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CHAPITRE IX

LA PENSEE CONCEPTUELLE DANS SES RAPPORTS AVEC L’INVENTION ET AVEC LA MEMOIRE

L'intelligence, au sens large, est la faculté de connaître. On distingue en elle généralement trois fonctions : la mémoire, l’imagination et l’entendement. La première reproduit, la seconde invente, la troisième comprend, juge et raisonne. L’entendement participe de l’imagination et de la mémoire. Comprendre, c’est construire, et construire, c’est dans une certaine mesure inventer. L’entendement invente, mais en utilisant des schèmes antérieurement acquis; il répète, mais en innovant, et non pas d’une manière textuelle et brutale; il réunit ainsi deux attributions qu’on est accoutumé de considérer comme hétérogènes et séparées. Bien que nous pensions avoir suffisamment établi la spécificité de l’entendement ou de la pensée conceptuelle pour échapper au reproche de juxtaposer dans un concept bâtard des attributs accidentellement réunis, il nous paraît utile d’examiner ici les rapports de la pensée conceptuelle avec l’imagination d’une part, et de l’autre avec la mémoire, afin d’explorer plus complètement le domaine de la première et d’en marquer les limites. D'un côté, de ce que l’entendement confond parfois ses effets avec ceux de l’invention ou de la mémoire, il ne suit point qu’il leur soit identique : on ne saurait en effet

caractériser complètement une fonction sans tenir compte des éléments qui s’insèrent régulièrement entre la condition initiale et les effets, ni surtout sans tenir compte de cette condition elle-même. D’un autre côté, il se pourrait que l’entendement, linvention et la mémoire eussent plusieurs conditions communes, et le principal avantage de notre tentative serait, dans ce Cas, de nous faire apercevoir, sous la diversité des fonctions, l'unité profonde de l’activité intellectuelle.

I, Distinguera-t-on l'imagination et l’entendement par leurs matériaux, et dira-t-on que la première combine des images et le second des idées ? L’intellection et Pinvention partent également d’une idée pour aboutir, lorsqu'elles se développent complètement, à des images; et elles peuvent l’une et l’autre ne pas dépasser la sphère des idées : le mathématicien, le moraliste, le philosophe inventent des concepts qu’ils ne convertissent pas toujours en images. Le mot imagination est un terme équivoque qui sert à désigner deux choses tout à fait différentes : 1° une fonction de l’esprit dont le vrai nom est invention; 2° la capacité variable avec les individus de former des images, de se donner une vision concrète des objets ou une représentation sensible des idées. Bien entendu, c’est de l'invention seule qu’il s’agit ici.

Dire de l’invention qu’elle est la fonction synthétique, organisatrice ou combinatrice de l'esprit, c’est n’en rien dire de précis, car cette définition s’applique à toute espèce de pensée, à la découverte géniale comme au plus banal des jugements que nous suggèrent les menus

faits de la vie quotidienne. La définira-t-on par le principe d’unité sur lequel elle travaille et comme le pouvoir de conduire une idée abstraite et confuse aux idées concrètes et aux images qui la déterminent ? Plus étroite, cette définition n’est pas encore adéquate : elle pourrait s’appliquer aussi bien à l’intellection qui s’accompagne d'effort ou même au rappel intentionnel déployant un souvenir complexe et confus.

On dira que l'invention est la libre activité de l’esprit, par opposition à l’entendement, qui est cette activité spirituelle disciplinée, enchaînée à des règles et à des principes. Cette formule, beaucoup plus caractéristique, a besoin pourtant d’être interprétée. Dans la pensée de beaucoup de psychologues, l'invention n’est que la première phase d’un travail intellectuel qu’il appartient à l’entendement de contrôler ou de justifier au moyen de ses catégories. Les deux fonctions ne sont pas pour eux sur le même plan : la première est une fonction psychologique agissant par des causes qui sont par exemple des sentiments affectifs, la seconde est une fonction logique se référant à des raisons qui sont des idées. Selon nous, les mêmes principes, les mêmes règles sont, suivant le moment où on les considère, causes ou raisons; les catégories sont ou bien des tendances intellectuelles innées, ou bien des habitudes mentales incorporées à notre esprit, devenues consubstantielles à notre moi. Toute pensée suppose les unes ou les autres, tout travail intellectuel a ses conditions prochaines dans lactivité des rapports. Il en résulte, en ce qui concerne l'invention, qu’elle ne saurait échapper tout à fait à l’influence de certaines au moins de nos catégories, et, pour ce qui regarde toutes les autres, dont l'usage constitue l’entendement, qu’elles n’interviennent pas seulement dans la justification logique d’un juge-

ment ou d’un raisonnement, mais dans le jugement et dans le raisonnement en voie de se faire.

La vraie caractéristique de l'invention, c’est qu’elle construit son schéma, au lieu de le prendre tout fait. Elle dédaigne les schèmes usuels, les méthodes courantes, les formations conceptuelles secondaires. M. Le Roy dit avec raison qu’elle exige un ajustement toujours renouvelé à des situations toujours nouvelles, un renoncement aux habitudes mentales ordinaires, un effort de retournement comme celui dont parle Platon dans l’allégorie de la caverne. La conscience, disionsnous, a le double pouvoir de se prêter ou de se refuser aux processus psychiques qui s’ébauchent en elle, de les activer ou de les inhiber. Dans l'invention, son rôle est tout d’abord un rôle d’inhibition, son effort un effort pour se libérer des routines intellectuelles, des idées directrices usagées.

Il faut, pour que soit possible cet affranchissement, qu’un intérêt puissant domine l'esprit, appelle l’attention sur un certain problème et la soutienne pendant tout le temps qu’elle y demeure attachée. L'influence des sentiments affectifs s’exerce surtout dans l’invention. C’est que l'esprit, privé du secours que lui prêtent, dans la pensée ordinaire, les tendances antérieurement établies, et de la jouissance qui accompagne l'exercice aisé d’une fonction, a besoin d’autres ressources et de compensations. Il les trouve en des sentiments égoiïstes ou altruistes ou en des inclinations désintéressées, ne fût-ce que le désir intellectuel de trouver du nouveau. Le caractère expansif des inelinations explique qu’une forte affectivité puisse animer les recherches les plus abstraites et se communiquer à des problèmes auxquels il semble, de prime abord, impossible qu’elle puisse se prendre. L’idée qui s’installe en nous à demeure et se fait le centre de nos préoccupations, de nos recher-

ches, de toute notre vie intérieure, est proprement une passion. Un désir vivement ressenti fait surgir un problème à la solution duquel son accomplissement est lié et auquel il transmet sa force de tension : la tension < intellectuelle > qui accompagne la recherche ne diffère point, en ce cas, de la tension « affective » qui l’a suscitée. D’ailleurs, à la force propre du désir peut se joindre ou même se substituer la force propre de la conscience : en cela consiste justement la différence de l’attention spontanée et de l’attention volontaire.

Une forte tension, un effort prolongé, voilà donc le second caractère de l’invention, tout au moins de l’invention dirigée, qu’il ne faut évidemment pas confondre avec cet état inférieur et diffluent de l'esprit dans lequel le cours des idées dépend d’éléments tout subjectifs et mal définis, et consiste en une succession incohérente de pensées incomplètes et d’images. Cependant, le refoulement des schèmes usuels n’est qu’un aspect négatif de l’invention, et ce n’est point par la tension affective et par l'effort, bien que leur rôle soit en partie positif, qu’on peut comprendre comment quelque chose de nouveau est créé. Le sentiment est la condition initiale de la création et, de plus, avec ou sans la volonté, la force qui porte l’idée jusqu’à son plein épanouissement. Mais l’idée, ou, comme on dit encore, l’idéal qui dirige le processus et lui confère son unité, quelle en est l’origine ?

Ribot et M. Dugas décrivent l’idéal comme un état d’âme à demi affectif et à demi intellectuel : d’une part, il est élan ou tendance ou même synthèse des aspirations profondes de la personnalité; d’autre part, il est une conception incomplètement formée, mais « suggestive et féconde, qui sollicite l’esprit à la recherche et lui ouvre des points de vue nouveaux. » Cette description a le mérite de montrer que la puissance affective

est immanente à l’idée. Mais l’idée, d’où vient-elle ? Ou bien, elle n’est que le besoin prenant conscience de soi, se formulant en tâche à accomplir, en problème à résoudre. Elle est, dirions-nous, l’intention initiale de la découverte, une conception extrêmement vague, dont il faudra se demander par quelles voies elle s’achemine vers sa réalisation. Ou bien, elle est déjà l’esquisse du résultat, un schéma complexe et confus qu’il n’y a plus qu’à expliciter. Mais comment ce schéma s’est-il formé ? Dans la pensée ordinaire, l’automatisme intellectuel insère entre l'intention initiale et le résultat l’action subconsciente de nos habitudes mentales; mais l’invention est précisément un effort pour secouer le joug de ces habitudes, pour penser à côté et en dehors d'elles. Par quoi sont-elles ici suppléées ?

Elles sont suppléées par le génie, puissance singulière dévolue à des sujets privilégiés et dont on s’est plu souvent à exagérer le caractère mystérieux, en supposant qu’elle agit, à la manière d’un dieu de l’Olympe, par des interventions soudaines, fantasques et imprévisibles. N’est-il pas possible de la concevoir plus humainement ? Par opposition aux schèmes acquis qui constituent la seconde nature de l'intelligence, le génie est la force des tendances qui représentent le fonds inné de celle-ci et à partir desquelles s’établissent les habitudes intellectuelles. Penser, c’est essentiellement identifier et unifier, percevoir des analogies et construire des ensembles. Le génie consiste à la fois dans la capacité intellectuelle de saisir des analogies invisibles au vulgaire et dans la puissance de la raison formelle. Le rôle de la première dans l’invention n’est plus à démontrer; mais on a maintes fois répété que l'invention défie toute logique et se -meut dans le contradictoir:. Ces formules sont loin d’être claires. Si la contradiction se produit, c’est entre le système d’idées qui se forme

et un système antérieurement constitué : elle n’affecte pas le premier, elle est externe et non point interne. D'autre part, de ce que les idées ne se présentent pas d'emblée en une suite régulière d’impeccables syllogismes, il ne faut pas conclure que nulle logique ne préside à leur assemblage. L’invention n’a pas pour devise : « Au-delà de la logique », mais : « Par la logique, au delà des idées communes. » Descartes, en dégageant les principales règles de l’invention, ne les a-t-il pas subordonnées, comme dit Hamelin, au précepte dominateur de l’ordre ?

Il est bien vrai que l'invention apparaît d’abord comme une sorte de divination ou d’intuition. Mais cette divination a été préparée par une intention de synthèse suivie d’une maturation inconsciente, qui a amassé et jusqu’à un certain point ordonné les matériaux de la découverte; cette intuition est celle d’un ordre, d’un système d’idées à développer par des procédés discursifs, mais qui est déjà le produit d’une certaine logique, de la logique immanente à l’activité subconsciente des catégories. Le génie se révèle à la facilité avec laquelle l'esprit enchaîne des faits ou des idées, ou plutôt aperçoit des enchaînements de faits ou d'idées, et sait grouper, intuitivement d’abord, discursivement ensuite, des conséquences et des applications autour d’un principe, des variations autour d’un thème, etc. Il est la puissance synthétique originelle de l'esprit ou, pour parler plus précisément, des tendances ordinatrices les plus profondes de l'esprit, en particulier de celles qui sont innées ou préformées en des dispositions innées.

Le génie est la raison constituante entraînée par sa propre vigueur en dehors des limites et des lisières de la raison constituée. On objectera ses multiples variétés : génie littéraire, musical, mathématique, etc. Mais

chacune d’elles ne proviendrait-elle pas de l’association du génie proprement dit avec ure aptitude plus spéciale? Les esprits les plus incontestablement géniaux —un Aristote, un Léonard, un Descartes, un Leibniz, un Napoléon — ont déployé en plusieurs domaines la même faculté ordinatrice. L’ordre, l’unité dans la variété, voilà le caractère le plus incontestable de l’œuvre géniale, celui qui apparente les créations de l’artiste aux conceptions du grand savant ou du grand homme d’état. Il est moins apparent, mais non moins réel, dans un tableau ou dans un opéra que dans un système d'idées.

Le génie est d’autre part une constitution, un tempérament intellectuel. Par là s’expliquent à la fois sa précocité et sa dépendance relative vis-à-vis du milieu. Il y a un fond de vérité dans la théorie sociologique de Taine, Spencer, Grant Allen. Le facteur social différencie les aptitudes innées, indéterminées comme toute disposition innée, qui représentent l’apport personnel. Mais, ici non plus, la société n’a pas une action réellement créatrice. M. Draghicesco qui a repris, non sans originalité, la théorie sociologique, estime à tort, croyons-nous, qu’il suffit, pour faire poindre le génie, d’un « moment heureux d’attention », et, pour le développer, de circonstances historiques et sociales favorables (1). Les hommes ne tirent pas le même parti des mêmes circonstances; ils ne profitent pas également d’une éducation identique; et l’espoir, caressé par M. Draghicesco, d’une société homogène, égalitaire et égalisée, où le génie se démocratiserait, semble bien chimérique : c’est qu'en dehors de l’indifférenciation relative qui est son caractère négatif, le génie se carac-

(1) Du Rôle de l'individu dans le déterminisme social.

térise positivement par le haut degré de puissance auquel sont portées les aptitudes qui le constituent.

