CHAPITRE VII
En toutes les études qui précèdent, il a été constamment admis que les rapports possèdent, non pas seulement une existence jusqu’à un certain point indépendante dans l’esprit, mais encore un pouvoir psychologique ou réel d’unification et d’organisation. L'action s'organise par les schèmes moteurs, la perception par les schèmes perceptifs; les concepts informent le contenu de nos représentations, les catégories régissent les opérations intellectuelles telles que le jugement et le raisonnement. Il y a là toute une hiérarchie d'organes au moyen desquels s'exerce l’activité spirituelle. Le mot organe est à peine ici une métaphore, et rien ne nous paraît plus propre à montrer la continuité de la vie proprement dite et de la vie mentale que la genèse et le fonctionnement des rapports constitutifs de l’esprit. Les organes psychiques se forment de la même manière que les organes du corps, les plus complexes et les plus différenciés sortant des plus simples et des moins différenciés sans les absorber ni les détruire : de même que les organes des sens proviennent d’une différenciation de lectodérme, les concepts proviennent d’une différenciation des schèmes perceptifs; les catégories sont des concepts supérieurs, et nous avons vu que les catégories formelles découlent des catégories fonda-
mentales, les catégories réelles des catégories formelles par une évolution qui est un progrès d’aboæd de l’indéfini au défini, puis du simple au complexe. D’autre part, tous ces organes sont susceptibles de fonctionner automatiquement, sans participation de Ia conscience : avant d’être sentis ou conçus, la ressemblance, le contraste, la totalité sont des forces psychologiques par lesquelles nos états de conscience fusionnent ou s’associent; les catégories formelles et les catégories réelles déterminent, le plus souvent à notre insu, la forme logique et objective de notre pensée; nos actes et nos perceptions résultent de l'application machinale des schèmes moteurs et perceptifs aux impulsions de notre corps et aux données de nos sens. Enfin, ce que nous savons des degrés supérieurs de la conception nous permet déjà d’entrevoir que tout phénomène complexe de création psychique suppose le consensus des forces organisées de l’esprit, comme tout phénomène complexe de création vitale suppose le consensus des forces organisées de la vie. Au lieu de partir comme les associationnistes de l’hypothèse d’un mécanisme mental dans lequel les idées s’agrègent les unes aux autres, en vertu de lois qui leur sont aussi extérieures que la gravitation aux corps du monde physique, nous nous sommes placé dans l’hypothèse d’un dynamisme psyvchique où elles s’ordonnent par des forces qui leur sont immanentes. Ces forces, ce sont des rapports. Mais d’où vient le pouvoir de la relation, et comment s’exercet-il ? Telle est la question que nous examinerons dans ce chapitre. Nous y étudierons, en outre, l'influence du rapport dans les cas privilégiés où elle peut être décelée par une observation intérieure suffisamment poussée, dans l’activité intentionnelle de la pensée.
Sous ce terme de rapport, on entend généralement les liaisons objectives. Les plus importantes de ces liaisons sont les lois, c’est-à-dire les rapports constants ou nécessaires qui relient entre eux les êtres et les phénomènes. La loi n’existe pas dans les choses, bien que, conformément à la formule de Montesquieu, elle dérive peut-être de leur nature. Elle existe bien en un sens dans l’esprit, mais d’une manière tout idéale, c’est-àdire comme simple objet de pensée. Les connexions objectives sont, dans l’esprit, des résidus d’abstraction, à moins que, comme les relations mathématiques, elles ne soient les produits d’une création intellectuelle qui, fondée encore jusqu’à un certain point sur la nature des choses, dérive avant tout de la nature de lesprit. Dans les deux cas, elles transcendent la conscience proprement dite, la vie phénoménale de l'esprit, et s’intègrent à un ordre intemporel et impersonnel de vérités. Le prestige de la notion de loi est si grand, les relations élaborées par la science ont une telle importance théorique et pratique qu’on devait être fatalement amené à attribuer à toute espëce de rapports le mode d’existence idéal qui est le propre des rapports scientifiques. Pour un grand nombre de penseurs, les rapports ne sont que des êtres de raison.
Assimilant aux lois des choses les lois de l'esprit, on en vient tout naturellement à définir les rapports psychiques comme des lois intemporelles qui régissent les processus mentaux à la manière dont les rapports objectifs régissent les processus physiques, et qui sont aussi étrangères à la nature de la conscience que le
théorème de Pythagore ou le principe d’Archimède. C’est parce qu’ils ne peuvent concevoir l’action d’un rapport que les associationnistes se sont généralement efforcés de réduire les associations de ressemblance et de contraste à l’association de contiguité, qui présente sur les autres l’avantage de pouvoir s’interpréter par la physiologie et par le mécanisme. Brochard, qui n’était pas associationniste, écrivait pourtant dans son fameux article sur la Loi de Similarité : « Il faut être Platon pour concevoir la Ressemblance en soi, le Même en soi, sans objets qui soient semblables ou qui soient les mêmes. Une ressemblance ne peut exister que par rapport à un esprit et dans un esprit. Il ne reste plus qu’à dire que la ressemblance entre les idées qu’il s’agit d'associer existe virtuellement par rapport à tous les esprits ou à un esprit quelconque. Mais, si elle n’est que virtuelle, comment peut-elle exercer une action quelconque sur une idée virtuelle aussi, puisqu'il s’agit de la faire passer à l’acte. > L'influence psychologique que Brochard refuse à la ressemblance, ne faut-il pas la reconnaître aux rapports logiques, aux catégories, aux concepts directeurs de la connaissance ? On accordera bien que les rapports logiques constituent l’esprit, mais, cessant de considérer l'esprit comme une réalité phénoménale, on ne verra plus en lui que le sujet et le principe métaphysiques de la représentation, le noumène de la pensée.
Tel est le point de vue de la science. Voici maintenant le point de vue de la conscience. Avant d’être des déterminations des choses, les rapports sont des déterminations de notre faculté de percevoir et de notre faculté de penser; ils pénètrent dans l’intimité de notre complexion psychique, dont ils sont aussi inséparables que les sensations et les images. Nous avons montré qu’il existe des sentiments intellectuels qui sont des
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raccourcis d'idées, de jugements et de raisonnements, des intuitions intellectuelles où l’image inachevée, indéterminée, déformable est, de toute évidence, subordonnée à un élément formel qui est la conscience d’un ordre ou d’un rapport. De nature dépendante et dérivée sur le plan de la science parce qu’il est une liaison entre des êtres qu’à tort ou à raison on considère comme métaphysiquement ou empiriquement réels, le rapport jouit, sur le plan de la conscience, d’une autonomie beaucoup plus grande, parce que les images qu’il sert ici à lier sont loin d’avoir la même consistance que les objets. Du point de vue de la connaissance ordinaire et même de la science, invinciblement réalistes, les rapports n'existent que par les supports; mais, dans l’esprit, il n’y a pas de supports; les relations y ont au moins autant de réalité que les images. Nous croyons même qu’elles en ont davantage et que sur elles repose, comme nous allons essayer de le faire voir, l’édifice de nos tendances.
Les rapports sont contemporains de l’action, à laquelle ils sont étroitement liés. Agir, c’est se mettre en rapport d’une certaine façon avec un objet. Tout acte digne de ce nom et qui n’est point, par conséquent, une succession incoordonnée de mouvements, se caractérise par une forme déterminée. Nous éprouvons, en mouvant nos bras et nos jambes, des sensations visuelles, tactiles et principalement kinesthésiques; mais, au lieu d’être ressenties séparément et chacune pour soi, ces sensations fusionnent dans une conscience générale de l’action qui, au fur et à mesure que les mouvements se coordonnent et s’adaptent mieux au but poursuivi, devient la conscience formelle d’une certaine manière d’agir, un schème moteur. Les sensations sont diverses et changeantes, nos manières d’agir, au contraire, sont, primitivement du moins, en nombre limité, et elles ont
pratiquement beaucoup plus d'importance, car les sensations sont ce qu’elles peuvent, tandis que la forme de notre comportement dépend en partie de nousmêmes. Aussi est-il vraisemblable que, les sensations passant à l’arrière-plan, le schème demeure seul visible. Encore l’est-il à peine dans l’automatisme, parce qu’il est immédiatement recouvert par les mouvements réellement exécutés, dont nous n’avons, du reste, pas plus conscience que de lui-même. Mais, que l’exécution soit retardée ou inhibée par une cause quelconque, le schème alors se détache, le rapport apparaît.
La conscience du rapport est intimement liée à la conscience de l’action. Les relations spatiales, celles qui sont marquées par les mots en haut, en bas, à droite, à gauche, devant, derrière ont leur source dans certains mouvements de nos mains et dans certains mouvements de nos yeux, les figures abstraites de la géométrie dans le dessin, les nombres abstraits de l’arithmétique dans la numération, c’est-à-dire dans l’acte de compter, les relations temporelles dans les rythmes de nos fonctions motrices, ou, plus profondément encore, de nos fonctions organiques, la causalité et la finalité dans l’action efficace, celle qui est dirigée vers un but et celle qui est suivie d’un résultat. Le rapport est à la fois l’essence et la conscience de l’action. Les affinités de l’action et de la relation se manifestent dans la fonction du verbe, qui les exprime l’une et l’autre.
