemblablement sa source dans la perception d’un contraste spécial, d’une opposition entre ce que l’on s’attendait à trouver dans une situation ou dans un objet et ce qu’on y trouve réellement. Que, par un de ces phénomènes de simplification que nous avons déjà maintes fois rencontrés et qui résultent de l’habitude, le premier terme de cette oppo-
(1) Delacroix. — Le Langage et la Pensée, p. 309-310.
sition reste à l’arrière-plan de la conscience, comme dans ces comparaisons abrégées où nous dégageons d’un objet actuellement donné le caractère qui lui est commun avec d’autres antérieurement perçus et dont les images restent latentes : voilà la négation, le schème logique de la négation constitué.
B. Les Catégories formelles. Les catégories formelles ont leur source dans des prédispositions innées qui sont de deux sortes. Les premières sont les catégories fondamentales, la totalité, la ressemblance et la différence, auxquelles on peut joindre, bien que déjà moins primitives, l’analogie, le contraste et la négation : elles constituent le fond de l'intelligence. A ces tendances élémentaires s’ajoute, chez l’homme, dès la naissance, un obscur instinct rationnel, qui se manifeste chez l’enfant par les comment et les pourquoi dont il obsède son entourage, chez le sauvage par des curiosités analogues et jusque dans la métaphysique naïve par laquelle il se donne une représentation de l’univers. L'instinct rationnel n’est pas une désignation collective ou géné- rale pour des tendances analogues qui seraient réellement indépendantes les unes des autres, mais une tendance unique et indéterminée, un besoin indéfini et par là même général d’explication. M. Piaget a montré que l'enfant confond la motivation psychologique avec Ia justification logique et l’explication causale, le pour que avec le puisque et le parce que, le comment avec le pourquoi. Faute de savoir où il tend, ce besoin se satisfait à bon compte : l’enfant se contente souvent, lorsqu'il demande le pourquoi d’une chose, d’une réponse qui transpose la question du mode interrogatif au mode affirmatif : « Pourquoi est-ce comme cela ? — Parce que c’est comme cela. >» En chacune de ces questions se tradui*, sous la forine d’un obscur besoin de comprendre, aussi obscur que le sera plus tard le besoin d’aimer, le soz-
venir diminué et appauvri des efforts accomplis par les générations antérieures pour ordonner leurs représentations.
Les catégories formelles se constituent à partir des catégories fondamentales et sous l’influence de l’instinct rationnel. L’analogie donne naissance à l'identité, le contraste et la négation à la non-contradiction; la totalité devient l’ordre, la totalisation devient la synthèse.
Par identité, il faut entendre d’abord le rapport du même au même et la tendance à identifier. Le rapport du même au même apparaît lorsque nous nous interrogeons sur le pourquoi d’une ressemblance. De telles questions nous sont imposées par le besoin d’explication qui gît en tout esprit normal, mais aussi par la vie. On sait déjà quelles nécessités pratiques et sociales contraignent l’esprit à poursuivre, derrière les ressemblances qualitatives, plus ou moins décevantes, des identités de rapport sur lesquelles il puisse compter. L'identité de rapport est, au sens rigoureux du terme, une analogie. L'identification, comme schème logique, est la tendance de l’esprit à poursuivre des analogies rigoureuses; c’est la tendance analogique, passée au service de la réflexion et aboutissant à des assimilations. conscientes et précises. On peut la considérer comme un produit dérivé de l’abstraction ou, plus généralement, de toutes les expériences mentales, qui, comme les jugements de prédication ou les syllogismes, ont pour résultat d'identifier partiellement un terme à un autre terme; elle s’en dégage par une abstraction du second degré qui, dans les esprits ordinaires, ne dépasse pas la phase toute spontanée de l’assimilation et de la dissociation, celle qui engendre les schèmes et qui précède Pabstraction proprement dite. Issu de la pensée, d’une pensée que la pratique individuelle et la vie socia!e
na
contraignent à se préciser le plus possible, le schème logique de l'identité devient, conformément à la loi de récurrence qui régit toutes les habitudes, une habitude générale de la pensée. N’a-t-on pas dit, non sans quelque exagération, que penser, c’est identifier ?