Si le génie n’est point chose commune, son action n'est rien de mystérieux, puisque c’est l’action de la raison elle-même, qui est, comme dit Descartes, la chose du monde la mieux partagée. On conçoit même qu’une grande application, un effort opiniâtre pour soutenir les tendances rationnelles puisse jusqu’à un certain point suppléer le génie. D’autre part, tous les degrés s’échelonnent entre l'invention géniale et la pensée mécanisée par les concepts. Enfin, l’invention, une fois qu’elle a germé, se développe de la même manière que la pensée ordinaire.

On peut, dans la genèse psychologique d’une invention, distinguer le moment où elle se forme et le moment où elle se développe. Le premier comprend luimême une période plus ou moins longue d’incubation et une phase beaucoup plus brève, parfois presque instantanée, de découverte. Entre les deux, la transition est souvent imperceptible : la découverte apparaît dans un éclair, si soudainement que l'inventeur peut avoir le sentiment qu’elle lui est en quelque sorte étrangère. Si le génie se manifeste ici, ce n’est pas dans la soudaineté, mais dans l'originalité de l’invention. Comme l’invention, la conception ordinaire comporte une période de maturation où s’accomplissent des processus inconscients d’assimilation, de dissociation et de totalisation, où des représentations fusionnent partiellement et s’associent, n’y eüût-il entre elles d’autre affinité et d’autre lien que leur commun rapport avec un problème pré-

sent à l’esprit. Ainsi se forme et mâûrit peu à peu une idée confuse, qui, un beau jour, le hasard la mettant en présence d’un fait nouveau, se détachera et apparaîtra plus ou moins soudainement à la conscience claire. « Newton, à ce que l’on raconte, disait avoir trouvé la loi de la gravitation universelle « en y pensant toujours. » Je ne sais si l’anecdote est bien exacte ni s’il faut admettre comme authentique l’histoire de ia pomme qui lui aurait, en tombant, suggéré sa théorie. Quoi qu’il en soit, les deux faits ne se contredisent nullement, et, au contraire, ils se complètent. Ne seraientils pas exacts, ils seraient tout de même « vrais », d’une vérité symbolique et générale. L’un indique la préparation lente de l’invention, la tendance qui travaille à se compléter, l’idée confuse cherchant l’élément qui la précisera; l’autre signale l’occasion venue, l’élément nouveau qui se présente engagé dans la perception (ou dans l’idée) d’où l'esprit saura l’abstraire, et détermine la synthèse nouvelle, la création intellectuelle » (1). Cette maturation latente et cet acte soudain qui fait sortir la pensée claire des limbes du sentiment sont communs à l'invention géniale et à la conception ordipaire. Entre elles les différences consistent seulement dans le nombre, le degré de systématisation ou la qualité des matériaux assemblés, et l’on sait déjà d’où proviennent ces différences.

L'invention progresse soit par des inventions nouvelles qui se systématisent avec la première, soit par une sorte de déploiement des virtualités impliquées dans le schéma initial. En gros, deux cas peuvent se produire. ÿ

Dans le premier cas, il s’établit, en dehors de la combinaison principale, des combinaisons secondaires ame-

(1) Paulhan. Psychologie de l'invention, p. 10.

nées par des digressions, comme dit M. Souriau, ou, pour parler comme M. Paulhan, par des déviations que relie subjectivement à l’idée maîtresse certaine disposition de l'inventeur, lequel, tout en « pensant à côté », garde au fond de lui-même la pensée de ce qu’il veut faire. Puis la systématisation se produit. M. de Curel rapporte que c’est de cette manière qu’il a trouvé le scénario de la Figurante et que ce mode d’invention lui est habituel. On peut ici encore distinguer deux phases l’une, inconsciente, de totalisation ou d’association, l’autre, consciente — bien qu’elle soit déterminée par des facteurs inconscients — d’organisation ou de synthèse. C’est la seconde qui manifeste l’aptitude éminente de l’écrivain. La totalisation est un phénomène tout à fait général; mais c’est le propre de l’inventeur d’être capable d’organiser une totalité confuse et de tirer d’une rêverie parasite les éléments qui peuvent s’incorporer utilement à son invention.

Le second cas est celui que M. Paulhan a décrit sous le nom de développement par évolution. Le processus débute souvent par une sorte de raisonnement. C’est par des raisonnements que Victorien Sardou bâtissait le scénario de ses pièces et que Zola, s’il faut en croire le Dr Toulouse, construisait ses romans tout entiers : « Il pose l’idée générale qui domine l’œuvre, puis de déduction en déduction, il en tire les personnages et toute l’affabulation. » (1). On peut douter qu’il s’agisse là de constructions rigoureusement réglées, et par suite de déductions proprement dites. Dans tous les cas, selon les justes remarques de M. Paulhan, cette construction consciente ne se produit pas toujours; et quand elle se produit, elle cède plus ou moins vite le pas à une systématisation de plus en plus inconsciente, qui donne

(1) Emile Zola, p. 270.

l'impression d’une force naturelle librement déployée et, à la limite, se présente comme le produit d’un véritable instinct; « elle dépend d’une tendance complètement organisée qui s’assimile et transforme selon sa spécificité propre la force psychique qu’une circonstance quelconque vient dégager à sa portée; elle réagit à toute excitation, même peu appréciable, comme fait le nerf optique par exemple, et paraît ainsi produire spontanément des inventions qui ne seraient que l’expression de sa vie » (1). Elle est un organisme, mais incomplètement déterminé, « susceptible de se transformer, selon les circonstances, en plusieurs grands organismes très différents pour la dimension, pour l'importance et pour la forme. Le même germe d’invention peut donner lieu assez indifféremment à un roman ou à une pièce de théâtre, et même aux deux successivement, ce dont les exemples abondent » (2).

Comment ce germe se développe-t-il ? M. Pauïhan répond que c’est par l'association systématique. Mais cette explication nous semble aussi vague que la notion de finalité, sur laquelle elle se fonde, et le terme même d'association n’échappe pas à toute critique, car il semble impliquer que les idées se juxtaposent simplement, comme dans l’association ordinaire, tandis qu’elles s’ordonnent entre elles, s’emboîtent les unes dans les autres ou se présentent dans le cadre d’une idée générale, chacune d’elles étant extrinsèquement déterminée par celles qui la précèdent.

Pour comprendre le développement de l’invention, il faut le rapprocher du développement de la déduction, où l’on voit s'exercer à l’intérieur d’un schème constructif l’action informative des vérités antérieure-

(4) Op. cit. p. 96.

(2) Ibid, p. 104.

ment acquises. Où M. Paulhan voit un processus d’association nous croyons qu'il faut voir un processus de sélection et d'organisation. L'esprit qui invente crée un schéma, qui se réalise d’abord par sa propre action, puis par celle des éléments dont il est la synthèse et que libère la progression de la pensée, par l’action enfin des règles, des principes, des méthodes qui aident à cette progression. Toutes ces idées agissent et surgissent dans le plan du schéma, et chacune d’elles peut exercer, outre une influence informative directe sur le contenu actuel de la pensée, une influence sélective sur les idées qui lui succèderont, en définissant la sphère à laquelle elles doivent appartenir ou les conditions logiques dans lesquelles le travail se poursuivra. Le cours de la pensée étant ainsi canalisé, l’invention progresse avec une spontanéité et une nécessité qui s’expliquent fort simplement par ce dynamisme conceptuel que nous avons décrit dans les deux chapitres précédents. |

On a beaucoup exagéré le caractère mystérieux de l'invention. Beaucoup le font résider dans l’inconscience et dans l’automatisme. Mais, d’une part, à l’origine de toute idée, il y a des assimilations secrètes, des totalisations ignorées qui sont dues à l’influence latente des catégories fondamentales; d’autre part, toute idée, une fois formée, est capable de se développer spontanément ou d'insérer automatiquement son effet dans le travail intellectuel; automatiquement, c’est-à-dire sans être sollicitée à agir par une intention spéciale ou, comme on dit, par la volonté. Ce qui est nous ne disons pas mystérieux, mais particulier à l’invention, ce n’est pas sa préparation, qui ne diffère pas essentiellement de celle d’un concept ordinaire, ni la nécessité de son développement, car l’apparition de l’automatisme marque justement le point où finit la création proprement dite

et où entrent en jeu, comme dans la pensée la plus banale et la plus mécanisée, les habitudes acquises de l'esprit; c’est l’acte par lequel, d’un mélange confus d’impressions, d'images et d’idées rassemblées pendant la période préparatoire et reliées par l’unité d’un intérêt et d’un problème, se dégage pour la conscience l’idée féconde, la synthèse cohérente qui ne retient que les analogies profondes et les liaisons essentielles. Encore cet acte n’est-il pas lui-même d’une autre espèce que ceux qui interviennent dans l’idéation courante : c’est une intuition, un jugement, un raisonnement; mais par la nouveauté, la vérité ou le haut degré de systématisation de son contenu, il porte la marque d’une puissance supérieure d'organisation, d’une aptitude éminente à saisir les analogies. Il est d’ailleurs incontestable qu’une œuvre scientifique ou littéraire, par exemple, d’une certaine étendue implique non pas up, mais plusieurs actes de ce genre; mais, bien qu’ils représentent, par leurs résultats, les moments les plus importants du travail intelléctuel, ils n’en sont pourtant que des épisodes séparés et discontinus.

On a comparé l’invention à une explosion, à un jaillissement; il serait plus exact de la rapprocher de ces floraisons ou de ces fructifications forcées que l’on obtient en plaçant les plantes dans un. milieu particulièrement fertile, dont la température est maintenue au degré nécessaire. Pour porter tous ses fruits, l’invention a besoin d’un terrain favorable, le génie, et de cette température élevée où les sentiments vifs maintiennent esprit du chercheur. Mais elle n’en est pas moins, comme l’idéation ordinaire, un développement et un développement dirigé.

Non seulement l'invention se complète par le jeu de ses éléments, mais elle peut devenir tout entière la cause d’une série d’inventions nouvelles. Les grands inventeurs, ceux qui frayent à la science de nouveaux domaines — un Descartes, un Leibniz, un Newton, un Darwin, un Pasteur — n’ont guère, pour se conduire dans ces régions inexplorées, que l’inférence analogique et leur génie ordinateur. Mais leurs théories deviennent, pour eux-mêmes et pour les autres, des instruments de découverte. Malgré son aversion pour la théorie physique du mécanisme, Duhem reconnaît luimême que les modèles mécaniques ont suggéré plus d’une invention. Un modèle mécanique est un schème inductif, une méthode pour construire une hypothèse, le moule qui lui impose à l’avance sa forme. La défiance que certains logiciens témoignent aux modèles mécaniques n’est point ici notre affaire, car elle se fonde sur des raisons d’ordre épistémologique, et la philosophie des sciences est étrangère à notre objet. La rivalité des hypothèses imaginatives qui figurent les faits et des théories mathématiques qui les définissent par leurs équations fondamentales est au fond l’opposition de l'esprit inductif et de l’esprit déductif. Des raisons de rigueur et d’exactitude peuvent justifier la préférence de certains physiciens pour les théories mathématiques. Cependant les unes et les autres ne sont pas de tous points comparables, et les hypothèses figuratives ne jouent pas dans l’induction le même rôle que les théories mathématiques dans la déduction : celles-là sont des méthodes, celles-ci ne sont que des principes. La fécondité des théories mathématiques est avant tout

d'ordre logique : elles ouvrent en droit à la déduction des avenues nombreuses, mais où l’esprit ne peut s’engager qu'avec les instruments aisément maniables que lui forge la pratique des mathématiques. Les hypothèses figuratives sont, pour un autre mode de raisonnement et sur un autre plan de la pensée, des habitudes d'invention.