La pensée est active à sa manière. Il y a, sans doute, des formes diffluentes de la mémoire et de l’imagination dans lesquelles nous assistons passivement, avec une attention relâchée, au défilé incohérent des images; mais dès que la conscience devient active, les rapports entrent en jeu : l’imagination construit, la mémoire reconstruit en mettant en rapport des images avec d’autres images, des souvenirs avec d’autres souvenirs.
La mémoire active intègre des souvenirs dans l’unité préconçue ou presseñtie d’un tout. L’imagination créatrice unifie, assimile, oppose : chacun de ces termes est la désignation d’un rapport à la fois et d’un acte mental; d’ailleurs, beaucoup d’opérations mentales, notamment, comme l’a justement montré M. Goblot, celles qui interviennent dans la déduction mathématique, sont de même nature que les opérations réellement exécutées : ce sont des transpositions, des transformations, des divisions, des assemblages etc.; elles s’accompagnent par suite de la conscience des mêmes liaisons.
Les opérations proprement intellectuelles telles que le jugement et le raisonnement consistent, non pas seulement à apercevoir un rapport entre des termes ou entre des propositions, mais aussi et avant tout à mettre un terme en rapport avec un autre terme ou un jugement avec d’autres jugements. Il faut distinguer, dans le jugement, entre la relation aperçue et affirmée, qui est déterminée au moins partiellement par des facteurs inconscients, et la mise en rapport d’un terme avec un autre terme, qui est la portion consciente de l’acte de juger. Il s’agit là d’une opération réelle, bien que non manuellement exécutable : elle est une analyse ou une synthèse, elle a un commencement et une fin, se développe dans une durée appréciable et comporte, comme nous aurons l’occasion de le redire, des modes variés, tombant sous l’observation intérieure et liés aux differentes formes de l'intention; elle est dirigée vers un terme à découvrir qui est par rapport au terme donné un prédicat, une cause, un but, etc. de telle sorte que le jugement se présente comme un processus réel et temporel de prédication, d'explication, de motivation, etc.
Nos actions présentes dérivent partiellement de nos
actions passées. Celles-ci sont, en vertu de l’habitude, les principes déterminants de celles-là. Si les affinités que nous venons de signaler entre la relation et l’action ne sont pas illusoires, la première se survit à elle-même comme la seconde; la relation n’est pas seulement action, elle est cause, elle est l’intermédiaire par lequel notre expérience passée doit concourir à la détermination de l’expérience actuelle. Tel est bien le rôle que nous avons attribué aux schèmes moteurs et perceptifs et, à un degré supérieur du développement psychique, aux schèmes logiques, c’est-à-dire aux catégories. En raison de son caractère abstrait et général, chacun de ces schèmes contient la quintessence d’une série d’actes analogues, il est leur commune forme qui renaît et s’imprime en des actes nouveaux. Le rapport apparaît de ce point de vue comme une force, le schème comme une tendance. Dès qu’on admet que des rapports peuvent être investis par l’habitude d’un pouvoir causal, il n’y a plus de difficulté à comprendre la notion d’une influence réelle et psychologique de la relation en général, quelle que soit l’origine de cette influence. À Brochard, qui déclarait inconcevable l’action de la ressemblance dans l’association, nous répondrons que la ressemblance n’existe pas hors de l'esprit, mais dans l'esprit, qu’elle n’y est pas, lorsqu'elle agit, virtuelle, mais actuelle, bien qu’elle soit, au moins dans l’association de type ordinaire, inconsciente. L’activité inconsciente de la ressemblance ou du contraste ou du rapport en général n’est pas plus mystérieuse que l'activité inconsciente des tendances. Il nous reste, pour achever notre démonstration, à faire voir que celle-ci ne se comprend que par celle-là.
La notion de tendance est une des plus obscures de la psychologie. On voit dans la tendance tantôt quelque chose de physiologique, tantôt quelque chose de psychologique, tantôt un phénomène normalement inconscient, tantôt un phénomène normalement conscient. En la ramenant sous cette dernière forme au besoin et au désir, on fait d’elle un phénomène affectif. Mais, loin d'éclairer ainsi la notion de tendance, on la charge au contraire de toutes les équivoques, précédemment signalées, qui pèsent sur la notion d’affectivité. La tendance est quelque chose d’actif, voilà ce qu’il faut dire, et c’est ce que Ribot donnait à entendre, lorsqu'il la définissait : un mouvement (ou un arrêt de mouvement) à l’état naissant. Mais, tout d’abord, cette définition est bien étroite, elle ne s’applique qu'aux tendances motrices. S’il n’y a que des tendances de cette sorte, tout le mystère de la pensée va reparaître; il faudra renoncer à expliquer psychologiquement le fonctionnement des concepts et passer la main à des métaphysiciens d’un nouveau genre, qui, parés de l’étiquette de physiologistes, nous décriront d’une manière fantaisiste le mécanisme cérébral de l'intelligence, ou à des sociologues, qui chercheront dans une problématique conscience collective le secret d’opérations intellectuelles qui s’accomplissent pourtant, à n’en pas douter, dans l’intimité de la conscience individuelle. À moins cependant qu’on ne se rabatte sur des hypothèses périmées telles que l’associationnisme. Mais l’associationnisme échoue manifestement à expliquer le jugement et le raisonnement, et il ne sert à rien de superposer à
l’association une faculté de synthèse, à laquelle on attribue en bloc toutes les opérations psychiques dont la première ne peut rendre compte. Ce qui importe, c’est d’assigner le principe propre, la cause réelle de chacune de ces opérations. Mais, pour cela, il est d’abord nécessaire de généraliser la notion de tendance et d'admettre qu’il existe des tendances de la mémoire, des tendances de l’imagination, des tendances logiques, etc,
Trop étroite, la définition de Ribot est, en outre, passablement obscure. Qu'est-ce qu’un mouvement à l’état naissant? S'agit-il d’une simple attitude corporelle, celle du carnassier, par exemple, qui, à la vue de la proie, bande ses muscles pour bondir ? Elle est donc un phénomène essentiellement physiologique. Telle est bien, au fond, la pensée de Ribot (1). Il ne mentionne qu’en passant et sans paraître y attacher beaucoup d’importance la présence d’images. La face subjective de la tendance est pour lui principalement constituée par des sensations organiques et kinesthésiques qui correspondent aux mouvements ou aux arrêts de mouvements à l’état naissant. Seule importe la face objective du phénomène : la conscience n’est qu’un témoin. — Mais, dès lors, en quoi l’action déterminée par une tendance diffère-t-elle d’une action purement mécanique ? Dans cette conception, le rôle de la conscience dans les comportements, leur caractère adapté, tout ce qui fait leur spécificité s’évanouit. Un mouvement naissant n’est que le premier moment d’un acte et n’a pas plus d’importance dans la production de l’acte total que le second ou le troisième. Chaque phase d’un mouvement physique est, sans doute, conditionnée par celle qui la pré-
() Cf. Psychologie des sentiments, p. 2, et Psychologie de l'attention, p. 172 et sq.
L'ACTIVITÉ INTENTIONNELLE DE LA PENSÉE 245 cède immédiatement, mais il faut qu’une loi régisse le sens et la direction du processus considéré dans son intégralité. Les comportements de l’homme et de l’animal échapperaient-ils à cette nécessité ? Il faut en ce cas conclure, ce qui est au moins paradoxal, qu’ils ne sont pas dirigés. Sont-ils soumis aux mêmes lois que les mouvements physiques ? À quoi bon, dès Te parler de tendance ?
Si le terme de tendance n’est pas dénué de toute signification, il doit désigner la loi spéciale qui régit une certaine catégorie de comportements. Mais le propre de toute conduite, c’est de fournir une réponse appropriée à une excitation, d’être adaptée à un but. Il faudra donc définir la tendance non pas en termes mécanistes, mais dans le langage de la finalité. Nous dirons avec M. Paulhan qu’ elle est toujours un ensemble de phenomènes systématiquement associés, convergeant vers un même but ou vers des buts harmonisés (actes, séries d'actes, en y comprenant les « actes >» intellectuels, comme l’adoption d’une croyance, ou affectifs comme l’organisation d’un sentiment). » (1) La tendance ainsi comprise n’est qu’un autre nom de l’association systématique, décrite par le même auteur de la manière suivante : « tout fait psychique tend à s’associer et à faire naître les faits psychiques qui peuvent concourir avec lui à une fin commune ou des fins harmoniques qui, avec lui, peuvent former un système. » (2) Et l’association systématique elle-même ne fait qu’un avec la finalité. — Malheureusement, le concept de finalité ou d'harmonie est un concept élastique dont la valeur explicative est sujette à caution. Il implique un élément
(1) Tendances et faits psychologiques. Journ. de Psych. Normale et Pathoïi. 1922, 1° art.
