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CHAPITRE II

Le concept est une pensée abstraite, relativement immuable, stable du moins, et désignée par un mot. La distinction que nous avons cherché à établir entre la pensée et l’image nous dispose sans aucun doute à accorder à Durkheim qu’il existe des concepts qui ont pour objets des individus (1). Autre chose est de concevoir un objet, autre chose de le percevoir ou de se le représenter. Le caractère le plus essentiel du concept, celui qui le distingue le plus nettement de l’image mobile et déformable et même de l’idée ordinaire, n’est point la généralité, mais la fixité. Cependant, pour la commodité du langage, le mot concept, employé sans qualificatif, désignera exclusivement, dans les pages qui suivent, le concept général.

Le contenu ou la signification du concept peut s’entendre de diverses façons. Pour un réaliste à la manière de Platon, c’est une réalité métaphysique, un ensemble de caractères connus et inconnus, un être indépendant de la pensée et subsistant pour soi. Nous n’avons pas, cela va sans dire, à nous occuper du concept en tant que réalité métaphysique, mais seulement de sa signification humaine, de son contenu spirituel. Mais cette

(1) Les Formes élémentaires de la vie religieuse, p. 617.

réalité spirituelle existe encore sous deux formes : comme représentation ou, mieux, comme nbtion collective et comme notion propre à un esprit individuel. D'un point de vue franchement statique et abstraction faite de toute question de genèse, la première franscende ou déborde la seconde. Il y a beaucoup plus/dans la compréhension sociale du mot chien que dans sa compréhension psychique. La première est l’ensemble des caractères intrinsèques ou extrinsèques que diverses sciences ont connotés par ce nom : elle est éparse dans les traités de zoologie, dans les monographies consacrées à l’étude des races canines, dans les ouvrages, anciens ou récents, qui concernent l’art cynégétique. La signification sociale des concepts s’enrichit progressivement par les efforts convergents, sinon concertés, de la science, de l’art et du langage, choses incontestablement, sinon exclusivement sociales, auxquelles lindividu participe plus ou moins et qui, dans tous les cas, le dépassent. En tant que notion collective, le concept appartient au trésor des connaissances et des valeurs humaines et subsisterait quand il n’y aurait aucun esprit individuel capable de se lapproprier intégralement.

Ce n’est ni au contenu métaphysique ni au contenu social du concept que nous avons affaire, mais uniquement à son contenu psychique. Ici une nouvelle distinction est nécessaire. Le savoir représenté par un terme général, du moins lorsqu'il s’agit d’un concept à la fois complexe et familier, peut fort bien n’être jamais entièrement présent à la conscience. Des éléments qui le composent, certains restent inconscients, quand d’autres sont en pleine lumière ou-subconscients. Nos dispositions affectives, le but poursuivi, l'intention qui dirige la pensée attentive ne règlent pas seulement l’apparition des concepts, mais décident de l’aspect sous

lequel ils nous apparaissent. Comme le remarque M. Ruyssen, « pour le savant qui travaille dans son laboratoire, l’eau de rivière est un oxyde d’hydrogène plus ou moins alcalin et peuplé de bactéries; dans la vie pratique, ce même savant n’y voit qu’un liquide qui mouille, lave et désaltère » (1). Derrière le contenu actuel du concept se dissimule un contenu potentiel, souvent plus ample que le premier.

Bien plus, le concept peut être présent à l'esprit, c’est-à-dire à l’activité mentale, sans être présent à la conscience. Il est permis de dire des catégories en général ce qu’on a dit des axiomes et des postulats mathématiques : elles sont comme eux les muscles et les tendons de la pensée. Or nous ne sentons pas toujours dans la marche le jeu de nos tendons et de nos muscles, et nous ne sentons pas toujours non plus dans la pensée le fonctionnement des catégories. Mais ce qui est vrai des catégories est également vrai de beaucoup de simples concepts dont elles ne diffèrent que par une généralité plus grande.

Nous nous occuperons d’abord dans cette étude du contenu conscient du concept. De ce que le concept n’est pas toujours tout entier présent à la conscience, il ne faut pas conclure, comme fait le nominalisme, qu’il ne l’est jamais, qu’il n’est pas une pensée réelle. « La pensée abstraite et générale, dit M. Dugas, est donc la pensée verbale et potentielle, substituée à la pensée imaginative ou réelle » (2). Et ailleurs : « La pensée de l’universel est une virtualité, une puissance. » Pour les nominalistes, en effet, le concept n’est qu’un nom dont Hume fait le support d’une habitude et Taine d’une tendance ou plutôt d’une multitude de tendances

(1) Essai sur l’évolution psychologique du jugement, p. 148. (2) Le Psittacisme et la Pensée symbolique, p. 137.

attractives et répulsives. Grâce à l'habitude déclenchée par le nom, nous pouvons, selon Hume, arcourir toute une série d'images singulières et similaires : il n’existe, en dehors du nom et des images, que la liaison, extérieure à la conscience, de celui-là à celles-ci. La tendance de Taine, bien que jusqu’à un certain point consciente, n’a pas d’existence propre. « Une tendance prise en soi n’est rien de distinct; elle est le commencement, le rudiment, l’ébauche, l’approche plus ou moins pénible ou facile de quelque chose, image ou nom, ou tout autre acte déterminé, qui est sa plénitude et son achèvement; elle est l’état naissant de l’acte qui est son état final. En fait d’actes positifs et définitifs, lorsque nous pensons ou connaissons les qualités abstraites il n’y a donc en nous que des noms, les uns en train de s’énoncer ou de se figurer mentalement, les autres tout énoncés et figurés » (1).

Ne retenons pour l'instant de cette doctrine que sa négation de tout contenu actuel du concept. Elle a son origine dans ce double principe que nous ne pensons que par des images et que ces images sont entièrement déterminées. Mais c’est là, comme on l’a vu, une double erreur, que réfutent également l’expérience courante et l’expérience scientifique. L'idée n’est pas l’image et, quand on refuserait, contre toute évidence, de convenir qu’il y a des images indéterminées ou abstraites, il faudrait en tous cas reconnaître aux idées, au contenu actuel des idées ce caractère d’indétermination ou d’abstraction. La meilleure critique du nominalisme consiste à prouver expérimentalement, comme nous avons tenté de le faire, l'existence des idées comme faits de conscience distincts. Mais, d’autre part, il est aisé de faire voir que le nominalisme est incapable de rendre compte

(1) De l'Intelligence t. I. p. 40.

d’une façon cohérente de la généralité de l’idée ou même de donner un sens clair à ce terme de généralité.

