CHAPITRE VII
Toutes nos études précédentes impliquent qu’il existe des habitudes psychologiques et, plus précisément même, des habitudes de l’intelligence. Il est nécessaire
de les supposer pour comprendre la genèse et l’évolu-
tion des concepts, et aussi pour comprendre l’activité intentionnelle de la pensée.
1° Nous avons vu qu’en toute opération intellectueile un peu complexe il s’insère entre l’intention initiale et le résultat des actions diverses qui ne sont ni intentionnelles ni conscientes, et qui ne sauraient cependant se laisser réduire à des phénomènes de mémoire ou d’association. Dans le jugement, l’esprit, bien souvent, n’est dirigé consciemment que vers un rapport logique, non vers l’armature verbale qui le soutient : ni l’arrangement des termes, ni la quantité ou la qualité du jugement n’ont été expressément visées; ce n’est pas lintention qui a assigné à ce terme la fonction de sujet, à cet autre la fonction de prédicat.
2° L’intention n’est elle-même efficace que parce qu’elle s'appuie sur des tendances antérieurement constituées : elle est l’adaptation consciente de ces tendances à une donnée, à une situation nouvelle. Entre cette action et les précédentes la différence réside dans l’ajustement, là conscient et ici automatique, de la tendance à
la donnée. Dans les expériences de Watt, par exemple, la consigne n’exerce une influence que parce qu’elle s’appuie sur un savoir antérieurement acquis, savoir actif qu’il ne s’agit pas de rappeler par un effort de mémoire, mais dont il faut tirer, par un effort de pensée, un effet nouveau. De là le caractère irrégulier de cette influence. Parfois l’intention a besoin, pour agir, de s’expliciter et de s’exprimer : c’est un problème que nous posons, avec des données précises qui cernent étroitement le champ des solutions possibles, ou bien c’est un schéma détaillé, la représentation directe ou symbolique d’un ordre dans lequel une place déterminée est assignée à l’inconnue. D’autres fois, elle n’est qu’une esquisse vague, moins encore, « une COnscience de sphère », ou même la simple résonance sentimentale d’une signification autour d’un mot réellement prononcé ou d’une image verbale fantomatique. Mêmes différences et mêmes degrés dans l'effort, qui peut être court ou prolongé, faible ou intense : l’acte intentionnel est tantôt immédiatement suivi d’un résultat, tantôt coupé par des attentes, par des états pénibles de tension alternant avec des répétitions du problème, une rumination laborieuse. Ces nuances tiennent sans doute à la facilité plus ou moins grande avec laquelle sont mobilisés les divers automatismes que l’intention appelle à son secours. Mais elles proviennent aussi de ce que la tendance directement activée par l'intention est plus ou moins préparée ou entraînée à agir.
Les expériences de Watt nous ont fait assister à ce phénomène curieux de la chute de l'intention dans l'inconscient et dans l’automatisme. Or par quoi est-il conditionné ? Par la répétition de l’influence, donc par l’habitude. Voilà par exemple une série d’expériences . où le sujet a pour tâche de trouver une notion coordonnée à chacun des termes inducteurs qui lui sont succes-
sivement présentés. Au début, il a nettement conscience de la consigne; après quelques épreuves, elle s’efface, mais sans cesser de diriger l'évocation, quitte à reparaître lorsqu'une complication -se produit. Ces complications elles-mêmes sont instructives : plusieurs sont dues à l'influence d’une consigne antérieure qui s’exerce par la seule raison qu’elle s’est déjà exercée, en vertu de la loi d'habitude. Il nous semble que l’automatisme intellectuel se manifeste ici avec la simplicité et la pureté d’e un fait de laboratoire. »
D'ailleurs, l'expérience la plus commune révèle qu’il existe des habitudes de la pensée. Dans l'improvisation, dans la conversation courante, notre sujet parfois nous entraine, comme on dit, et fait surgir des idées qui n’ont pas été spécialement visées, bien qu’elles s’accordent avec l'intention initiale, qui ne sont pas, d’autre part, de simples reproductions d’idées anciennes. Ce qui est : nouveau, dira-t-on, c’est la coordination des éléments : une faculté organisatrice et créatrice collabore ici avec la mémoire. Fort bien, mais d’où vient que la répétition développe cette faculté d'organisation ?
Il n’est pas nécessaire d’être philosophe pour croire à ces habitudes de la pensée qu’on appelle des tours d’esprit, des aptitudes ou des talents intellectuels. Ce sont justement des philosophes qui leur refusent, au nom d’une hypothèse, la place à laquelle elles ont droit dans la science de la vie intérieure. Cette hypothèse, c’est la théorie physiologique de l'habitude. Négligeant la tendance qui est le principe interne de l’acte habituel, ils ne veulent tenir compte que de la condition matérielle de celui-ci, c’est-à-dire de la trace, quelle qu’elle soit, laissée dans le système nerveux par la répétition des mêmes mouvements et des mêmes connexions d’éléments anatomiques. Nous avons déjà montré que cette théorie s’applique mal aux habi-
tudes motrices; elle s’applique moins bien encore aux habitudes mentales. Cependant, plutôt que de l’abandonner, on préfère renoncer à l'explication de ces dernières : on se contente d’en donner une sèche énumération ou d’en décrire superficiellement les effets. Pour interpréter dans les expériences de Watt l’action inconsciente de la consigne, on aura recours à une seconde hypothèse, franchement matérialiste, celle d’un montage spécial du cerveau, comme si, d’une attitude du cerveau, organe purement moteur, une opération logique pouvait sortir. Mais le moment est venu de reprendre d’une façon plus systématique et plus complète le problème des habitudes psychologiques et, en particulier, des habitudes de la pensée.
Plaçons-nous d’abord dans la notion d’habitude. Rien n’est plus varié que les opinions des philosophes en ce qui la concerne. Pour les uns, l’habitude est le propre des êtres vivants, pour les autres ses caractères essentiels se retrouvent dans les corps bruts.Même lorsqu’on refuse de la réduire à l’inertie, la question subsiste encore de savoir si son domaine ne s’étend pas au delà du monde organique. Certains la définissent, à l’exemple d’Aristote, par la répétition : elle est, dit Ravaisson, < une disposition, à l’égard d’un changement, engendrée dans un être par la continuité ou la répétition de ce même changement. » Selon d’autres, au contraire, un acte suffirait à créer en nous.une habitude. Maine de Biran distinguait entre les habitudes passives et les habitudes actives, Egger entre les habitudes spéciales et les habitudes générales, et il s’est trouvé des penseurs
pour contester le bien-fondé de ces distinctions. Il ne saurait être question de prendre parti parmi toutes ces controverses et d’édifier, au sujet de l’habitude, une théorie qui serait nécessairement des plus aléatoires. Mais de ces discordances même nous tirerons un premier argument en faveur des habitudes psychologiques : le mot habitude n’est peut-être qu’un nom collectif pour des catégories de faits, analogues à certains égards, mais dont chacune requiert néanmoins une explication spéciale : il y a des habitudes matérielles, des habitudes biologiques, des habitudes psychologiques. Entre elles l’analogie consiste en ce que, par le fait d’un changement ou de la répétition d’un changement, il s’est constitué dans le corps brut ou vivant, ou dans l'esprit, une disposition telle que ce changement se reproduira d’une autre façon, par exemple plus aisément, plus vite et mieux. Mais entre ce changement ou la répétition de ce changement d’une part et, de l’autre, l’acte facilité et perfectionné, en tous cas modifié, qui est la manifestation de l’habitude, des causes diverses peuvent s’insérer, qui correspondent précisément aux différentes espèces d’habitudes. S'agit-il d’une habitude matérielle ? Il est possible qu’elle consiste simplement dans la conservation d’une modification morphologique telle que, si l’acte se répète, il ne se produira pas de la même manière que la première fois : c’est grâce à des modifications de ce genre, conservées en vertu de la loi d’inertie, qu’un vêtement s’ajuste peu à peu à la forme du corps, qu’une clef joue de mieux en mieux dans une serrure, etc. S’agit-il d’une habitude biologique ? La même condition matérielle peut intervenir. Mais pourquoi exclurait-elle des conditions d’une autre sorte, internes et dynamiques ou fonctionnelles ? Ce n’est pas sans raison que Ravaisson voit dans l’habitude un phénomène biologique au sens lie plus élevé du
terme, lié à la vie, non point par le côté où celle-ci est soumise au déterminisme des lois physico-chimiques, mais par le côté où, dominant le mécanisme, elle est une puissance de création et d'organisation. L’habitude se manifeste ici par des effets nouveaux : répétition spontanée de l’action, formation d’un penchant de plus en plus fort à la reproduire, appropriation progressive par l’être vivant d’un changement qui lui était d’abord extérieur. Loin d’être un autre nom de la passivité et de l'inertie, l’habitude biologique se développe dans le sens de la vie; elle est un des moyens et même le moyen fondamental par lequel la vie, soumise à l’influence du dehors, la surmonte et en triomphe sans cesse, elle est la loi selon laquelle l’activité vitale se détermine et se pourvoit de tendances nouvelles.
Ces caractères se retrouvent, plus apparents et plus aisés à pénétrer, dans l'habitude psychologique. « C’est dans la conscience seule, dit Ravaisson, que nous pouvons trouver le type de l'habitude; c’est dans la conscience seule que nous pouvons espérer non plus seulement d’en constater la loi apparente, mais d’en apprendre le comment et le pourquoi, d’en pénétrer la géneration, et d’en comprendre la cause. »
Déjà l’habitude motrice ordinaire a son origine dans des phénomènes conscients. Elle implique : 1° la formation de certaines associations dynamiques dans le système nerveux; 2° l’établissement dans l’esprit d’un schème moteur par fusion et organisation des images motrices qui, dans la période d’acquisition, ont accompagné les essais, Si, d’une part, l’acte moteur habituel tend à devenir de plus en plus automatique, d’autre part, au fur et à mesure qu’il se répète, il se présente avec des caractères plus marqués de finalité et de spontanéité. Pas plus que de la coordination des mouvements
et de leur adaptation au but poursuivi (1), le frayage d’une voie nerveuse ne rend compte du caractère automatique de l’acte. Automatisme ne veut pas dire en effet mécanisme : deux manifestations d’une même habitude motrice, considérées du dehors, ne sont jamais rigoureusement identiques et, par conséquent, elles ne mettent pas en jeu les mêmes ajustements neuro-musculaires. En tout acte habituel, il y a une part d’invention ou, tout au moins, d’innovation. On ne manquera pas de dire que les variantes tiennent précisément à ce que la conscience superpose son influence à celle de l'habitude. Mais d’où vient qu’une volonté antécédente, une intention initiale suffise à déterminer le plus souvent le sens dans lequel doit s'exercer une habitude, et qu’il n’y ait besoin d’aucune intention secondaire, d'aucune volonté conséquente pour l’infléchir aux circonstances particulières de l’action ou aux nuances variées du désir ? D'où vient, dans tous les cas, qu'entre l’activité consciente et l’automatisme le contact s’établisse avec la facilité qu’on sait, que la première soit toujours prête à apparaître sur tous les points où l’automatisme est en défaut et à s’effacer dès que son intervention cesse d’être utile.