(2) L’Activité mentale et les éléments de l'esprit, p. 17.
subjectif d’appréciation qu’il est bien difficile d’éliminer, soit lorsqu'il s’agit de constater un rapport de finalité, soit lorsqu'il s’agit d’en déterminer la structure et le sens. La finalité n’est pas universelle et comporte, aussi bien dans le domaine de la psychologie que dans le domaine de la biologie, de très nombreuses exceptions. En outre, elle n’est pas, comme la causalité physique, une notion nettement circonscrite dont tous les attributs essentiels se retrouvent dans tous les cas particuliers auxquels elle s’applique, mais beaucoup plutôt un moyen de classer des modes d’activité fort différents les uns des autres et dont chacun requiert une explication spéciale. La finalité de l’acte volontaire diffère de la finalité du désir, laquelle à son tour est d’un tout autre ordre que celle qui préside aux associations systématiques. La première est l’invention et l’adaptation conscientes de certains moyens à un but connu d'avance, la seconde est seulement la conscience de Ja fin à atteindre accompagnée d’une propulsion vers cette fin, la troisième est la simple convenance réciproque, non préméditée ni prévue, des faits psychiques associés.
Au lieu d'expliquer la tendance par la finalité, il faut ramener la finalité, au moins sous ses aspects les plus simples, à la causalité de la tendance. La tendance est à la fois impulsion et direction. L’impulsion est ce phénomène affectif qui déclenche l’acte et dont nous expérimentons du dedans l'efficacité : selon le degré de conscience qu’il présente, on l’appelle un besoin ou un désir. La direction est la forme commune d’une certaine catégorie de comportements ou d’actions : elle est à leur égard l’équivalent de la loi qui gouverne une certaine catégorie de mouvements physiques, donc une relation, mais une relation qui n’est pas toujours découverte, à la manière des liaisons objectives, par un travail d'analyse inductive et comme un élément dérivé,
mais qui est saisie, au moins dans certains cas privilégiés, intuitivement et au dedans de nous-mêmes, comme un principe actif. Ce rapport conscient, c’est l'intention. Nous prenons conscience, dans l’activité intentionnelle de la pensée, de l’influence des rapports et, par suite, de l'influence des schèmes, des concepts, des catégories. À côté des modes conscients de cette influence, que nous étudierons dans ce chapitre, se produisent des modes inconscients, dont nous réserverons l'examen pour un chapitre ultérieur.
Nous avons vu que, pour comprendre la structure de l’intention, il faut partir de l’attitude de conscience. Nous entendons par là la conscience d’une préformation d’un état à venir dans un état donné, le sentiment ou la notion d’une direction de la mémoire ou de la pensée vers un contenu mental qui, en soi indéterminé, se détermine extrinsèquement comme le prolongement pressenti ou préconçu d’un contenu mental actuel. L’attitude de conscience est la conscience d’une virtualite. A cet élément se joint, dans l’intention proprement dite, une tension qui se déploie entre le terme donné et le terme cherché : c’est cet effort spirituel, que le préjugé localisateur, dernier legs du matérialisme, a fait considérer parfois comme un simple phénomène de tension musculaire, et dont M. Bergson a montré, dans un article justement célèbre, l’irréductible originalité. Dans la reproduction et l’intellection qui ne sont pas automatiques et dans l’invention, l’effort intellectuel se produit « sur le trajet du schéma, invariable ou changeant, aux images qui doivent le remplir. » Cette tension est
souvent, selon nous, d’origine affective, elle est un coefficient d'intérêt, le prolongement de l'impulsion qui imposa le schéma à la conscience. N’émane-t-elle pas, en d’autres cas, de la volonté pure, du moi profone, dont elle représente la libre activité, le pouvoir de se donner ou de se refuser à un processus intellectuel qui s’esquisse, quel que soit lintérêt qui, présentement, s’attache à ce dernier ? Dans tous les cas, l'intention se définit par deux éléments, l’un de tension, l’autre de direction, dont la spécificité nous semble indiscutable. Nous ayons établi, dans un chapitre précédent, que l'attitude de conscience est distincte de la conscience d’une attitude, bien que peut-être l’une ne se produise jamais sans l’autre. L’effort spirituel ne se confond pas davantage avec l’effort musculaire, qui ne se laisse pas réduire lui-même aux sensations kinesthésiques : qu’on n’ait pas réussi à localiser le second d’une manière précise, qu’il ait paru nécessaire, pour en rendre compte, de juxtaposer aux sensations des muscles les sensations des articulations et celles qui proviennent des tendons et des ligaments, n’est-ce pas justement une preuve qu’il est autre chose que toutes ces sensations, qu’il ne se localise en aucun de ces organes, qu’il est le sentiment de la force qui se déploie entre eux ? L’effort intellectuel est de la même manière le sentiment d’une force qui se déploie entre des représentations au sens le plus général de ce terme, ou, plus précisément de la causalité qui s’exerce entre une représentation actuelle et une représentation possible.
L’intention, comme direction consciente, est le rapport tout subjectif par lequel nous nous sentons orientés avant l’acte et pendant l’accomplissement de l’acte vers l’au delà d’un contenu donné de la conscience. Parfois elle n’est que cela : c’est le cas dans le rappel d’un souvenir dont on sait seulement qu’il fait partie du même
ensemble qu’un autre présent à l'esprit, par exemple dans le rappel d’un nom propre dont on possède seulement une syllabe. D’autres fois, elle est le support d’une autre relation, objective ou plutôt objectivante, par laquelle le terme à découvrir se détermine en fonction du premier, d’un rapport empirique ou logique définissant une au moins des conditions auxquelles doit satisfaire l’élément cherché. Dans le premier cas, la restauration du souvenir est un phénomène de mémoire brute; dans le second cas, l’acte intentionnel est, selon que les deux termes du rapport ont été liés ou non dans une expérience antérieure, un fait de mémoire organisée, ou un fait d’idéation. Bornons-nous à étudier le rôle de l'intention dans cette dernière.
Il y a de telles affinités entre l’intention et le concept que certains psychologues ont cru pouvoir définir le concept par l'intention. Dans son Etude expérimentale de l'intelligence, Binet professe au sujet des idées générales, une théorie qu’il baptise du nom d’intentionnisme et qui échapperait, selon lui, aux difficultés où se débattent le nominalisme et le conceptualisme traditionnels. Le concept n’est pas, du moins uniquement ou essentiellement, le mot compris du nominalisme absolu, le mot évocateur d’images particulières du nominalisme mitigé, l’image abstraite et générale du conceptualisme, bien que les mots puissent être compris sans qu’on se représente rien de sensible et que, contrairement à l’opinion de Berkeley, les images indéterminées soient psychologiquement aussi réelles que les images déterminées. Le concept est un acte intellectuel : « la pensée du général vient d’une direction de la pensée vers l’ensemble des choses, c’est, pour prendre le mot dans son sens étymologique, une intention de l'esprit. >» (1)
(1) Loc. cit; p. 154.
Malheureusement, Binet ne précise pas la nature de cet acte de pensée; c’est que, pour lui, il ne tombe pas sous la prise de la conscience. « La pensée, dit-il, est un acte inconscient de l’esprit qui, pour devenir pleinement conscient, a besoin de mots et d'images. Mais quelque peine que nous ayons à nous représenter une pensée sans le secours des mots et des images — et c’est pour cette raison seulement que je la dis inconsciente — elle n’en existe pas moins, elle constitue, si l’on veut la définir par sa fonction, une force directrice, organisatrice, que je comparerais volontiers — ce n’est probablement qu’une métaphore — à la force vitale, qui, dirigeant les propriétés physico-chimiques, modèle la forme des êtres et conduit leur évolution, en travailleur invisible dont nous ne voyons que l’œuvre matérielle. >» (1) A la notion d'intention, Binet a substitué plus tard celle d’attitude mentale. L’attitude mentale est pour lui, comme on sait, une mimique intérieure, « une variété de réponse motrice qui se distingue des autres par son degré supérieur d'organisation », un & phénomène normalement inconscient. >» Nous avons critiqué plus haut cette notion. On ne voit pas, dans tous les cas, comment elle peut contribuer à éclairer la nature du concept.
L’intention est selon nous un rapport conscient; la pensée est un acte tantôt conscient et tantôt inconscient; elle est précisément consciente sous sa forme intentionnelle. C’est sans métaphore que nous la rapprocherions de la force vitale et que nous la définirions « une force directrice et organisatrice », à la condition cependant de ne point entendre par là, nous ne savons quelle entité métaphysique, mais l’ensemble des intentions et des tendances informatives, des influences conscientes et
(1) Loc. cit., p. 108.
inconscientes qui dirigent le cours de nos représentations et de nos pensées.