M. Cresson remarque fort justement qu’il y a des familles d’inventions : « On se le rappelle : l’idée directrice qui a guidé ensuite Pasteur et ses disciples est née, d’abord, chez lui, à l’occasion de l’étude des fermentations. La science faisait, pour rendre compte des phénomènes de cet ordre, les suppositions les plus inexactes. Pasteur l’établit : c’est à la présence des microorganismes dans les corps qui fermentent, que la fermentation est due. Il le prouve à propos de cette fermentation lactique qui développe, dans le beurre, l’acide butyrique avec son goût rance. Les altérations des vins sont des fermentations anormales : guidé par l’analogie, Pasteur devine, puis prouve qu’elles aussi « sont corrélatives de la présence et de la multiplication des végétations microscopiques. » Le branle est donné. Les bières fermentent bien ou mal; le caractère de leur fermentation doit donc procéder de la présence d’organismes favorables ou défavorables qui figurent dans les levures et dont il convient de protéger les uns, d’éliminer les autres. Le charbon, la furonculose, la fièvre puerpérale, le choléra des poules sont des maladies; ces maladies ressemblent à des fermentations. N’y a-t-il pas lieu de penser, en raison des analogies constatées, qu’elles aussi proviennent de végétations microbiennes? Les expériences probantes réussissent. Il ne reste donc qu’à étendre l’idée à tous les cas analogues. « Cherchez le microbe »; voilà le mot d’ordre » (1). On le voit :

(1) Les Réactions intellectuelles élémentaires, p. 90-91.

la même idée directrice tend à s’imposer, peut-être avec l’aide du raisonnement analogique, mais, à coup sûr, d’une façon de plus en plus spontanée et en vertu de sa force interne, à des faits qualitativement semblables.

La pensée inventive se rapproche progressivement de la pensée ordinaire en utilisant comme instruments de découverte ses propres créations. L'invention tourne au procédé, la création dégénère en automatisme. Cela est particulièrement frappant dans les arts, notamment en littérature. Bien peu d’écrivains réussissent à renouveler complètement leur manière : d’un roman ou d’un drame à l’autre, ce sont les mêmes idées développées en des situations différentes ou avec des personnages différents, la même situation avec d’autres péripéties, les mêmes procédés de composition et de style. L’esprit, c’est-à-dire le rapprochement piquant des idées et des mots, a ses habitudes. On apprend à tourner ingénieusement une pensée, à aiguiser un paradoxe : « Ce sont les mots et les tours de phrase connus, dit Jules Lemaître, qui suggèrent le plus de pensées » (1). On apprend aussi à improviser rapidement une pièce de vers. Ces procédés finissent par devenir tellement habituels qu’un homme d’esprit ou un versificateur peuvent n’en avoir pas conscience dans le moment où ils les appliquent. Loin de nous du reste l'intention de rabaisser le génie : si une certaine routine peut s’introduire jusque dans l'art de faire des mots ou de faire des vers, si le génie n’est pas nécessaire pour avoir de l'esprit comme un boulevardier ou pour improviser des couplets de revue. nous conviendrons volontiers qu’il en a fallu à Pascal pour écrire ses Pensées et à Lamartine pour composer les Méditations.

(1) Les Contemporains, 2° série. La Comtesse Diane.

Quoi qu’il en soit, il n’y a pas d’antinomie entre l’invention d’une part et, de l’autre, la règle et la méthode. Pas plus qu’elle n’est une création ex nthilo, l'invention n’est, comme tendraient à le suggérer les expressions d’élan créateur ou de libre activité créatrice, une création per nthilum. Le génie lui-même n’est pas une puissance entièrement indéterminée, mais la force des tendances ou des catégories fondamentales et formelles qui constituent l’intelligence et la raison innées. L’invention achève de se former avec le secours de nos habitudes mentales, et elle engendre d’autres habitudes, qui commandent d’autres inventions. Les plus hautes créations intellectuelles, comme les actes les plus routiniers, ont leur source dans le dynamisme des tendances.

II — Tournons-nous du côté de la mémoire. Il est d'usage de la rapprocher de l’habitude et de l’automatisme et de l’opposer à ce titre à la pensée. Pour Descartes, la pensée est l’essence de l’âme, la mémoire est, comme l’imagination, une fonction corporelle; la séparation de la pensée et de la mémoire est une conséquence de la séparation de l’âme et du corps. Plusieurs auteurs, qui rejettent le principe, conservent la conséquence. Après avoir établi, dans sa conclusion de l’Automatisme Psychologique, que le dualisme cartésien est, pour le philosophe, une position provisoire, à laquelle il ne saurait se tenir, sous peine de ne rien comprendre au rôle du mouvement dans la pensée et au rôle de la pensée dans le mouvement, M. Pierre Janet distingue cependant entre deux formes d’activité, l’activité novatrice et synthétique liée à la conscience, l’ac-

tivité conservatrice et reproductrice liée à l’inconscience et à l’automatisme.

L’attachement de la psychologie classique à ce nouveau dualisme s’explique par la conception qu’elle se fait de la mémoire et de la pensée. D’une part, négligeant l’antique distinction établie par Aristote entre la mémoire brute et la mémoire intellectuelle, elle voit dans la mémoire, comme Dugald-Stewart, une faculté d'ordre sensible, la faculté de restaurer les sensations, les images, états passifs dont on peut concevoir qu’ils se reproduisent sans nulle participation de la conscience, par la seule raison qu’ils se sont déjà produits. En revanche, elle assigne comme fonction à la pensée de saisir les rapports; mais, confondant avec les rapports appréhendés dans le jugement et dans le raisonnement l'acte par lequel l’esprit met un terme en rapport avec un autre terme, elle en arrive à identifier la conscience du rapport avec le jugement, et la pensée elle-même avec la réflexion. Cela apparaît fort nettement dans le passage suivant de M. Pierre Janet : « Nous sommes disposé à croire, quant à nous, que les jugements ou idées de rapports sont, dans l'intelligence, des phénomènes différents des sensations, des images et des perceptions, qui ne sont que des groupes d’images associées entre elles. L'idée de ressemblance, par exemple, n’est pas une sensation, ni une image, car elle n’est ni rouge, ni bleue, ni chaude, ni sonore; Cette idée surgit à propos des termes présentés par les sens ou représentés successivement par l'association et la mémoire, mais elle ne semble pas être de même nature... Que l’on appelle ces phénomènes nouveaux des réflexions, comme fait Maine de Biran, ou des aperceptions, comme les nomme Wundt après Leibniz, ou simplement des jugements, peu importe, pourvu qu’on ne les confonde pas avec des phénomènes

psychologiques tout différents » (1). Etant réflexion ou aperception, la pensée est naturellement soustraite à l’automatisme, qui devient le privilège de la mémoire et de l’association.

Sur ces deux points, la conception classique nous paraît devoir être corrigée. Rappelons d’abord qu'autre: chose est la conscience de la relation, autre chose la mise en relation d’un terme avec un autre terme. La première: est bien un fait de conscience, mais non pas nécessaire-. ment un acte : elle est, dans le sentiment intellectuel, ua état aussi passif que la sensation et l’image. La seconde est bien un acte, mais non point nécessairement un acte de réflexion, ni même un acte conscient. Lorsque la réflexion n’est pas cette sorte d’attitude rétrospective qui consiste à observer un processus psychique accompli ou en train de s’accomplir, elle correspond à ce que nous avons appelé l’activité intentionnelle de la pensée. Mais l’activité intentionnelle de la pensée resterait à jamais incompréhensible sans l’automatisme intellectuel; car le rôle de l’intention se borne à activer une tendance informative préalablement constituée, avec laquelle collaborent, d’ailleurs, dans l’acte complet de l’idéation, d’autres tendances informatives déclenchées automatiquement.

Il est aussi arbitraire d'identifier le rappel avec l’automatisme que d'identifier la pensée avec la réflexion. Le rappel d’un souvenir peut être intentionnel. Il consiste, dans ce cas, à développer une totalité confusément intuitionnée ou sentie, ou, comme dit M. Bergson, « à convertir une représentation schématique dont les éléments s’entrepénètrent en une représentation imagée dont les parties se juxtaposent ». On dira, il est vrai, que deux facultés différentes collaborent ici à la restauration du

(1) L'Automatisme psychologique, p. 473.

souvenir : d’un côté, l'intelligence qui prépare, dirige, divise la recherche, de l’autre, la mémoire qui la fait; d’une part, la réflexion, de l’autre, l’automatisme, Cependant, à côté de l’effort intellectuel, décrit par M. Bergson, qui consiste dans le rappel à retrouver, en passant par des plans de conscience différents, le contenu à partir de la forme, l’image à partir de l’idée, il existe un effort de mémoire qui s’exerce sur un plan de conscience unique et qui est pour ainsi dire tendu entre les images. Lorsque je récite, sans prendre garde au sens, une pièce de vers que je ne sais pas encore parfaitement, mon attention peut être dirigée, au moment où je prononce un mot ou un groupe de mots, vers le mot ou le groupe qui suit immédiatement celui-là. Il en est souvent de même, lorsque j’évoque, dans la succession où elles se sont produites, les péripéties d’une promenade ou, dans l’ordre où je les ai remarqués, les détails d’un tableau ou d’un ameublement. L’effort de rappel ne consiste pas ici, comme dans l’exemple de M. Bergson, à étaler les éléments concentrés dans une impression générale ou dans un schéma, ni, comme dans les expériences de Michotte et dans celles de Bühler que nous retrouverons plus bas, à reconstituer le souvenir d’une idée ou d’une pensée au moyen d’un rapport logique qui la définit préalablement. Il consiste à tirer sur la chaîne que des associations antérieures ont forgée; il est réellement un effort de mémoire, l’activation intentionnelle d’une tendance associative. D’autre part, lorsque, grâce à l'exercice, la rédintégration sera devenue automatique, toute activité psychique n’aura pas disparu. Dans le rappel machinal, les mots sont esquissés avant d’être prononcés, les images se préparent dans le subconscient, des directions obscurément ressenties relient au contenu actuel de la conscience celui qui va apparaître. Tous ces faits excluent l’hypothèse d’un mécanisme purement

corporel où l'esprit n’aurait point à intervenir. Ici comme dans l’usage machinal des schèmes, automatisme signifie d’abord activité subconsciente de l'esprit.

La mémoire s’oppose en un certain sens à l’habitude. Elle s’oppose à l’habitude généralisante et organisatrice qui élabore les schèmes et prépare l’abstraction. Elle recueille l'unique, l’individuel, l’accidentel, dont celle-là se détourne; elle conserve, sinon tout le passé avec toutes ses vicissitudes, du moins lé tracé de notre vie antérieure avec les souvenirs importants qui le jalonnent; d’ailleurs, au-dessous des souvenirs qui se rapportent à des évènements dûment datés et localisés, un grand nombre d’autres portent encore d’une façon plus ou moins apparente l’estampille du temps où ils furent acquis. La mémorisation est avant tout un processus de fixation, l’élaboration d’un schème un processus d’organisation. La répétition intervient dans l’une et dans l’autre, mais non point de la même manière : là, pour renforcer les associations que le souvenir a contractées avec d’autres états psychologiques, avec des mouv-:ments et, par suite, avec des processus neuro-musculaires; ici, pour multiplier les expériences semblables d’où sortira, par un double phénomène d’assimilation et de dissociation, le schème qui en retient la forme commune.

Aux différences dans l’acquisition correspondent des différences dans le fonctionnement. Le rappel d’un souvenir est, le plus souvent, un acte de rédintégration qui revient à restaurer, dans l’ordre chronologique où leurs éléments ont été acquis, un des ensembles ou une des

LA PENSÉE CONCEPTUELLE ET LA MÉMCIRE 907

séries précédemment formées; l’usage du schème revient à « analoguer » (si l’on nous passe ce néologisme expressif), c’est-à-dire encore à assimiler, mais selon la loi ou la forme définie du schème, une situation donnée à des situations antérieures. Dans les deux cas, le terme d'habitude se justifie d’une façon très suffisante, à ce qu’il nous semble, par le rôle de la répétition, par la suppression de l’effort et de certains intermédiaires conscients, par le passage qui se fait insensiblement de la période d’acquisition à la période d’étai, ou, du moins, par l’uniformité foncière des processus qui s’accomplissent dans l’une et dans l’autre et qui sont, pour la mémoire, des totalisations, pour le schématisme, des assimilations.

Nulle cloison étanche ne sépare d’ailleurs la mémoire de la pensée. Observons d’abord que la reconnaissance est une opération intellectuelle. Elle consiste en effet, non pas, comme le veut une théorie maintes fois critiquée, dans l’association d’une perception avec un souvenir, mais dans la rencontre, qui se produit dans le subconscient et sous l'influence de l’analogie, de ia perception d’un objet avec le souvenir de cet objet : elle n’est pas une rédintégration, maïs une assimilation naissante et subconsciente qui prépare un jugement. La reconnaissance apparaît ainsi comme un phénomène très voisin de celui qu’on appelle le sens. Beaucoup de psychologues ne distinguent pas entre le sentiment du déjà vu que nous fait éprouver une personne rencontrée une fois et le sentiment de familiarité que nous éprouvons devant un objet usuel, un couteau, un chapeau, une voiture. Celui-là est engendré par l'influence subconsciente d’un souvenir singulier, celui-ci par l'influence subconsciente d’un schème généralisé. Mais on peut glisser, par des transitions insensibles, du premier au second.