A ces questions, la conception des schèmes moteurs fournit une réponse. Par l'intention initiale éveillant un schème préalablement construit, nous avons arrêté le dessin global de l’acte. Ce schème est une tendance organisatrice qui, en raison de son indétermination relative, peut se réaliser, selon les représentations que la situation nous donne, par des images motrices, puis par des mouvements différents. (Bien entendu, les actes complexes font intervenir, non pas un, mais plusieurs schèmes simplement juxtaposés ou provenant d’un
(4) V. chap. II.
fractionnement du schème initial). Schèmes et images ne sont pas réellement inconscients, mais subconscients : ils ne sont pas remarqués, parce qu'ils sont immédiatement recouverts par les mouvements exécutés, avec lesquels ils fusionnent; mais ils n’en sont pas moins présents à l’exécution des mouvements. Et là se trouve la clef du second problème. C’est à cause de cette présence réelle que la conscience peut si aisément agir sur eux. La conscience, sous sa forme active, n’est que l’éclairement plus ou moins intense et plus ou moins prolongé d’une tendance préalablement établie; l'inconscient est la limite où tend la décroissance de cet éclairement, dont les degrés inférieurs constituent le subconscient. Il n’y a donc qu’une différence du plus au moins entre l’activité consciente et l’activité subconsciente de l'esprit : c’est pourquoi des relations si étroites les relient entre elles et que, de l’une à l’autre, le passage s'effectue sans secousses et sans heurts. Ce qu'on appelle automatisme est d’abord et avant tout l'activité subconsciente des tendances.
Quant à la condition physique de l’habitude motrice, les inductions précédentes nous obligent à la considérer non pas, à la manière de Malebranche, comme une voie toute tracée dans le système nerveux, mais comme une disposition fonctionnelle de certains éléments nerveux à s’associer et à fonctionner synergiquement, disposition relativement indéterminée elle aussi et qui se détermine dans le cadre d’une intention et conformément à cette intention. Que l’activation de cette tendance soit facilitée par un frayage proprement dit, c’est-à-dire par la conservation de certaines modifications anatomiques, cela est hautement vraisemblable, mais ce n’est là qu’une condition élémentaire du phénomène. En dernière analyse, il faut restituer à l’habitude motrice, envisagée dans l’intégralité de son action,
son caractère dynamique, et rejeter le grossier schéma physiologique qui la représente comme un mécanisme rigide par lequel une excitation aboutit à une réaction, en parcourant les étapes fixées à l’avance d’un inflexible circuit.
Cette conception dynamique s'impose davantage encore, dès qu’on passe des habitudes motrices aux habitudes mentales. En ce qui concerne les premières, on sera toujours tenté de localiser dans l’organe qui se meut le principe interne du mouvement, bien que celuici puisse se manifester par des actes différents : c’est qu'ici l’acte a un substrat physique, nos mouvements s’accomplissent dans et par notre corps et, en quelque point de l’espace qu’ils nous entraînent, c’est toujours par notre corps que nous sommes müûs. On s’explique ainsi l'illusion qui nous fait confondre avec le substrat matériel de l’acte son principe immatériel. Mais les opérations mentales n’ont pas de substrat : un acte d’idéation ou de mémoire ne s’accomplit pas dans le cerveau, et ce serait un non-sens de localiser dans cet organe les tendances intellectuelles et mnémoniques. Des modifications cérébrales accompagnent l'acte de pensée, mais elles ne le constituent pas, elles ne lui sont même pas équivalentes ou parallèles (1), elles forment avec lui un complexus neuro-psychique dont la cause déterminante doit être cherchée dans l’esprit, et les conditions auxiliaires dans le corps et dans le cerveau.
Dès lors, la question se précise : il faut ou bien rejeter purement et simplement les habitudes de la pensée, ou bien accorder qu’elles sont de nature franche- -ment psychologique; l'hypothèse d’un « montage » du
() Voir pour la critique du parallélisme, en dehors de l’article bien connu de M. Bergson et de Matière et Mémoire, l’Introduction au Traité de Psychologie de Dumas.
cerveau ne saurait en tous cas en fournir une explication satisfaisante, puisqu'elle est insuffisante pour l’explication des habitudes motrices elles-mêmes.
Les habitudes de la pensée font partie de ce qu’on appelle l’inconscient. C’est même par elles, croyonsnous, qu’on peut comprendre ce qu’est l'inconscient, et comment il agit.
Qu'il y ait une vie inconsciente de l’esprit, on ne saurait en douter sérieusement. Tout d’abord, à qui demanderait où se conservent les états psychologiques inconscients, il faut répondre avec M. Bergson que cette question n’a pas de sens, car elle implique qu’on prétend traiter comme réalités spatiales ou comme choses des phénomènes qui ne sont que des états de la durée, et d’ailleurs, le problème de savoir comment les choses elles-mêmes se conservent n’est pas résolu lorsqu'on leur a trouvé un contenant.
« Mais comment le passé qui, par hypothèse, a cessé d’être pourrait-il par lui-même se conserver ? »M. Bergson répond que le passé n’est pas ce qui a cessé d’exister, mais ce qui a cessé d’agir ou d’être utile. C’est un ensemble de virtualités par elles-mêmes impuissantes, tant que la conscience n’a pas projeté sur elles sa lumière en les actualisant et en les incorporant au présent. Par opposition au passé, le présent est l’action motrice éclairée par la conscience et, en premier lieu; par la sensation. En disant que l'inconscient est inerte, l’auteur de Matière et Mémoire prétend l’opposer, non point à l’action de la conscience, mais à la conscience de l’action. L’idée d’une action de la conscience est
étrangère aux premiers ouvrages de M. Bergson. Elle ne se comprend en effet, selon nous, que par l’intention, qui n’a de sens elle-même que par l'attitude mentale. Or, dans Matière et Mémoire, M. Bergson n’accorde à cette dernière qu’une importance tout à fait secondaire, sous prétexte que l’idée d’une attitude de la conscience n’est pas une idée claire (1). La conscience « n’est que la marque caractéristique du présent, c’està dire de l’actuellement vécu, c’est-à-dire enfin de l’agissant ». Mon présent est « la conscience que j’ai de mon corps » (2). Ainsi se trace la démarcation entre le présent et le passé. « Sensations et mouvements se localisant en des points déterminés de cette étendue, il ne peut y avoir, à un moment donné, qu’un seul système de mouvements et de sensations. C’est pourquoi mon présent me paraît être chose absolument déterminée et qui tranche sur mon passé ». Le corps étant la partie sans cesse renaissante de notre représentation, le présent est un perpétuel recommencement. De là l’écoulement de la conscience, que nous ‘prenons pour la durée elle-même et qui n’est que le sillage lumineux du présent.
Il faut, selon nous, définir le présent d’une manière plus compréhensive, non pas seulement par la conscience de l’action, mais par l’action de la conscience, en d’autres termes par l'intention. Cette définition n’est pas en désaccord avec celle de M. Bergson, puisque toute attitude de la conscience s'accompagne d’une certaine attitude corporelle. Mais elle permet de sauver Pidée — dont tant de travaux contemporains ont établi l’incontestable justesse — d’un inconscient dynamique. Le passé n’est pas ce qui a cessé d’agir et d’être
(1) Mat. et Mém. p. 102.
(2) Ibid, p. 148 et sq.
utile, mais ce qui peut agir en dehors. de toute attitude mentale et de toute intention. Et même, le passé n’a pas cessé d’exister, justement dans la mesure où il n’a pas cessé d’agir. La mémoire et l'habitude conservent non pas des virtualités inertes, mais des virtualités dynamiques, en d’autres termes des tendances.
Est-il même nécessaire de supposer que le passé se survive autrement que par son action ? La connexion causale du passé avec le présent n’est pas seulement un criterium de l’existence du passé, mais son existence même. La seule raison qu’on puisse avoir d'admettre une survivance réelle se tire du principe de causalité entendu d’une certaine manière : « Tout fait a une cause qui doit le précéder immédiatement ». Lors donc qu’un état psychologique se produit sans qu’apparaisse auparavant à la conscience un autre état psychologique, pourtant nécessaire à la production du premier, il faudrait supposer que la cause a précédé immédiatement l'effet, mais dans l’inconscient. Cependant, la formule précédente de la causalité ne s’impose que pour les phénomènes qui ont un substrat spatial. La causalité physique implique, non seulement un lien nécessaire entre la cause et l'effet, mais encore leur contiguité dans le temps, et cela de quelque façon qu’on la conçoive, selon le type mécanique ou selon le type énergétique. Mécanique, elle est l’action exercée par un corps sur un autre corps qui est contigu au premier dans l’espace : contiguité spatiale qui entraîne nécessairement une continuité de temps et d’action. Considère-ton maintenant la cause et l'effet comme deux formes équivalentes d’une même énergie ? Supposons, dans un système clos d'énergie, un état intermédiaire entre celui qu’on appelle cause et celui qu’on appelle effet. De deux choses l’une : ou bien il n’est équivalent ni à celui qui le précède, ni à celui qui le suit, — mais en ce
cas le principe de la conservation de l’énergie n’est pas vrai; ou bien il leur est équivalent, — mais, dès lors, il est l’effet du premier et la cause du second. Il en va tout autrement lorsqu'il s’agit des phénomènes psychiques, car ils n’ont pas de substrat spatial et, d’autre part, ils ne relèvent pas du principe de la conservation de l’énergie. Il n’y a nulle nécessité, ici, à ce que la cause précède immédiatement l’effet; rien ne s’oppose à une action à distance du passé. Le passé détermine le présent de deux façons, soit en y insérant directement son effet, soit en ressuscitant et en devenant présent à l’état que nous éprouvons ou à l’acte que nous sommes en train d'accomplir : d’un côté, l’activité inconsciente, qui est, selon Freud, celle des instincts profonds de la race et des tendances les plus anciennes, d’un autre côté, l’influence subconsciente ou préconsciente des tendances plus récemment acquises.
M. Bergson n’admet pas seulement une survivance réelle, mais encore une survivance intégrale du passé. Il faut bien que le passé se conserve intégralement, puisque le fait d’avoir été perçu est la condition uniqu£ de son existence. En réalité, rien n’est plus contestable. Combien d'évènements de notre enfance, de notre adolescence, voire d’un passé plus récent, n’avons-nous pas oubliés à l’âge mûr ? Que certains d’entre eux puissent accidentellement reparaître ne prouve pas que, sur les autres, ne s’étende la nuit d’un oubli radical et définitif. En outre, est-ce que ce sont bien les états de la durée, les évènements vécus qui se conservent ? Nos souvenirs se fanent, se flétrissent ou, au contraire, se poétisent, se parent d’un charme singulier. Plus encore que leur tonalité affective, leur contenu représentatif se modifie, soit qu’il s’enrichisse, soit que plutôt il s’appauvrisse. Ne confondons pas l’évènement avec le souvenir, ni le souvenir lui-même avec la tendance à
le reproduire. D’un même évènement ou d’un même objet nous avons en réalité, aux diverses époques de notre vie, des souvenirs différents. À qui n'est-il pas arrivé d’évoquer à maintes reprises un visage qui lui avait plu. Le revoit-on de nouveau ? On est frappé de le trouver très différent de la plus récente image qu’on s’en faisait et que, pourtant, on croyait fidèle. Dira-t-on que l’image primitive s’est déformée, altérée, mais que c’est toujours la même image ? Cette façon de s’exprimer ne serait tout à fait légitime que si la transformation dont il s’agit pouvait être assimilée à un développement continu dont on a suivi toutes les phases. Et, d’ailleurs, qu’on l’adopte ou qu’on la rejette, cela ne change rien au fond des choses : le passé ne se conserve pas intégralement, puisqu'il est sujet à se modifier.