Pour Husserl, l'intention est bien un fait de conscience; plus précisément, elle est l’acte par lequel la conscience se met en rapport avec un objet. Mais, comme nous l’avons déjà signalé, le mot rapport et le mot acte lui-même sont pris ici dans une acception singulière : il ne s’agit nullement, Husserl le dit lui-même, d’une relation psychologique se produisant à l’intérieur du fait de conscience, mais de la relation toute logique (nous dirions plutôt métaphysique) par quoi le sujet entre en communication avec l’objet, avec un objet idéal ou réel qui, de toute façon, transcende la conscience. Par l’acte intentionnel, la conscience prend pied dans le monde des choses existantes ou dans le monde intemporel des essences et des idées pures. En dehors des sensations, des images, des plaisirs et des douleurs physiques, seuls éléments vraiment immanents à la conscience, il ne reste pour caractériser l’acte intentionnel que sa qualité (perception, souvenir, jugement, etc.) et sa forme spécifique, laquelle dépend de conditions objectives ou logiques également étrangères à la vie phénoménale de lesprit. L’intention conceptuelle est, par exemple, le rapport idéal de la pensée avec l’essence intemporelle qui constitue hors de nous la compréhension du concept, ou avec la classe qui: constitue son extension. Plus précisément, l’intention généralisante se présente sous trois aspects, selon qu'on dit par exemple : un triangle, tous les triangles, le triangle. Trois formes d’intention auxquelles correspondent trois formes logiques pures, a priori, qui ne peuvent en aucune façon « s’expliquer par des considérations de psychologie génétique » (1) : un corres-
(1) Logische Untersuchungen, II, p. 147-148 et sq.
pond à l’indétermination, tous à l’universalité proprement dite, le à « l’individualité spécifique » ou à l’essence.
Les mots intention et acte perdent tout sens précis et, en particulier, tout sens psychologique. La relation à l’objet n’est plus qu’une particularité du fait de conscience: l'acte est le fait de conscience qui possède cette particularité (1). Les sentiments autres que le plaisir et la douleur physiques devront être considérés comme des actes, parce qu’ils sé rapportent à des objets. Actes l’amour, ia haine, l’espoir, et la crainte, car on aime, on haït, on espère, on redoute quelque chose. Actes la tristesse et la joie, car c’est aussi de quelque chose qu’on s’afflige et qu’on se réjouit. (2) Et même, un acte de sentiment est particulièrement complexe : il se compose au moins de deux actes superposés, un acte fondateur et un acte fondé. Dans la joie que nous procure un évènement heureux, il y a trois éléments 1° la représentation de l’évènement; 2° le fait de s’en réjouir; 3° une sensation de plaisir. Le premier est un acte fondateur, le second un acte fondé, le troisième n’est qu’un état de conscience. Entre le premier et le second pourrait s’insérer un jugement porté sur l’évènement : acte nouveau qui serait fondé par rapport à la représentation et fondateur par rapport au fait de se réjouir.
Ne nous aventurons pas plus avant dans les méandres de cette scolastique nouvelle et bornons-nous à rappeler en quoi notre point de vue diffère de celui de Husserl. Husserl a été amené à restituer au mot intention son sens scolastique par, des considérations qui sont celles du logicisme et que nous avons déjà exposées. fl
(1) Ibid., p. 412-415.
(2) Ibid, p. 388 et sq.
ne distingue pas entre la vérité et la pensée vraie ou, si l’on préfère, entre les conditions logiques et les conditions psychologiques de la pensée vraie. En tant que vraie, la pensée se fonde sur des conditions objectives et logiques qui, assurément, transcendent la conscience; mais en tant que pensée, elle dépend de conditions psychologiques sans lesquelles la vérité nous demeurerait à jamais inaccessible. Les catégories font partie des unes et des autres, elles sont à la fois principes et causes; mais, tout d’abord, les catégories impersonnelles qui dominent le système logique des vérités n’ont pas toujours coïncidé, et il n’est pas sûr que mairtenant elles coïncident tout à fait avec les catégories personnelles qui régissent le processus psychologique de la connaissance; d’autre part, quand cette coïncidence complète serait réalisée, il faut observer qu’elle ne porterait que sur l’essence ou le contenu des catégories et qu’elle n’exclurait pas pour celles-ci la possibilité d’un double mode d’existence, l’un intemporel et logique, l’autre temporel et psychologique. On en pourrait dire autant de n’importe quel concept ou même de n’importe quel objet. Car il ne faut pas confondre davantage avec l’objet réel, limite jamais complètement saisissable vers laquelle tendent nos représentations et qui est comme l'intention de nos intentions, l’objet mental, immanent à la conscience, qui coïncide peutêtre partiellement avec le premier. De quel droit écarter du contenu de la conscience les déterminations objectives ? Dans l’image elle-même, nous sommes incapables, le plus souvent, de distinguer entre ce qui est modification du sujet et ce qui est détermination de l’objet. Il y a un sentiment d’objectivité aussi immédiat que la clarté, l'intensité ou la vividité de l’image. Selon Husserl, ces deux mots : « j'entends » ont un double sens : 1° « j’'éprouve une sensation »; 2°« je perçois
quelque chose », par exemple, « j'entends le chant des oiseaux ». La sensation est sans doute fort différente de la perception; mais, en passant de l’une à l’autre, on ne va pas de la subjectivité à l’objectivité, mais beaucoup plutôt de l’objectivité indéterminée de la sensation ou de l’impression initiale à l’objectivité définie de la perception. Au premier moment, j'entends un-bruit-venant-du-dehors; au second j'entends le bruit déterminé que fait le chant des oiseaux.
Nous ne voyons donc que des avantages à substituer à la conception logico-métaphysique de l'intention que Brentano et Husserl ont empruntée à l’Ecole une conception dans laquelle les mots rapport et acte et le mot intention lui-même reçoivent une signification franchement psychologique et correspondent à des faits qui tombent sous l’observation intérieure. L’intention conceptuelle en particulier n’est pas le contact mystérieux de l’esprit avec les essences pures. Pour comprendre ce qu’elle est, il faut se souvenir que le concept se compose d’un double système de rapports : les rapports qui correspondent à la compréhension et qui constituent dans leur ensemble la forme abstraite d’organisation exprimée par la définition, les rapports de l’idée aux notions plus spéciales et aux images qui font partie de son extension. L’intention conceptuelle s’insère soit entre le mot et l’idée, soit entre la signification sentie ou conçue, implicitement ou explicitement comprise et les images qui la concrétisent, elle est un effort d’explicitation et de réalisation sensible. De l’impuissance de l’idée à se réaliser dans un nombre fini d'images et de la perpétuelle renaissance de cet effort résulte la conscience de la généralité.
Il s’agit maintenant de vérifier sur des cas concrets d’idéation, en la distinguant des influences concomitantes, l’influence de l’intention. Le développement de
la signification d’un terme général n’est qu’un cas particulier de l’activité intentionnelle de la pensée. Tout rapport, quel qu’il soit, peut s’incorporer à une intention, depuis les rapports fort simples que sont les catégories jusqu'aux modes complexes d’organisation que sont les concepts empiriques. D’autre part, l’acte intentionnel peut être soit, comme dans l’intellection ou dans l'invention, la lente progression qui nous conduit par des intentions successives d’un schéma primitivement confus et peu à peu précisé aux images qui ie remplissent, soit l’application aisée par une intention unique d’une méthode à une tâche ou d’une consigne formelle à une donnée. Le cas le plus simple est évidemment le plus probant et le plus instructif. Il nous semble avoir été réalisé dans les fameuses expériences de Watt.
Ces expériences portent, comme on sait, sur les associations prédéterminées, étudiées déjà par Cattell, mais selon une méthode toute différente. La méthode de Watt, celle qui a été appliquée dans la plupart des travaux de l’Institut psychologique de Wurzbourg, c’est la méthode de questionnement, mais pratiquée sur des adultes, le plus souvent même sur des psychologues exercés, et comportant, outre la réaction à l'excitation produite ou à la question posée, une description écrite ou verbale par laquelle le sujet rend compte de tout ce qui s’est passé en lui au cours de l’épreuve. Comme dans les expériences de Scripture et de Münsterberg, Watt présentait à ses sujets des séries de mots inducteurs à chacun desquels ils devaient réagir en énonçant le mot suggéré par l’association. Seulement, les réac-
tions n'étaient pas libres, mais limitées. par une consigne (Aufgabe). Elles se répartissaient en six séries à chacune desquelles était affectée une consigne différente : 1° trouver une notion surordonnée à l’inducteur; 2° trouver une notion subordonnée; 3° trouver le tout dont l'inducteur était une partie; 4° trouver une partie dont. l’inducteur était le tout; 5° trouver une notion coordonnée; 6° trouver une partie d’un tout dont l’inducteur était lui-même une partie. Ces expériences représentent, par leur élégante simplicité, d’admirables modèles d’expérimentation scientifique. Reproduites avec des variantes par d’autres psychologues, elles ont donné des résultats qui confirment ceux que Watt a obtenus. Négligeons les résultats accessoires de l'enquête de Watt (1) pour nous en tenir aux résultats essentiels, tels qu’ils se dégagent à la fois des données numériques (temps de réaction, pourcentage des réactions justes et des réactions fausses) et des déclarations des sujets analysant leurs états de conscience.