Un autre fait à noter ici, c’est l’intellectualisation des souvenirs. La fixation des souvenirs n’est jamais parfaite; l’association de contiguité ne restaure fidèlement que les ensembles et les enchaînements : les détails se déforment ou, en tous cas, se transforment. Un des modes de cette transformation est ce travail latent d’intellectualisation qui, tout en respectant parfois leur attache avec le passé, dépouille les souvenirs de leurs éléments imagés pour n’en retenir que le schéma abstrait. Pour quelques souvenirs qui gardent jusqu’au bout leur couleur, leur éclat sensoriel et leur timbre affectif propre, combien d’autres se banalisent et n’ont plus, pour les individualiser, que la détermination extrinsèque de leur rapport avec d’autres souvenirs ou même simplement l’étiquette d’un nom associé à une date. Dans les expériences instituées par le D" Philippe pour suivre l’évolution des images, on trouve plusieurs exemples caractéristiques de cette intellectualisation : l’un des plus curieux est la transformation graduelle — dont témoignent les dessins successifs faits de mémoire par les sujets à des intervalles variant de quinze jours à deux mois — d’un masque japonais en physionomie européenne. On saisit là sur le vif le progrès par lequel un souvenir vient se fondre dans un schéma général.

L’intellectualisation des souvenirs a pour contrepartie la mémorisation des idées. La mémoire conserve les instruments de la pensée. Les schèmes et les concepts se fixent par leur usage. Ils sont soumis à la loi de régression de Ribot. Dans la démence, où l’on constate le mieux l’ordre dans lequel la mémoire se désagrège, « on découvre, dit Ribot, que l’amnésie, après avoir été limitée aux faits récents, s’étend aux idées, puis aux sentiments et aux affections, et finalement aux actes » (1). Cette loi se vérifie notamment dans

(1) Les Maladies de la mémoire, p. 92.

la démence sénile que M. Dumas caractérise ainsi <.… le jugement devient moins fin. certaines nuances échappent au vieillard, tant dans la sphère intellectuelle pure que dans les actes à accomplir; d’où des erreurs et des impairs; le stock intellectuel disponible pour le travail s’amoindrit et ne se renouvelle pas; l’utilisation de ce stock devient inférieure; la compréhension devient plus difficile et l’imagination diminue » (1). Les concepts résistent plus longtemps que les images, sans doute en raison de la fréquence de leur usage. Les altérations de l’intelligence dérivent, dans la démence sénile, des altérations de la mémoire, et peut-être v aurait-il lieu de distinguer entre les cas de ce genre, où l'intelligence diminue parce qu’elle est privée de ses instruments, et les cas où elle est atteinte en elle-même et dans son fonctionnement propre. La démence sénile diffère profondément, par exemple, de la démence paralytique ou paralysie générale, où se greffent, sur des troubles mnésiques portant en particulier sur les idées, des troubles intellectuels proprement dits manifestés par le délire et par la perte à peu près complète du jugement et du raisonnement.

L’entendement est une mémoire organisée. Les mêmes rapports, les mêmes catégories peuvent présider tantôt au travail de la pensée, tantôt au travail de la mémoire. Mais les opérations intellectuelles proprement dites diffèrent des opérations de la mémoire intellectuelle en ce que l'intention initiale est dirigée, là, vers une synthèse, ici, vers une rédintégration, et en ce que les premières,

(1) Traité de Psychologie, IL, p. 826.

pour peu qu’elles soient complexes, font intervenir, entre l’intention initiale et le résultat, des automatismes déclenchés par la seule puissance de l’analogie. Considérés dans leurs formes les plus simples, les deux ordres de phénomènes peuvent être très voisins l’un de l’autre. Dans certaines expériences de Messer sur le jugement, qui ressemblent beaucoup à celles de Watt sur les associations prédéterminées, la consigne est de former un jugement en trouvant un terme subordonné à un terme inducteur; dans les expériences de Michotte, elle est de fixer une association entre deux termes reliés par un rapport apparent, de façon qu’ensuite ce rapport aide le premier à suggérer le second. Là, c’est une intention logique qui se réalise avec le concours d’une tendance mnémonique; ici, c’est une intention mnémonique qui se réalise avec le concours d’une tendance logique ou d’un rapport.

Arrêtons-nous un peu sur ce second cas. Nous y découvrirons une confirmation et une manifestation nouvelles de l’activité de la relation en tant que relation. L'expérience commune montre la supériorité de la mémoire intellectuelle sur la mémoire brute : nos souvenirs se fixent d’autant mieux qu’ils sont mieux enchaînés et classés; pour apprendre, on a dit justement qu’il est nécessaire ou du moins fort utile de comprendre. Des expériences d’un caractère déjà scientifique, celles de Cattell par exemple, ont établi qu’un sujet, à qui on présente au tachistoscope, pendant une fraction de seconde, une série de lettres ou de mots, en retient trois fois plus si les lettres forment un mot et les mots une phrase que s’ils forment des assemblages dénués de sens. Mais on peut se demander si la fixation plus aisée des ensembles qui offrent un sens ne s’explique pas simplement, dans le cas des mots, par la fréquence de leur apparition dans le passé et, dans le cas des

phrases, par leur analogie avec des phrases connues. Que l’analogie puisse être un facteur du rappel n’est point douteux. Mais n'importe quel rapport logique peut jouer le même rôle. C’est ce qui ressort très nettement des expériences de MM. Michotte et Ransy, Michotte et Portych (1). Ces auteurs se sont proposé de déterminer aussi exactement que possible, par la mcthode des termes trouvés, qui est une forme particulière de l’introspection systématique, le rôle des éléments logiques dans la mémoire organisée. On présente aux sujets des séries de couples de mots. Exemples maître - élève; père - enfant; épilogue - préface; pays province; farine - pain. Entre les objets que désignent les termes d’un couple, il existe un rapport aisé à saisir. Dans les expériences de Michotte et Ransy, les sujets sont invités à trouver cette relation; dans les expériences de Michotte et Portych, ils sont laissés entièrement libres à cet égard. Peu après la présentation d’une série, on donne aux sujets un terme de chaque couple. tantôt le premier, tantôt le second, et ils doivent trouver l’autre et décrire ce qui s’est passé dans leur conscience entre l’apparition de l’inducteur et la réaction. Cette enquête a mis en évidence les faits suivants : 1° le pourcentage des termes trouvés dans les expériences faites avec un matériel logique est beaucoup plus élevé que dans les expériences faites avec un matériel brut, p. ex. avec des couples de chiffres. Les mêmes sujets ont été soumis par les auteurs à ces deux sortes d’expériences. Dans les premières, la moyenne générale des termes trouvés atteint 84 %; dans les secondes, où les

(1) Michotte et Ransy. Contribution à l’étude de la mémoire logique. Annales de l’Institut supérieur de Philosophie de Louvain I. 1912, p. 3-95.

Michotte et Portyeh. Deuxième étude sur la mémoire logique. Ibid., I. 1913, p. 535-660.

conditions de mémorisation étaient cependant beaucoup plus favorables (séries moins longues, répétitions plus nombreuses), elle ne dépasse pas 47 %. 2° L’intervention des rapports dans l’évocation supplée la capacité associative ou mnémonique et tend à uniformiser le rendement de la mémoire chez les divers sujets. C’est ainsi que, dans les expériences faites avec un matériel logique, l’écart maximum entre le sujet qui a le pourcentage le plus élevé et celui qui l’a le plus bas est seulement de 10,5 %, tandis que, dans les expériences faites avec des chiffres, l’écart maximum s’élève au chiffre de 49,5 %. 3° Enfin le sujet le mieux doué au point de vue mnémonique et associatif est celui qui a donné le moins de réponses correctes dans les tests de mémoire organisée et, réciproquement, les sujets les moins bien doués sont ceux qui ont donné les meilleurs résultats (1). Des recherches analogues ont conduit Müller et Pilzecker sur ce point à la même constatation.

Comment interpréter ces faits et le rôle de la relation ? Ce rôle est double. C’est d’abord, surtout dans les expériences de Michotte et Ransy, un rôle associatif : « la relation, au moment de la présentation, fait partie d’un ensemble, d’une constellation associative et doit, par conséquent, au même titre que tout élément, représentatif par exemple, concourir, en vertu des lois de l’association, à la reproduction du complexe » (2). Mais, d’autre part, la relation « définit logiquement le terme à découvrir, le détermine qualitativement et favorise ainsi le jeu des tendances reproductrices anciennes. » La relation a une action sélective : elle restreint les possibilités d’évocation, elle circonscrit la

() Michotte et Ransy, p. 48-57.

(2) Ibid. p. 26.

sphère où portera la recherche de l’induit, Michotte et Portych insistent beaucoup sur ce que la relation détermine non pas l’induit lui-même, mais sa sphère logique, et qu’elle ne rend pas inutile l’action de l’association, mais au contraire la suppose. « De l’analyse soignée que nous avons faite des quelque 400 consciences de relations qui se sont montrées dans nos expériences, nous pouvons conclure que, dans aucun cas, les relations présentes n’ont abouti à donner une définition univoque de l’induit » (1).

On peut reprocher aux recherches précédentes de n’avoir pas marqué avec assez de précision ce qui revient à l'influence associative du rapport et ce qui revient à son influence sélective. Moins poussées à certains égards que les précédentes, les expériences de Bühler (2) sur la mémoire intellectuelle sont peut-être, sur ce point, plus instructives. Bühler dissocie davantage l’action de la mémoire de l’action de la pensée, parce qu’il opère sur des idées qui, au lieu de s’exprimer dans un mot unique, s’expriment dans une formule moins aisée à retenir, et dont les sujets retiennent tout d’abord le sens. Daus une série d'épreuves intitulée : les pensées géminées, l’auteur présente à ses sujets des couples d’idées et leur demande de trouver le rapport qui relie l’une à l’autre les pensées de chaque couple. Exemples : « l’accroissement de la population dans les temps modernes » — « la lutte des races dans l’avenir »; — « la toute-puissance de la Presse » — « l’instinct grégaire de l’homme ». Le sujet est ensuite invité à reproduire sur présentation de l’un des termes, l’autre terme du couple. Après une seule lecture de 20 couples, la moyenne des reproductions exactes est de 17 à 18, chiffre considérable

(1) Michotte et Portych, p. 600.

(2) Ueber Gedankenerinnerungen, Archiv ! die ges. Psychol. XII. 1908.

qui montre une fois de plus la supériorité de la mémoire organisée sur la mémoire brute. Mais le principal intérêt des épreuves réside dans certaines déclarations des sujets. Au témoignage de tous, l’évocation n’a pas le caractère d’une association ordinaire : des associations verbales peuvent bien se produire, mais ce n’est pas la règle. Cette règle, quelle est-elle donc ? IL est facile de refaire pour son propre compte, avec les mêmes formules, les expériences de Bühler : on s’aperçoit que l’idée inductrice éveille directement, non pas la formule verbale, mais son sens général et indéterminé, la conscience d’une vague sphère logique à l’intérieur de laquelle l’association restaure l’idée induite, et, d’une façon plus ou moins exacte, la formule elle-même : l’observation intime saisit là sur le vif l’action sélective de la relation. Cette évocation n’est pas un pur phénomène de pensée, car l’action du rapport est déclenchée par son association avec l’idée inductrice; mais c’est plus qu’un phénomène de mémoire, car il agit comme fait de pensée.

Ainsi, sous les formes diverses de l’activité mentale, se découvre l’unité fondamentale de l'esprit. Toutes sont soumises au rythme de l'habitude et de l’intention : de l'habitude, par laquelle le passé se survit et se construisent les automatismes; de l'intention, qui ne cesse d'adapter au présent les automatismes préétablis. Mais le passé se survit en des tendances différentes : tendances innées, qui sont les habitudes de la race et les dons naturels de l'individu; tendances acquises, représentées par les habitudes individuelles, et qui sont ellesmêmes de deux sortes : les unes, de l’ordre de la mémoire, restaurent, selon la loi de rédintégration, la forme et le contenu de nos états passés; les autres, informa-

tives ou organisatrices, impriment à des contenus divers, selon la loi d’analogie, la forme commune d’une série d'expériences antérieures. Il n’est guère d'opération mentale où n’interviennent à la fois des idées et des souvenirs. Les fonctions intellectuelles diffèrent les unes des autres soit par la direction première de l'esprit et par conséquent aussi par le résultat, soit, dans l’intervalle qui sépare celle-là de celui-ci, par la prédominance de telle ou telle espèce de tendances et par la manière dont leur action s’introduit. La connaissance est ainsi, suivant les cas, imagination, entendement, mémoire; mais elle est, dans tous les cas, l’activité des tendances et le dynamisme des relations.