Le mot d'identité se prend en une autre acception. L'identité est encore l’obligation, ressentie bien avant d'être distinctement conçue, d’arrêter le contenu des notions dont on se sert, d'opérer sur des idées dont le sens ne variera pas pendant toute la durée au moips de l’acte de pensée. C’est cette obligation qu’exprime la formule fameuse : A est A. Entre les deux acceptions du mot identité, l’affinité est facile à saisir : les seuls éléments réellement communs à plusieurs contenus de conscience sont aussi les seuls qui soient susceptibles de ne point varier, et ces éléments, ce sont les rapports. Il n’y a pas d'identité complète, au double sens du terme, dans la nature : deux objets ne sont jamais rigoureusement indiscernables, et un objet n’est pas rigoureusement le même à deux moments de sa durée. Il n’y en a pas davantage parmi nos images, diverses comme les objets et plus sujettes encore à se déformer. Il n’y a que des identités de rapport, des identités conceptuelles, et le rapport est aussi le seul élément qui soit susceptible d’une certaine fixité. Mais Fidentité, comme obligation d’opérer sur des concepts fixes, se rattache non pas à l’analogie, mais à la non-contradiction dont elle est une sorte de corollaire.
Les mêmes nécessités pratiques qui font passer l’esprit de la ressemblance à l’analogie et de l’analogie, comme mode défini mais encore qualitatif de la ressemblance à l’identité, le conduisent de la différence au contraste et du contraste qualitatif à l’opposition. Les ressemblances ne sont pas seules à nous décevoir : des différences frappantes, poussées au contraste, peuvent
être extérieures et superficielles. Sur le plan de la sensation, il n’y a pas plus d’hétérogénéité absolue que d'identité rigoureuse. Il n’y a d’hétérogénéité absolue que dans la sphère des concepts ou, ce qui revient au même, entre des rapports. Les antithèses du plaisir et de la douleur, du blanc et du noir, etc., ne sont encore que des contrastes qualitatifs. Le haut et le bas, l’avant et l’arrière, le grand et le petit, le lourd et le léger forment ou peuvent former des oppositions, parce qu’ils sont des rapports définis ou aisément définissables.
Il est une de ces oppositions qui possède une valeur particulièrement importante et dont les hommes on: mis des siècles à comprendre la vraie signification : c’est l’opposition de contradiction, l'opposition de l’être et du non-être, d’une affirmation et d’une négation ayant même sujet et même attribut ou de deux affirmations ayant même sujet et des attributs contradictoires. L’enfant et le primitif sont insensibles à la contradiction. Cela ne signifie pas qu’ils puissent l’un ou l’autre penser le contradictoire, mais simplement que la contradiction n’a pas de prise sur leur pensée. Ils émettent successivement des jugements incompatibles entre eux ou juxtaposent dans un jugement des notions inconciliables sans s’apercevoir de leur hétérogénéité. L’hétérogénéité n’apparaît et, au fond, n'existe que lorsqu'on substitue aux notions indéfinies (par défaut ou par excès de détermination) de la mentalité enfantine et primitive des concepts définis. Quand l’Australien dit que les Bororo sont des araras, il n’y a de contradiction que pour nous, qui savons que le Bororû appartient à la classe homme et l’arara à la classe oiseau. De même, quand l’enfant reconnaît à la montre la qualité de vivante parce que « ça bouge » et la lui refuse un moment après, il n’y a de contradiction
qu'aux yeux de l’adulte, qui interprète les déclarations de l’enfant comme si celui-ci avait défini sa notion du vivant en attribuant le mouvement à ce qui vit. En fait, comme on l’a vu, il y a, dans le sentiment général qui correspond dans sa conscience au terme vivant, d’autres éléments à l’état de syncrétisme et d’indistinction; l'enfant est incapable de les coordonner et même de les percevoir simultanément, il est dominé tantôt par l’un, tantôt par l’autre. Ses déclarations divergentes traduisent ces fluctuations; elles ne sont pas réellement contradictoires, elles échappent aux règles logiques et en particulier à la règle de non-contradiction, parce qu’elles sont indéfinies. Il en est d’elles comme des propositions subcontraires, dans lesquelles le sujet est pris dans une partie indéterminée de son extension et par suite aussi de sa compréhension, et qui peuvent être simultanément vraies. Les règles logiques n’ont de prise que sur une pensée qui opère sur des concepts définis.