1° La rapidité et la justesse des réactions dépendent à la fois des tendances reproductrices et de la préparation du sujet. La première influence est de l’ordre de la mémoire et de l’association proprement dite. Il se produit chez les sujets des associations familières, les mêmes inducteurs amenant les mêmes réactions. Le temps dans lequel se produit une réaction est d’autant plus court, toutes choses égales d’ailleurs, qu’elle a été précédée d’un plus grand nombre de réactions identiques. Il en est de même lorsque l'identité ne porte que sur le mot de réaction : un mot est d’autant plus aisément et plus rapidement évoqué, quel que soit le
(1) On trouvera ces résultats exposés avec beaucoup plus de détails dans notre thèse complémentaire : La Pensée, d’après ea expérimentales de H. J. Watt, de Messer et de
er.
terme inducteur, qu'il s’est présenté un plus grand nombre de fois dans les expériences antérieures. Les reproductions les plus communes sont ainsi les plus rapides, la force d’une tendance reproductrice est proportionnelle à la fréquence de son exercice. — L'autre influence est celle de la consigne : c’est, dit Watt, une influence « normative ». La préparation du sujet comporte sans doute une adaptation organique : il dirige son regard vers le point où va apparaître le mot inducteur, avec une attention plus ou moins grande qui s’accompagne de sensations de tension plus ou moins vives. Mais elle consiste surtout dans un ajustement mental, dans une attitude de la conscience : le sujet répète intérieurement l'instruction : « concept surordonné... concept surordonné ». La tâche offre-t-elle des difficultés ? Il a recours à des moyens auxiliaires, il précise la consigne. Un sujet, ayant à trouver le tout dont fait partie l’inducteur, s’efforce d'imaginer celui-ci « dans son environnement spatial et temporel. >» Au mot inducteur « Rembrandt », un autre a conscience de la signification du mot et une faible image visuelle des Pays-Bas; la consigne étant de trouver un terme coordonné, il se produit un état de conscience que le sujet décrit « comme un effort pour trouver le nom d’un peintre néerlandais connu ». Ii faut, dit un autre que se produise « une direction générale de l’attention, ou, pour ainsi dire, une tendance générale de reproduction. » « J'avais, note celui-là, l'impression que le concept coordonné devait être cherché en partant du concept surordonné. >» Tous ces moyens reviennent évidemment à diriger l’évocation dans un certain sens. Il y a là un < montage » de la pensée que Watt désigne encore par les mots significatifs de «préparation formelle. > S’appuyant sur l’analyse des faits, il constate qu’une mauvaise préparation
formelle ou bien allonge le temps de réaction, s’il y a deux ajustements qui se contrarient mutuellement, ou bien amène une réponse inadéquate.
2° L'influence de la consigne et l’influence de la tendance reproductrice sont dans une certaine mesure indépendantes. En comparant les résultats de la série I, où il s’agit de trouver une notion surordonnée, avec les résultats de la série II, où la tâche est de trouver une notion subordonnée, Watt constate que le temps de réaction et le nombre des réponses inexactes sont beaucoup plus élevés dans la seconde que dans la première. Les déclarations des sujets sont pleinement d’accord sur ce point avec les données numériques : tous ont éprouvé plus de difficultés dans la recherche d’une notion subordonnée que dans la recherche d’une notion surordonnée. En revanche, l’évocation de la partie est plus aisée que l’évocation du tout. Or, il suffit de consulter les tableaux que Watt a joints à son étude pour s’apercevoir que, comme il le constate lui-même, la différence des résultats dans les séries I et II et dans les séries III et IV n’est nullement liée à la fréquence des associations familières, ni, plus généralement, à linfluence des tendances reproductrices.
3° Entre l’inducteur et l’induit s’insèrent parfois des images visuelles ou autres. Or le nombre et la structure des images dépendent sans doute pour une part de lPinducteur et même de la tendance reproductrice inhérente à l’induit, et qui se manifeste avant l’apparition de celui-ci, mais aussi et surtout de la nature de la consigne. Ainsi, pour les consignes III et IV {trouver le tout, trouver la partie), les images visuelles sont beaucoup plus nombreuses que pour toutes les autres. L’auteur rejette la théorie classique des types distincts d’imaginations reproductrices. La même personne peut, selon la donnée ou la tâche à remplir, n’avoir aucune image
ou en avoir à profusion. « On ne peut décrire ou même établir aucun type proprement dit sans se référer à la structure spéciale de la tâche. » Souvent le sujet se représente dans un schéma visuel symbolique la relation logique impliquée dans la consigne; l’auteur souligne à maintes reprises le caractère indéterminé de ces représentations, d’où tout élément précis et singulier est exclu et qui semblent posséder par ce fait « une valeur générale ». Il arrive enfin que l’image fasse défaut; le sujet déclare que la consigne était présente à son esprit sans y être accompagnée d’aucune image. « Il savait ce qu’il avait à faire. »
4° Parfois même la consigne cesse d’être présente à l'esprit tout en continuant d’agir. Au début d’une série, le sujet en a nettement conscience, soit avant l’apparition de l’inducteur, soit entre la présentation de l’inducteur et l'évocation de l’induit. Après quelques réactions, elle s’efface pour ne reparaître que dans des circonstances exceptionnelles, par exemple lorsque, par un phénomène de persévération, se prolonge l’action d’une consigne antérieure ou que des tendances reproductrices particulièrement fortes exercent une influence également perturbatrice.
Dégageons maintenant pour notre propre compte la signification exacte de ces résultats, en les interprétant par ce que nous savons de la nature du concept et de la nature du rapport. Ce que Watt appelle tâche cu consigne, c’est à la fois une intention et un concept. Un concept, du point de vue de son contenu, ou plutôt même une catégorie, un rapport logique. Une intention, du point de vue dynamique ou fonctionnel, l’adaptation consciente d’un rapport à une représentation ou à une notion donnée. Peu importe évidemment que l'intention soit suggérée au sujet par l’expérimentateur; les choses se passeraient de la même façon si, au lieu d’être une
consigne venant du dehors, elle venait du sujet luimême : de toute façon, il s’agit ici d’un concept qui se comporte comme une force psychologique.
Les expériences de Watt mettent en lumière la subordination de l’image à la pensée dans l’acte d’idéation : c’est là un point que nous pouvons considérer comme suffisamment établi et sur lequel nous ne reviendrons point. Un fait nouveau et important, c’est la subordination de la mémoire et de l'association de contiguité à la pensée. Les tendances reproductrices n’interviennent, dans les associations prédéterminées, que dans le cadre d’une intention logique, qui exerce par rapport à elles cette action sélective que certains psychologues, Wundt entre autres, ont attribuée à l’aperception, fonction mystérieuse dont nulle observation intérieure n’a jamais décelé la façon d’exister ou d'agir. L’intention circonscrit le champ des reproductions, elle limite les possibilités de rappel. L'action de la mémoire est cependant distincte de l’action de la pensée : des tendances reproductrices très fortes peuvent contrarier ou inhiber l'influence de l'intention; d’autre part entre deux induits possibles satisfaisant à la même condition logique, toutes autres conditions étant aussi égales, celui qui se présentera effectivement sera celui qui aura été le plus souvent associé à l’inducteur.
L’intention est à la fois un rapport et un fait de conscience. Est-ce comme rapport ou comme fait de conscience ou à ce double titre qu’elle est efficace ? Remarquons que la conscience que les sujets de Watt prennent du rapport logique constitutif de la tâche passe par toute une série de dégradations. Tantôt la consigne imposée par l’expérimentateur a besoin d’être précisée par des tâches secondaires, que le sujet s’impose à lui-même, tantôt elle agit seule; tantôt il faut
répéter plusieurs fois l’instruction, tantôt un seul énoncé suffit; l’instruction se visualise dans un schéma symbolique, l'instant d’après elle n’est présente qu’à l’état d'image verbale ou de sentiment intellectuel, et
ce sentiment lui-même peut disparaître. Mais il est clair
que, si elle continue d’agir quand le sujet a cessé d’y penser, c’est parce qu’il y a pensé peu de temps auparavant, et par conséquent, on ne saurait nier ici le rôle de la conscience. En revanche, la conscience n’agit pas toute seule. La même où son action est le moins contestable, dans les cas où la tâche est imaginée, le sujet n’a pas de celle-ci une représentation adéquate, car, sauf lorsqu'il s’agit de trouver le tout dont fait partie l’inducteur ou une partie de l’inducteur, le rapport logique qu’elle implique ne peut être représenté que symboliquement, et non pas directement comme le serait une relation spatiale. Finalement, le rôle de ia conscience consiste à activer une tendance précédemment acquise, que nous appellerons, par opposition aux tendances mnémoniques avec lesquelles elle collabore et entre parfois en concurrence, une {endance logique ou normative ou informative. Elle est le rapport lui-même fonctionnant avec autant de sûreté que s’il était adéquatement conçu et représenté, parce que le pouvoir causal dont il est investi, il le tient non pas de la conscience toute seule, mais encore de la longue suite des expériences intellectuelles par lesquelles nous avons appris à coordonner nos idées, à subordonner les espèces aux genres, à trouver les variétés d’une espèce. N'oublions pas qu'avant d’être une notion, le rapport fut une action, et que toute action engendre une habitude et, par suite, une tendance. D’autres tendances intellectuelles, inconscientes celles-là, concourent avec l'intention et les tendances mnémoniques, dans l’association, à plus forte raison dans les opérations plus complexes du
jugement et du raisonnement, à produire l’effet total. Mais jusque dans l'intention, jusque dans notre effort conscient pour adapter à une donnée nouvelle les puissances de la vie intérieure, se survit l'influence de nos jugements passés, des expériences multiples par lesquelles ces puissances se sont établies. L’intention n’est que l’activation consciente de l’une d'elles.
L’intention est impliquée dans toutes les opérations intellectuelles supérieures qui requièrent une participation active de la conscience. Cette participation active de la conscience est l’attention, qui n’est elle-même sous sa forme la plus haute rien d’autre que la pensée intentionnelle.