Berkeley, en qui l’on voit encore le défenseur le plus autorisé de cette doctrine et dont on n’a jamais cessé de célébrer, comme un morceau achevé et définitif, la réfutation ou soi-disant réfutation des théories de Locke, Berkeley nie l’idée abstraite, mais non point l’idée générale. « On appuie beaucoup, je le sais, sur ce point, que toute connaissance et toute démonstration portent sur des notions universelles. Cela je l’accorde pleinement. Mais je ne vois pas que ces notions soient formées par l’abstraction de la manière exposée plus haut. L’universalité, en effet, autant que je puis la comprendre, ne consiste pas dans la nature où dans la conception positive, absolue, de quelque chose, mais bien dans la relation. de l’universel aux objets particuliers qu’il signifie et représente. C’est en vertu de cette relation que les choses, les noms et les notions qui sont particuliers en leur nature propre, deviennent universels » (1). La notion d’une relation de l’universel aux objets particuliers est bien équivoque. L’universel est-il le mot ? Sa généralité est toute fictive et illusoire, car il n’y a nulle identité de nature entre le signe conventionnel qu’est le mot et le signifié, et le premier peut « représenter » n’importe quoi. L’universel est-il une image ? On conçoit dans ce cas qu’il soit possible de substituer cette image à celles qui lui sont analogues et, pour reprendre l’exemple de Berkeley, que le triangle particulier sur lequel raisonne le géomètre puisse tenir lieu de « tous les triangles rectilignes quelconques ». Cette substitution se fonde sur une ressemblance réelle. Le substitut n’est pas ici un signe, mais

(1) Les Principes de la connaissance humaine, trad. Renouvier $ 15.

un exemple. Mais, pour que le géomètre puisse étendre, comme il le fait, à tous les triangles la propriété qu’il a établie sur un seul, il faut que la ressemblance de celui-ci avec ceux-là soit assignable et se résolve en une identité partielle. Berkeley admet qu’il suffit pour cela de négliger les caractères différentiels ou individuels de l’exemple. Mais on ne peut être sûr de les avoir complètement éliminés que si l’on aperçoit, à travers la figure prise comme exemple, l’attribut ou les attributs qui lui sont communs avec toutes les figures analogues, et cet attribut, voilà justement l’idée abstraite niée par le nominalisme. Il est clair qu’il n’est pas entièrement déterminé, car ce qui est entièrement déterminé ne saurait être ici et là identique. Image ou idée (et il est évident qu’il n’est pas une image, ni un fragment d'image), l’attribut est un abstrait.

D'autre part, il est souvent question dans l’exposé de Berkeley, de « fous les triangles particuliers » ou de toutes les « idées particulières » représentées par l’universel. À quelle réalité psychologique correspond ici le mot {ous ? Pourquoi de l’image prise comme exemple, l'esprit passe-t-il à une série d’images analogues qu’il sait ou qu’il pressent inépuisable? N'est-ce pas dans ce savoir ou dans ce pressentiment que réside la vraie généralité de l’idée ? Le rapport qui la définit n’est pas le simple rapport du signe au signifié ou du représentant au représenté, mais celui d’une certaine unité à une multiplicité illimitée. Mais par quelles raisons et sous quelle forme ce rapport se présente-t-il à la conscience ? Si l’idée est entièrement déterminée, elle se suffit à elle-même et il n’y a pas de raison pour que l'esprit la considère comme le substitut d’une multitude d’autres. Au contraire, relativement indéterminée et d’une autre nature que l’image, on n’aura pas de peine à admettre, d’une part, qu’elle tende à se concrétiser

en images possédant les déterminations qui lui manquent, d’autre part, qu’il y ait une infinité d’images qui possèdent ces déterminations.

De quelle manière, maintenant, prenons-nous conscience de la généralité ? Nous ne nous représentons pas l’universel, et lorsque Berkeley dit qu’un triangle particulier « représente. tous les triangles rectilignes quelconques », ce verbe doit évidemment s’entendre d’une autre façon que dans la phrase : « Ce portrait représente M. Un tel. » Et cependant, au fond du nominalisme et dans la négation même des idées abstraites, il y a ce préjugé que l’idée générale doit être semblable à son objet, comme le portrait l’est au modèle, et que les seuls objets connaissables sont ceux auxquels l’idée peut ressembler. Selon la juste remarque de W. James, le conceptualisme traditionnel est parti de la même idée fausse, et il n’est pas étonnant que, dans ces conditions, il ait toujours eu le dessous dans sa lutte contre le nominalisme.

Le langage contribue à accréditer cette erreur. L’expression, à peu près inévitable d’ailleurs, d’idée générale donne à entendre que la généralité est un caractère intrinsèque de l’idée. En réalité, l’idée, considérée comme état de conscience est, au même titre que l’image, un phénomène et, ainsi que tout phénomène, singulière. Pas plus que l’individualité, la vraie généralité ne réside dans l’idée elle-même. Au surplus, ce ne sont pas seulement les idées, mais aussi, comme on le verra, les sentiments, les tendances, les inclinations qui peuvent être dits généraux. Si la généralité était une qualité intrinsèque du fait psychique, quel sens devrait-on raisonnablement attribuer à l’expression de sentiment général ? On parle couramment en psychologie de sensations étendues ou extensives et il n'échappe à personne que par là on veut désigner non pas un carac-

tère de la sensation en tant que fait mental, mais la propriété qu’elle possède, en tant que connaissance, de nous informer du caractère spatial des objets. Il y a là un raccourci d'expression dont personne n’est dupe. Les nominalistes et la plupart des conceptualistes se laissent prendre au piège d’une façon de parler analogue.

Mais il y a entre la sensation et le concept cette différence que la première représente l’étendue ou une portion d’étendue, tandis que le second n’est pas une représentation. Le terme homme n’éveille pas dans ma conscience la multitude infinie des hommes passés, présents et futurs, possibles et réels. Cela ne prouve pas que la pensée abstraite et générale soit une pensée verbale et potentielle, mais simplement qu'autre chose est d'imaginer ou de se représenter, autre chose de penser ou de concevoir.

Notre étude des pensées nous autorise à supposer que le concept se présente successivement à la conscience sous la triple forme d’un sentiment intellectuel, d’une attitude mentale et d’une idée, et qu’il comporte au titre d’attitude mentale ou d’intention, outre un contenu actuel, un contenu virtuel. C’est du côté de ce contenu virtuel et pourtant en quelque façon pensé que doit se trouver l’équivalent psychologique de la généralité.

La première manifestation consciente du concept est ce sentiment intellectuel qu’on appelle le sens (1). Les sens sont extrêmement variés. Ainsi que l’observe M. Bourdon, le sens n’est pas particulier aux mots. Un

(1) Ainsi que notre mot sens, le mot anglais meaning est pris tantôt dans une acception subjective, tantôt dans une acception objective.

cri, un bruit peuvent être compris comme des mots : « ils seront par exemple l’aboiement d’un chien, le bruit d’une voiture. Je comprends ainsi le sens d’une foule de bruits qui se produisent dans la rue où j'habite, alors que je ne vois pas les objets qui causent ces bruits. » De même, un couteau, une cuiller « sont compris, produisent, en conséquence, sur nous une impression tout autre que des objets inconnus dont nous ne savons à quoi ils peuvent servir, que nous voyons dans quelque exposition ou quelque musée » (1). En réalité, le sens n’est pas toujours remarqué. Il ne l’est que lorsque l'objet diffère un peu du type usuel ou se présente à un moment et à un endroit où nous ne nous attendions pas à le trouver. Le porte-plume dont je me sers à chaque instant et qui se trouve sur ma table de travail ne provoque en moi nul sentiment conscient de compréhension. Il en est de la compréhension comme de la reconnaissance avec laquelle, à ce degré inférieur, elle semble d’ailleurs se confondre : les objets trop familiers déterminent des mouvements bien réglés, une reconnaissance ou une compréhension réflexe à laquelle la conscience ne participe pas.