L'intelligence, au sens étroit, c’est l’entendement ou la pensée conceptuelle. Pas plus que la mémoire et l’imagination, l’entendement n’est une faculté, une cause métaphysique, un pouvoir séparé de l’âme. Tout notre travail est une tentative pour achever de détruire ce qui peut subsister, dans la psychologie de l'intelligence, de la théorie des facultés, puisqu'il tend à expliquer la pensée par ses éléments constitutifs, c’est-à-dire par les rapports. L’entendement n’est que l’organisation la plus complète de l’intelligence, c’est-à-dire l’ensemble des schèmes, des concepts et des catégories à l’aide desquels nous pensons. Nous avons cherché à annexer à la psychologie cette définition de l’entendement, assez voisine de celle de Kant, et qui semblait réservée à l’usage des métaphysiciens. S’il subsiste, en effet, des vestiges de l’ancienne théorie des facultés, c’est du côté des psychologues qu’on les trouverait, dans ces analyses un peu simplistes, à notre avis, qui reviennent à ériger en fonctions de l'esprit des abstractions factices, qui se référent, pour l'explication du jugement et des opérations intellectuelles, à une fonction d’analyse ou de synthèse, à l’aperception ou à la réflexion, plus généralement à une Activité qualifiée selon les cas de créatrice, coordinatrice, synthétique ou discriminative, et non point à des prin-

cipes définis de discrimination, de synthèse, de coordination ou de création. La psychologie s’est bien récemment occupée des schémas et des schèmes; mais elle les traite trop souvent comme des images d’une certaine sorte; elle continue de marquer aux concepts une extrême défiance, soit qu’elle leur refuse, avec le nominalisme, toute existence actuelle, soit qu’elle ne leur reconnaisse qu’une réalité sociale. Cette défiance s’étend naturellement aux catégories, que préserve en outre de l’investigation psychologique l’écriteau posé par le logicisme : « Pensée impersonnelle et réservée ».

Nous avons entrepris, au contraire, d’interpréter le dynamisme de la pensée au moyen des schèmes, des concepts et des catégories. Distinguant avec Binet et les psychologues de l’école de Wurzbourg deux sortes d’éléments mentaux, les éléments sensibles et les « pensées », lesquelles nous ont paru consister en des modalités différentes de la conscience du rapport, nous avons cherché, parmi ces dernières, dans les sentiments intellectuels, les attitudes mentales, les intentions et les idées, les composantes du concept. Avant de s’incarner en des images, le concept se présente sous l’aspect d’un sentiment intellectuel de signification, puis dans une idée, c’est-à-dire dans l'intuition intellectuelle d’un rapport ou d’une forme abstraite de combinaison. Le passage du sentiment à l’idée et de l’idée aux images s’opère par des attitudes mentales et par des intentions. Par la distinction d’un contenu actuel et d’un contenu intentionnel s’explique la généralité du concept. Nous prenons conscience, dans l’idée générale, à la fois d’une forme et d’une classe, l’une actuelle, l’autre virtuelle, toutes deux relativement indéterminées et se déterminant par leur rapport même. Le concept est la conscience d’un double rapport : du rapport actuel qui constitue l’idée, du rapport intentionnel qui la relie à la

multiplicité illimitée des images susceptibles de la représenter. On pourrait dire encore qu’il est la conscience d’une certaine indétermination, ou enfin qu’il est la combinaison d’une idée définie avec le sentiment intellectuel de l'infini ou de l’indéfini.

Les concepts se forment en partie par un travail latent d’assimilation, de dissociation et de totalisation. Des représentations similaires tendent à fusionner, les ditférences, du moins celles qui sont extérieures aux ressemblances, s’éliminant par leur concurrence même; des représentations qui se sont produites en même temps ou en contiguité tendent à se condenser dans le même état psychique. Mais, de ces influences, si elles agissaient seules, il est bien évident qu’il ne pourrait sortir, à moins de supposer, comme Spencer, une réalité articulée et composée de rapports, que des représentations appauvries sans doute à certains égards, mais à d’autres surdéterminées et irrémédiablement confuses. D’autres conditions collaborent à la genèse psychologique des concepts. C’est d’abord, au niveau de l’action et de la perception, le mouvement, qui décompose la représentation et, en la décomposant, l’articule; c’est, dans la pensée déjà intériorisée, mais livrée à l’influence des sentiments affectifs et non munie encore de réducteurs logiques, le langage, qui fixe les notions et, par une réaction de l’usage sur la signification des termes, tend à réduire les éléments subjectifs de ces notions au profit de leurs éléments sociaux; c’est enfin, dans la pensée réfléchie, le jugement et en particulier le jugement de ressemblance. Dans les formes inférieures et moyennes de la conception, la ressemblance est la force machinale qui détermine la formation et l’usage des schèmes et des signes; dans les formes supérieures, elle est, de plus, le rapport aperçu et affirmé par lequel, dans le progrès qui entraîne la pensée de l’implicite à l’explicite, le

concept se dégagera de l’idée confuse ou du schème. La conscience de la différence résulte de l’échec d’une assimilation automatique, la conscience de la ressemblance de l’échec d’un processus spontané de différenciation. Des nécessités pratiques et sociales induisent l'esprit à poursuivre des ressemblances de plus en plus précises et profondes. Préparée par les jugements nominaux au moyen desquels les schèmes se morcellent et se composent entre eux, et précédée d’une comparaison entre des perceptions simultanées ou entre une perception et une idée confuse, dont le contact s’établit d’abord, sous l'influence de l’analogie, dans le subconscient, l’'abstraction est l’acte qui consiste à isoler idéalement la ressemblance des termes comparés. La généralisation est tantôt la recherche du rapport qui fonde une certaine ressemblance, tantôt une synthèse de ressemblances préparée par une totalisation inconsciente et aboutissant, comme dans le premier cas, à une définition. Une incubation analogue à celle qui élabore les schèmes moteurs et perceptifs, mais portant sur les opérations logiques et constructives de l’esprit, dégage, à partir des catégories fondamentales, les catégories formelles, et détermine, à partir de celles-ci, les catégories réelles, qui sont, comme les précédentes, des schèmes logiques, et, une fois définies, des concepts de jugements ou de raisonnements. Les catégories fondamentales — totalité, ressemblance, différence — représentent le fonds inné et primitif de l'intelligence; les catégories formelles — identité, non-contradiction, synthèse — sont innées, au sens où J’entendait Leibniz, comme virtualités psychiques que l'expérience dégage, mais ne détermine point. En revanche, les catégories réelles —— temps, espace, causalité, etc. — au moyen desquelles nous interprétons la réalité, se déterminent en fonction à la fois des catégories précédentes et de l’expérience, au cours

d’une lente évolution, qui a son point de départ dans l’action individuelle, est soumise ensuite à des influences sociales et entre enfin dans une période de rationalisation caractérisée par l’effort de l’esprit pour adapter à la diversité et au changement sa double exigence d’unité et d'identité.

Les concepts et les catégories sont des schèmes constructifs et logiques, c’est-à-dire des idées-forces, des. tendances qui commandent les opérations de l’imagination représentative et de l’entendement, comme les schèmes perceptivo-moteurs commandent les comportements instinctifs et la perception. Les schèmes sont des habitudes. L’habitude est un genre dont la mémoire et le schématisme sont des espèces. La répétition d’un même acte engendre par fixation une disposition à le reproduire plus vite et mieux à partir d’un de ses éléments : voilà pour la mémoire. La répétition d’actes semblables engendre par assimilation et dissociation une tendance à accomplir plus vite et mieux, à partir de données semblables, des actes d’un même genre : voilà pour le schématisme. La ressemblance préside à l'établissement et au fonctionnement des schèmes. Elle les conduit insensiblement, dans la perception et dans l’instinct, de la période d’acquisition à la période d’état : formés par des expériences semblables entre elles, ils s’appliquent à des situations semblables entre elles. La recherche consciente des analogies n’exclut pas, dans le domaine de la pensée proprement dite, le jeu machinal de l’analogie.

Il y a un automatisme de la pensée comme il y a un automatisme de la perception et de l'instinct. Il y a aussi des actes intentionnels de l'intelligence : le déploiement conscient d’un schéma ou d’une idée, l’imposition consciente d’une forme à un contenu, d’une méthode, d’une règle ou d’une vérité acquise à un cas sin-

gulier, l'application de l'esprit à un problème dont l'inconnue est extrinsèquement déterminée par son rapport avec la donnée. L'activité intentionnelle suppose des automatismes préétablis : d'abord, parce que l'intention, lorsqu'elle n'est pas suggérée du dehors, est amenée à la conscience par un processus associatif de mémoire ou par un processus analogique de pensée qui se préparent sous le seuil de la conscience; en second lieu, parce qu'elle est l’activation d'un schème qui tire une partie au moins de son efficacité de ses usages antérieurs; en troisième lieu, parce que des interventions purement automatiques d’autres schèmes se produisent souvent entre l'intention initiale et le résultat.

En dernière analyse, l’entendement se compose de plusieurs systèmes de rapports innés et acquis, élaborés, lorsqu'ils sont acquis, par l'habitude généralisante et organisatrice, dégagés, lorsqu'ils parviennent au stade conceptuel proprement dit, par la réflexion et par le jugement, fonctionnant enfin avec ou sans le secours de l'intention, mais toujours en vertu d'un pouvoir distinct du pouvoir de la conscience et de l'effort qui, éventuellement, les soutient.

Ces rapports psychiques forment une hiérarchie, et même une double hiérarchie. D'une part, ils se distribuent sur des plans de conscience qui diffèrent les uns des autres par le degré de distinction, d'organisation et d'objectivité des schèmes mis en œuvre : plan de l'action et de la perception, plan du rêve, plan logique. D'autre part, ils ne jouent pas dans les opérations intellectuelles un rôle d’égale importance : l’activité des simples concepts se subordonne à l'activité des catégories, et celle des catégories formelles ou réelles à l'influence de la totalité, de la différence, de la ressem-

blance ou de l’analogie. L'interprétation la plus vraie de la pensée doit se chercher, non point à la manière associationniste dans un principe unique auquel tous les faits devraient se ramener (c’est là un type d’explication bien périmé auquel, à l’exemple des sciences physiques, la psychologie doit décidément renoncer), mais dans un système de rapports coordonnés et subordonnés. Les rapports constitutifs de l’esprit sont, de plus, actifs et vivants.

Telle est, dans ses grandes lignes, la conception que nous nous faisons de la pensée. Nous avons cherché à éviter toute construction purement logique et à faire ressortir, en revanche, les conditions réelles ou psychologiques de l’existence, de la genèse et du fonctionnement des idées. Nous n’avons pas perdu de vue que celles-ci ne sont pas seulement des rapports, mais encore des états de conscience et des tendances; que les mêmes rapports peuvent, comme états de conscience, parcourir tous les degrés qui séparent le sentiment intellectuel de l’idée claire et distincte, et, comme tendances, passer insensiblement du mode intentionnel de VPactivité au pur automatisme; qu’enfin ils peuvent même s’incorporer à des tendances différentes, c’est-àdire jouer à des niveaux ou sur des plans différents de l'esprit.

Il nous reste à confronter cefte conception avec les doctrines courantes et à marquer les positions qu’elle comporte à l’égard des problèmes traditionnels relatifs à l’intelligence.

Le premier est un problème de structure. On sait que Descartes identifiait la pensée avec la conscience, quand

il énonçait le principe fameux que l'âme pense toujours. Cette doctrine n’a point perdu toute sa force : c’est en raison de l'identité implicitement admise de la conscience avec la pensée qu’on répugne généralement à admettre l’existence de jugements et de raisonnements inconscients. La conscience est une activité, la pensée aussi; mais jusqu’à quel point l’activité consciente et l’activité pensante sont-elles solidaires l’une de l’autre ? Ainsi que le remarque Husserl, la consscience se présente à nous sous trois aspects différeuts : elle est d’abord la connaissance intime que nous prenons de nos propres états, le caractère du fait psychique de s’apparaître à lui-même; elle est en second lieu le sentiment ou l'intuition du courant de notre vie intérieure; elle est enfin une désignation collective pour l’ensemble des actes intentionnels de la pensée.

Le premier sens est le seul que puissent admettre ou comprendre les doctrines atomistes et mécanistes de l'esprit. Comme l'esprit, la conscience se dissout ici dans la diversité des phénomènes psychiques, qui sont de deux sortes : simples ou complexes. Simples, ce sont des sensations, des images, des plaisirs ou des peines. Complexes, ils se sont formés en vertu d’un mécanisme étranger à la conscience. Les forces attractives et répulsives qui s’exercent entre les éléments de l'esprit, ne laissent nulle place à l’activité spontanée de la conscience. Reste le repliement plus ou moins volontaire sur soi-même, la réflexion, qu’on peut bien considérer encore comme une force originale, mais à laquelle on ne peut attribuer qu’un rôle de rétrospection et d’analyse, et non point une action propulsive dans les opérations intellectuelles en train de s'effectuer.