Ce qui se conserve, ce ne sont pas tant des états ou des représentations que des tendances : tendances mnémoniques plus ou moins déterminées, se rapportant à des évènements singuliers, dont elles reproduisent en des souvenirs distincts, sinon les mêmes détails et tous les détails, du moins la caractéristique commune; tenrdances motrices, perceptives et logiques, formelles et informatives par lesquelles se constituent des catégories de mouvements, de perceptions et d’actes intellectuels. Il n’est pas nécessaire d’admettre une survivance intégrale du passé, de doter la durée d’une réalité qui transcende celle de la personne, de lui assigner pour rôle de recueillir les états dont la conscience se détourne. D’avoir été perçu ne confère pas au passé un titre suffisant à l'existence : il faut encore qu'il agisse. L’inconscient n’est pas tout le passé, mais seulement le passé efficace.
Or il agit par l’habitude, dont la mémoire et l’hérédité elle-même ne sont que des cas particuliers. Refuse-t-on
d'étendre à la vie mentale le domaine de l’habitude ? L’action et l’existence même de l’inconscient deviennent inintelligibles. Elles s’éclairent au contraire, dès qu’on admet que les effets de nos perceptions et de nos jugements passés se prolongent dans nos perceptions et dans nos jugements actuels. En premier lieu, on comprend que cette influence puisse s’exercer selon des modes définis. Si c’est toute notre vie antérieure qui, conformément à la doctrine bergsonienne, collabore à l’établissement de notre présent, il n’y a pas de déterminisme psychologique. M. Bergson ne désavouerait pas, certes, cette conséquence; mais, en fait, entre le passé et le présent, des connexions définies existent : l’hérédité les crée dans la vie de la race, l’habitude proprement dite dans la vie de l’individu. En second lieu, l’inconscient cesse d’être cette X mystérieuse dont on peut tout dire et tout attendre parce qu’on ne sait ni de quelle manière elle existe, ni comment elle agit. A proprement parler, il n’y a même pas de phénomènes inconscients; il n’y a que des phénomènes qui ont cessé d’être conscients, mais non point cessé d’agir, et qui n’échappent pas, du moins en droit et par nature, à la recherche psychologique; il suffit, pour les découvrir, de porter notre investigation au-delà du contenu actuel de la conscience, vers le passé, où il s’alimente, vers les expériences qui ont contribué à le déterminer. Notre inconscient, en somme, c’est notre histoire.
Il existe donc des habitudes psychologiques et même un automatisme psychologique. Mais ce que nous cherchons précisément à établir, c’est que cet automatisme concerne non pas seulement, comme l’admet M. Pierre
Janet, les fonctions d’association et de-reproduction qui constituent la mémoire, mais aussi la fonction organisatrice et, par conséquent, novatrice par laquelle on définit ordinairement la pensée. La pensée a ses habitudes propres qui sont les concepts.
Un grand nombre de philosophes ont été frappés des rapports du concept et de l’habitude. Mais le rôle de celle-ci revient, selon eux, à nous dispenser du travail lent et pénible de la pensée, en substituant le signe au signifié. Tel est le sens du passage bien connu de Leibniz : « Le plus souvent, spécialement dans l’analyse d’une certaine longueur, nous n’avons pas l'intuition simultanée de tous les caractères ou attributs d’une chose, mais à leur place nous employons des signes, dont nous sommes habitués à négliger l'explication au moment même où nous pensons, sachant ou croyant que nous pouvons toujours la retrouver. Ainsi, quand je pense à un chiliogone (polygone de mille côtés), je ne considère pas toujours les divers attributs du côté de l’égalité et du nombre mille, mais j’emploie ces mots (dont le sens est obscurément et imparfaitement présent à mon esprit) au lieu des notions que j’en ai, parce que je me rappelle que je possède la signification de ces mots, bien que je ne juge pas nécessaire d’en faire à présent l’application ou l'explication : j’ai l’habitude d'appeler cette manière de penser aveugle ou symbolique. Nous l’employons en algèbre et en arithmétique et en fait universellement. »
Il ressort également du Mémoire de Maine de Biran sur l’habitude qu’elle n’agit sur la pensée qu’indirectement et par l’intermédiaire des signes. Pour nous en tenir à la seconde partie de l’ouvrage, consacrée aux signes volontaires du langage, nous voyons que l’influence de l’habitude est toute de renforcement, de simplification et d’accélération : renforcement de l’asso-
ciation entre le signe et le signifié, le premier devenant le support permanent et se chargeant de la puissance évocative ou suggestive et de l’émotivité du second; renforcement de l’association entre la formule verbale du jugement et la croyance, qui finit par adhérer aux mots eux-mêmes et devient aveugle et routinière; simplification et accélération de l’évocation des idées, grâce à la facilité progressivement accrue avec laquelle les mots sont articulés et rappelés; simplification et accélération enfin du travail intellectuel, où vont se pénétrer les termes du jugement et se bloquer dans la même formule, par suppression des opérations intermédiaires, le principe et la conclusion de la déduction. « C’est ainsi que, dans le raisonnement le plus composé, et d’abord le plus laborieux, après une répétition fréquente, le principe et la conclusion semblent se toucher et tenir immédiatement l’un à l’autre, tant la chaîne intermédiaire est devenue mobile, tant sont grandes la promptitude, la facilité dont elle est parcourue ! Ainsi, fort de ses habitudes, heureusement persistantes, le génie parcourt, avec la rapidité de l’aigle, les plus longues suites de propositions, rapproche des masses d'idées, les cumule, et, nouveau géant, escalade les cieux... » (1).
Toute cette analyse est d’une entière justesse. Mais lautomatisme qu’elle décrit n’est pas de l’ordre de la pensée, mais de l’ordre de la mémoire, et la puissance qui sy manifeste n’est pas celle des concepts euxmêmes, mais celle des signes. A la fin de l’ouvrage, on trouve d’ailleurs des indications précieuses sur une habitude d’un tout autre genre et qui porte sur l’ordre ou l’arrangement des termes, c’est-à-dire sur la forme du raisonnement, tandis que la première porte sur la re-.
(1) Influence de l'habitude sur la facuité de penser (édit. Tisserand), p. 273.
présentation des idées, liées aux signes, c’est-à-dire sur le fond. « Comme on peut adapter diverses paroles à un même air, plusieurs tableaux au même cadre, une foule de mots vides ou significatifs au même ordre grammatical, le fonds du raisonnement peut varier d’une infinité de manières, en conservant toujours une forme convenue..… De même encore que le rythme, qui se reproduit constamment dans chaque vers, est retenu avant les paroles, la forme du raisonnement peut aussi devenir d’abord une habitude de la mémoire, et s’y fixer, pour ainsi dire, comme une pierre d’attente, à laquelle le fonds viendra se joindre ensuite, quand il pourra. » (1). Malheureusement, Biran n’a pas poussé à fond l’examen de cette question et s’est trop hâté de conclure que s’il existe une habitude générale de calculer, parce que les idées sur lesquelles opère le calcul sont toujours de la même espèce et s’ordonnent de la même manière que les signes, il ne saurait y avoir dans le raisonnement ordinaire, où les idées ne remplissent pas ces conditions, une habitude générale de raisonner.
Ce n’est pas, dans tous les cas, du côté des habitudes formelles ou générales que les psychologues ont cherché le secret du fonctionnement des concepts. Nous ne reviendrons pas sur la théorie vraiment trop simpliste de Hume, pour qui l'habitude liée au concept est simplement le pouvoir de parcourir plusieurs des « idées » individuelles qui constituent la signification du concept. Selon Ribot, les mots recouvrent un savoir que l’habitude nous dispense d’actualiser et qui, dans la pensée abstraite, par exemple dans la compréhension d’un texte philosophique, reste à l’état purement potentiel.
« En somme, on apprend à comprendre un concept.
(1) Ibid., p. 283-284.
comme on apprend à marcher, à danser, à faire de l’escrime, à jouer d’un instrument de musique : c’est une habitude, c’est-à-dire une mémoire organisée. Les termes généraux couvrent un savoir organisé, latent, qui est le capital caché sans lequel nous serions en état de banqueroute, manipulant de la fausse monnaie ou du papier sans valeur. Les idées générales sont des habitudes dans l’ordre intellectuel. A l’habitude parfaite correspond la suppression de l'effort : de même à la compréhension parfaite » (1).
Les mots de mémoire organisée nous renseignent déjà sur la vraie pensée de Ribot. Si, pour l’éclairer davantage, on se reporte au contexte, on voit que, pour lui, le rôle de l’habitude se borne à simplifier l’intellection des termes généraux, à substituer la compréhension implicite à la compréhension explicite, à nous dispenser, dans la lecture d’une page philosophique par exemple, de l'effort qu’il faudrait pour développer le savoir latent que couvre chaque mot. Un allègement de la mémoire, voilà ce qu’elle est en somme. L’habitude vide le concept de tout contenu, elle substitue l’idée à Pimage, puis le mot à l’idée. Celle-ci n’est d’ailleurs qu’un extrait, un fragment de la représentation concrète, un résidu qui tend même à disparaître à mesure qu’on s'élève des formes inférieures aux formes supérieures de l’abstraction. « L’abstrait est un cadavre » et la pensée abstraite, « une simplification » de la pensée concrète ou imagée. Comment s’opère, en fin de compte, cette simplification ? Pour en rendre compte, Ribot a recours à la grande ressource des psychologues aux abois : « À mon avis, une grande partie de l’obscurité et des dissentiments qui règnent sur la nature des concepts, vient de ce que le rôle de l’activité inconsciente
(1) Evolution des idées générales, p. 148-149.
a été, pendant des siècles, méconnu ou oublié — la psychologie se renfermant dans la conscience exclusivement—, et, tandis que son influence est universellement admise aujourd’hui pour toutes les autres manifestations de la vie de l’esprit : instincts, perceptions, sentiments, volitions, etc., elle reste encore exclue du domaine des concepts : tout ce qui précède est un essai pour l’y réintégrer. »
” Rien de plus juste; seulement, il ne suffit pas de réintégrer l’inconscient dans la pensée conceptuelle : l’essentiel est de nous dire comment il agit. Mais, à vrai dire, l’activité consciente n’est guère moins difficile à concevoir, dans cette théorie, que l’activité inconsciente, et tout n’est ici que mystère. D’abord, qu’est-ce que la pensée concrète ou imagée ? Il n’est aucune pensée, concrète ou abstraite, pensée de poëte, d’artiste, de romancier, ou pensée de savant et de philosophe, qui sache se passer des concepts et de l’action des concepts : comme le savant, le romancier ne perçoit les objets et les faits qu’à travers ses idées. En second lieu, si la pensée abstraite n’est qu’une pensée simplifiée, écourtée, résiduelle, comment peut-elle être autonome et d'où vient qu’un raisonnement mathématique nous convainc ? Il faut, pour que puisse exister une science de pures idées, qu’il y ait en elles quelque chose d’irréductible à l’image et qui leur confère une certaine indépendance. Il faut en outre que ces idées soient actives, à moins de supposer derrière elles je ne sais quelle faculté occulte de concevoir, de juger ou de raisonner, ou — ce qui est pire — une « cérébration inconsciente. »
L’intellection d’un texte philosophique est en réalité une construction dont les matériaux sont, non pas simplement des mots, mais des mots compris, c’est-à-dire afféctés d’un certain sens, et des idées. Et l’habitude
nous paraît avoir ici une double action qui correspond à un double mouvement intellectuel de condensation et d'expansion. D’une part, il y a des passages faciles sur lesquels on glisse, parce qu’on se sent capable de les repenser sans peine : non seulement, dans ce cas, le sens de chaque mot reste implicite, mais les significations partielles fusionnent dans une signification d'ensemble; toute la substance d’un paragraphe se resserre dans une formule, et toute la substance d’une formule, parfois, dans un mot. Il se produit là un de ces phénomènes de totalisation, si fréquents dans la vie psychologique, par lesquels l'esprit, négligeant les détails, se donne d’emblée une vision intuitive ou simplement un sentiment de l’ensemble : dans le cas qui nous occupe, la totalisation est évidemment favorisée par l'habitude au sens où l’entendent Maine de Biran et Ribot lui-même. — Mais l’inverse peut se produire : le lecteur, au lieu de laisser se former en lui une compréhension toute passive, peut être amené à repenser pour son propre compte tel ou tel passage du texte. Dans l’expression de toute pensée un peu complexe et notamment d’une pensée philosophique, il y a des ellipses, des propositions sous-entendues, des démonstrations qui ne sont qu'indiquées. Le lecteur novice est arrêté à chaque pas, le lecteur exercé supplée aussitôt ce qui manque et reconstitue sans effort ou avec un minimum d'effort les raisonnements mutilés. Une virtuosité, de tous points comparable à celle du pianiste, peut ici se donner carrière. Il est clair que, dans ce second cas, une habitude intervient; seulement, ce n’est pas la même que dans le premier : elle ne simplifie pas, elle complète; loin d’engendrer une sorte de passivité de l'esprit, elle appelle au secours de la conscience une activité subconsciente qui facilite la tâche et accélère le travail.