À mesure que nous prenons une conscience plus nette de certaines oppositions bien tranchées comme l’opposition du haut et du bas, du grand et du petit, du plus et du moins etc., nous ressentons davantage l’obligation de ne point nous contredire. La catégorie de non-contradiction se forme comme toutes les autres par une abstraction du second degré (réduite, le plus souvent, aux phases primitives de l’assimilation et de la dissociation), qui porte sur les expériences mentales où s'affrontent des jugements possibles ou simplement esquissés ayant même sujet et des attributs opposés. Chaque expérience de ce genre achemine l'esprit vers la reconnaissance de cette vérité qu’un sujet ne peut posséder en même temps deux attributs contraires. Le principe de contradiction n’est en effet autre chose que
le concept très général de l'exclusion mutuelle des opposés, quels qu’ils soient, dans un sujet quelconque. Ce principe a été appliqué et pressenti bien avant que les philosophes grecs aient réussi à en pénétrer la signifcation purement formelle : preuve nouvelle que les relations impliquées dans l’action, dans les expériences motrices et mentales, sont opérantes avant d’être conscientes, ou, du moins, avant d’être conçues. A l’obligation, toute négative, de ne point se contredire se rattache naturellement, comme sa condition ou son moyen, le précepte positif d’user de concepts stables, précepte que traduit la formule sibylline : A est A.
La catégorie fondamentale de totalité évolue en corrélation avec les précédentes : elle devient l’ordre. « L'ordre, dit Lachelier, est une cohérence quelconque (aux yeux de l’esprit) fondée sur un rapport quantitatif, qualitatif, mécanique ou téléologique » (1). Il faut ajouter, pour ramener cette notion du terrain de la théorie de la connaissance sur le terrain de la psychologie, que l’ordre ainsi conçu définit une tendance intellectuelle complexe ou, pour mieux dire, l'intelligence ellemême, une fois que sortie des limbes du sentiment, elle commence à prendre conscience de ses pouvoirs fondamentaux et à en faire un usage proprement logique. Ce qui correspond psychologiquement à l’ordre, c’est la synthèse. L'ordre, c’est l’intelligibilité, la synthèse, c’est l'intelligence. Ordonner ou synthétiser, c’est-à-dire unifier en identifiant sous le contrôle du principe de contradiction, voilà le schème général des opérations intellectuelles supérieures, de la définition, de la classification, du jugement et du raisonnement. Les rapports de coordination et de subordination sont les ex-
(4) Vocabulaire technique et critique de la philosophte, art. Ordre.
pressions les plus directes de l'idée d’ordre, en ce qu’ils procurent à notre besoin d’unité une satisfaction immédiate et permettent de concilier de la façon la plus simple nos tendances rivales’ à l’identification et à l’opposition. Les premiers systèmes philosophiques ne sont guère que des classifications où il s’agit de rattacher les espèces aux genres et de découvrir le genre suprême qui comprend tous les autres. D'ailleurs, la synthèse peut se fonder sur d’autres catégories et d’autres principes collaborant non pas seulement en droit, mais en fait avec ceux que nous venons d’énumérer. Les catégories réelles de temps, d’espace, de causalité et de finalité déterminent la forme d’un grand nombre de nos jugements; des axiomes et des postulats, dont le rôle a été comparé avec raison à celui des muscles et des tendons dans la marche, dirigent les raisonnements propres à telle ou telle science. Enfin, des méthodes diverses, fonctionnant comme schèmes logiques, régissent la marche de nos inductions ou de nos déductions : telles sont, pour l’induction, les méthodes baconiennes. La notion d’une méthode logique s’apparente de très près, comme on le verra plus tard, à la notion de catégorie.
C. Les Catégories réelles. Les catégories formelles sont préformées dans les catégories fondamentales et, si le passage de celles-ci à celles-là requiert, pour se produire, certaines conditions psychologiques et sociales, qui ne sont pas universellement réalisées, qui ne le sont pas notamment chez les sauvages de l’Amérique et de l’Australie, du moins s’opère-t-il, lorsqu'il s’opère, avec une sorte de nécessité logique inhérente à la nature même des catégories fondamentales. En ce qui concerne le passage des catégories formelles aux catégories réelles, il n’en est plus de même : les premières expriment la structure de la raison, les secondes leffort
de l’intelligence vers une interprétation de plus en plus complète et de plus en plus cohérente des choses. Les catégories réelles résultent, a-t-on dit, d’un compromis de la forme avec la matière de la connaissance : d’une part, elles répondent à cette exigence d’unité et d’identité qui nous a paru constitutive de l’entendement humain; mais d’autre part, cette exigence a dû se plier aux conditions de l’expérience, qui sont la diversité et le changement : diversité infinie, jamais complètement explorée et qui fait éclater les cadres trop rigides, les hypothèses prématurées où l’on prétend l’enserrer; changement en bien des cas encore imprévisible et irréversible, dont la loi est imparfaitement connue et dans lequel il est bien difficile d’établir avec certitude ce qui demeure. Aussi les catégories réelles — temps, espace, causalité, finalité etc. — et les principes qui s’y rattachent, se sont-ils transformés, assez lentement d’ailleurs pour que certains philosophes aient pu les croire immuables.