Dans les théories de la synthèse mentale (1), on re-

(4) Wundt, Hôffding, Dwelshauvers, Pierre Janet dans sa première psychologie,

connaît l’existence d’une fonction d’unification supérieure à l’association, et on l’identifie parfois avec l’activité de la conscience. Toute innovation, toute création psychique est son œuvre. Elle. ne s’exerce pas seulement dans l'invention, le raisonnement et le jugement, mais encore dans la perception, l’émotion et la sensation. À la synthèse s’oppose l’automatisme psychologique, qui se manifeste dans la mémoire et dans l'association des idées, et dont le rôle est de reproduire les assemblages formés par la première. — Mais il n’apparaît pas que la conscience engendre la perception ou l'émotion; sans doute faut-il entendre qu’elle est liée à la fonction de synthèse, qu’elle en suit toutes les démarches, jusqu’au moment où l’unification fait place à la reproduction. Plutôt qu’activité de la conscience, c’est activité consciente qu’il faudrait dire. Et ce serait dire trop encore, car nous ne sommes jamais témoins de la genèse de nos sensations : seul, ici, le résultat est conscient. De notre point de vue, il n’y a pas de lien nécessäire entre la synthèse et la conscience, pas plus qu’il n’y en à entre la reproduction et l’automatisme. On sait que les images se transforment, que les schèmes et les concepts s’élaborent par un travail en grande partie latent, que des actions automatiques et pourtant informatives s’exercent dans le jugement, dans le raisonnement, jusque dans l'invention. Pas plus dans les théories de la synthèse que dans l’associationnisme, l’activité de la conscience ne se laisse clairement concevoir. Considérons le second aspect de la conscience. On sait avec quelle vigueur M. Bergson a critiqué le postulat de l’atomisme mental. Une réalité à Ia fois stable et mouvante, qui se conserve et change cependant, où le passé demeure et se grossit incessamment du présent, où toute notre personnalité, avec la totalité de nos souvenirs, revit dans chaque perception, voilà l'esprit.

L'unité et la continuité en sont les caractères les plus immédiats. Il n’y a guère dans l’âme humaine que des progrès ou des devenirs (1). La conscience n’est que la succession des éclairements diversement dirigés que le présent, perpétuellement renouvelé par la sensation et par le mouvement du corps, projette sur notre vie psychique. W. James voit également en elle l’écoulement de la vie psychologique, le courant de la pensée.

Il y a là une sorte d’héraclitéisme psychologique (2) qui ne s’accommode guère mieux de la notion d’un acte de conscience que l’atomisme de Taine. D’abord, qui dit acte dit un moment discret du devenir, non le devenir lui-même. En outre, pour que l’acte soit possible, il faut quelque chose de stable sur quoi nous puissions compter, des lois sur lesquelles fonder nos prévisions ou nos intentions, des habitudes à utiliser en vus de tel ou tel résultat. Or que devient la notion de loi . psychologique pour une doctrine qui renonce à définir, peut-être même à reconnaître, en dehors des fonctions les plus générales, des constantes ou des uniformités dans la vie profonde de l’esprit ? L’habitude est, pour M. Bergson, un phénomène essentiellement physiologique. Les habitudes mentales, s’il y en a, ne peuvent constituer que la partie la plus superficielle de nousmêmes, car elles impliquent plus ou moins la répétition, l’uniformité et doivent par conséquent rester étrangères. à la vie personnelle, incessamment renouvelée. Comme les habitudes mentales, la pensée conceptuelle devient en quelque sorte extérieure à nous-mêmes; elle apparaît au moment où l'intuition s’appauvrit et se solidifie en se socialisant, où l'expérience personnelle devient l'expérience collective ou-humaine. Le concept n’est

() Cf. Essai sur les données immédiates de la conscience, p. 99-101, et passim. (2) Nous songeons ici principalement à la doctrine de l’Essai.

que le résidu décoloré de l'intuition. C’est une représentation toute faite, inerte et impersonnelle, un vêtement de confection auquel le mot sert d’étiquette. M. Bergson est tout près ici de la doctrine de Durkheim.

Nous avons montré que la pensée conceptuelle s’alimente aux mêmes sources que l'intuition et qu’elle est une pensée vivante, dont les racines plongent dans le schématisme de l’instinct et de la perception. Faut-il donc exclure aussi de la vie personnelle les tendances profondes qui déterminent l’activité et la connaissance spontanées ? Peut-être, mais on ne saurait en exclure, en tout cas, les dispositions émotives, les inclinations, qui représentent le fonds inné ou acquis du caractère affectif. Les théories du courant de conscience, trop attachées encore à la considération des images, font une place trop grande, en dépit des apparences, au contenu statique de l’esprit et négligent son contenu dyna- mique Les vrais éléments de la vie psychologique ne sont pas les sensations, les images et les émotions, états essentiellement mobiles, mais les tendances affectives, motrices et intellectuelles, principes en eux-mêmes stables et définis, bien qu’ils puissent engendrer, par les combinaisons différentes où ils entrent, des effets différents. Le psychisme à tous ses degrés n’est ni un mécanisme, ni le contraire du mécanisme, c’est-à-dire contingence ou liberté pure. C’est un déterminisme qui se fait et qui, au moins dans ses portions les plus récentes, n’est pas entièrement fixé. Il se fixe peu à peu par linfluence de l’hérédité et de l’habitude. Il faut distinguer, plus précisément, dans la vie de l’esprit, un double déterminisme : 1° le déterminisme universel des fonctions qui s’exercent de facon toujours identique, celui des processus psychiques dont les différentes phases, considérées abstraitement, se succèdent dans un ordre régulier et constant; 2° le déterminisme individuel du carac-

tère, constitué par les tendances non pas seulement affectives, mais aussi motrices et intellectuelles, générales en ce sens qu’elles sont susceptibles d’agir en un nombre indéfini de situations, personnelles en ce que leur force et leur sphère d’action dépendent des expériences de l’individu et de sa race.

Dans ce déterminisme, plus souple que le mécanisme associationniste, il est facile de comprendre l’activité de la conscience. La conscience, sous son aspect dynamique, c’est l'intention, dans laquelle nous avons vu non pas, à la manière de Husserl, le rapport fictif de la pensée avec quelque chose qui est en dehors d’elle, maïs le rapport psychologique et réel d’un élément actuel avec un élément virtuel appartenant au même complexus de mémoire ou de pensée, et l’effort pour passer de l’un à l’autre. Cette relation, en elle-même subjective et indéterminée, peut s’objectiver et se définir au moyen de n’importe quelle autre relation. Grâce à l’intention, les tendances s’incorporent à la conscience et participent à l’acte par lequel l’avenir se constitue en fonction du présent. La pensée n’est point l’activité de la conscience, mais la conscience n’est pas non plus le simple témoin des états et des actes psychologiques, et son rôle ne consiste pas seulement à examiner rétrospectivement les opérations mentales effectuées : conjuguant ! son action avec celle des tendances préétablies, elle collabore à ces opérations dans le temps même où elles s’accomplissent. Et l’on conçoit même que, par le pouvoir de prêter ou de refuser son effort aux processus psychiques que le jeu des tendances fait naître en elle, la conscience, en tant qu’elle est active, superpose au déterminisme, sans le détruire, un principe vivant de contingence et de liberté.

La seconde question est une question d’origine. Les manifestations les plus hautes de la pensée présentent une universalité et üne fixité remarquables. Les catégories et même les concepts sont objectifs, d’abord en ce sens qu’ils sont plus ou moins communs à tous les esprits, en second lieu parce qu’ils s’accordent plus ou moins avec les choses qu’ils servent à représenter et à interpréter. D’où viennent ces caractères ?

La solution des rationalistes, c’est l’innéisme ou, mieux, l’apriorisme. Conférant à l’entendement un rang hors de pair parmi les fonctions mentales, le rationalisme lui attribue en outre le privilège exorbitant d’une immutabilité divine ou quasi divine, et même d’une existence intemporelle. Il y a sans doute bien des variétés de cette doctrine : conçu par Spinoza et par Leibniz comme une émanation de la raison divine, l’entendement s’humanise chez Kant, il devient l’ensemble des catégories et des principes qui régissent la pensée humaine, il n’est plus que l’armature logique de la connaissance; mais il reste affranchi du hic et du nunc, soustrait au devenir, séparé de la conscience phéncménale par l’impersonnalité et l’intemporalité de son essence.

Nous avons accordé que la pensée dépend de conditions métaphysiques qui la surpassent. Abordant en psychologue le problème de la genèse de la pensée, nous n’avions pas à nous occuper de la question, agitée par le pragmatisme, de la contingence de la vérité. Mais, psychologiquement, il y a un fait incontestable, avéré par l’étude de la mentalité enfantine et de la mentalité primitive aussi bien que par l’histoire de la pensée

scientifique : l'intelligence ne s’installe pas d’emblée dans la vérité et n’acquiert pas du premier coup les instruments au moyen desquels elle peut la saisir. L’entendement et la raison évoluent. |

Le sociologisme reconnaît cette évolution; mais, séparant la pensée logique et objective de la pensée subjective, il donne à la première l’âme collective pour support. Les concepts sont, sinon absolument, du moins relativement immuables; ils sont, de plus, universels et impersonnels; à ces caractères les catégories joignent de refléter le groupe social à la fois dans son unité et dans son organisation : les uns et les autres sont, par leur origine et par leur nature, choses sociales.

Une difficulté commune à cette théorie et à la précédente est de comprendre comment s’opère l’alliance de la pensée individuelle et subjective avec la pensée objective et impersonnelle. Encore le rationalisme semble-t-il échapper à cette difficulté par une assimilation (illusoire, du reste). des lois de l’esprit aux lois des choses et en supposant que l’entendement est l’ensemble des lois qui déterminent la conscience. Mais la pensée collective ne peut être, pour le sociologisme, qu’une pensée vivante et concrète. Si elle ne sort pas de la pensée individuelle, d’où vient-elle donc, et par quel prodige est-elle apparue dans une société qui, tout de même, n’éxisterait pas sans les individus ? Si elle en sort, c’est donc qu’elle ne lui est pas hétérogène. En réalité, la société n’est pas créatrice : elle conserve, elle perpétue par ses institutions, par la tradition, le langage, l’écriture et la coutume les acquisitions que l'habitude tendait déjà à fixer chez l'individu; elle rend possible à la fois par la division du travail et par la coopération, et par tous les stimulants qu’elle offre à ses membres, une activité collective qui surpasse en ses effets et par son intensité l’activité solitaire, mais qui

ne diffère pas spécifiquement de celle-ci et ne puise pas. ses inspirations dans une conscience distincte des consciences individuelles. L'organisation de l’entendement n'est pas dans le développement psychique un fait sans précédent; elle se retrouve dans le schématisme de l’instinct et de la perception; elle pénètre, en dehors de toute influence sociale, dans l’action et dans la représentation irréfléchies. Où l’organisation n’est-elle pas, dans le règne de la conscience et de la vie ? Elle est partout, en bas et en haut de l’échelle, dans la structure de l’amibe et dans la structure de l’entendement humain, dans les comportements de l’insecte et dans les plus hautes créations intellectuelles.

L’empirisme ordinaire explique la genèse des concepts par l’assimilation, par la sommation des ressemblances et par la dissociation, processus inconscients que certains adversaires de la doctrine désignent dédaigneusement par les termes de « chimie mentale » et qui n’en existent pas moins. Mais l’explication empiriste est insuffisante. Si l'expérience qui s’imprime sur la table plus ou moins rase de l’esprit se compose de sensations passivement éprouvées, il ne pourra sortir de leur association et de leur fusion que des images trop riches ou trop pauvres, confuses et indéterminées, mais non point des concepts. En fait, les empiristes sont aussi des nominalistes. L’abstraction ne nous élève pas au-dessus du sensible; l’abstrait ne peut être dès lors qu’une qualité marquante sans généralité véritable, l’idée générale ne sera qu’un nom. Le jugement et le raisonnement deviennent inexplicables. Inexplicables aussi les catégories, les systèmes de rapports qui constituent l’entendement, l’organisation intellectuelle complexe au moyen de laquelle nous interprétons les faits, la science qui la suppose et qui n’est point, comme l’imagine naïvement l'empirisme, la simple transcription de la réa-

lité, d'une réalité dont la structure interne serait transparente et dont il n'y aurait, pour lire en elle à livre ouvert, qu'à laisser se déposer en nous les empreintes le plus souvent répétées.

Nous avons accordé à l'empirisme que les concepts et, sinon toutes les catégories, du moins plusieurs d'entre elles ont des racines dans l'expérience. Mais, d’une part, nous avons établi contre lui l'irréductible spécificité des éléments notionnels ou relatiorninels de la connaissance et, par suite, du concept, qui est un rapport : en ce sens, et bien que nous n'admettions pas que l'on puisse se représenter actuellement l'universel, nous sommes conceptualiste. D'autre part, l'expérience génératrice des concepts ne coïncide pas avec celle que décrivent Hume, Mill et Spencer : il faut étendre le sens du mot expérience de façon à lui faire comprendre ces expériences mentales qui consistent dans le maniement interne et imaginatif des rapports, et même ces expériences logiques que sont le jugement et le raisonnement; en revanche, la seule expérience féconde est non point réceptive, mais active : c'est celle qui est dirigée, fût-ce de la façon la plus obscure, vers un certain résultat.