La confusion de ces deux formes de l’habitude provient d’une méconnaissance de la nature de l’idée. L’abstrait n’est pas un simple résidu d’image, mais un rapport; l’idée n’est pas un simple abstrait, mais la représentation et, de plus, la force de ce rapport. L’habitude, au second sens, n’est pas, de son côté, quelque chose d’extérieur à l’idée, l’intermédiaire par lequel la vertu du concept se transfèrerait au symbole. Elle est immanente à l’idée, générale comme l’idée, elle est l’idée . elle-même.
Certains psychologues contemporains semblent très près de cette conception. Dans le Psittacisme et la Pensée symbolique, M. Dugas écrit : « La vraie définition de l’idée générale consistera à indiquer le procédé de formation de cette idée. En d’autres termes, l’idée générale étant une habitude, on devra rendre compte de cette habitude, en rappelant comment elle a été acquise ou en indiquant comment elle peut l’être. Il n’y a pas de concept, c’est-à-dire d’idée abstraite et générale, répondant à la définition, mais la définition exprime l'acte plusieurs fois renouvelé, le procédé devenu habituel par lequel l’esprit réalise l’idée de tel ou tel individu du genre et passe d’une idée individuelle à une autre. Cinq points rangés en ligne droite. sont, dit Kant, une image du nombre cinq. « Au contraire, quand je conçois seulement un nombre en général qui peut être cinq ou dix, cette pensée est plutôt la représentation d’une méthode pour représenter en une image une multiplicité. » Aïnsi l’idée générale est une habitude ou une méthode, et la définition nous fait assister à la genèse de cette habitude , nous décrit cette méthode » (1).
On est quelque peu surpris, après cela, de trouver,
sous la plume du même auteur et dans le même ouvrage, maintes professions de foi d’un caractère nettement nominaliste, comme la définition suivante qui ne choquerait pas chez Hume ou chez Taine : « La pensée abstraite et générale est donc la pensée verbale ou potentielle substituée à la pensée imaginative ou actuelle . >» Cette déclaration s’accorde mal avec les précédentes : une méthode n’est pas une simple puissance, elle se fonde sur quelque chose d’actuel qui ne saurait être de la nature de l’image, qui est beaucoup plutôt, puisque cette puissance s’exerce dans les limites définies d’un genre, la définition elle-même.
Au surplus, l’assimilation du concept à une méthode n’est pas une explication du premier. De deux choses lune. Par méthode on entend : — ou bien l'énoncé simplement formel d’une règle à appliquer, d’une marche à suivre pour obtenir tel ou tel résultat; mais cet énoncé, dans la mesure où nous en avons conscience, est un abstrait, donc une idée; — ou bien la marche réellement et régulièrement suivie par la pensée en telle ou telle de ses opérations, un principe vivant d’activité, une tendance; mais cette tendance est définie ou définissable, elle est donc encore une idée. De toute façon, on tourne dans un cercle quand, pour éclairer la nature du concept, on dit de lui qu’il est une méthode. Il serait tout aussi juste de dire de la méthode qu’elle est un concept. Si le concept est une méthode pour construire des images et, à un degré supérieur, pour juger et pour raisonner, la méthode est le concept d’une opération. Pour les définir adéquatement, il faut remonter à leur commune nature. Le concept et la méthode sont également des formes abstraites d’organisation et, du point de vue du dynamisme mental, des formes vivantes, assimilées par l'esprit, devenues peu à peu consubstantielles à l'intelligence et capables de se prêter chacune à des
contenus d’un certain genre, soit en s’incorporant à une intention, soit d’une manière tout automatique.
Considéré dans sa fonction, le concept est la force d’un rapport. Si nous réservons à la représentation de ce rapport le nom d’idée, nous appellerons schème la force correspondante. Le schème intellectuel est dans l’ordre de l’entendement l’équivalent du schème moteur dans l’ordre de l’action irréfléchie, et du schème perceptif dans l’ordre de la perception; il est à l’idée ce que: ce dernier est au schéma. Le schématisme est impliqué en toute activité réfléchie ou spontanée, intentionnelle ou automatique qui présente une certaine coordination interne et une certaine finalité; il correspond à ce que Binet appelait la fonction de direction. Il y a un schématisme de l’instinct, un schématisme de la perception, un schématisme des opérations intellectuelles et sans doute aussi des actes volontaires.
Il n’est pas nécessaire d’exposer ici longuement la doctrine kantienne du schématisme. On sait qu’elle a pour objet d'expliquer de quelle manière l’unité transcendantale de la conscience et les catégories, qui en sont les déterminations les plus générales, se mettent en rapport avec l'intuition sensible, pure et empirique. Les schèmes transcendantaux, bien qu’à priori, participent de l’unité des catégories et de la diversité de l'intuition, ils sont d’ordre à la fois intellectuel et sensible. Grâce à leur nature hybride, ils exercent une fonction médiatrice entre l’entendement et la sensibilité. Chacun d’eux est une méthode pour représenter un concept dans l'intuition. « C’est cette représentation
d'un procédé général servant à procurer une image à un concept que j'appelle le schème de ce concept. » Cette définition n’est pas encore suffisante. Le but de lAnalytique Transcendantale est de passer en revue toutes les conditions logiques de l'expérience : dans une entreprise de ce genre, il importe d’avancer pas à pas et de n’omettre aucun intermédiaire. Or, si les catégories sont les expressions les plus directes de l’unité du « Je pense », le temps, de son côté est, ou peu s’en faut, la diversité pure : c’est un cadre vide, à peu près indéterminé, et voilà pourquoi, de préférence à l’espace, il devait être appelé à fournir aux schèmes leur matière. De là, cette seconde définition du schème : le schème est une détermination transcendantale du temps pur au moyen d’une catégorie.
Cette doctrine n’est pas aussi dénuée de portée psychologique qu’il semble à première vue. D’abord, il y a d’autres schèmes que les schèmes transcendantaux. Kant reconnaît que les concepts sensibles purs ou, en d’autres termes, les concepts géométriques, par exemple l’idée de triangle, et même les concepts empiriques, par exemple l’idée de chien, se représentent par des schèmes. En outre, le schème, transcendantal ou empirique, est de nature essentiellement dynamique : bien que Kant le définisse comme la représentation d’une méthode, il est une méthode beaucoup plus qu’une représentation. Etant une détermination du temps pur, il ne peut avoir d’autre contenu que lui; or, ainsi que le dit Kant dans un autre passage de l’Analyÿtique, le temps pur ne peut pas être représenté. « Nous ne pouvons penser une ligne sans la tracer dans la pensée, un cercle sans le décrire; nous ne saurions non plus nous représenter les trois dimensions de l’espace sans tirer d'un même point trois lignes perpendiculaires entre elles. Nous ne pouvons même pas nous représenter le
temps sans tirer une ligne droite (qui doit être la représentation extérieure et figurée du temps). » Au surplus, pour que le schème puisse jouer son rôle médiateur, il faut, de toute évidence, qu’il soit extraspatial et, par conséquent, qu’il ne soit pas une représentation. Car aux yeux de Kant, à qui est étrangère la conception d’un contenu intentionnel de la pensée, toute représentation, si elle est spatiale, ne peut être qu’achevée, déterminée dans tous ses détails et sous tous ses aspects. Mais comment serait-elle, dès lors, la représentation d’une méthode, d’un procédé général, forcément indéterminé à certains égards, pour former des images ? M. Basch nous paraît commettre un véritable contresens, lorsque, dans un article sur Kant, il conclut à l’identité, que celui-ci aurait simplement omis de signaler, du schème et de la synthèse figurée (1).
Il n’en est pas moins vrai qu’il y a dans la conception kantienne du schématisme une confusion regrettable. D'une part le schème est une détermination du temps pur, de l’autre un mouvement de l’esprit dans le temps, qui aboutit à une image. Une détermination du temps pur, le nombre par exemple, n’est rien de psychologique; en effet, l’acte qui la crée est intemporel, puisque c’est l’acte d’un concept pur, étranger par définition non seulement à l’expérience, mais au temps lui-même. Le schème, ainsi conçu, n’a rien de commun avec ce que nous avons appelé de ce nom, et la doctrine du schématisme ne représente à ce point de vue qu’un essai de construction dialectique des catégories. La seconde conception, au contraire, se rapporte à un processus psychique qui s’effectue dans la durée, à « un'art caché dans les profondeurs de l’âme humaine », mais dont il appartient au psychologue — Kant en conviendrait
(1) Revue de Métaphysique et de Morale 1904.
L'AUTOMATISME DE LA PENSÉE 305 | sans doute — de découvrir le secret. La confusion que nous signalons se retrouve d’ailleurs dans l’idée que Kant se fait des catégories. Par catégories il entend en effet, d’une part, les concepts logiquement premiers qui fondent la connaissance scientifique, d’autre part, les concepts qui dirigent le travail effectif de la pensée. Mais ce double emploi n’est pas toujours tenu par les mêmes concepts : la pensée primitive est régie par des catégories qui sont fort éloignées du stade où elles peuvent prétendre à fonder la science. De toute façon, la fonction logique et la fonction psychologique des catégories sont distinctes : elles ne coïncident, par un accident heureux, que dans la pensée vraie.
Du point de vue psychologique, où nous prétendons nous tenir, le schème est antérieur à l’idée, tout au moins à l’idée distincte. Faut-il rappeler ici que nous sommes capables de faire un usage correct des termes généraux avant d’être en mesure de les définir, que l’action des catégories et des principes rationnels précède la connaissance que nous en prenons, que les méthodes scientifiques ont été appliquées avant que les logiciens en aient dégagé les formules abstraites. La connaissance implicite devance la connaissance explicite. Ce qui est premier logiquement peut être psychologiquement ou chronologiquement dérivé : de cette distinction entre l’antériorité logique et lantériorité chronologique, Kant lui-même nous a donné l’exemple en d’autres parties de son œuvre, notamment dans l’'Esthétique Transcendantale. Le schème n’est pas seulement le mouvement de l’idée vers l’image, mais le mouvement de l’idée pour s’expliciter davantage et se mieux saisir à travers ses réalisations successives. D'autre part, le schème peut continuer d’agir, lorsque l’idée a disparu de la conscience. C’est ce qui se pro-
duit, lorsque, l’habitude étant parvenue à son point de
pleine maturité, l’intervention de la conscience distincte serait une surcharge inutile, une cause d’hésitation et de retard.