M. Bourdon remarque encore avec raison que le sens offre un caractère marqué d’unité. Constatation capitale et qui se retourne contre cette théorie que le « sens est constitué par des représentations à l’état naissant ». Au fur et à mesure que le sens se développe, des images surgissent, et nous avons conscience, parmi leur diversité, qu’il demeure un et identique. Si, au mot loi, je suis dirigé vers une salle d’audience ou vers des juges en robe rouge, j’aurai au tréfonds de moi-même l’impression de faire fausse route et d’un mouvement arbitraire de

(1) Bourdon. — La Pensée sans images. Journal de Psychologie N. et Path 15 mars 1923.

ma pensée; l’impression sera tout autre si ce terme évoque des images verbales comme celles de règle ou d’impératif.

W. James compare le sens d’un terme général à une frange; pour Binet, il est l’intention qui s'attache à un mot ou à une image pour lui faire représenter « l’ensemble des choses ». Mais frange dit trop peu; intention dit trop. Le premier de ces termes fait songer non pas seulement à une connaissance confuse, mais à un fait accessoire et de second plan. Le mot de halo dont se sert encore W. James et sa comparaison du sens avec les harmoniques d’un son fondamental ne corrigent pas — bien au contraire — cette interprétation de sa pensée. Or le sens est souvent le phénomène essentiel, celui qui retient l’intérêt et fixe l'attention. Il peut se faire qu'après une lecture qui nous a émus ou intéressés, nous ayons oublié les mots et que ce soit le sens qui en ramène le souvenir. Quant au terme d’intention, il désigne à la fois la conscience d’une direction et un effort de l'esprit, une concentration de la pensée dans cette direction. Or nous nous contentons souvent du sens global d’un mot, d’une phrase ou d’une suite de phrases, sans chercher à le développer. C’est ordinairement le cas dans les lectures faciles qui excitent notre intérêt sans mettre notre intelligence à une trop grande épreuve.

Le sens est un sentiment, une impression; comme tel, il est inanalysé. Maïs il ne faut pas conclure de là qu’il soit vide de tout contenu. Il possède un contenu non pas simplement virtuel ou possible, mais latent et présent, sinon à la conscience, du moins à l’esprit. Lorsqu'il se développe, nous sommes capables d’apprécier, grâce à des impressions spéciales de déjà éprouvé ou de nouveauté, si ce développement est conforme ou non à l'impression initiale. En outre, chaque sens a sa nuance

propre; nous savons distinguer le sens d’un mot du sens de son synonyme; nous sentons, avant d’être capables de l’expliquer, que les mots courage et bravoure ne rendent pas intellectuellement le même son. Car cette nuance est intellectuelle et nous ne la confondons pas davantage avec la tonalité affective du mot : ce qui fait qu'il est noble ou vulgaire, laudatif ou péjoratif. Les mots règle et devoir diffèrent par une nuance de signification; les mots exposition et exhibition diffèrent surtout par leur ton affectif.

Le sens se présente de deux manières : ou bien il adhère au mot et apparaît en même temps que lui, si celui-ci est familier; ou bien il apparaît à sa suite, après un choc de surprise et une attente, si le mot est mal connu ou détourné de son acception usuelle. Dans les expèriences, comme celles d’Aveling ou de H. B. English, où l’on apprend aux sujets à associer à des termes en eux-mêmes dénués de sens une signification objective déterminée, puis à retrouver cette dernière sur la seule présentation du signe, on constate que, dans les premiers temps, l’apparition du mot précède le sens et que, dans la suite, ils fusionnent grâce à l’habitude.

La signification peut être sentie avec une intensité variable. Le sens accompagne ordinairement les mots isolés et les mots importants d’une phrase. Mais quand nous lisons rapidement un texte facile dans une langue qui nous est familière, beaucoup de mots ne sont pas compris pour leur propre compte, bien que, par leur passage dans la conscience, ils coopèrent à la compréhension totale du texte. Les significations de détail se fondent dans la signification de l’ensemble. Tous les mots n’éveillent pas les harmoniques dont parle W. James, et nous ne sentons pas tous les rapports marqués par les prépositions et par les conjonctions. Le senti-

ment de comprendre peut se concentrer sur l’ensemble de la phrase ou sur les éléments importants. Il n’y a ici rien de plus étrange que dans le fait que nous percevons le bruit de la mer sans percevoir le bruit de chaque vague. La conscience va aux ensembles et néglige les détails, sauf lorsque l’appréhension des détails est nécessaire à l’appréhension de l’ensemble. Elle confie sans cesse à l’automatisme des fonctions organiques, motrices et mentales les tâches facilitées par l’exercice. Et il y a de l’automatisme jusque dans l’intellection et dans linvention.

Lorsque le sens se développe d’une façon continue, des attitudes mentales se greffent sur l’impression initiale. La plupart des psychologues ont simplement omis, dans leur description du concept, cette phase du développement de la signification. Pour Titchener, la signification est un contexte conscient ou inconscient qui se compose essentiellement, lorsqu'il est conscient, de sensations et d’images, principalement de sensations kinesthésiques et d’images verbales. Cet auteur ne nie pas l’existence de l’attitude consciente de laquelle il rapproche même la signification. Mais dans lune comme dans l’autre, il voit un processus en partie physiologique, en partie sensoriel et imaginatif, et il reproche aux psychologues qui leur attribuent un contenu proprement intellectuel « le péché d’habitude de la psychologie spéculative : ils traduisent une exigence logique en fait psychologique : parce que la signification des attitudes est stable, ils supposent que le véhi-

cule de la signification doit être toujours le même. » (1) Titchener tombe dans un autre péché : il confond le véhicule ou le support de la signification avec la signification elle-même. Ce n’est pas à des sensations kinesthésiques ni même à des images, toujours inadéquates et plus ou moins grossièrement symboliques, comme Titchener le reconnaît lui-même, variables d’ailleurs selon les individus et dans une même conscience, que les sens doivent leurs nuances si variées et si délicates et en même temps leur caractère d'unité. Et il faut bien que l’exigence logique d’une signification stable se traduise dans la conscience par une intention sui generis; sinon on ne comprendrait pas de quelle manière et par quoi elle arrive à se satisfaire. Ce n’est pas faire œuvre de métaphysicien que de rechercher les conditions proprement intellectuelles des opérations logiques. Le vrai métaphysicien est celui qui admet qu’elles résultent, comme par un coup de baguette magique, de la soudaine métamorphose de phénomènes physiolcgiques et sensoriels auxquels elles sont hétérogènes.