Les schèmes s'établissent par l’action et par Fhabitude. Par l’action, hésitante et incertaine d'abord, mais orientée dès l'origine vers la satisfaction des besoins fondamentaux de l'individu. Par l'habitude organisatrice et assimilairice, qui dégage peu à peu la forme commune d'une série d'actes singuliers ou la forme commune de plusieurs modes d'activité déjà généralisés. En effet des habitudes spéciales analogues préparent, en se constituant séparément ou avec l’apparence de se constituer séparément, une habitude plus générale. Les formes supérieures de la conception se développent à partir des formes inférieures, en les-

quelles elles sont impliquées. Les expériences par le;quelles nous construisons notre représentation du Monde Extérieur et nos schèmes perceptifs préparent les concepts empiriques vulgaires et même les concepts plus généraux qui correspondent aux principales déterminations de l’étendue et qui donneront, par unification et rationalisation, la catégorie d'espace. Les expériences mentales et logiques par lesquelles nous apprenons, sous la pression des nécessités sociales et pratiques et à l’instigation d’un obscur instinct rationnel, peu à peu développé dans l’espèce humaine, à rattacher un fait à sa cause, à justifier une opinion, à motiver une résolution, à coordonner nos idées, à subordonner les plus spéciales aux plus générales, à reconnaître la présence d’un attribut dans un sujet, élaborent à notre insu les schèmes logiques de prédication, de subordination, de coordination, de motivation, de justification et de causalité par lesquels ces opérations seront ensuite facilitées et accélérées.

Il y a, immanente à l’action, une logique qui prévient l'établissement des catégories formelles et se passe du syllogisme : c’est la logique des comportements heureux, des actes qui réussissent. On peut ‘accorder au pragmatisme, sinon que le succès pratique soit le criterium de toute vérité, du moins qu’il y a une vérité dont le succès pratique est le criterium. L'action qui réussit suppose une certaine cohésion, l’accord des moyens entre eux et avec le but poursuivi. Issue de l’activité motrice, la perception se prolonge dans l’activité motrice et se vérifie par elle. La perception vérifiée est, en même temps qu’un comportement heureux, une figuration du réel. Ainsi pénètrent dans l’action, puis dans la connaissance, un ordre et une objectivité qui s’altèreront ensuite par l'influence des états affectifs, du rêve, de la rêverie et de tous les éléments subjectifs de

la vie intérieure, mais qui fourniront néanmoins à la pensée logique, à un stade ultérieur, des bases suffisantes pour une organisation plus haute, pour l’organisation des concepts.

L’entendement n’est pas, comme le veulent les rationalistes et les sociologistes, un empire dans un empire. L'esprit concret n’est pas le fruit de l’union mystérieuse d’une pensée objective et impersonnelle avec la pensée individuelle et subjective. La rationalité ne naît pas en nous par une sorte de miracle : impliquée dans les formes inférieures de la connaissance, elle s’en dégage peu à peu par une évolution qui dépend sans doute de conditions extérieures à l’individu, en particulier de conditions sociales, mais qui est avant tout, en ses causes les plus profondes et les plus constantes, une évolution psychologique.

Le troisième problème concerne plus spécialement ie fonctionnement de l'intelligence, et les débats auxquels il a donné lieu gravitent autour de l’idée de finalité. On définit parfois l’intelligence le pouvoir d’adapter un système de moyens à une certaine fin. La finalité semble liée à toute adaptation et à toute systématisation et, par suite, elle est liée aux processus par lesquels s’organisent l’action, la perception et la pensée ellemême. Mais elle se manifeste d’une façon plus frappante encore dans le détail des opérations intellectuelles. Le jugement, qui est une adaptation, le raisonnement et l'invention, qui sont des systématisations, l’acte volontaire, qui est une invention pratique, impliquent également la finalité.

Le mécanisme associationniste tend cependant à exclure la finalité de la vie intellectuelle. Stuart Mill réduit le jugement à une association entre les attributs d’un objet ou entre des faits, et le syllogisme, qui, selon lui, va toujours du singulier au singulier, à un raisonnement analogique, dans lequel c’est l’association qu’il retrouve encore. Nul n’a exposé ce point de vue avec plus de force que Taiïine : la vie de l’esprit n’est, pour l'auteur de l’Intelligence, qu’une mécanique d'images. En fait, l’associationnisme n’explique même pas l’association : d’abord, parce qu’il ne distingue pas entre l’association de contiguité, qui est un phénomène de mémoire, et les associations de ressemblance, de contraste, etc, qui sont des phénomènes de pensée; en second lieu, parce qu’il ne tient pas assez compte de l'influence qu’exercent sur le cours de nos représentations, dans la pensée la plus diffluente et en apparence le moins dirigée, nos tendances affectives, nos dispositions, notre humeur. Jusque dans le rêve, il y a de la finalité.

A plus forte raison, y en a-t-il dans le jugement, dans le raisonnement, dans la compréhension et dans l’invention. Mais comment l’entendre ? L’hypothèse la plus simple est, semble-t-il, celle de M. Paulhan. M. Paulhan se borne à joindre aux lois de contiguité, de ressemblance et de contraste une loi d’association systématique qui domine les précédentes et qui est la véritable expression de la finalité psychique. « Tout fait psychique tend à s’associer et à faire naître les faits psychiques qui peuvent s’harmoniser avec lui, qui peuvent concourir avec lui vers une fin commune ou des fins harmoniques, qui, avec lui, peuvent former un système. » Cette formule ne nous a pas semblé satisfaisante. Tout d’abord, elle n’est qu’une expression, à peine moins générale, du principe de finalité. Or la notion de

finalité est équivoque et le restera, tant qu’on n’aura pas montré comment la finalité inconsciente se relie à la finalité consciente, les adaptations automatiques du psychisme inférieur aux adaptations dirigées ou même préméditées de la pensée logique et de l’activité volontaire. D’autre part et en tout état de cause, cette notion est trop générale : dire d’un fait psychique qu’il est soumis au principe de finalité ou même à la loi d’association systématique, c’est n’en rien dire de précis : c’est comme si l’on disait d’un fait physique qu’il est soumis au principe du déterminisme. Enfin le mot même d’association appelle de sérieuses réserves : il semble impliquer en effet qu’en toute opération intellectuelle les termes sont donnés avant leurs rapports, en vertu d’une loi qui préside du dehors à leur rapprochement. Or nous avons montré que les termes sont amenés souvent par les liaisons logiques, conscientes ou inconscientes, dans lesquelles ils sont engagés : le jugement et le raisonnement ne sont pas des associations, mais des prédications, des identifications, des constructions, etc. Au fond, bien que le mot idée remplace souvent chez M. Paulhan le mot image, il subsiste dans sa théorie, comme d’ailleurs en toute psychologie à tendances scientifiques, mais qui ne voit pas que les véritables éléments de l’esprit sont des rapports, quelque chose de l’atomisme mental.

Les idées sont des rapports et, par suite, même dans l’activité la plus spontanée de la pensée, elles ne se juxtaposent pas simplement, elles ne restent pas isolées, mais forment un réseau plus ou moins continu, dont la trame se resserre peu à peu grâce aux influences coordinatrices que certaines d’entre elles exercent sur les autres. « On ne peut exclure, dit M. Goblot, de l'étude de la pensée, les relations logiques pour n’en considérer que les relations causales, parce que les

relations logiques sont en même temps causales : un motif est à La fois une cause et une raison. » Rien de plus juste. Mais la causalité de l’idée, ou, plus généralement, du rapport, c’est la finalité elle-même. Il y a une finalité consciente et une finalité inconsciente, parce qu’il y a une causalité intentionnelle et une causalité automatique de la relation.

La finalité n'est-elle pas aussi la causalité du sentiment, des dispositions affectives, de l'intérêt ? On sait le rôle qu’une certaine psychologie attribue à la vie affective. En elle résiderait, selon Ribot, le principe de toute activité. Tout notre travail est la réfutation de cette opinion. Non pas que nous contestions le pouvoir causal des faits affectifs. Mais leur influence n’exclut pas, et, au contraire, elle appelle, dans les actes adaptés et organisés, celle des tendances motrices et intellectuelles. Ou bien l'intérêt n’est qu’une affection subjective, égoïste ou altruiste, à moins qu’il ne soit une curiosité indéterminée de l'esprit : dans ce cas, il ne peut donner à la pensée qu’une orientation très vague et ne saurait exercer une action vraiment et directement créatrice; ou bien il est le coefficient affectif, la force de tension de l’idée qui anime la recherche intellectuelle, et c’est cette idée qui est la cause prochaine de la progression de la pensée. Il en est de l’attention comme de l'intérêt : ou bien elle n’est que la puissance nue de la conscience, son pouvoir de se concentrer sur un de ses états, et elle est incapable de promouvoir la pensée; ou bien elle est l’activité intentionnelle de l'esprit, l’application d’une idée à une donnée, et c’est par l’intermédiaire de cette idée qu’elle est une cause.

Cependant le problème de la finalité n’est pas encore résolu. En tant que rapports, les idées tendent naturellement à se systématiser avec d’autres idées; mais en tant que forces psychologiques issues d’expériences

différentes, elles sont distinctes les unes des autres, capables de se manifester séparément, d'entrer dans des combinaisons dissemblables. Qu'est-ce qui détermine en chacune de ces combinaisons le concours singulier de schèmes ou d’idées qui permet d’atteindre le résultat visé ? Ce n’est pas l’intention initiale toute seule : même dans le cas où elle représente à la conscience le plan général des opérations à effectuer, il faut que d’autres idées viennent à son secours pour que les opérations s'effectuent. Faut-il donc admettre l’existence d’une finalité supérieure à la causalité de l’idée et revenir à quelque chose d’analogue à l'association systématique de M. Paulhan ? Nous ne le croyons pas. Nous avons expliqué, sur l’exemple d’une démonstration géométrique, comment se produit, dans le cadre de la construction déductive, l’intervention des règles qui la justifient. Il faut, pour en rendre compte, recourir à ce que nous appellerions la situation psychique ou, mieux, l'incitation, et à l’analogie. Par incitation, nous entendons une donnée, par exemple la donnée d’un problème, en tant qu’elle est consciente, connue du sujet et constitue, avec l'intention initiale, le point de départ de l’acte intellectuel. L’analogie est la loi qui régit le fonctionnement des schèmes : l’habitude va du semblable au semblable; des incitations similaires tendent à déclencher automatiquement la même réaction intellectuelle ou motrice. Il est maintenant aisé de comprendre le mécanisme mental qui, dans un acte, fait intervenir les idées dont justement l'esprit à besoin. Une situation psychique complexe appelle à son secours, en vertu de l’analogie, les tendances et les réactions appropriées aux différents aspects sous lesquels on la considère successivement. Supposons que l'incitation première soit un problème plus ou moins indéterminé. Chaque idée qui survient modifie la donnée par son action pro-

pre, c’est-à-dire qu’elle impose au problème une forme plus précise, qui suscitera par l’intervention d’un processus analogique de pensée l’action d’une idée nouvelle. Celle-ci modifiera à son tour l'incitation, qui fera surgir une troisième idée, et ainsi de suite jusqu’à ce que le problème soit résolu. Toute idée réellement féconde contribue à un double titre au progrès de la pensée; elle détermine à la fois le contenu actuel et le contenu virtuel de la conscience : le premier intrinsèquement par une action directe et informative, le second extrinsèquement par une action indirecte et sélective, en .circonscrivant la sphère logique où s’exerceront les influences ordinatrices à venir. L’enchaînement logique des idées, qui seul nous frappe dans le raisonnement une fois achevé, résulte donc d’opérations réellement discontinues, bien que concourantes ou même subordonnées les unes aux autres, dont la systématisation a pour causes l’analogie et les exigences successives d’un problème progressivement précisé au fur et à mesure qu’il avance vers sa solution.

C’est encore l’idée de finalité que nous retrouvons en abordant le quatrième et dernier problème, celui que nous posions au début de cette étude. On définit l’intelligence tantôt la faculté de comprendre, de juger et de raisonner, tantôt le pouvoir de s’adapter à des situations nouvelles. Nous nous demandions comment ces deux définitions se rattachent l’une à l’autre. Il est clair en effet que les adaptations motrices de l’instinct, à plus forte raison celles du réflexe devancent l’établissement des concepts et des catégories par lesquelles nous ju-

geons et raisonnons; et pourtant, par la finalité qu’elles impliquent, elles semblent relever d’une sorte d'intelligence.