L’indétermination relative du schème comme représentation d’une méthode provient, pour le psychologue, non point de ce qu’il a pour étoffe le temps pur, mais simplement de son essence formelle ou relationnelle, et de ce que la relation peut être saisie, sinon d’une façon absolument indépendante, du moins dans un minimum d’imagerie. Son dynamisme a sa source, pour une part, dans l’habitude, grâce à laquelle les rapports deviennent les principes directeurs de l’action dont ils ont été auparavant les produits, pour une autre part, dans lattitude mentale et dans l’intention, où se superpose à la conscience d’un contenu actuel relativement indéterminé et donné dans une certaine forme, la conscience de pouvoir le déterminer par cette forme même.
__ La conception du schématisme qui vient d’être pré-
sentée nous semble à égale distance de la théorie de Ribot sur les habitudes conceptuelles et de la doctrine kantienne du schématisme transcendantal : il faut compléter la première en disant que les habitudes de pensée sont des schèmes, et la seconde en disant que les schèmes sont des habitudes.
Nous venons de retrouver par une étude directe des habitudes de pensée et des schèmes les résultats auxquels nous avait conduit notre analyse de l’idée de: rapport. Les habitudes de pensée sont des schèmes, et les schèmes sont des rapports actifs. L’entendement,
la pensée conceptuelle est l’ensemble de ces rapports. Si l’on définit l'intelligence par les catégories fondamentales de la ressemblance, de la différence et de la totalité, il faudra dire de l’entendement qu’il est une intelligence organisée, une seconde nature de l’intelligence. Extrêmement variés sont les pouvoirs qui le constituent : les plus profonds sont les catégories, qui, à vrai dire, plongent dans la nature primitive ou innée de l'individu et sont de l’ordre de l'instinct plutôt que de l'habitude; sans elles nous serions incapables des opérations les plus simples, comme de distinguer notre droite de notre gauche, de dire lheure qu’il est, d’opérer des calculs élémentaires, etc. À un degré supérieur viennent les concepts plus riches de contenu et plus pauvres d'extension, propres à telle ou telle branche de l’activité intellectuelle, mais encore très généraux : concepts mathématiques, physiques, psychologiques, esthétiques, moraux, etc. De ces concepts, on peut rapprocher les vérités plus ou moins générales qui fondent nos raisonnements, en particulier nos déductions, les règles ou principes qui, à notre insu souvent, nous dictent nos jugements et préviennent les paralogismes, les erreurs, les fautes de tact et les fautes de goût. Du point de vue fonctionnel, les vérités ou les opinions acquises et admises ne diffèrent en rien des simples concepts : ce n’est pas sans raison que le langage courant confond celles-ci et ceux-là sous le terme générique d'idées. Le rôle des idées s’étend d’ailleurs fort au delà de l’activité proprement théorique, dans toutes les sphères de l’activité pratique et technique : elles déterminent non seulement nos jugements, mais encore nos actes, dans la mesure où ceux-ci dépendent de l'intelligence. Aux idées proprement dites, il faut enfin rattacher les méthodes diverses suivant lesquelles nous observons, déduisons, induisons, calculons, agissons, etc.
les habitudes générales qui régissent la marche des opérations complexes de la pensée: et de l’action.
C’est par le concours de plusieurs schèmes que s’effectue fune quelconque de ces opérations complexes. Prenons comme exemple la déduction mathématique et, pour mieux faire voir le fonctionnement du schématisme, empruntons à la géométrie d’Euclide la démonstration du théorème bien connu de l'égalité des angles alternes-internes. Les deux droites MN et XY
B D étant parallèles et coupées par la sécante AB, il s’agit d'établir que les angles a et b sont égaux. Par le milieu O de AB, nous menons la droite CD, perpendiculaire à XY et par conséquent aussi à MN. Les triangles AOC et BOD sont rectangles; ils ont l’hypoténuse égale par construction et, puisque les angles en O sont opposés par le sommet, un angle aigu égal. Ils sont donc égaux, et, par suite, les angles du premier sont respectivement égaux aux angles du second. Donc l’angle a est égal à l'angle b.
Toute déduction revient, comme l’a montré M. Goblot, à construire la conséquence à partir de l'hypothèse par des opérations mentalement et parfois réellement exécutées, mais qui sont toujours, en tous cas, du même ordre que les opérations manuellement exécutables : dans l’exemple précédent, nous avons construit l’égalité
des angles a et b en traçant la perpendiculaire CD et en formant ainsi deux triangles égaux. L'esprit qui déduit est intentionnellement dirigé vers une construction. Parfois il faut l’inventer de toutes pièces : c’est souvent le cas en géométrie élémentaire, où la démonstration dépend maintes fois d’une opération graphique, d’un artifice de construction dont tout ce qu’on peut dire est qu’il y fallait songer. Il existe cependant des schèmes constructifs généraux, des méthodes déductives : par exemple, beaucoup de démonstrations géométriques, en particulier celles des théorèmes relatifs aux angles, ont pour schème commun, comme dans notre exemple, la construction de triangles où ces angles sont contenus. De tels schèmes sont beaucoup plus nombreux et plus précis surtout dans le calcul, où la suite des opérations est minutieusement réglée. Il faut bien admettre que le schème est réellement présent à l’esprit du mathématicien au moment où il raisonne, sinon l’on ne comprendrait pas que, de toutes les constructions bonnes ou mauvaises, mais psychologiquement possibles, celle qui se produit d'emblée chez le mathématicien exercé soit précisément celle qui peut avoir un résultat fécond. L’intention initiale qui dirige la déduction est en ce cas l’activation et l’application consciente à une donnée d’une habitude générale du raisonnement.
Dans le cadre de l’intention initiale et à l’appel de celle-ci, d’autres tendances intellectuelles vont jouer automatiquement. M. Goblot le dit encore : aucune des opérations constructives n’est arbitraire; chacune d’elles se justifie par une règle, principe indémontrable ou théorème déjà démontré, dont l’application au cas considéré se fait par un syllogisme, donc par une opération logique proprement dite. C’est en nous appuyant sur le théorème déjà démontré de l’égalité des angles
opposés par le sommet que nous posons l'égalité des angles en O, en vertu d’un autre théorème que nous déclarons égaux les triangles AOC et BOD, en vertu d’un troisième que nous concluons finalement à l’égalité des angles a et b. Peut-être ces règles étaient-elles déjà présentes à l’esprit pendant le travail de construction; elles le sont sûrement, lorsque le mathématicier, ne disposant, pour conduire son raisonnement, d'aucun schème déductif, dirige intentionnellement sa pensée vers la sphère d’idées générales où s’allumera peu à peu le flambeau capable de le guider. Dans tous les cas, si nous considérons chaque syllogisme en particulier, nous voyons que la conclusion s’est formulée avant que nous ayons pris conscience de la règle qui la justifie, parce que celle-ci lui était, selon l'expression de M. Segond, « immanente ». Quiconque a une légère teinture de géométrie aura immédiatement, dans la figure ci-dessus, l'intuition non pas seulement sensible, mais intellectuelle de l’égalité des angles O. L'idée de leur égalité se forme dans notre esprit parce que nous avons antérieurement appris que les angles opposés par le sommet sont égaux et avant que nous ayons nettement dégagé cette dernière vérité. Il faut dire avec M. Segond que ce savoir « agit sur notre démarche actuelle sans lui être présent autrement que par cette influence formatrice (c’est nous qui soulignons). La pensée expresse de M en général et de P en général ne figure nullement dans la progression réelle de nos idées. On les introduira après coup dans l’inventaire de cette progression, lorsqu’à la justification réelle qui est une invention et un mouvement, on substituera la justification logique, laquelle n’a.plus besoin de découvrir ce qui est déjà découvert et de mobiliser ce qui est parvenu à son but. » Le syllogisme « consiste dans le progrès d’un sentiment continu, qui va de l'attitude du
< peut-être » à celle du « oui », en traversant toutes les nuances par lesquelles le mystérieux se transforme en familier, le possible en actuel, la perplexité en assurance, l’attente en possession acquise, le problème en solution » (1). Ce que nous voyons, quant à nous, derrière ce progrès si exactement décrit, c’est l’action informative de l’idée ou plutôt du schème subconscient qui organise le contenu de notre expérience présente. Il s’éveille à l’intérieur de cette attitude syllogistique que nous avons précédemment signalée, à l’appel de l'intention indéterminée qui oriente notre pensée vers une justification ou vers une caractérisation, et cela d'autant plus aisément que l’usage que nous en avons fait antérieurement l’a mieux préparé à agir. La déduction mathématique semble donc mettre en jeu trois sortes de schèmes diversement situés dans la hiérarchie des tendances : d’abord un schème constructif, qui définit le type de la déduction; puis un schème catégoriel de justification ou de caractérisation syllogistique, enfin des schèmes conceptuels représentés par les majeures des syllogismes, par les vérités acquises.
Des remarques analogues s’appliqueraient à l’induction. Les méthodes de concordance, de différence, la méthode des variations concomitantes, dans la mesure où elles contribuent à la fois à la découverte et à la vérification d’une hypothèse, sont de véritables schèmes constructifs dont l’usage devient, chez les esprits dressés au travail scientifique, de plus en plus automatique et précis. Concurremment avec ces habitudes générales qui déterminent la forme du raisonnement dans son ensemble, des idées générales orientent l’attention du savant vers une certaine classe de faits ou vers certains aspects de la réalité, à l’exclusion de toute autre classe
(1) Op. cit. P. 832-833.
et de tous autres aspects. De même que la conclusion d’un syllogisme se forme par l’action latente des prémisses, de même la constatation empirique s’établit, en partie du moins, par l’action latente d’idées qui représentent in abstracto les conditions auxquelles doivent satisfaire les faits à observer. L’intention consciente qui anime la recherche ne pose que l’une de ces conditions, ordinairement la plus générale; mais des consignes secondaires subconscientes achèvent de la définir. Voilà par exemple un médecin qui cherche à se renseigner sur l’origine d’une maladie : l'intention qui dirige sa recherche vers une cause n’est qu’un des éléments de son « ajustement » intellectuel : des hypothèses subconscientes, imposées par son expérience antérieure précisent que cette cause doit se trouver soit dans une lésion, soit dans une intoxication, soit dans tout autre ordre de faits, qu’elle est apparente ou cachée, diffuse dans l'organisme ou localisée dans un organe. Dans le plus vulgaire de nos jugements, une observation attentive décèlerait, comme nous le verrons plus loin, des influences analogues.
À Maine de Biran, qui niait la possibilité d’une habitude générale de raisonner, sous prétexte que, dans nos raisonnements, la forme est inséparable du fond, nous concèderons volontiers qu’il n’existe pas de méthode applicable à toute espèce de problèmes ou même suffisante pour résoudre un problème quelconque. Mais le raisonnement s’effectue par le concours de plusieurs tendances informatives, dont les unes concernent ia forme de l'opération, dans son ensemble ou dans ses détails, et les autres la forme des termes à découvrir, sans préjudice des tendances mnémoniques qui, dans les cas où nous raisonnons exclusivement sur des souvenirs, fournissent les termes eux-mêmes.