Le sens complet d’un mot s’établit par les autres mots, article, adjectifs qui le précèdent ou le suivent, plus généralement par le contexte. Le contexte dirige la pensée soit vers la compréhension, soit vers lextension d’un concept. Dans une phrase comme : « L’homme est composé d’une âme et d’un corps », le mot homme est pris en compréhension, tandis qu’il est pris en extension dans la proposition suivante : « Tous les hommes ne se ressemblent pas. >» De là deux attitudes mentales, deux intentions différentes.

La première est ce que Messer appelle la conscience de sphère logique. Un de ses sujets l’a définie « un état particulier dans lequel on sait exactement à quel do-

(1) Manuel de Psychologie. trad. Lesage, p. 531.

maine de pensées le mot appartient. » C’est souvent la conscience d’un rapport de subordination. Au mot cercle, un sujet déclare qu’il s’est formé en lui « une conscience générale correspondant au concept figure géométrique », au mot beurre, qu’il a eu conscience de la sphère logique correspondant au mot alimeni. Des variantes se produisent : il arrive que l’esprit soit dirigé vers un concept connexe ou vers tout un ensemble d'idées, vers un enchaînement logique où se situe le concept à définir, ou simplement vers un synonyme du terme donné. L’intention est tantôt une pensée exprimée dans un symbole visuel, ordinairement des plus indistincts et des plus flous, avec ou sans l’ébauche d’une image verbale, tantôt un état sentimental teinté ou non d'émotion. Le mot Idée éveille en moi d’abord un sentiment intellectuel qui s’exprimerait par « terme platonicien », puis une intention qui me dirige vers une période de l’histoire de la philosophie comprise entre Socrate et Aristote et représentée symboliquement dans un diagramme extrêmement vague. Dans tous les cas, cette intention est l’ébauche, la préparation d’une définition logique ou verbale, elle est le véritable support de ce sentiment spécial d'unité et de fixité qui ne cesse d'accompagner le développement de la signification. On pourrait croire que l’apparition de la conscience de sphère est liée à la tâche, que Messer impose à ses sujets, de réagir à un mot par un autre mot. Il n’en est rien. Elle se produit également dans des expériences comme celles de Schwiete, où le sujet n’a qu’à comprendre le mot qui lui est présenté (1).

L’attitude mentale qui correspond à l’extension du concept nous oriente vers une multitude à la fois illimi-

(1) Archiv. f. die ges. Psych. Sur la représentation psychique des concepts, p. 509 et sq.

tée et définie. Pour définir convenablement la généralité du concept, il faut distinguer dans un fait de conscience trois choses : sa structure, son contenu et, comme dirait Messer, un certain savoir relatif à son objet. Envisagés dans leur structure, c’est-à-dire comme faits de conscience, tout concept et toute image sont individuels : le concept possède une certaine netteté ou une certaine clarté, l’image un certain degré d'intensité ou de vividité. Du point de vue de son contenu, un fait de conscience est déferminé ou indéterminé : une image, par exemple, est déterminée quand elle est arrêtée dans tous ses détails, indéterminée et, par conséquent, en un sens générale quand elle n’est qu’un vague schéma susceptible de se préciser de mille façons différentes. Cette généralité est un caractère à demi négatif qui échappe à la conscience ordinaire : chez l'enfant, les images générales se convertissent probablement, dès que l’attention s’y prête et avant d’avoir été remarquées, en images plus ou moins précises et individualisées. Tout autre est la conscience de la généralité, qui est une pensée distincte du concept luimême, bien qu’elle puisse faire corps avec lui : elle est la notion que l’idée se rapporte à une classe, la conscience de lindividualité étant au contraire la notion que l’idée se rapporte à un objet unique déterminé ou déterminable par le hic et par le nunc. Ces notions, par lesquelles s’opère le passage du contenu actuel au contenu virtuel du concept, rentrent dans la catégorie des faits de conscience que nous avons décrits sous le nom d’attitudes mentales ou d’intentions. Ordinairement données à la conscience à l’état marginal et incorporées au concept, elles peuvent être dégagées et mises en lumière par un effort de réflexion. Mais il serait inexact de dire que c’est la réflexion qui les crée. La preuve en est que la conscience de la classe se manifeste de très

bonne heure. Nous demandons à une fillette de cinq ans : « Qu'est-ce qu’une dame ? » Elle énumère celles qu’elle connaît, celles de son entourage, plus précisément, les femmes bien vêtues qu’elle a vues en visite chez sa mère. « N’y en a-t-il pas d’autres ? — Oui. — Combien y en a-t-il ? >» La réponse, très catégorique, ne se fait pas attendre : « On ne peut pas les compter. » L'expérience, plusieurs fois recommencée avec d’autres termes généraux, a toujours donné les mêmes résultats. Ce qui frappe dans ces réponses, c’est l’association en apparence paradoxale d’une notion en elle-même définie (bien que l’enfant ne soit pas capable de la définir verbalement) avec la conscience d’une certaine indétermination numérique.

Il n’y a pas de lien nécessaire entre la conscience de la généralité et l’indétermination du contenu actuel de l’image. On peut penser le général avec des images déterminées : c’ést le cas du géomètre qui raisonne sur des figures imparfaites assurément, mais cependant entièrement tracées. En revanche, on peut penser l’individuel au moyen d’images indéterminées : je puis penser à une personne que je connais sans voir la courbure de son nez ou la couleur de ses cheveux.

La conscience de la généralité est, comme la conscience de l’individualité, la notion de quelque chose de virtuel et, à ce titre, d’indéterminé. Mais, dans le cas d’une idée qui se rapporte à un objet singulier, cette indétermination est pensée comme provisoire, tandis que dans le cas de l’idée qui se rapporte à une classe d'objets, elle est pensée comme définitive. C’est la conscience d’une possibilité sans cesse renaissante d'évoquer des idées singulières ou des images en lesquelles s’incarne l’élément actuel, quel qu’il soit, qui fait le fond du concept. Mais sous quelle forme cette indétermination numérique est-elle pensée ? La formule précédente

est la description d’un processus psychologique, non de Pétat de conscience qui le prépare et dans lequel nous est donnée en quelque sorte intuitivement la généralité du concept ou plutôt de la classe. On pourrait supposer qu’elle nous est donnée dans la représentation schématique d’une multitude indéfinie. Que de telles représentations soient possibles, il suffit, pour s’en assurer, de songer à ce que nous éprouvons devant le moutonnement des épis dans un champ de blé, l’ondoiement des vagues dans la mer, le fourmillement des étoiles au firmament. Il faut un effort de réflexion ou une idée préconçue pour penser ces multiplicités comme des nombres finis. On est tenté d'admettre que l’extension du concept d’homme, par exemple, est donnée à la conscience dans le vague schéma d’une foule humaine et sans ce correctif de la réflexion ou du savoir antérieur. Mais, en fait, ce schéma d’une multitude illimitée n’est que le symbole de l’idée de classe, et il est peu probable qu’il apparaisse chez l’enfant ou même chez la plupart des adultes; il se produit seulement chez le psychologue qui réfléchit sur l’extension du concept en général. Ce qui est présent à la conscience de l’enfant, c’est seulement l'attitude mentale ou l'intention qui correspond au concept de classe, la préparation formelle de ce concept, une direction vers de l’indéfini, vers un ensemble caractérisé par l’absence de toutes limites pressenties ou préconçues. L’intention qui traduit l’extension du concept, c’est en somme la conscience d’une multitude virtuelle intrinsèquement indéterminée en tant que multitude, mais dont les unités sont extrinsèquement déterminées par leur rapport avec l’élément actuel du concept. Il n’y a rien dans cette définition qui ne s’accorde avec notre analyse des pensées et qui nous oblige à faire appel à des éléments nouveaux de la conscience. La conscience du virtuel est le propre de l'intention,