Ce qui caractérise l’attention, c’est d’abord une sorte de partage de la conscience en deux aires, une aire focale en pleine clarté, une aire marginale vaguement éclairée ou noyée d'ombre; c’est ensuite, au moins dans les formes les plus élevées du phénomène, que la première de ces zones est le siège d’une activité particulièrement énergique et de processus unifiés, subordonnés à l’idée d’un problème à résoudre, d’un résultat à obtenir. Ces deux aspects du phénomène sont relativement distincts : la fixation et le maintien d’une représentation dans la partie lumineuse du champ de conscience dépendent ou bien de l’éveil d’un sentiment ou bien d’un effort sui generis de la volonté. Mais en quoi consiste l’activité mentale qui se déploie, et qu'est-ce qui lui confère son double caractère d’unité et de finalité ?
Il n’y a aucun éclaircissement à attendre des théories
physiologiques. Un simple coup d’œil suffit à montrer le désaccord qui règne entre elles. On peut, conformément à la classification de Dürr (1), les ranger en trois catégories : les théories de l’inhibition, les théories du renforcement et les théories du frayement. Pour les premières, l’attention serait due à l’action d’un centre inhibiteur spécial, susceptible d’être excité par les processus cérébraux accompagnés de conscience. Tandis qu’elle est, pour Wundt, un phénomène de pure inhibition, elle est, pour Exner, à la fois un fait d’inhibition et un fait de renforcement. Ce renforcement est, selon Ribot, d’origine périphérique et provient de ce que les muscles, en dégageant de l’énergie, libèrent de l’influx nerveux, qui se porte sur le cerveau; pour G. E. Müller, Pilzecker etc., il est au contraire d’origine centrale, lié à !a suractivité du cerveau et à l’excitation de certains centres. Il y a également deux théories du frayement, et qui se contredisent. Selon Mac Dougall, la propagation de l’influx nerveux dans le cerveau aurait à surmonter des résistances, notamment au niveau des synapses, et aboutirait ainsi à une irradiation diffuse dans les voies les plus hautes : on s’expliquerait ainsi que souvent l’attention s’accompagne d'effort, mais non pas qu’elle rende notre vision plus nette. Ebbinghaus, prenant le contre-pied de l’explication précédente, suppose que linflux nerveux se fraye dans l’écorce des voies bien délimitées, où il ne rencontre que peu de résistance et d’où il ne dévie point; c’est parce qu’il ne se produit pas d'irradiation d’influx dans le cerveau qu'est possible la concentration de la conscience attentive. Que des hypothèses aussi disparates aient pu être soutenues presque simultanément dénonce leur vice commun : toutes substituent à la complexité des faits un schéma
{1) Die Lehre von der Aufmerksamkeit.
extrêmement simplifié et, de plus, fantaisiste, qui n’er représente qu’un aspect.
Nous tournerons-nous du côté des théories psychologiques ? Un mot les résume : aperception. Ce mot a été employé dans des acceptions très différentes. Pour Leibniz, il désigne les représentations qui atteignent le maximum de clarté et de distinction; pour Kant, cette activité synthétique de l’esprit qui relie en une unité suprême, supérieure même à celle qui vient des catégories, les matériaux de l’expérience. La notion d’aperception est la clef de voûte de la psychologie de Herbart. D’après Herbart, nos idées peuvent se répartir en deux groupes : celles qui sont déjà dans l’esprit et celles qui aspirent à y entrer et à y obtenir droit de cité. Les premières, se comportant comme des forces et constituant la masse apercevante ou aperceptive, accueillent les secondes, du moins celles qui sont en harmonie avec elles, et elles leur facilitent l’accès de la conscience claire : seules sont reconnues, aperçues et s’intègrent à la substance de l'esprit les idées nouvelles qui s’accordent avec nos idées et notre expérience antérieures. Üne fois aperçues, elles deviennent à leur tour apercevantes et, de plus, réagissent sur la masse aperceptive. L’attention, à laquelle nous devons nos idées claires et distinctes, est le phénomène qui fait concourir le passé à la détermination du présent et met au service de la connaissance qui se fait les connaissances acquises.
Il est très vrai que nos idées anciennes jouent un rôle dans l’attention. Mais est-ce toute notre expérience antérieure qui décide de l'apparition d’une idée nouvelle ? Il faudra sans doute, comme le font Wundt et Herbart lui-même, reconnaître le'‘rôle prépondérant du passé immédiat ,de la constellation des idées qui occupaient l'esprit juste avant l’acte d’attention. Mais toutes ces idées n’interviennent pas avec le même coefficient d’é-
nergie et, en revanche, l'attention met en jeu, avec les aptitudes innées de l'intelligence, des portions plus anciennes de notre savoir, des habitudes intellectuelles, des règles logiques inconsciemment appliquées. Il fau- . drait pouvoir établir, pour chaque phénomène concret d’aperception, la structure de la masse aperceptive. En outre, Herbart n’explique pas le mouvement qui, dans Pattention, porte la pensée en avant, vers un résultat préconçu ou, du moins, pressenti. La sélection qui s’opère parmi les idées qui cherchent à se faire jour dans la conscience, ne dépend pas seulement des idées aperceptives, mais du but visé, elle est fonction non seulement du passé, mais en quelque façon de l’avenir.
Faut-il distinguer, à la manière de Wundt, deux formes d’aperception : une aperception passive, qui dirige les associations, et une aperception active, qui préside au jugement, au raisonnement, aux opérations supérieures de lesprit ? En ce second sens, qui se rapproche du sens kantien, le mot désigne une fonction d’analyse et de synthèse à la fois opérant sur le matériel de représentations que lui fournit l’aperception passive, c’est-à-dire les associations prêtes à entrer en jeu au moment du travail intellectuel.
Malheureusement, cette notion reste chez Wundt ‘assez brumeuse. Tantôt Wundt identifie purement et simplement l’aperception active avec la conscience, tantôt il parle d’elle comme d’une faculté hyperconsciente, qui semble s’apparenter parfois avec l'unité transcendantale du Moi telle que Kant la conçoit, et d’autres fois avec la Volonté au sens de Schopenhauer. Elle est la force de la conscience et la force de la volonté, l’activité de l’intelligence et la puissance du moi. Et il semble bien qu’en effet ces deux facteurs collaborent avec un certain automatisme à l’acte d’attention. Mais tant qu’on n’aura pas établi la sphère et le mode
d'influence de chacun d’eux, l’aperception active nous apparaîtra comme une entité métaphysique échappant à toute expérience et destinée principalement à suppléer aux insuffisances de l’observation.
Il n’y a pas, dans l'attention, d’aperception active, mais une série d’actes aperceptifs ou, plus précisément, d’actes intentionnels séparés par des pauses, par des intervalles d’attente et de vide, reliés d’autre part par la mémoire et par la notion latente du but d’ensemble qu’on poursuit. Chacun d’eux est, comme dans les expériences de Watt, l’application de‘la conscience à un problème ou à une tâche qui entrent dans la voie des solutions ou des réalisations par le simple fait que nous en dégageons l’idée, l’élément formel et le pouvoir que recèle ce dernier; chacun d’eux est l’activation consciente d’une tendance intellectuelle, à l’appel et dans le cadre de laquelle s’exercent automatiquement d’autres tendances logiques et des tendances mnémoniques ou associatives qui correspondraient à l’aperception au sens de Herbart. L’ intention n’est pas seulement direction, elle est conation ou effort; ce second élément est jusqu’à un certain point indépendant du premier, si l’on admet que l’effort intellectuel émane du moi et que je puis à mon gré l’accorder ou le refuser à tout processus mental naissant dans ma conscience. Ainsi se concilient, par la notion d’un acte intentionnel, les aspects différents de l’attention, le rôle de l'intelligence qui est direction et le rôle de la volonté qui est effort, l’influence de l’acquis représentée par les tendances que l’intention appelle à son secours et l'influence du nouveau représentée par l’intention elle-même.
Tous ces caractères, nous les trouverions dans la perception dirigée et conceptualisée. La perception en apparence la plus passive est œuvre de l'esprit autant
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que des sens, car elle revient à interpréter par des
schèmes fonctionnant, il est vrai, automatiquement des données sensorielles qui sans eux demeureraient à l’état chaotique. Que dire de la perception attentive, dirigée vers des objets dont nous avons déterminé d’avance, in abstracto, la nature, le genre, les conditions qu’ils doivent remplir ? Comme dans les associations prédéterminées de Watt, une consigne ici intervient; pour le médecin observant un malade, elle est : « trouver l’anormal, le symptôme morbide », ou encore : « trouver la cause cachée d’un symptôme morbide apparent. » La perception nette de certains détails dépend non pas seulement de l’intérêt que nous y prenons, mais encore de notre savoir, de nos habitudes mentales, qui ont elles-mêmes besoin pour entrer en jeu d’une préparation consciente par laquelle nous nous imposons une certaine tâche. Toutes ces influences s’exercent dans le cadre de l'intention.
C’est naturellement dans les fonctions systématisées de l'intelligence, jugement, raisonnement, intellection, qu’apparaît le plus nettement le rôle de l’intention catégorielle et de l’intention conceptuelle.