Demandera-t-on comment et par quoi ces schèmes
et ces tendances reproductrices sont déclenchés ? Nous répondrons, pour ce qui regarde les tendances informatives, que l’habitude va du semblable au semblable. Des situations analogues engendrent la même réaction. Les schèmes qui collaborent à une action dirigée vers un certain résultat n’ont pas tous été directement sollicités par l’intention à intervenir : plusieurs insèrent dans l’acte des effets qui n’ont pas été spécialement visés; c’est que l'intention, en précisant la situation psychologique à laquelle l'esprit doit réagir, singulièrement en déterminant le problème qu’il doit résoudre, circonscrit le champ des automatismes dont la similitude de ce problème avec des classes diverses de problèmes antérieurement résolus peut provoquer l’intervention. S'agit-il des tendances reproductrices ou associatives ? Elles sont mises en jeu par un mécanisme du même genre. On sait que la mémoire, cette autre forme de l'habitude, tend à reproduire machinalement un tout dont la conscience possède un élément. Mais, tant que cet élément reste isolé, plusieurs rédintégrations peuvent se produire, parce qu’il a appartenu à plusieurs ensembles. Par le fait seul que l'intention précise la donnée, elle limite également le champ des rédintégrations possibles. Ainsi s'explique, dans les expériences de Watt, l’influence de la consigne et se justifient les expressions en apparence métaphoriques dont nous nous sommes servi en disant que les tendances informatives et associatives fonctionnent à l’appel et dans le cadre d’une intention initiale. L’intention établit, de concert avec la donnée, une situation mentale, qui s’organise par le jeu machinal de l’analogie et des tendances informatives, ou qui se complète par le jeu non moins automatique de la rédintégration et des tendances reproductrices.
Les schèmes ne sont pas isolés dans l’esprit, mais forment entre eux et avec des éléments innés des combinaisons extrêmement variées. Certaines sont plus ou moins communes à tous les hommes : telles sont celles qu’on nomme la raison, le bon sens ou le sens commun, ces deux derniers termes étant à peu près synonymes. La raison, au sens strict, est l’ensemble des concepts et des principes formels et objectifs qui régissent plus ou moins universellement les opérations intellectuelles. Le sens commun, que les Ecossais et les Eclectiques identifiaient avec la raison, est moins universel : il est l’ensemble des conceptions et des opinions communément admises à une certaine époque et dans un certain milieu; les plus générales remplissent les mêmes fonctions de direction et de contrôle que les catégories. Ces fonctions appartiennent encore, dans l’ordre de la connaissance, à l’esprit critique et, dans la sphère de l’activité artistique et pratique, au goût et à la conscience morale. Mais aux schèmes proprement intellectuels s’adjoignent, dans la conscience esthétique et morale, ces dispositions émotionnelles et ces inclinations générales que nous avons précédemment rencontrées. Le bon sens, la conscience morale, le goût se forment et se fixent, sous l’influence de l’éducation, à partir de dispositions innées ou de prédispositions dont les unes se rattachent à l’instinct rationnel et les autres sont de nature affective. Ils nous semblent correspondre assez bien à ce que Freud appelle la censure : un ensemble de tendances inhibitrices qui, à la manière d’un prisme réfracteur, interdisent l’accès de la conscience à des éléments d’un type défini ou les déforment avant de
les laisser passer. Mais ces tendances exercent aussi une influence positive sur nos pensées et sur nos actes. Si l’on cherche en toute liberté et indépendamment de toute doctrine à comprendre le fonctionnement de ces systèmes, on voit qu’il se présente ou bien comme une propulsion ou bien comme un refoulement. D’ua côté, par une action du même type que celle de la majeure d’un syllogisme informant la conclusion, les règles qui les constituent conduisent certains éléments, à travers des plans successifs de conscience, du sentiment à la représentation explicite et distincte. D’un autre côté, par une action qui est juste l’inverse de la précédente, elles refoulent d’autres éléments dans l’inconscience. On peut dire, en généralisant et en précisant à la fois une vue de Freud, que le contact des tendances informantes et inhibitrices avec les éléments informés et inhibés s’établit au-dessous de la conscience claire, dans la zone préconsciente de la vie intérieure, par le jeu normal de l'habitude et de l’analogie appliquant automatiquement à une catégorie définie d’excitations internes ou externes le même principe interne de réaction : de même qu’une vérité est entrevue avant que nous soyons en état de la prouver, voire de l’énoncer clairement, de même une idée malséante ou immorale est écartée avant d’être formulée et complètement formée : nous avons à peine le ternps de la voir s’esquisser dans la conscience, ou même nous avons seulement le sentiment qu’elle est là, comme dans ces reproductions ou ces reconnaissances incomplètes où nous sentons la présence prochaine d’un souvenir sans le rappeler ou le reconnaître expressément. Ne saisit-on pas ici, dans son principe même, l’action par laquelle la vie s’approprie certains changements et rejette les autres, sitôt qu’ils sont ressentis et quelle qu’en soit l’origine ? D’autres combinaisons, plus spécialisées que les pré-
cédentes, caractérisent ce qu’on appelle les fours d'esprit, les talents, les aptitudes intellectuelles. Un tour d’esprit est l’ensemble des schèmes qui dominent les associations, les jugements et même les perceptions d’un individu. L’artiste voit et apprécie toutes choses du point de vue et au moyen des relations formelles qui définissent la beauté, le moraliste du point de vue et au moyen des relations formelles qui définissent le bien. Comme le beau et le bien, le comique, le pathétique, le tragique, le sublime ont leurs catégories. Des théories et des thèmes affectifs, des idées générales et des dispositions émotionnelles contribuent à former un tour d'esprit individuel. Il y a des physiciens dont l'esprit est sans cesse tendu vers des interprétations mécanistes des phénomènes naturels, et des biologistes dont toutes les recherches se subordonnent à l’hypothèse transformiste comme idée directrice. L'idée que le monde est gouverné par des forces aveugles et l’humanité par de bas instincts inspire au pessimiste, sans qu'interviennent nécessairement ses sentiments personnels, les jugements qu’il porte sur la marche des évènements, sur la situation politique, sur les gestes de ses contemporains. |
Tout n’est point là affaire. d'habitude. Le rôle de l'habitude nous semble particulièrement net dans le style de l'artiste, car le style n’est pas seulement une manière particulière de peindre ou d’écrire, mais une manière particulière de penser. Si les inspirations de artiste se matérialisent en des phrases ou en des tableaux, elles sont en elles-mêmes des idées, et c’est en vertu d’autres idées, dont la mise en œuvre constitue le style au sens large, qu’elles prennent forme et vie. Le style n’est pas inné, L’art d'écrire est, chez l’écrivain exercé, un ensemble d’habitudes intellectuelles, bien que, souvent, selon le mot de Buffon, il fasse à lui seul
L'AUTOMATISME DE LA PENSÉE ol
toute sa personnalité. Il est alors quelque chose d’inaliénable et d’inimitable, ce qui ne se comprendrait pas s’il n’était que l’application brutale d’un code d’esthétique purement abstrait, mais ce qui se comprend, au contraire, fort bien, s’il est comme uñe seconde nature de l’artiste, un système d’habitudes, de méthodes vivantes, tâtonnantes au début, puis progressivement affermies, qui n’ont pas attendu, pour jouer, les préceptes précis où l’on s’efforce ensuite — en vain souvent — de les définir.
Un talent est une aptitude acquise à accomplir des actes d’un certain genre. Ces aptitudes sont très diverses : on est apte à observer, à imaginer, à juger, à raisonner et, d’une façon plus spécialisée encore, à la littérature, à telle ou telle science, à telle ou telle profession. En tout talent, il faut faire la part des dons naturels. Ce qui est inné, c’est une disposition très générale que l’expérience et l’éducation spécialiseront dans ur sens déterminé. On naît intelligent, inventeur ou observateur, avec des dispositions pour la musique, pour les mathématiques ou pour la littérature : dispositions formelles, dons naturels, c’est-à-dire héréditaires, résultantes des forces psychologiques engendrées par les expériences ancestrales. Les habitudes générales résultent de même de la combinaison des habitudes spéciales engendrées par les expériences individuelles. Si la force et le sens d’une habitude se reconnaissent à la facilité avec laquelle nous accomplissons des actions d’un certain genre, la force et le sens de l’hérédité se reconnaissent à la facilité avec laquelle nous contractons une certaine catégorie d’habitudes. Maïs, tandis que les habitudes, issues d’actions conscientes, se manifestent elles-mêmes jusqu’à un certain point à la conscience, les aptitudes innées ne se manifestent que par leurs effets.
Une aptitude innée se développe par l’exeréice et en même temps se précise par des éléments acquis avec lesquels elle se combine. Le talent d’un individu dépend du nombre et de la variété de ses idées générales. Un mathématicien de talent est capable de démontrer beaucoup de propositions, de résoudre beaucoup de problèmes, parce qu’il sait un grand nombre de théorèmes. Le talent d’un romancier consiste pour une bonne part dans la richesse de son esprit : ses idées générales lui facilitent la compréhension et jusqu’à la vision des situations, des milieux et des caractères qu’il veut décrire. — Il faut, en outre, que ces notions soient organisées. Sans doute, l’ordre des connaissances dans l'esprit ne peut être assimilé que par métaphore à l’ordre d’une armoire ou d’une bibliothèque : il n’y a dans le premier ni tiroirs ni rayons. Mais nous savons qu'une idée est d’autant mieux préparée à agir qu’elle est plus distincte, mieux définie ou plus aisée à définir, et qu'elle est d’autant plus aisée à définir qu’elle s'intègre à un ensemble mieux classé de notions. — Ce n’est point assez d’avoir des idées variées et organisées. Une connaissance approfondie et systématique des règles de la grammaire et des principes du style ne fait pas à elle seule l'artiste littéraire. Le talent se reconnaît surtout à la promptitude avec laquelle, sans avoir besoin d’apparaître elles-mêmes à la conscience claire, les idées viennent au secours d’une tâche à remplir, d’un problème à résoudre, à la sûreté et à l’aisance de leur fonctionnement. Or ces traits sont ceux de l’habitude, et ils s'appliquent à un automatisme intellectuel, non à une mémoire organisée. Il est permis de dire avec Ribot, mais en l’entendant:dans un autre sens que lui, qu’on apprend à se servir des concepts comme on apprend à marcher, à danser, à faire de l’escrime, à jouer d’un instrument de musique : c’est une habitude
générale, c’est-à-dire un schématisme. Par ce qu’il y a en lui d’acquis, le talent est la prédominance d’un système de schèmes dans un esprit individuel.