l’indétermination intrinsèque est la condition normale des idées et même d’un grand nombre d’images. Par la notion d'intention, nous échappons à l’alternative où le nominalisme prétendait nous réduire : la conscience de l’universel n’est ni une représentation actuelle, ni une pure virtualité, mais la conscience d’une virtualité, du contenu intentionnel du concept.

Mais quel est donc cet élément actuel du concept sur lequel se fonde et auquel se rattache la conscience de la généralité ? Le concept nous est apparu comme l’unité définie d’une multiplicité indéfinie. S'il est, au sens précis du mot, une idée, il doit avoir pour contenu essentiel un rapport, un arrangement, un ordre, et c’est en cela que consiste son unité. Telle est l’hypothèse qui se présente tout naturellement à l'esprit et que nous allons chercher à vérifier, d’abord en achevant notre analyse psychologique du concept, puis en la complétant par une analyse proprement logique.

L'unité et l'identité du concept ne sont pas l’unité et l’identité métaphysiques d’un genre ou d’une classe. Husserl admet une sorte de transcendance du genre par rapport à la pensée. Les déterminations du genre existent en dehors ou du moins au-dessus du moi, idéalement, c’est-à-dire d’une existence intemporelle, Quelle que soit la portée métaphysique de cette doctrine, il faut avouer que notre conscience de l’unité et de l’identité conceptuelles se fonde psychologiquement, non pas directement sur la transcendance des objets, mais sur notre croyance en la transcendance des objets. Or, s’il est vrai que l’enfant croit à l’existence indépendante des

individus, et s’il est assez facile de rendre compte de la genèse de cette croyance, il en est tout autrement lorsqu'il s’agit de l’universel. La -croyance en l'existence, même idéale, des universaux est le privilège des esprits scientifiques ou philosophiques. On n’en trouverait la trace ni dans l’âme enfantine, ni même chez la plupart des adultes et, chez ceux qui la possèdent, elle est quelque chose d’acquis, de dérivé, impliquant une élaboration ou une vérification des concepts et, de toute façon, leur préexistence.

C'est donc à l’intérieur de la conception qu’il faut chercher l'élément stable et consistant sur lequel s'appuie la conscience de l’unité et de l’identité conceptuelles.

Cet élément ne saurait être le mot, comme le veut le pur nominalisme. On peut bien dire avec Egger que les mots « n’ont pas de sympathie particulière pour telle ou telle partie du genre; chargés de le représenter tout entier, ils s’acquittent de leur tâche avec indifférence et ponctualité; le mot est au service de la pensée comme un employé modèle, docile à ses chefs, exact à l’ouvrage, inaccessible à la faveur; teiles sont les qualités du signe parfait; le mot seul les possède » (1). On ne saurait juger le mot plus équitablement. Il est un signe parfait, mais précisément il n’est qu’un signe. Pris en lui-même, il est aussi indifférent aux divers genres qu'aux diverses parties d’un genre, il est apte à désigner n’importe quoi.

Il faudra donc lui reconnaître un pouvoir spécial. Mais de quoi le tient-il ? Est-ce de l’habitude, comme le veut Hume ? S'il s’agit d’habitudes singulières contractées par des associations antérieures, ce pouvoir sera bien vite épuisé, et l’on ne voit pas comment le mot

(1) La Parole intérieure, p. 254.

pourra représenter un nombre illimité d'images. Hume est bien loin de songer à une habitude générale. D'ailleurs, comme le dit le P. Peillaube, « ce serait rétablir par une voie détournée l’existence des concepts, et nous demanderions à Hume l’acte de naissance de cette habitude générale » (1). Dira-t-on que la puissance unifiante du mot lui vient de l’usage collectif ? Logiquement, cette thèse serait loin d’être sans valeur. Mais, d’abord, il est permis de supposer que, dans la société comme chez l’individu, le langage s’alimente à la pensée, le mot au concept. En outre, si la signification sociale du mot déborde sa signification psychique et la rectifie, nous n’attendons pas de connaître la première pour avoir conscience de l’unité de la seconde. Avant de connaître le sens exact des termes et d’être capable de les définir, l’enfant sent parfois, comme le prouve l'exemple cité plus haut, qu’ils couvrent un savoir défini.

Nous tournerons-nous du côté des images ? Pour certains, dit M. Bourdon, le sens est constitué par des représentations à l’état naissant et ce qui le prouve, c’est qu’ii cède plus où moins vite la place à quelque représentation. Mais cette hypothèse n’explique ni l’extension ni la compréhension du concept ou leurs équivalents dans la conscience. Quels que soient le nombre et la variété des images suscitées par un terme général, notre sentiment de la multiplicité des objets dénotés par ce terme les dépasse de toute façon. Bien plus, ce sentiment n'attend pas, pour apparaître, la multiplication des images. Il n’est pas l’anticipation d’un nombre indéfini d'images, mais l’anticipation de l’idée d’un nombre indéfini d'objets. Le géomètre qui raisonne sur le triangle n’a pas en vue « tous les triangles rectilignes quel-

() Théorie des Concepts, p. 92.

conques comme images » — du moins cette affirmation n’a psychologiquement aucun sens — mais la classe des triangles comme pensée.

Il est d’ailleurs incontestable que, pour développer le contenu actuel d’une idée, une image est nécessaire. Elle est un exemple ou un symbole. Un exèmple, lorsque le concept est relativement concret (maison, table, arbre etc.) ou a pour objet une figure (les concepts géométriques). Un symbole, lorsqu'il est très abstrait comme les concepts de justice, de loi, de causalité, etc. L'image peut être indéterminée ou précise. Mais, exemple ou symbole, inachevée ou arrêtée dans tous ses détails, elle n’est pas reconnue par la conscience comme le contenu adéquat du concept. C’est ce qui ressort par exemple des études de Thomas Verner Moore sur les relations de-la signification et de l’imagerie (1). Ce n’est pas seulement l’image spontanément reproduite grâce aux associations antérieures contractées avec le mot (comme celles qu’évoquent les termes chien, chat, maïison) qui, même redoublée et multipliée, est jugée inadéquate; c’est encore l’image qu’on cherche et qu’on découvre plus ou moins laborieusement, quand on n’est pas bien sûr du sens d’un mot ou qu’on ne le distingue pas tout de suite de la signification voisine d’un autre mot. De quelque façon qu’elle apparaisse, il n’échappe pas à la conscience qu’elle est un phénomène accessoire, d'importance secondaire, et qu’elle ne représente que d’une façon approximative le contenu du concept.