Le mécanisme du jugement est plus complexe que le mécanisme de l’association avec lequel il présente cependant des analogies. « Il n’y a pas de conditions psychologiques du ‘jugement », dit Marbe, qui donne à entendre par là que les conditions psychologiques du jugement sont les mêmes que celles de l’association. La seule caractéristique du premier serait d’ordre logique : il est vraï ou il est faux. Ailleurs cependant, Marbe reconnaît qu’il faut, pour que des représentations
méritent la qualification de vraiés ou de fausses, qu’il y ait entre elles et d’autres représentations, réelles ou idéales, un accord non pas simplement accidentel, comme dans l’association, mais voulu. « Tous les faits de conscience, dit-il, peuvent devenir des jugements, si, conformément à l'intention des sujets, ils s’accordent directement ou par leur signification avec d’autres objets. » (1) Cette intention, est-ce autre chose que la condition psychologique dont Marbe niait auparavant l’existence ? Elle est impliquée aussi, il est vrai, dans les associations prédéterminées, étudiées par Watt. Cependant, entre l’association prédéterminée et le jugement, il y a cette différence que la première vise seulement un terme à découvrir, tandis que la seconde vise une connexion; l'évocation dirigée de Watt met un terme en rapport avec un autre terme, tandis que le jugement aboutit à l’assertion d’un rapport. C’est ce qu’exprime fort nettement un sujet de Messer : « Ce qui fait le jugement, c’est la connexion Il m'est apparu clairement que le rapport, que je pouvais laisser indéterminé dans le cas d’une association, était précisément ce qui importait le plus pour un jugement ».
L’intention, dans le jugement, est dirigée vers la copule. Le jugement est une connexion voulue ou cherchée. Comme l'association, il a son point de départ dans une donnée, qui sera souvent, mais non pas toujours, le sujet logique ou grammatical de la proposition. Elle est une perception ou une notion. Entre la donnée initiale et la proposition, formule verbale où s’achève l’acte intellectuel du jugement, s’intercale comme moyen terme l'intention ‘catégorielle, par laquelle on
(1) Experimentell-psychologische Untersuchungen über das Urteil, p. 43.
s'interroge ou l’on se sent dirigé sur la cause, le but, le lieu, le moment, le comment ou le pourquoi de la donnée. Par exemple, j’entends un bruit : voilà la donnée. Réaction : « c’est le son d’une cloche » ou : « cela vient de l’église de M... » Entre la donnée et le résultat s’est insérée une intention catégorielle, souvent non formulée, parfois à peine formée qui s’exprimerait dans le premier cas par un : « Qu’est-ce que c’est ? », dans le second par un : « D’où est-ce que cela ‘vient ? >» — et qui est ici le schème d’un jugement de prédication, et là d’un jugement de localisation.
Comment ce schème va-t-il se compléter ? Par l’action d’autres tendances surgissant à l’appel de l’intention initiale et qui, dans un grand nombre de jugements, fonctionnent automatiquement, mais peuvent aussi, notamment lorsqu'une difficulté surgit, requérir des intentions spéciales : d’abord un schème perceptif, qui, de concert avec la mémoire et l’association, transforme la sensation en perception; puis les schèmes logiques qui déterminent la quantité, la qualité et la modalité du jugement; ensuite un schème verbal présidant à l’arrangement des mots, et enfin les tendances reproductrices qui font apparaître les mots eux-mêmes. Tantôt la perception se forme d’elle-même, c’est-à-dire automatiquement, tantôt il faut un travail conscient de l'esprit pour l'aider à se constituer. Pour reprendre notre exemple, l’origine du son n’est pas nécessairement perçue du premier coup. Vient-il du nord, du nord-est, du nord-ouest ? On hésitera entre trois schèmes, et il faudra un effort pour ajuster celui qu’on aura adopté à la sensation auditive. Souvent la phrase suit immédiatement la pensée, d’autres fois un acte intentionnel est nécessaire pour passer du schème de la phrase aux mots qui doivent s’y insérer.
La notion d'intention nous semble apporter quelques
éclaircissements à certains problèmes relatifs aux propriétés formelles du jugement, notamment au problème de la négation. On sait que des logiciens, Sigwart entre autres, partant de l’idée qu’il n’y a pas de copule niante, estiment que la négation n’est pas un jugement primitif au même titre que l’affirmation, mais un jugement porté sur un autre jugement, le rejet d’une proposition affirmative, Logiquement, cette thèse n’est guère soutenable, car, ainsi que l’observe M. Goblot, s’il est vrai de dire que la négation revient à exclure une affirmation, il est tout aussi vrai de dire que l'affirmation revient à exclure une négation. Psychologiquement, il faut distinguer deux cas : le cas où le rapport est nié en même temps que conçu, le cas où la négation se constitue au moyen d’une intention spéciale, par une impulsion à contrôler un premier jugement, affirmatif ou négatif. Dans ses expériences sur la pensée, Messer a rencontré ces deux sortes de jugements : il appelle les premiers des jugements négatifs simples et les seconds des jugements négatifs confirmants. (Entre les deux, il y a, selon nous, la différence d’un acte automatique et d’un acte intentionnel de négation. De même, les affirmations se répartissent, d’après Messer, en deux classes : l'affirmation simple, qui ne fait qu’un avec la conception du rapport, l’affirmation qui confirme un jugement ou en reconnaît la légitimité; le jugement simplement affirmant et le jugement affirmatif (das einfach bejahende Urteil und das affirmative Urteil) (1). Entre la négation et l’affirmation il subsiste cependant cette différence que la première résulte toujours de l’action, automatique dans un cas, intentionnelle dans l’autre, d’une tendance logique distincte, tandis que, dans les jugements affirmatifs simples, l’affirma-
(1) Op. cit., p. 120-121.
tion semble se confondre purement et simplement avec la conception du rapport.
Au sens large, la modalité comprend la qualité comme une de ses espèces. Au sens étroit, qui est le sens ordinaire, elle est une attitude de l’esprit à l’égard d’une affirmation ou d’une négation. Logiquement, elle implique, comme l’a montré M. Goblot, un jugement distinct par lequel nous apprécions le contenu d’un autre jugement. Psychologiquement, elle procède d’un intention secondaire d’évaluation, imparfaitement distinguée de l'intention primaire dans l’action de laquelle elle insère sa propre influence : le jugement condensé dans un mot ou dans une brève formule auquel elle aboutit ne dépasse pas le stade du sentiment intellectuel.
Il n’est pas jusqu’à la quantité du jugement qui ne puisse relever d’une intention sui generis. Peut-être pourrait-on distinguer ici trois cas : 1° le cas où la quantité n’a été visée par aucune intention spéciale et ne résulte d’aucun acte distinct de la pensée; exemple : « l’homme est mortel »; « l’eau bout à 100 degrés »; 2° le cas où elle résulte d’un acte distinct, mais non intentionnel : « {ous les hommes sont mortels »; 3° le cas où elle est expressément visée par une intention « toujours et partout l’eau bout à 100 degrés. »
La même activité intentionnelle se retrouve dans Île raisonnement. Comme le dit M. Segond, « la progression de la pensée chez celui qui raisonne s’expliquera seulement par l'initiative d’un principe de progression interne et personnel. Les idées ne s’enchaînent pas entre elles de façon toute mécanique; mais une action immanente et continue, celle d’un dessein que l’on poursuit, détermine leur enchaînement. Raisonner, c’est inventer à mesure les expressions, harmonieuses ou discordantes, d’un thème qui s’impose à l'esprit. Celui qui rai-
sonne sait à l'avance où il veut aller, s’il ignore peutêtre en un sens où il va en effet (c’est nous qui soulignons). La pensée est une recherche, et il ne peut chercher ce qu’il ne connaît pas. Le terme de son effort est présent, sous des apparences qui varient, à la persistance de son effort. Bref, pour employer la formule significative de William James, fout raisonnement est de nature téléologique (1). » L’intention, telle que nous l'avons définie, est bien cette anticipation du résultat par laquelle on sait où l’on veut aller sans savoir où l’on va en effet, puisque le résultat n’y est prédéterminé que formellement et non pas matériellement.
Si l’on met à part le cas où l’esprit part des prémisses et se voit contraint de former la conclusion, par exemple le cas de l’élève qui suit le raisonnement du maître, le syllogisme consiste à chercher une relation entre le grand et le petit terme et à l’établir par la découverte du moyen terme. Celui-ci remplit dans le syllogisme la même fonction que la copule dans le jugement. Plus précisément, S étant le sujet de la conclusion, P son attribut, M le moyen, le syllogisme revient soit à justifier le jugement d’essai S est P par la découverte simultanée des jugements M est P, S estM, soit à caractériser $S par la découverte simultanée des termes P et M et du double rapport S-M, M-P. Il y a là deux intentions et par suite deux schèmes distincts : un schème d2 justification médiate et un schème de caractérisation médiate. Comme dans le jugement, l’intention n’est pas, le plus souvent, formulée, ni même formée d’une façon nette : elle est l’attitude de conscience confuse, bien que soutenue par un effort, grâce. à laquelle s’active une .