Les habitudes complexes - de lesprit se forment, comme toutes les autres, par la répétition, la graduation des exercices, la maturation dans l’inconscient des acquisitions successives. L’enseignement du latin, tel qu'on le pratique dans les collèges, fournit à cet égard un exemple topique. On sait qu’il vise moins à faire apprendre aux élèves une multitude de mots qu’à les rendre capables de traduire aussi fidèlement que possible, avec ou sans dictionnaire, un texte latin en français ou un texte français en latin. Autrement dit, il s’agit d’un enseignement formel, d’un enseignement de culture destiné à munir l’enfant d’un ensemble de schèmes qui lui rendront possible la compréhension nette et rapide d’une pensée et de toutes les nuances d’une pensée à travers les modes d’expression propres à une langue : compréhension logique et compréhension verbale, l’une aidant l’autre, et toutes deux consistant, de toute évidence, en des opérations intellectuelles, car autre chose est de se rappeler le sens d’un mot, autre chose l’analyse logique d’une phrase, l’application à un cas particulier des règles de la syntaxe. Et même, dans la pensée de beaucoup d’éducateurs, la portée de la culture latine s’étend fort au delà de l’art de déchiffrer un texte. « Il y a, dit Egger, toute une école de pédagogues qui soutient qu'il ne faut pas meubler l'esprit de connaissances positives qui ne le rendent pas fécond, mais qu’il faut le cultiver pour le rendre capable de créer, d'inventer. Telle est la thèse pédagogique de la culture formelle de l'esprit. Parmi les pédagogues, les uns soutiennent qu’il faut cultiver l'esprit sans le meubler, les autres qu’il faut le meubler sans le cultiver... Lorsque les théoriciens de la culture
formelle soutiennent. qu’il faut faire un esprit juste, droit, rigoureux, capable d’invention et de décision pratiques, ils affirment, par exemple, avec Napoléon, que l’on forme de tels esprits par l’étude du latin et des mathématiques » (1). — Or comment apprend-on le latin ? Il est sans doute indispensable d’acquérir un certain stock de mots et d’apprendre la grammaire. Mais ce travail de mémoire ne représente qu’une faible part de la tâche qui est imposée à l’élève. On l’habitue à traduire et à former de courtes propositions, puis de courtes phrases, des phrases plus longues, des période;, des assemblages de périodes. Le maître se contente d’abord, dans les versions, d’une intellection approximative excluant les non-sens ou les gros contresens, puis il exige une interprétation progressivement plus subtile et plus nuancée, il fait la chasse aux faux-sens, aux impropriétés d’expression. Dans les thèmes, il s’attache d’abord à l'orthographe et à la correction grammaticale, puis à la précision du rendu, enfin à la netteté du tour et à l’élégance du style, Ce sont là exercices non point de mémoire, mais de pensée : ils sont destinés à pourvoir l'esprit de l’élève de formes grammaticales et littéraires, non pas seulement pour
qu’il puisse plus tard se les rappeler — il suffirait, si tel était le dessein de l’éducateur, de lui faire apprendre la grammaire et un traité de style — mais, ce qui est
très différent, pour qu’il sache, à l’occasion, s’en servir, les mobiliser rapidement et sans effort.
Une fois formées, ces habitudes se manifestent par
des effets analogues à ceux des habitudes motrices. Elles agissent d’une façon d’autant plus prompte, sûre
et aisée qu’elles se sont exercéès plus souvent. Suppo-
(1) L'Innovation psychique; l'association des idées. Revue des Cours et Conférences 1905. P. 556.
sons un latiniste exercé et un débutant aux prises avec la même période latine, supposons en outre que la phrase se compose de mots familiers connus de l’un et de l'autre, et qu’elle ne présente pas de grandes difficultés grammaticales. Le premier la comprendra en la lisant, il la traduira d’une seule traite, tandis que le second devra la lire et la relire, la décomposer et la traduire par fragments successifs. Un jeune élève de mathématiques se donne souvent beaucoup de mal pour résoudre un problème facile, relatif à des théorèmes qu’il connaît bien, tandis que son professeur se fait un jeu d’en trouver la solution. Il y a là un paradoxe apparent, car il s’agit, pour l’un comme pour l’autre, d'appliquer des vérités connues, bien que non actuellement présentes à la conscience, et le mathématicien exercé, qui en possède un plus grand nombre que le mathématicien novice, devrait, à ce qu’il semble, hésiter davantage, Mais la pensée du premier se dirige automatiquement du côté d’où la solution peut venir : l’habitude supprime pour lui le travail conscient de recherche et de sélection qu’il faut bien que le second s’impose, et elle amène tout de suite à la conscience le résultat. ;
Si les habitudes de pensée ont en un sens un champ d'action indéfini, si elles facilitent l’acquisition d’habitudes plus spéciales, si elles sont capables d’innovation, elles n’innovent toutefois que dans un certain genre. Elles ne sont pas l'intelligence, mais des fonctions intellectuelles spécialisées. Rien n’est plus varié que les tours d’esprit, les talents, les aptitudes à l’égard des diverses sciences ou même des diverses formes de raisonnement. Il est presque superflu de rappeler qu’un grand savant peut être un médiocre orateur, qu’un grand orateur n’est pas nécessairement un artiste littéraire, qu’un psychologue, qu’un profond observateur
si
du cœur humain est souvent inapte à observer les
choses visibles et tangibles. Il y a des esprits inductifs et des esprits déductifs et des variétés des uns et des autres. Tel grand mathématicien qui raisonne, dans sa science, avec la plus grande rigueur, sans omettre dans ses déductions le moindre chaînon, révèle, lorsqu'il s’adonne à la philosophie, plus d’intuition que de méthode. Et n’y a-t-il pas, en revanche, des métaphysiciens de race qui ont quelque peine à suivre des calculs compliqués, même lorsqu'ils possèdent plus qu’une teinture des mathématiques ? On n’aurait pas de peine enfin à citer en littérature des prosateurs, stylistes d’un incontestable talent, qui écrivent médiocrement en vers, et de grand poètes dans la prose desquels on ne retrouve pas la beauté purement formelle de leurs vers. Dans ces déterminations différentes de la fonction unificatrice et créatrice de l’esprit reparaît la nature profonde de l’habitude. Qu’une telle variété se découvre, bien qu’à un moindre degré, dans les aptitudes intellectuelles innées prouve seulement que l’hérédité n’est pas d'une autre essence que l’habitude, et que, comme toutes les autres fonctions humaines, l’intelligence est soumise, dans la race aussi bien que chez l'individu, à
une loi temporelle de développement et de spécialisation.
Qu'on nous permette, pour achever cette étude de l'automatisme intellectuel, de rapprocher de la pensée proprement dite la pensée verbale.
L’idée, chère à Condillac et généralement accréditée encore dans la seconde moitié du 19° siècle, qu’il suffit de bien penser pour bien parler, que le langage consiste simplement à associer des mots avec des représenta-
tions et constitue avec la pensée un processus unique, est bien près d’être abandonnée. Elle a été combattue à la fois sur le terrain de la psychologie, de la linguistique et même de la neurologie. Les psychologues lui opposent qu’il y a dans la pensée beaucoup plus que dans l’expression, que beaucoup d’éléments importants pour la première peuvent rester en dehors de la seconde; les linguistes que, pour l’expression d’une même pensée, non seulement des langues différentes, mais la même langue emploie souvent des moyens différents, et que beaucoup d’éléments du discours résultent d’une convention grammaticale plutôt que d’un processus logique, comme dans les phrases où nous marquons le passé ou le futur à la fois par la forme du verbe et par un adverbe de temps. Il n’y a point parallélisme entre les idées et les mots, entre les formes de la pensée et les formes du langage. « Chaque mot, dit M. Dauzat, a, en général, plusieurs significations, de même qu’une idée peut être exprimée par un certain nombre de synonymes. » (1). Les rapports logiques mis en œuvre par la pensée ne se confondent pas davantage avec les rapports syntaxiques mis en œuvre par l’expression. « Si loin, écrit M. Vendryès, qu’on pousse l’analyse des catégories grammaticales d’une langue, on s’aperçoit qu’il est impossible de les ramener à un système logique. Rien d’autre part, ne justifie l’hypothèse qu’à une période primitive de l’histoire du langage, les catégories grammaticales auraient été exactement adaptées à des catégories logiques de l'esprit et qu’au cours des siècles elles s’en seraient peu à peu écartées par suite d’altérations causées par l’usage » (2).
Bühler jugeait naïve l’idée qu’« on pourrait se repré-
(1) La Philosophie du langage, p. 18.
(2) Le Langage, p. 127-128.
senter les rapports entre les pensées et les mots comme des associations, sans plus », Pierre Marie et son disciple, le D’ Moutier, ne sont pas loin de trouver ridicule la théorie physiologique correspondante, classique depuis Charcot, suivant laquelle il existerait dans le cerveau des centres d’images verbales (centre visuel, centre auditif, centres du langage articulé et du langage écrit) associés entre eux, et tous à un centre d’idéation. L’image, verbale ou autre, n’est pas « une représentation immuable emmagasinée dans quelque garage mystérieux. >» Quant aux phénomènes d’aphasie, sur lesquels se fondait la conception classique, c’est aujourd’hui l'opinion d’un grand nombre de neurologistes qu’ils sont beaucoup trop complexes pour que le moindre éclaircissement puisse venir, en ce qui les concerne, des diagrammes simplistes où tant d’auteurs, avant et après Charcot, ont entrepris de figurer les centres du langage. Selon le D" Pierre Marie, les troubles aphasiques portent non pas sur les images verbales, mais sur l'intelligence; selon les Docteurs Jackson et Head, sur la pensée verbale ou, plus généralement, comme dit M. Head, sur la pensée symbolique.
Entre le mécanisme de la pensée et le mécanisme de lexpression, il existe des analogies certaines. De même que la première va du schéma aux idées différenciées, la seconde va d’un schéma grammatical à la formule verbale explicite. « Quand nous voulons, dit Bühler, exprimer une pensée difficile, nous choisissons d’abord une forme de phrase, nous prenons intérieurement conscience du plan de l’opération, et c’est ce plan qui, ensuite, dirige l’élocution. » Ce plan, un sujet de Bühler le caractérise comme « la conscience d’un rythme », comme «un schéma dans le temps », comme « ja
conscience d’une forme » (1). Ces expressions correspondent à des degrés successifs dans le développement du schéma grammatical : avant d’être l’esquisse interne de la phrase, une organisation définie à laquelle manque plus ou moins la chair, la substance des mots, il est souvent le sentiment formel d’un certain rythme, d’un agencement mélodique, — ce que Pick appelle le schéma musical de la phrase (2).
Nombreuses sont les modalités de l’apparition du schéma : il se forme tantôt spontanément, tantôt avec effort; parfois il ne fait que traverser la conscience et se réalise aussitôt en images verbales, d’autres fois il se développe lentement par des modifications et par des retouches. Enfin il y a des cas où il n’apparaît pas et dans lesquels, l’esquisse supprimée, la formule vient tout de suite et toute seule. N'est-ce pas que, derrière le schéma, il y a le schème, un schème verbal, un pouvoir défini, monté par l’habitude, de construire des phrases d’une certaine forme, et fonctionnant de la même manière que les schèmes constructifs de l’entendement ?
Non moins légitime est, de ce point de vue, la comparaison des règles grammaticales avec les règles logiques : si celles-ci déterminent les rapports logiques et objectifs des idées entre elles, celles-là régissent les rapports syntaxiques des mots entre eux. Les règles qui président à l’arrangement des mots sont en elles-mêmes du ressort de la grammaire et de l’esthétique littéraire, mais l’usage que nous en faisons relève de la psychologie. Tantôt l’esprit les applique intentionnellement au contenu verbal qu’il s’agit d'organiser, tantôt elles fonctionnent automatiquement dans le cadre du schème
(1) Archiv für die ges. Psysch. XII, p. 85-86. (2) Die agrammatischen Sprachstôrungen, I, p. 204.
global de la phrase, comme les règles logiques dans 1e cadre du schème constructif de la pensée.