Il est à remarquer qu’un décalage analogue se retrouve dans le cas du concept singulier. Ma conception d’un individu, Pierre ou Paul, ne s’exprime pas intégralement dans les images que je puis m’en former.

(1) The temporal relations of meaning and imagery. — Ps. Review, XXII, 1915.

En revanche, il m’arrive de me le représenter en des situations ou des attitudes qui ne correspondent pas au concept que j’ai de sa personne ou de son caractère.

Mais ne se pourrait-il pas que le concept fût une représentation privilègiée, une image-étalon, une imagetype, dont telles qui se présentent ordinairement à la conscience ne seraient que des approximations que nous poursuivrions, en vain souvent, avec le sentiment, analogue à celui qui se produit dans le rappel volontaire d’un mot, que nous la tenons, qu’elle est toute proche, toute formée, et qu’il n’y a qu’à la saisir.

Le concept n’est pas en tous cas l’image composite, dont le procès n’est plus à faire. Produit d’une assimilation passive, d’une simple superposition de ressemblances qu’on s’imagine réalisées dans les choses, aussi déterminée d’ailleurs que les images particulières les plus déterminées, particulière elle-même puisqu'elle n’est qu’une moyenne, l’image composite joint à tous ces mérites celui d'échapper à l'observation intérieure, d’être une pure hypothèse, une vue de l'esprit, issue d’une comparaison photographique. Il n’y a pas d’image générique du devoir, de la justice, de la fonction, du nombre; il n’y en a pas davantage du vivant, de l’animal, du quadrupède, du chien. Qui a jamais imaginé le chien-type, celui qui tiendrait le milieu entre le basset et le lévrier, qui participerait à la fois de l’épagneul et du bouledogue et qui serait tout de même un chien achevé, un chien intégral ? A supposer qu’une telle image existât, elle n’aurait aucun titre pour représenter la classe, justement parce qu’elle serait achevée et complète. La fusion des ressemblances et la dissociation jouent bien un rôle dans l’abstraction, mais non pas toutes seules, et le résultat n’en est pas une image composite, mais une image schématique.

Beaucoup plus près de la vérité est la théorie des schèmes ou des schémas. M. Revault d’Allonnes appelle schèmes « des images simplifiées, résiduelles, épurées, débarrassées des surcharges accessoires » (1), ces images indéterminées niées par Berkeley et dont Taine, un nominaliste pourtant, a reconnu l'existence. Les exemples de Taine sont même particulièrement lumineux. Le schéma de l'arbre, c’est « cet élan du tronc et cet épanouissement des branches; une image si vague qu’au premier instant, je ne puis dire si c’est celle d’un pommier ou d’un sapin »; le schéma du chat, « une certaine forme distincte, immobile ou bondissante, qui dort dans une grange ou court avec précaution sur'un lit »; le schéma du triangle, « cette image indécise sur fonds noirâtre ou blanchâtre, aux pointes plus ou moins aiguës qui, tour à tour, à la moindre résistance, se trouve scalène, isocèle ou rectangle » (2).

Aïnsi dépouillées de tout ce qui localise et particula-

rise, les images schématiques semblent aptes à remplir les fonctions toutes conceptuelles que M. Revault d’Allonnes leur attribue. Simplifiantes ou simplificatrices, elles « délivrent provisoirement de tous les impédiments annexiels l’objet où elles s’attachent et n’en retiennent que ce qui leur est similaire, n’en extraient que leur propre effigie ». Par elles aussi s’opère « le rapprochement et l’identification partielle d’objets qui sont, à d’autres égards, dissemblables » et, en outre, « la distinction d’objets qui sont en grande partie semblables » (3). « Un même monoschème est à la fois juge-

() Le Mécanisme de ta Pensée, les schèmes mentaux. Revue philosophique, Sept. Oct. 1920, p. 165.

(2) Taine, cité par Revault d’Allonnes. Le Mécanisme de la Pensée, J. de Ps. N. et Path. 1921.

(3) Rev. phil. op. cit. p. 165.

ment et concept, selon le point de vue sous lequel on le considère ».

Nous ne voyons pas, pour notre part, comment une image peut remplir toutes ces fonctions. Il n’y a d’actifs dans la vie mentale que les intentions, les tendances et leurs dérivés. L’image nous est apparue comme un état passif, déformable en outre et dépendant. Si le schème n’est qu’une image, il est sujet aux mêmes conditions d'évolution et d’apparition que toutes les autres, et l’on ne voit pas comment il serait le support de l’unité et de l'identité conceptuelle; en fait, depuis l’article que nous venons de citer, M. Revault d’Allonnes a cru devoir distinguer entre le concept abstrait, algébrique, désignant des groupes définis, parfois purement nominal et le schème qui n’est que l'illustration du concept (1).

On aboutit, il est vrai, à un tout autre résultat, si, au lieu d’insister sur le dénuement du schème et sur tout ce qui lui manque, on s’attache aux déterminations qu’il possède réellement. Mais alors il cesse d’apparaître comme une simple image. « Quand je ne fais, dit Kant, que penser à un nombre en général qui peut être cinq ou cent, cette pensée est plutôt la représentation d’une méthode servant à représenter en une image, conformément à un certain concept, une quantité (par exemple mille) qu’elle n’est cette image elle-même.. » Depuis Kant, des philosophes ont défini le concept un schème opératoire, un procédé, une méthode pour construire des images. Ainsi M. Lalande : « Je forme par exemple, dit-il, le concept de quadrupède : sans doute, j'imagine vaguement des pattes de cheval, de lion ou de chien; mais ce que je pense est l’acte intellectuel de compter quatre pieds et d’en reconnaître le compte, acte qui reste le même dans tous les cas ». Nous proposons d’ap-

(1) Dumas. Traité de Psychologie, I, p. 866-867.

peler schème ce procédé de construction et de réserver le nom de schéma à l’image simplifiée qui est l’expression la plus directe dü schème. Le schème est. un acte intellectuel qui, en se renouvelant, reste identique à lui-même, le schéma est une image souvent indéterminée, non pas toujours cependant (la figure sur laquelle raisonne le géomètre est une image imparfaite, mais non pas indéterminée), variable en tous cas et réduite au rôle d’auxiliaire.

Toutefois la nature du concept n’est pas encore entièrement élucidée. La notion de méthode n’est pas plus claire que la notion de concept, et nous croyons même qu’elle lPimplique. La méthode n'est-elle qu’une tendance, un pouvoir inconscient qui ne serait connu que par ses effets ? On verra plus loin que le concept est effectivement une habitude générale de la pensée. Mais les habitudes et, plus sûrement que toutes les autres, les habitudes intellectuelles ont leur source dans des phénomènes conscients. Avant d’être une méthode, le schème est, selon l’expression de Kant, la représentation d’une méthode; nous dirons plutôt qu’il en est la pensée ou lidée, car nous n’avons pas les mêmes raisons que Kant de distinguer entre le schème et le concept. Pensée ou idée confuse, sans doute, et qui n'attend pas, comme on le verra plus loin, d’être distinguée pour être opérante. Mais penser une méthode, c’est penser un acte dans son ensemble, dans sa forme, dans ses grandes lignes ou ses principales articulations, abstraction faite de la matière informée et des éléments organisés.