Certains psychologues se bornent à ramener lintelligence au fait général de l’adaptation. Dans l’Evolution Psychologique du Jugement, M. Ruyssen voit dans « les deux phénomènes biologiques primaires et corrélatiÿs de l’habitude et de l’adaptation » les analogues du concept et du jugement : le concept est une habitude de l'attention, le jugement une adaptation de l’attention en vertu d’une habitude à une donnée nouvelle de l’expérience. De la même manière, beaucoup d’actes exécutés par des adultes, des enfants, des animaux reviennent à adapter à des cas nouveaux des habitudes motrices : ce sont des jugements joués ou vécus, des jugements implicites.

Seulement, M. Ruyssen croit avoir assez fait, quand il a établi que les réactions circulaires de l’amibe, les réflexes de l’animal et de l’enfant, les jugements réfléchis de l'adulte présentent ce caractère commun d'appliquer à des situations nouvelles des modes d’action préétablis. Si l’habitude est, comme il le dit, un processus de conservation, on ne voit pas bien d’où lui vient l’action sélective que, d’autre part, il lui attribue, et le phénomène de l’adaptation reste bien mystérieux. L’habitude et l’adaptation sont en somme, pour lui, des principes premiers d’explication.

Du moins, la tentative de M. Ruyssen a- lo le grand mérite de sauvegarder la spécificité des opérations intellectuelles : l'habitude et l’adaptation sont, selon lui, des phénomènes biologiques, communs à la vie du corps et à la vie de l’esprit. Il ne dit pas qu’elles soient exclusivement physiologiques. C'est pourtant de cette seconde manière que les conçoivent certains physiologistes ou psychologues contemporains aux yeux desquels la psy-

chologie objective ou psycho-réflexologie est appelée à détrôner la psychologie de la conscience. Toutes les formes de l’activité animale ou humaïne se réduisent au réflexe entendu, à vrai dire, non pas comme la simple association congénitale d’une certaine réaction avec une certaine excitation, mais, dans un sens élargi, comme un mécanisme nerveux, inné ou acquis, dans lequel une excitation se transmet d’un organe de réception à un organe de réaction, en suivant un circuit plus ou moins long et en passant par des centres où par des relais plus ou moins nombreux et élevés. Les opérations intellectuelles, les actes neuro-psychiques, comme dit Betcherew, sont des réflexes corticaux caractérisés par la complexité particulière de la phase centrale du processus et souvent par l’inhibition de ia réaction : ils ne diffèrent qu’en degré du réflexe médullaire, automatique et inconscient. La formation d’un mécanisme associatif, voilà l’habitude; quant à l’adaptation, elle n’est autre chose qu’une coordination de réflexes par irradiation de l'excitation.

Ne nous attardons pas à discuter l’idée qu’une opération intellectuelle est un réflexe. Que des psychologues puissent sérieusement accorder une valeur scientifique à l’explication du jugement par des mouvements à peu près ignorés du cerveau, cela prouve seulement la force du préjugé matérialiste. Mais nous estimons, en outre, que cette théorie, prise à la lettre, est insuffisante pour rendre compte des adaptations motrices de l'instinct et du réflexe lui-même. L'instinct est capable d'utiliser les indications et les impressions variables que le milieu lui fournit. Les conditions de milieu dans lesquelles il se déroule n'étant jamais rigoureusement les mêmes, il n’agit pas deux fois d’une façon absolument identique. Un auteur contemporain, à qui nous devons des études pénétrantes sur l'instinct, M. W. H. Rivers, écrit à ce

sujet : « On a remarqué que le comportement des animaux — et de ceux-là même, qui, comme jies insectes, sont les plus représentatifs de l’activité instinctive — présente des particularités (la faculté de s’adapter à des situations nouvelles, par exemple), qui ne peuvent s’expliquer sans la présence de qualités du même ordre que les fonctions intellectuelles. La manière dont l’animal réagit au milieu n’a point le caractère rigide et mécanique qu’on s'était plu jusqu'ici à lui prêter. Non seulement des erreurs surviennent dans l’ajustement de l’acte aux circonstances extérieures, mais lorsqu'elles viennent à se produire ou lorsque l’animal irait an devant d’un échec certain en réagissant de ia manière accoutumée, il est parfaitement capable de modifier sa conduite usuelle (1). »

On ne saurait d’ailleurs attribuer à l’insecte l’intelligence proprement dite, celle qui juge et qui raisonne. Nous croyons, comme les partisans de la psychologie objective, qu'entre l'instinct et le réflexe adapté, il n’y a qu’une différence de degré. Or, de l’aveu des psychologues les plus attachés aux explications mécanistes, l'irradiation de l’excitation, les connexions anatomiques préétablies, la sommation des réflexes expliquent mal les réflexes de l’animal décérébré qui réagit de façon différente aux excitations de deux points différents et pourtant très voisins de sa peau; elles n’expliquent pas mieux les réactions motrices qui varient avec la nature de l’excitant, par exemple celles du voile du palais, qui, au contact d’un corps, répond par la déglutition ou par la nausée, selon que ce corps est ou n’est pas le bol alimentaire (2). Ce sont des cas de ce genre qui ont amené certains physiologistes à imaginer un discernement de la moëlle : supposition doublement absurde,

() L'Instinct et l'inconscient, trad. Lacroze 1926, p. 53-54. (2) Dumas. Traité de psychologie, I, p. 248.

d’abord parce qu’elle fait intervenir ici une opération intellectuelle, en second lieu parce qu'elle l’attribue à un organe évidemment destiné à d’autres usages. L'hypothèse d’un discernement intelligent fait trop belle la part de la finalité, l'hypothèse d’un mécanisme associatif n’accorde pas assez à l’habitude. Nous avons cru trouver le principe de l’adaptation dans l’habitude elle-même envisagée comme un processus non point seulement de fixation et de conservation, mais encore d’assimilation et d’organisation. Ce que l’on perd en renonçant, pour rendre compte des adaptations réflexes et instinctives, à la notion d’une discrimination intelligente, on le regagne en restituant à l’habitude une certaine signification téléologique. L’habitude est ici schématisme, et le schématisme est le pouvoir non point de refaire indéfiniment le même acte sans y rien changer, mais d'adapter à des situations semblables la même forme générale de réaction. Entre les opérations intellectuelles les plus hautes et les réflexes les plus rudimentaires, des affinités existent; il faut les chercher du côté des schèmes, des tendances informatives, qui peuvent être physiologiques, motrices ou intellectuelles. Les catégories et les concepts sont des schèmes intellectuels, les tendances ordinatrices de l'instinct sont des schèmes moteurs, les tendances mises en jeu par le réflexe adapté sont ou bien des schèmes moteurs, lorsque l'acte s’extériorise, ou bien des schèmes physiologiques d’association ou de coordination nerveuse, lorsqu’il s’accomplit au dedans de l’organisme. C’est la relative indétermination de ces schèmes qui rend possibles les variations de l’acte et par suite l’adaptation. Le schématisme permet de comprendre ce qu’on appelle l'intelligence du corps. Nous accordons à la « psychologie objective > que, de la vie organique à la vie mentale, il y a continuité. Seulement, au lieu de maté-

rialiser la seconde, nous avons cherché à dégager les éléments immatériels de la première. Ces éléments, ce sont les tendances. Une tendance ordinatrice, même physiologique, n’est pas un mécanisme,mais un principe interne de sélection entre les mécanismes et, par suite, un principe d'adaptation.

Un acte volontaire résulte d’une systématisation de tendances intellectuelles, motrices, physiologiques; il est vraiment un acte neuro-psychique en ce sens que le psychisme, au lieu d’être, comme dans l’hypothèse de Betcherew, l’accompagnement surérogatoire d’un mécanisme nerveux, contribue au résultat : plus précisément la partie motrice de l’acte se détermine en fonction de la partie intellectuelle, et la partie physiologique en fonction de la partie motrice; de la même manière, les concepts ou les règles qui interviennent dans un processus d’idéation fonctionnent à l’appel et dans le plan de l’intention initiale. La volonté n’agit pas directement sur les nerfs et sur les muscles. Les tendances intellectuelles, motrices et physiologiques qui s’exercent dans l’acte volontaire sont, bien que concourantes, distinctes les unes des autres et reliées pour ainsi dire extérieurement par la situation psychique : l'incitation initiale se précise par l'idée d’un but à atteindre; elle suscite, pour la réalisation de l’idée, une tendance motrice et, pour l’exécution du mouvement, une tendance physiologique, un schème de coordination nerveuse. Bien entendu, ce n’est là qu’une représentation très simplifiée du phénomène. La première phase du processus, l’idéation, se prêterait déjà à une analyse analogue, car elle s'accompagne, sinon de mouvements extériorisés, du moins de mouvements insensibles dans le cerveau et, pour autant qu’elle comporte des images sensorielles et verbales, dans les organes des sens et dans les organes de la voix.

Le problème de l’organisation est lié au problème de l'adaptation. Et même, on peut, en raisonnant par analogie, comprendre l’organisation proprement dite à la lumière de l’organisation de. l'intelligence. Notre interprétation de la première serait à égale distance du mécanisme pur et du finalisme pur. Les objections que M. Bergson, dans l’Evolution Créatrice, dirige contre ce dernier ne portent que contre la doctrine qui « implique que les choses et les êtres ne font que réaliser un programme une fois tracé », et qui est évidemment des plus aléatoires. L'évolution psychologique qui aboutit à munir l’esprit d’un système de catégories et de concepts n’est point la réalisation d’un plan préétabli, mais assimilation et l’organisation spontanées des expériences actives du sujet. Les catégories et les concepts, y compris la catégorie de finalité, peuvent, une fois créés, s’incorporer à des intentions, à une activité dirigée de l'esprit. Maïs l'intelligence, qui utilise ces instruments, ne les a pas construits elle-même, et le finalisme, critiqué par M. Bergson, intervertit l’ordre des faits lorsqu'il suppose une activité intentionnellement dirigée vers la formation des organes.

Les expériences que l’habitude organise, dans le domaine de la vie, c’est l’ensemble des actes, primitivement incoordonnés, par lesquels le vivant s’efforce à persévérer dans son être, à s’accroître, à se reproduire et à s'adapter au milieu. L'évolution crée avec tout cela des tendances organisatrices et des types d’organisation définis.

Notre hypothèse implique, il est vrai, que la conscience est intervenue dans les premiers mouvements des premiers organismes. Non point l'intelligence discriminative, mais une conscience obscure accompagnant cette tendance, la plus fondamentale de toutes, qu’on appelle le Vouloir-Vivre et qu’on peut supposer aussi irdéter-

minée au début de l’évolution que l’est au début du développement psychique de l’enfant, le Vouloir-Comprendre. Rien ne s’oppose à l’hypothèse d’une conscience contemporaine de la vie. Selon les justes remarques de Titchener, il n’y a pas de réflexe, fût-ce la contraction ou la dilatation des pupilles, l’accélération ou le ralentissement des mouvements péristaltiques, qui ne puisse en certaines conditions et chez certains individus devenir un acte volontaire; et les réflexes expressifs de l'émotion n’auraient aucun sens, si on ne leur supposait, à l'exemple de Darwin, dans le passé lointain de la race, une origine intentionnelle et consciente. Le fait que les tendances physiologiques agissent d’une façon normalement inconsciente n’a rien qui doive nous surprendre : on voit la conscience se retirer des actes qu’elle a le plus manifestement contribué à créer, lorsque son rôle est devenu inutile. D’autre part l’utilisation consciente d’un automatisme n'implique pas que l’on ait conscience de la manière dont il agit : cet automatisme fonctionne en vertu de l'habitude, et l’intention n’est souvent que la secousse qui le déclenche.

La continuité qui relie la vie organique à la vie mertale est finalement la continuité des habitudes contractées aux différents âges de l’humanité ou plutôt de l’animalité. Une continuité analogue se retrouve, dans la vie personnelle, entre les habitudes de l’âge mûr et celles de l’enfance et même, jusqu’à un certain point, entre les fonctions intellectuelles et les fonctions motrices.

Nous ne voyons pas, pour notre part, d’hétérogénéité foncière entre la vie et l’instinct d’une part et, de l’autre, l'intelligence. Les schèmes -de la vie s’établissent par les mêmes lois que les schèmes de l’entendement. L’organisation s’imprime d’abord dans la matière vivante et s'étend successivement des fonctions organiques aux fonctions motrices et de celles-ci aux fonctions intellec-

tuelles. Partout l'habitude construit des systèmes de rapports actifs ou de schèmes dynamiques qui serviront d'instruments à l’action et à la pensée pour des adaptations incessamment renouvelées préparant une organisation supérieure. L’entendement et la raison, avec les schèmes constructifs et logiques qui leur servent à comprendre l'Univers, représentent l’organisation la plus haute de la connaissance, la dernière étape d’une évolution qui a commencé avec la vie et qui se réfléchit dans leurs concepts.

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