Ainsi, dans l’acte complet qui aboutit à la phrase, interviennent des facteurs logiques et des facteurs verbaux, tout à fait distincts les uns des autres, mais agissant de la même manière. Selon Pick, il faudrait distinguer deux étapes successives dans l’élaboration complète d’une proposition : 1° la « formulation mentale », par laquelle le schéma de la pensée se convertit en pensée explicite; 2° la <« formulation verbale », par laquelle le schéma grammatical se convertit en phrase. En réalité, la pensée et l’expression ne sont pas nécessairement deux moments tranchés de l’acte de juger. La recherche de l’idée peut nous mettre sur la voie de l'expression, et la recherche de l'expression nous aider à comprendre et à préciser l’idée. L'opération du -schème logique fait apparaître à la conscience, parmi d’autres images, des images verbales, des mots, dont quelques-uns serviront d’amorce à l'expression et trouveront place dans la formule définitive. La pensée est toujours à quelque degré symbolique, puisque les rapports autres que les rapports spatiaux ne peuvent pas être représentés directement et que, d’autre part, il faut, pour les concevoir nettement, un minimum d’imagerie. Mais il reste que, du point de vue de l'intention ou, plus généralement, de la direction de l'esprit, autre chose est la combinaison logique des symboles, en particulier des symboles verbaux, autre chose l’arrangement grammatical ou littéraire des mots. La première est affaire de pensée proprement dite, le second affaire de langage. Même quand les deux opérations ont les mêmes matériaux et confondent leurs effets, elles restent distinctes en ce qu’elles ne procèdent pas des mêmes schèmes.
La pensée et l’expression coïncident cependant dans le
calcul, dans la « pensée aveugle » dont parle Leibniz. La marque du calcul, c’est d’être en même temps et indissolublement un grammatisme et une construction intellectuelle. D’une part la série des transformations d’une formule, par exemple, est régie dans son ensemble par un schème constructif, dans le détail par des règles générales qui sont exactement du même ordre que le schème et les règles qui président au développement verbal d’une idée et à l’arrangement des mots. Mais cette syntaxe est d’autre part une logique, parce que les signes sont au niveau des idées et qu’une correspondance rigoureuse relie ceux-là à celles-ci. Ajoutons que les idées sont ici, en raison de la nature purement relationnelle des grandeurs auxquelles elles se rapportent, indépendantes de l’expérience, c’est-à-dire des qualités qui, en d’autres sphères, limitent l’usage ou la manipulation logique des concepts. L’esprit opère donc uniquement sur des symboles et, comme ses opérations sont déterminées, jusque dans les plus petits détails, par des règles aussi précises qu’on peut le souhaiter, on comprendra aisément que le calcul puisse être une pensée aveugle et routinière. Mais il relève, psychologiquement, des mêmes lois que toutes les autres formes de raisonnement. ;
Il existe donc entre la pensée et l’expression des analogies incontestables. Des découvertes récentes dans la pathologie du langage, qui présentent encore, pour notre sujet, un autre intérêt, achèveront de nous les montrer. Jackson, que le D' Head, son éditeur et son continuateur, loue hautement d’avoir reconnu le caractère essentiellement psychique des phénomènes d’aphasie, distinguait déjà entre les aphasies où le déficit porte sur les images et celles où, les images demeurant intactes, il porte sur l’intelligence. En celles-ci, « la question n’est pas de savoir comment l’esprit en général
est affecté, mais sous quel aspect l'esprit est affecté. » Or il l’est dans ce que Jackson appelle la fonction « propositionnelle », dans le pouvoir de former des propositions, c’est-à-dire de mettre un terme en relation avec un autre terme (1). Head remarque que les idées de Jackson ne firent au moment de leur publication, c’est-à-dire entre 1860 et 1870, aucun adepte : toutes les théories émises après lui jusqu’à Pierre Marie, au sujet de l’aphasie, se ramènent à l’hypothèse générale d’un déchet dans les images verbales, visuelles, auditives ou motrices, toutes les recherches gravitent autour du problème des localisations cérébrales, Pierre Marie ne semble pas avoir connu les travaux de Jackson : c’est en tous cas à une déficience de l’intelligence générale plutôt qu’à un déficit intellectuel spécialisé qu’il impute les troubles du langage.
Au contraire, en divers articles et dans un ouvrage dédié à la mémoire de Jackson, le D’ Arnold Pick a repris l’hypothèse fondamentale de ce dernier : l’aphasie qu'il a décrite sous le nom d’agrammatisme est la perte de la fonction syntactique du langage, du pouvoir de mettre des mots en rapport avec d’autres mots et de faire correspondre aux rapports logiques les rapports grammaticaux. Particulièrement intéressantes sont les observations de Head : elles portent sur des blessés de guerre, jeunes et intelligents pour la plupart, très différents des sujets vieux, usés, au système nerveux affaibli et à l'intelligence fortement diminuée, que les neurologistes étudient le plus souvent. D’accord avec Pierre Marie, Head nie que l’aphasie soit liée à une destruction d’images verbales, auditives ou visuelles : les images sont présentes; même quand le malade ne
(4) Huglinghs Jackson on aphasia and kindred affections of speech, edited by Henry Head, Brain, Juillet 1915, 38.
peut pas les rappeler. Mais elle n’est pas liée davantage à l’abolition « de la capacité intellectuelle générale. » Ce qui est altéré en elle, c’est la pensée symbolique, la faculté de comprendre la signification des mots, d’exécuter des consignes orales ou imprimées, de former des propositions. C’est aussi, en dehors du langage, le maniement des rapports : tel malade ne sait plus apprécier la position relative des aiguilles d’une montre, tel autre, qui peut fort bien reproduire les gestes d’une personne placée dans le même sens que lui, en sera incapable si elle lui fait face, parce que l’imitation implique en ce cas la conscience de la relativité des positions, en particulier de celles que désignent les mots à gauche et à droite; un troisième ne pourra pas tracer le plan d’un espace familier où il sait pourtant indiquer la place de chaque objet. Ce qui est altéré enfin, c’est l'activité intentionnelle de l'esprit : les malades n’ont pas une conscience claire de la tâche qu’on leur demande d’exécuter, ou de la question qu’on leur pose; ils sont incapables de renouer le fil d’une action automatique, lorsqu’elle a été interrompue. Tel d’entre eux ne peut plus mettre son ceinturon, quand les coulants en ont été déplacés. Un autre « pouvait accomplir un acte continu, mais se trouvait arrêté si la discontinuité du travail l’obligeait à formuler son intention » (1).
Head distingue quatre formes d’aphasie : 1° l’aphasie verbale, dans laquelle la parole externe et intérieure est affectée, le malade réduit parfois à quelques phrases stéréotypées, incapable de produire à volonté et sans effort les mots qu’on lui demande; 2° l’aphasie nominale marquée par des troubles dans la compréhension et dans l’usage des mots; 3° l’aphasie syntactique ou lPagrammatisme de Pick; 4° l’aphasie sémantique, qui
(1) Aphasia and kindred disorders of speech. Brain 1920, 43, p. 157-162.
atteint principalement le schématisme verbal, c’est-àdire le pouvoir de construire le dessin de la phrase, d’en tracer l’esquisse interne, et en même temps le pouvoir de comprendre et de dessiner des ensembles quelconques. En dehors des aphasiques nominaux, tous ces malades sont capables de désigner les objets qu’on leur nomme à haute voix ou dont on leur montre le nom imprimé : ils n’ont donc pas perdu le pouvoir de reconnaître les images visuelles et auditives des mots. Les malades atteints d’aphasie sémantique n’ont même pas perdu le pouvoir de les évoquer : ils n’éprouvent aucune difficulté à former des mots et à nommer les objets qu’on leur montre (1).
Ces affections du langage, en particulier celles que Head appelle l’aphasie syntactique et l’aphasie sémantique, sont à la fois des maladies de la pensée verbale et de la pensée conceptuelle. Elles atteignent, comme le dit l’auteur lui-même, certains mécanismes de l’activité mentale. Non pas tous, maïs les mécanismes supérieurs. M. Van Woerkom a étudié un cas d’aphasie, analogue à ceux du D' Head, dans lequel le sujet, tout en gardant l'intégrité de sa faculté visuelle et de ses habitudes motrices, intervertit la droite et la gauche, ne sait plus imiter les gestes d’un observateur qui lui fait face, ni compter des objets, ni effectuer les calculs les plus simples. Il a la faculté de reconnaître les formes et « sait très bien distinguer celles qui se ressemblent le plus. Il saisit ou évite les objets comme un homme normal et sait en faire un usage adéquat, lors même que cet usage demande une série d'actions successives : ce sont les actes que l’habitude a rendus familiers (allumer un cigare, planter un clou, etc.) Ce qui lui manque, c’est l’idée (la représentation) même du mouvement et
(1) Ibid, p. 151.
la faculté d'appliquer ce principe aux choses inertes. ». De même, il perçoit les successions, « entend les rythmes, dit les jours de la semaine, les mois de l’année dans le bon ordre (acte d'habitude), mais il n’a pas le moindre soupçon de la succession des sons qu’il entend ou prononce lui-même. » Enfin « le malade a conservé l'acte habituel de la numération, mais cet acte n’a plus de signification intellectuelle pour lui parce qu'il a perdu l’idée de la direction et la notion de rythme (des sons émis ou des actes manuels exécutés successivement); le concept du nombre tombe, n’ayant plus de fondements » (1). M. Van 'Woerkom dit de ce sujet que sa pensée est « paralytique ».
En rapprochant ce cas de ceux de Head, nous dirons plutôt, puisque l'intelligence générale n’est pas abolie et que beaucoup d’aphasiques sont rééducables : ce qui est paralysé, ce sont, par delà les schèmes moteurs et perceptifs, qui restent intacts, les instruments que la pensée proprement dite a construits, les schèmes logiques et verbaux, les habitudes générales qui constituent la seconde nature de l'intelligence. Les troubles, relevés par Head, dans l’activité intentionnelle de l'esprit, s’expliquent fort bien, de notre point de vue, par l’altération de ces automatismes supérieurs, puisque l’intention n’est, comme nous avons tenté de l’établir, que lactivation et l’application consciente de l’un d’entre eux à une situation donnée.
Que la destruction de ces automatismes soit la conséquence d’une lésion du cerveau ne prouve en aucune façon qu’ils soient de simples mécanismes cérébraux, car, conformément aux affirmations réitérées de Jackson, de Pick et de Head, en localisant la lésion, on n’a
(1) La signification de certains éléments de l'intelligence dans la genèse des troubles aphasiques. Journal de Psyckh. Norm. et Path. 1921, XVIII.
pas du même coup localisé la fonction elle-même. On n’a réellement localisé qu’une de ses conditions, celle qui est représentée par les ajustements moteurs du cerveau et qui est, comme dit Head, dans une formule qui appellerait certaines réserves, le mécanisme par lequel sont déclenchés les mécanismes de l’activité mentale. Il suffit que cette condition disparaisse pour que la fonction soit, au moins provisoirement, réduite à l’impuissance. d
Bien entendu, nous n’avons pas à nous occuper de ce que valent, pour une théorie générale de l’aphasie, les faits rapportés plus haut : peut-être existe-t-il d’autres formes d’aphasie dont la cause déterminante réside dans la disparition d’une certaine catégorie d’images ou des tendances correspondantes. Mais il suffit que ces faits aient été observés et décrits — comme ils lont été en réalité — d’une façon aussi objective que possible, pour que nous soyons autorisé à les utiliser au profit de notre thèse. Or ce qu’ils établissent, c’est justement la réalité de ces automatismes intellectuels que le présent chapitre avait pour objet d’étudier et qui consistent en des systèmes actifs de rapports; c’est en même temps leur indépendance relative vis-à-vis de l'intelligence générale, de la mémoire et même du schématisme perceptivo-moteur.