En dernière analyse, le concept comme fait de conscience est, au sens précis du terme, une idée, c’està-dire l'intuition d’un rapport, d’un système de rapports, d’un ordre. C’est vers une idée, non vers une image que tend le développement du sens en compréhension. Incorporé à une attitude mentale, aperçu ou

pressenti, le rapport constitutif du concept dirige et règle la formation des images qui en sont les incarnations : le concept est de ce point de vue une intention ou une tendance informative, et il n’est tel que parce qu’il est d’essence formelle ou relationnelle.

Le concept est la pensée d’un ordre. En ce qui regarde les concepts empiriques, cet ordre est aperçu dans une image ou dans un schéma direct. Concevoir la table, c’est penser dans des tables rondes ou rectangulaires, blanches ou noires, de trois ou de quatre pieds, ou dans une table simplifiée, schématique, de forme et de couleur indécises, la relation intrinsèque du dessus horizontal aux pieds plus ou moins verticaux ou la relation extrinsèque de ce meuble aux divers usages auxquels il sert. Pour les concepts plus abstraits, l’ordre est pensé dans un symbole : lorsque je réfléchis sur le sens du mot nombre, il me vient l’image, assez floue, d’une collection ou d’une série d’objets quelconques, points, lignes, pommes ou jetons, aussi difficiles à discerner le plus souvent que les limites de l’ensemble dont ils font partie; la collection est pensée comme l'unité d’une multiplicité et, dans la série, chaque terme est conçu comme occupant une place fixe qu’il ne peut échanger ni avec le précédent ni avec le suivant. A un degré supérieur, l’idée est la simple conscience de la définition. La définition est d’abord la formule verbale du concept: lorsque les mots qui la composent ne sont pas compris, elle n’est pas une pensée. Soit cette définition de la fonction mathématique : une variable y dont chaque état de grandeur parfaitement déterminé correspond à un état de grandeur d’une variable x: Pour un profane qui ignore le sens du mot variable, elle n’est qu’un assemblage de mots. Pour un initié, au contraire, elle est un assemblage de notions, une méthode pour déceler l’existence d’une fonction quelconque, un schème logique et,

en définitive, le concept lui-même. Qu’elle soit réelle ou nominale, empirique ou constructive, intrinsèque ou extrinsèque, qu’elle se fasse per genus proximum et differentiam ou par un genre plus éloigné que le genre prochain, la définition comprise est la conscience d’un double système de rapports : rapports grammaticaux entre des figures verbales, rapports logiques entre des signes chargés d’un certain potentiel, entre des sens.

Nous pensons les concepts à l’aide de schémas, de symboles ou de vocables, c’est-à-dire au moyen d’images directes ou indirectes, ou d’images verbales. De ce que l’enfant ne sait pas définir les termes généraux dont il fait un emploi correct, il ne faut pas conclure, comme M. Dugas, qu’il connaît leur extension, mais qu’il ignore leur compréhension, raisonnement qui, s’il était juste, serait un appoint considérable pour l’argumentation nominaliste. D’une part, la compréhension peut lui être donnée sous la forme enveloppée et confuse du sens. D'autre part, comme on le verra, à défaut de définitions, l'enfant possède des schèmes imaginatifs qui étoffent les mots d’une signification suffisamment précise pour l’usage courant.

Le concept comme idée est inséparable de l’image; mais il n’est pas l’image ni une simple possibilité d'images. En tant qu’intuition d’un ordre, il est aussi actuel que la représentation dont cet ordre est l’armature; en tant qu’intention ou tendance, il est une méthode soit pour former des images, soit, comme on le verra plus loin, pour juger et pour raisonner, dans tous les cas un pouvoir réel d’unification synthétique ou d'organisation.

L'analyse logique confirme l’analyse psychologique. Logiquement, le concept peut être envisagé soit comme un contenu objectif de pensée, soit comme un sujet ou un attribut de jugements virtuels (1) objectivement fondés.

Si tout contenu objectif est un contenu défini et si toute définition comprise est la conscience d’un ordre, c’est la relation qui fait le fond du concept. On objectera qu’il y a des notions indéfinissables : les qualités sensibles, sons, lumières, couleurs, et les genres premiers. Seulement, ainsi que l’observe M. Goblot, « s’il est impossible de construire par une définition la notion d’une donnée immédiate de la connaissance, il est facile d’en donner une désignation extrinsèque » (2). Autrement dit, si une telle donnée ne comprend aucune organisation permettant de la concevoir en elle-même, elle sera conçue par rapport à autre chose, dans un ordre ou un enchaînement dans lequel elle se situe. Ainsi la couleur se conçoit comme l’état psychologique consécutif à l'excitation du nerf optique, le plaisir comme l’état qui résulte d’une activité modérée conforme à nos inclinations. Sans doute, l’expérience seule est capable de nous révéler directement et entièrement les qualités sensorielles, et il n’y a pas de définition qui puisse sup-

(1) Cf. Goblot. Traité de Logique, p. 85 et sq. C’est justement la notion d'intention qui permet, à notre avis, d'expliquer psychologiquement que le contenu virtuel du concept consiste non pas en images, mais en jugements. Les images où se concrétise l’élément actuel du concept ne se juxtaposent pas simplement à ce dernier, mais s’y relient par l’intermédiaire de l'intention catégorielle correspondant au concept de classe et par suite sous forme dé jugements.

(2) Loc. cit. p. 137.

pléer, pour un aveugle-né, la vision des couleurs. Mais il ne s’agit pas de réduire, à la manière d’Hamelin, la qualité à la relation, mais seulement de montrer que la première n’est perméaäble à l'intelligence qu’autant qu'elle s'intègre à une relation ou à un ensemble organisé.

L'examen des concepts qualitatifs fournit à la thèse que nous défendons une sorte de contre-épreuve. Les aspects sensibles de la perception, par opposition à ses déterminations géométriques et mécaniques, se prêtent mal à l'élaboration conceptuelle. Les odeurs, qui échappent à toute classification, n’ont pas d’autre nom que celui des substances en qui on les trouve et ne sont pas conçues à part de ces substances. C’est aussi le cas des saveurs et même d’un grand nombre de couleurs : indigo, orangé, pourpre, noisette, garance, etc. Les concepts qualitatifs spéciaux sont des concepts précaires dans l'emploi desquels l'esprit trébuche à chaque pas. Nous ne savons pas imaginer les nuances différentes d’une couleur; à peine certains d’entre nous sont-ils capables de distinguer avec quelque sûreté les nuances du bleu des nuances voisines du vert ou du violet. Les concepts qualitatifs les moins imparfaits, ou les seuls existants, correspondent à des qualités susceptibles d’être ordonnées ou hiérarchisées. M. Cramaussel a observé que l’enfant forme « avec une facilité et une sûreté relatives les concepts des couleurs qui diffèrent par des nuances d'éclat ou de saturation » (rouge et rose, mauve et violet) et beaucoup moins aisément ceux qui se rapportent à des couleurs composées ou mixtes (1). Ne serait-ce pas que, pour concevoir une couleur, l’œil a besoin de la situer inconsciemment dans une échelle ou dans une gamme, comme le fait pour les sons musicaux, qui

(1) Le premier éveil intellectuel de l'enfant, p. 113-114.

diffèrent également par des degrés définis de hauteur, l'oreille exercée d’un musicien ?