Nous ne saurions entreprendre ici l’étude de cette évolution. D’abord, parce que d’autres, plus autorisés que nous, l’ont tentée, non sans succès. En second lieu, parce qu’elle déborderait singulièrement le cadre de cette étude : du moment que les concepts de temps, d’espace, de causalité, etc, sous leur forme actuelle, proviennent d’une adaptation de l'intelligence aux choses, des causes étrangères à la psychologie ont contribué à les établir : causes historiques et sociales se rapportant aux conditions de l’investigation scientifique et du développement de la science, causes plus objectives encore tenant à la nature des choses. Cependant les facteurs psychologiques restent au premier plan. Nous nous contenterons, pour faire ressortir leur rôle, de retracer, en utilisant ce qu’on sait de plus positif et ce qu’on a supposé de plus plausible au sujet des catégories réelles, la cour-
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be générale de leur histoire. On peut distinguer trois périodes.
1° La première période est une période de dispersion. Les catégories réelles ont leur origine dans l’expérience et surtout dans le mouvement. Les premières notions relatives à l’éfendue se confondent avec les schèmes perceptifs. Une analyse ultérieure en a tiré les idées qui s’expriment par les mots : à droite, à gauche, devant, derrière, près, loin, etc:, puis les idées plus abstraites encore de hauteur, de largeur, de profondeur, etc. Il est certain que la signification mathématique de ces termes a tardé longtemps à apparaître et qu’elle échappe encore à beaucoup de personnes qui possèdent cependant le concept totalisé de l’espace (1). La durée est constituée au premier moment par des notions éparses et d’origine diverse qui se tirent, les unes de certains rythmes familiers consistant en des alternances d’états et surtout de mouvements opposés ou encore en des alternances d’actes et de repos, les autres de contrastes entre des états qui ne se succèdent pas d’une façon nécessairement immédiate : contraste entre le manque de quelque chose et le souvenir de l’avoir possédé; contraste à l’intérieur de la tension, de l’attente ou de l'attention entre l’actuel et le potentiel, entre ce que l’on a et ce que l’on désire. D’abord confuses et sans généralité véritable, ces notions deviennent peu à peu les idées de succession, de présent, de passé, d’avenir. Le concept de causalité a également sa source dans l'expérience, non pas dans l’expérience toute réceptive décrite par Hume, Stuart Mill et Spencer, mais dans une expérience active liée aux appétits de l’homme. Avant toute spéculation, du point de vue strictement pratique, l’homme a besoin d’un ordre sur lequel il puisse comp-
(1) Cf. Ribot, op. cit. p. 171.
ter, tout au moins de certaines régularités empiriques. Il faut, dit en substance M. Weber dans le Rythme du Progrès, que les mêmes procédés produisent approximativement les mêmes résultats. Le primitif qui frotte un morceau de silex contre un morceau de silex pour produire du feu, qui se sert de sa hâche pour couper un arbre ou tue un animal à distance au moyen d’ur projectile, se forme un sentiment direct de la relation de cause à effet : sentiment d’autant plus fort, ajouterons-nous, qu’il correspond à une pratique plus ancienne et qu’il est plus répandu, mais confus encore et contenant en germe deux idées tout à fait distinctes et tardivement distinguées en fait : d’une part la libre causalité de la volonté et de l'effort, de l’autre le déterminisme rigoureux des actions mécaniques.
2° La seconde période est une période d’unification ou de totalisation. Ici se placerait, selon le sociologisme durkhémien, l'intervention de la conscience collective. En fait, dès la première période, les facteurs sociaux ont joué un rôle en propageant, en perpétuant et probablement aussi en régularisant les notions spéciales issues de l’activité pratique et technique de l’individu. Dans la seconde, c’est la société tout entière qui est prise comme objet de représentation, mais elle n’est, on l’a vu, que la donnée empirique qui suggère à l’esprit la conception de l’univers. Cette conception, ainsi que les catégories qui lui sont liées, implique en outre la tendance de l’esprit humain à l’unité. Quoi qu’il en soit, il s’opère alors une synthèse ou plutôt une coalescence des notions disséminées qui se rapportent à l’étendue ou à la durée ou à la causalité. Ce qui sort de là, ce sont les concepts de l'Espace total, du Temps total, d’une Causalité universelle ou, tout au moins, impersonnelle. Concepts surdéterminés, qui ne sont pas encore de véritables idées abstraites : le temps n’est pas conçu à ce
stade comme l'enveloppe formelle des phénomènes, mais comme l'écoulement de la vie sociale; l’espace n’est pas séparé des choses qui le remplissent, il est . l'emplacement de la tribu, l’ordre des « coexistants » sociaux.