(1) Le Raisonnement et l’activité intentionnelle de l'esprit. AE de Psychologie normale et pathologique, 1925, p. 824-
tendance formelle que notre expérience générale du raisonnement a établie en nous. À cette influence s’adjoint, comme on le verra plus tard, pour chaque syllogisme pris en particulier, « l’influence formatrice » des prémisses, qui sont présentes à l’esprit, sinon à la conscience, dans cette « progression réelle des idées » qui précède la « justification logique » (1). Dans tous les cas, le point de départ est un certain montage ou un certain ajustement de la conscience.
La distinction du syllogisme en compréhension et du syllogisme en extension, qui n’a, logiquement, aucun sens (dans le raisonnement objectivement considéré et pour sa valeur de vérité, l'extension et la compréhersion des termes sont inséparables l’une de l’autre) correspond, psychologiquement, à une différence d’intention. Soit ce jugement : « la vérité est aimable. » C’est à l’intérieur du sujet vérité et dans la compréhension de ce terme que nous chercherons le moyen qui permettra de lui décerner l’attribut aimable : le vrai est aimable parce qu’il satisfait notre raison. Ce jugement est, dirait M. Brunschwicg, un jugement d’intériorité. En revanche, cette autre proposition : « le mercure conduit la chaleur et l’électricité > est un jugement d’extériorité où nulle analyse ne saurait faire sortir le prédicat du sujet, et dont le seul énoncé oriente l’esprit vers une proposition plus générale dans l’extension de laquelle la première est comprise : le mercure est conducteur parce qu’il est un métal et que tous les métaux sont conducteurs.
Si l'intention catégorielle est celle qui détermine la forme d’une opération intellectuelle, l'intention conceptuelle proprement dite est celle qui en détermine le contenu. Le jugement prédicatif, par exemple, se dé-
(1) Segond, loc. cit., p. 831-832.
termine, quant à sa forme, par une intention catégorielle de prédication et, quant à son contenu, par une analyse du sujet, qui a son point de départ dans une intention conceptuelle. L’intellection qui s’accompagne d’un effort comporte la réalisation progressive d’un schéma dynamique dans laquelle l'effort s’insère entre l’idée ou le schéma et les images qui viennent le remplir. « Travailler intellectuellement consiste à conduire une même représentation à travers des plans de conscience différents, dans une direction qui va de l’abstrait au concret, du schéma à l’image. » (1). Le schéma fait apparaître une image, qui réagit sur le schéma; le schéma précisé se concrétise de nouveau, jusqu’à ce que la convenance soit parfaite entre l’idée et sa réalisation sensible.
Il n’y a qu’une différence de degré entre l’intellection d’une thèse philosophique ou d’une démonstration mathématique et l’intellection développée d’un terme général. En ce dernier processus, sous sa forme complète et, du reste, rarement réalisée, on peut distinguer deux phases : l’une dans laquelle on va du sentiment de signification à l’idée abstraite, et qui peut se caractériser comme le passage d’un plan de conscience où les éléments de l’idée s’entrepénètrent à un autre plan de conscience où ils sont distingués, l’autre dans laquelle l’idée se donne avec le secours de la mémoire un contenu sensible progressivement précisé, qu’elle otganise et qui, à son tour, réagit sur elle en l’enrichissant de déterminations nouvelles. Les irrégularités si nombreuses qui se produisent dans le développement du sens tiennent d’abord à ce que l’on se contente le plus souvent d’approximations, sûr que l’on est de pouvoir se donner, quand on le voudra, le
(1) Bergson. L’Energie spirituelle, p. 188.
contenu adéquat de l’idée; en second lieu, à ce que la tendance informative qui constitue l’idée peut agir, comme les consignes de Watt, sans être pleinement consciente, de sorte qu’on tombe immédiatement sur la définition adéquate ou l’exemple le plus caractéristique; elles tiennent enfin aux influences perturbatrices de la mémoire et aux associations que le mot a contractées par de nombreuses fréquentations avec les images. De même que, dans les expériences de Watt, des tendances reproductrices particulièrement fortes imposent à la conscience du sujet des images verbales ou autres qui ne répondent pas à la consigne, de même, dans l’intellection, des associations familières évoquent irrésistiblement certaines images après certains mots, par exemple l’image d’un juge en robe rouge après le mot justice, ou les images des châteaux que je connais après le mot château, ou celle du « Penseur » de Rodin après le mot penseur. Il n’en reste pas moins que l’intellection d’un terme général est foncièrement différente de l’association automatique qui traîne à la suite du mot une cohue de représentations routinières. On s’en rend compte dès qu’au lieu de s’abandonner au courant des ressemblances et des contiguïtés accidentelles, on réagit contre elles et qu’on s’efforce de vraiment comprendre. Ce que suggère dans ce cas le mot justice, c’est une définition approchée qui nous aidera à nous représenter des actes justes; l’idée, précisée par ces représentations et distinguée des idées voisines, se concrétisera en de nouveaux exemples, jusqu’au moment où la convenance sera parfaite entre l’exemple et la définition.
Le propre de l’idée générale, c’est qu’elle est un thème aux variations inépuisables : en cela apparaît précisément son pouvoir créateur. Mais ce pouvoir appartient au fond à tout schème et à toute idée, même à celles qui se rapportent à un objet ou à un évènement
singulier. Il n’y a à cet égard entre les idées qu’une différence du plus au moins. Ce n’est point du degré de généralité, mais du degré d’indétermination d’une idée que dépend la sphère de ses incarnations possibles. Sur le thème abstrait d’une situation se rapportant à un lieu, à un temps, à un individu définis, un romancier peut broder toute sorte de péripéties. Peu importe qu’une conception se rapporte à un objet unique qu’elle détermine par le hic et par le nunc si, dans les limites de ce lieu et de ce moment, il est possible de la réaliser en des images différentes. Par le fait seul qu’elle est abstraite, l’idée est un principe d’invention ou tout au moins d'innovation, et il est assez indifférent qu’elle nous renvoie à des représentations multiples d’un même objet ou à des représentations multiples correspondant à des objets divers; en tout cas, cette différence ne présente pas un grand intérêt psychologique. Ce qui est remarquable, c’est ce pouvoir d'innovation, inhérent à l'idée; il explique entre autres choses qu’il y ait plusieurs façons, également légitimes, de comprendre la même situation, la même doctrine ou le même mot.
Aïnsi, tout abstrait apparaît comme un principe distinct des forces qui s’exercent dans la mémoire et dans l’association, puisque, encore une fois, il est un principe d'innovation. Mais comment faut-il l'entendre ? Faut-il comprendre que l’idée recèle des virtualités en nombre indéfini qu’il appartiendrait à la conscience ou à la réflexion de faire passer à l’acte ? Nous croyons pour notre part que les idées sont réellement des forces psy-. chologiques, des tendances capables de s’activer d’ellesmêmes, avec ou sans l’aide de la conscience. Mais, s’il existe une activité jusqu’à un. certain point indépendante des éléments de l’esprit, si les idées sont des forces, quelle part revient, dans l’idéation, à l’activité intentionnelle ?
L'activité intentionnelle, c’est en somme l’activité de la conscience. Mais, selon nous, la conscience n’a pas de fonction qui lui soit propre. Nous accorderons volontiers qu’elle est autre chose et plus que la connaissance que le sujet prend de ses propres états : elle aussi est une force. Mais la plupart des difficultés où l’on s'embarrasse lorsqu'on traite de son influence proviennent de ce qu’on lui attribue des pouvoirs invérifiables (les uns une fonction de synthèse, les autres une fonction d’analyse ou de sélection) auxquels elle semble parfaitement étrangère. Tout son rôle se borne en réalité à se prêter (ou à se refuser) aux rédintégrations ébauchées par la mémoire ou aux adaptations naissantes de l'habitude : elle aide nos souvenirs à revivre, nos idées à se développer, nos tendances motrices ou mentales à s’ajuster à une certaine situation ou à un certain problème. Les synthèses et les sélections qui s’opèrent dans le travail intellectuel ont leur source dans le jeu des éléments psychiques, c’est-à-dire des tendances.
Objectera-t-on que nous réduisons à bien peu de chose le rôle de la conscience, qu’en revanche nous faisons une part bien grande à l’automatisme, et que l'innovation, la création psychiques deviennent inconcevables ? Nous répondrons, d’abord, que la variété de nos actes et de nos opérations intellectuelles dépend de celle des situations où nous nous trouvons engagés et par suite des ajustements plus ou moins complexes — et en tous cas différents — d’habitudes ou de tendances que ces situations réclament. En second lieu, la conscience peut embrasser des groupes divers ou se prêter à des successions également diverses d’éléments psychiques, de sorte qu’elle possède un pouvoir réel, bien que limité, d'innovation. Enfin, ce pouvoir appartient, il ne faut pas l’oublier, à certains de ces éléments
eux-mêmes : il existe un autre automatisme que celui de la mémoire et de l’association : celui de la pensée, — d’autres tendances que les tendances reproductrices : celles qui sélectionnent et organisent les contenus fournis par la mémoire. C’est ce qui ressort déjà des études précédentes et que nous allons tâcher d’établir avec plus de certitude encore, en examinant en ellemême et abstraction faite du secours qui lui vient de la conscience, l’activité des concepts et des catégories.