Le concept est sujet de jugements virtuels. La caractéristique de tout sujet, c’est son unité et son identité. Dans des jugements comme : « l’homme est raisonnable », « l’homme est religieux » etc., le mot homme couvre un contenu de pensée stable et défini, aussi stable et aussi défini que le sujet individuel d’un jugement singulier. Mais l’unité et l’identité d’un genre ne sont pas réelles, mais formelles, et forme signifie ici rapport ou organisation. Le rapport, conçu ou pressenti, est l'équivalent psychologique de l’essence des conceptualistes, du quod quid est de la Scolastique; il est, quoi qu’on puisse penser de ce qui lui correspond réellement dans les choses, la forme intelligible qui s’incarne et se concrétise dans les images singulières.

Comme attribut de jugements virtuels, le concept es tantôt une classe, tantôt un attribut. Une classe dans des jugements comme : « les Français sont des hommes », « le mouton est un ruminant ». Un attribut dans des propositions du type suivant : « les Français sont humains », ou « le mouton rumine ». C’est grâce à la nature relationnelle du concept que cette classe est à la fois définie et illimitée. En tant que rapport, le concept peut être représenté par une multitude infinie d'images, car, étant d’une autre nature qu’elles, il n’a pas plus d’affinités avec les unes qu’avec les autres; mais, en tant qu’il est tel ou tel rapport, le concept :quelque chose de déterminé; il impose aux images une condition qui, pour leur être en quelque façon extérieure, rend possible une sélection parmi elles.

La même conclusion s'impose enfin à quiconque s'interroge sur la nature de l’attribut commun à une multitude indéfinie de sujets. Il est leur ressemblance, ce qui les fait partiellement identiques. La notion de

ressemblance ne se confond pas avec la notion d’identité : l'esprit saisit souvent des ressemblances entre des objets sans être capable de discerner en quoi ils sont identiques (il s’agit bien entendu d'identité spécifique et non d'identité numérique : idem spécie et non idem numero). Parfois même, nous avons le sentiment très net qu’un objet que nous avons devant les yeux ressemble à un objet que nous connaissons, mais dont nous n’avons présentement aucune perception, ni aucune image. Cependant, logiquement ou objectivement, la ressemblance doit se fonder sur quelque identité, sous peine de rester à l’état de pur sentiment et, comme telle, injustifiée. La raison objective d’une similitude n’est pas la possession d’une même qualité sensible : il n’y a peutêtre pas de couleurs ou d’odeurs rigoureusement identiques et, quand il y en aurait, des identités de cette sorte resteraient extrêmement superficielles et insuffisantes pour constituer des classes. En revanche, nous rapprochons sans cesse les unes des autres, comme semblables, des choses qui n’ont aucun élément matériel commun qu’on songe aux métaphores, aux symboles de toute espèce, aux transpositions que l’art et le langage effectuent du physique dans le moral ou d’un ordre de sensations dans un autre ordre de sensations, etc.

On a soutenu que la ressemblance se fonde non sur la communauté d’un élément objectif, mais sur l'identité de l'acte par lequel nous appréhendons les objets. « La ressemblance ne nous est pas donnée toute faite, dit M. Georges Noël, c’est nous, jusqu’à un certain point, qui la faisons. Elle est au fond notre œuvre, et, dans les représentations elles-mêmes, nous n’en trouvons que les conditions » (1). Deux choses sont semblables, lors-

(1) « Qu'est-ce que la Ressemblance ? ». Critique Philosophique, 1885, p. 349 et sq.

qu’elles peuvent être soumises à la même opération physique et mentale, par exemple lorsqu'elles se laissent diviser ou reconstituer de la même façon ou que la perception de l’une donne lieu aux mêmes mouvements que la perception de l’autre. Ce qui fait la ressemblance du portrait et du modèle, par exemple, ce sont les mouvements analogues des muscles de l’œil pour suivre les contours de l’un et de l’autre. On serait presque tenté de croire, malgré certaines restrictions de l’auteur, que, pour lui, apercevoir une ressemblance, c’est en réalité la créer, qu'il n’y a pas de similitudes, mais seulement des assimilations. Nous accorderons à M. Georges Noël l'existence de ressemblances avant tout subjectives qui résident dans l’usage que nous faisons de divers objets, dans l’identité de notre comportement à leur égard. C’est par la perception de telles ressemblances que débutent Tabstraction et la généralisation. Il faut bien cependant qu'elles se fondent sur une certaine parité des objets eux-mêmes : s'ils se prêtent aux mêmes usages, c’est qu’ils sont en quelque façon semblables et, par conséquent, partiellement identiques. D’autre part, il y a des comparaisons fondées sur la nature des choses et dans lesquelles l’élément qui vient de l’esprit ne saurait être surajouté — M. Noël en convient lui-même — d’une manière extérieure ou arbitraire.

La vérité est entre les deux hypothèses que nous venons d'examiner. La ressemblance n’est ni exclusivement dans les choses, ni exclusivement dans l'esprit, :t cela s’entend fort bien si l’on admet qu’elle est l’identité d’un rapport. Car le rapport n’est ni exclusivement subjectif ni exclusivement objectif. Il est subjectif en ce sens qu’il existe par un acte mental et que, si l’on fait abstraction de l'esprit, il n’est rien. Mais, d’autre part, c’est par des rapports que l'esprit pense et détermine les objets. La ressemblance est finalement la communauté

À LE CONCEPT COMME FAIT DE CONSCIENCE 79 d’un élément formel ou, ce qui revient au même, l’identité de l'acte par lequel nous pensons ou nous représentons les objets. Toute ressemblance, ramenée à son principe, est au fond identité de rapport, analogie.

Ainsi, à quelque point de vue qu’on se place, l’analyse logique vérifie l’analyse psychologique : objectivement, le concept est un rapport simple ou complexe; subjectivement, il est la conscience de ce rapport, conscience qui, pour être intuitive ou même sentimentale, a toujours son origine, comme on le verra, dans un acte; il en est enfin la force, la tendance, consciente ou inconsciente, à former des images ou à diriger des opérations intellectuelles : l’esprit n’est fait que de relations qui fonctionnent intentionnellement ou automatiquement. Mais, pour comprendre le fonctionnement des concepts, il faut d’abord avoir étudié leur genèse et leur évolution.

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