3° La troisième période, qui peut être appelée période de rationalisation, est dominée par l’influence des . catégories logiques et notamment de la catégorie d’identité. L'espace se dépouille de ses éléments qualitatifs, s’affranchit de toute limite et devient homogène. « Un décimètre cube pris dans Sirius il y a mille ans, pris sur cette table à l’instant même, est toujours identique à n’importe quel autre décimètre cube et peut lui être rigoureusement substitué sans qu’il en résulte aucune différence. De là la possibilité de compter dans cet espace des unités distinctes et permutables, qui ne diffèreront que numériquement, c’est-à-dire par le seul caractère de leur multiplicité. Voilà l’élément d’identification, ou pour mieux dire le schéma de l’identification réclamée par la transformation des sensations en objets. » (1) Le concept de temps évolue parallèlement au concept d’espace et reçoit des attributs analogues : homogénéité, extériorité réciproque des moments, divisibilité infinie, bref les attributs qui permettent d’appliquer la mesure aux phénomènes successifs et de les traiter comme réversibles, la réversibilité étant ici l'équivalent de la permutabilité spatiale. Longtemps imprégnée d’anthropomorphisme, la causalité s’est à son tour peu à peu rationalisée. Le principe de causalité est devenu « l’affirmation d’une pleine et entière égalité entre les antécédents et les conséquents »; le principe cartésien de la conservation du mouvement, le
(1) Lalande. La Dissolution opposée à l’évolution dans les sciences physiques et morales, p. 177-178.
principe leibnitien de la conservation de la force vive, les principes contemporains de la conservation de la masse, de l’énergie etc., en sont des expressions spéciales. Actuellement la notion scientifique de causalité, sous la forme où la physique en fait usage, se rattache à l’idée d’une énergie qui demeure identique à travers toutes ses transformations, de sorte que le rapport de cause à effet ne serait qu’une équation entre deux formes successives de cette énergie. Comme les autres catégories, la causalité résulte de l’application au changement, fait d'expérience, de l’identité, loi constitutive de l’entendement. Que l’idée de causalité ainsi entendue ne suffise pas aux besoins de la science, qu’il y ait des uniformités, des invariances irréductibles à la causalité, que, même, ce concept perde constamment du terrain dans les sciences cosmologiques, comme l’a récemment soutenu M. Brunschwicg, tout cela est bien possible, mais prouve seulement que les choses résistent à nos tentatives pour introduire partout l'identité. Les idées de temps et d’espace subissent en ce moment même une crise analogue. L'évolution des catégories réelles n’est point achevée.
Mais il est probable qu’elle se poursuivra dans le même sens que par le passé. Le trait le plus frappant de cette évolution, c’est en effet sa continuité : en tous temps la même tendance profonde a poussé les savants et les philosophes à rechercher derrière la diversité et le changement l'identité. Les théories succèdent aux théories, la tendance demeure. Elle apparaissait déjà dans l’atomisme de Leucippe et de Démocrite et dans la théorie, formulée par Parménide, de l’immutabilité absolue de l’être; elle se retrouvè dans les philosophies de la substance, puis dans les explications mécanistes de la science moderne et dans les principes de conservation. « Il y a là, dit M. Meyerson, quelque chose qui
est inséparable de l’essence même de la science et se manifeste à toutes les époques, même au moyen âge, où pourtant les conceptions et les explications physiques semblent, à première vue, si différentes des nôtres. » (1)
Enseignement précieux pour le psychologue. Une fois de plus, il apparaît qu’au-dessous des principes formulés par les philosophes et par les savants, il existe des tendances profondes et informulées qui dominent la pensée, souvent à l’insu de la pensée : ce sont les catégories, les schèmes logiques. Elles sont jusqu’à un certain point indépendantes de la matière de la connaissance, du degré ou de l’étendue de notre savoir, des hypothèses spéciales que l’expérience nous suggère. Elles ne sont pas seulement des formes, mais encore des forces, immanentes à l’activité intellectuelle, qu’elles suscitent, qu’elles dirigent, qu’elles contrôlent. Nous avons vu comment elles s’établissent, nous allons voir, en les rapprochant de nouveau des concepts, comment elles fonctionnent.
(1) Bulletin de la Société Française de Philosophie, Décembre 1908. Cf. Identité et Réalité.