CHAPITRE III
On parle souvent de l’abstraction et de la généralisation comme si elles étaient toujours des opérations logiques bien tranchées, occupant un laps de temps plus ou moins court, intentionnellement dirigées vers la formation d’un concept, et de la généralité comme si elle était le privilège exclusif de l’idée. En réalité, les tendances, les sentiments, les images elles-mêmes peuvent posséder une certaine généralité, puisqu'ils peuvent être affectés d’un certain coefficient d’indéterminatior, et les concepts résultent d’une évolution psychologique qui a son origine dans les comportements instinctifs et son achèvement dans les définitions et dans les classifications. De même que la pérception est l’ensemble et la suite des opérations par lesquelles nous construisons le Monde Extérieur, la conception, qui la prolonge, est l’ensemble et la suite des opérations par lesquelles nous nous construisons un Univers idéal. L’espèce de discrédit où certains tiennent aujourd’hui l'intelligence provient en partie de ce qu’ils prêtent au concept un caractère artificiel et, s’ils le lui prêtent, c’est qu’ils ne voient pas qu’il a ses racines dans la connaissance et dans l’action les plus spontanées. D’autres se sont plaints que la philosophie accorde à l’intelligence « une physionomie à part, une essence irréductible, une digni-
té hors de pair » (1). Ce reproche est fondé et les théories traditionnelles de la conception suffiraient à le justifier. Seulement, au lieu de rabaiïsser l'intelligence au profit de l'intuition, du sentiment ou de la sympathie, y aurait lieu de se demander si son domaine ne s'étend pas au delà des limites étroites qu’on lui assigne d’ordinaire, et si la connaissance à tous ses degrés ou même l’action irréfléchie n’utilisent pas des formations psychologiques d’où les concepts tireraient leur origine et qui possèderaient déjà les mêmes caractères d’unité et de généralité que ceux-ci.
Un autre trait et un autre tort de la psychologie classique, c’est qu’elle méconnaît la nature relationnelle du concept, le rôle et l'importance des rapports comme éléments psychiques et comme principes réels de l’activité mentale. Souvent, pour désigner les produits de l’abstraction, on se contente des mots attribut ou qualité dont on se garde de préciser le sens. On est ainsi plus à l’aise pour considérer les attributs comme des éléments des choses que l'esprit n’aurait qu’à séparer les uns des autres par un acte d'attention ou qui se déposeraient d'eux-mêmes dans l'esprit.
La théorie de l’attention abstractive est commune à Hamilton et à Stuart Mill. « L’attention, dit le premier, est à la conscience ce que la contraction de la pupille est à la vue; elle est à l’œil de l’esprit ce que le microscope est à l’œil du corps. La faculté de l'attention n’est donc pas une faculté spéciale, c’est simplement la conscience agissant sous la loi de limitation à laquelle elle est soumise » (2). Reprenant la description de Hamilton, St. Mill distingue dans l’abstraction les moments suivants : d’abord, la perception de plusieurs
(1) D’Hautefeuille. Le Privilège de l'intelligence, p. 7. (2) Lectures on Metaphysics, vol. I, lect. 14.
objets, présentés ou représentés; puis la comparaison de ces objets qui conduit l’esprit à juger que certaines qualités sont semblables, d’autres dissemblables; au troisième moment intervient l’attention, c’est-à-dire un acte de volonté par lequel la conscience se concentre sur les qualités similaires. Il ne reste plus qu’à faire la synthèse de ces attributs et à lui donner un nom. Les attributs ne sont pas, d'ordinaire, posés à part, et il y a place, dans la conscience, « pour d’autres éléments de l’idée concrète, quoique la conscience de ces éléments soit faible, en raison de l’énergie de l’effort de concentration » (1).
Cette théorie a été tant de fois critiquée qu’il nous semble presque superflu d’en relever une fois de plus les faiblesses. L’attribut dégagé par l’attention ne peut être qu’individuel et entièrement déterminé, comme la représentation dont il est un fragment. « Je puis, dit Stuart Mill, considérer la main, l’œil, le nez l’un après l’autre, abstraits ou séparés du reste du corps. Mais, quelle que soit la main ou quel que soit l’œil que j’imagine, il faut qu’ils aient une forme, une couleur particulière » (2). D’où vient, en ce cas, que l’abstrait apparaisse à la conscience comme un et identique et que, d’autre part, nous nous jugions capables de le rapporter à une multitude indéfinie de sujets ? Seul un élément de conscience relationnel est capable, on l’a vu, de remplir la fonction d’attribut et de constituer l’unité d’une classe, c’est-à-dire de convenir à un nombre illimité de choses et de se retrouver en toutes rigoureusement identique. Mais, admettre la nature relationnelle ou formelle de l’attribut, c’est reconnaitre l’existence de
(1) Examen de la Philo. de Hamilton, p. 370-371, trad. Cazelles.
(2) Loc. cit. p. 363.
ces idées générales qu’il est absurde, selon Stuart Mill, d’opposer aux représentations singulières.
Que si, maintenant, négligeant le nominalisme dont s’imprègne, chez Mill, la doctrine de l’attention abstractive, nous ramenons celle-ci à ce qu’elle a d’essentiel, il apparaît que son principal défaut est d’être superfcielle et insuffisante. Elle pose plus de problèmes qu’elle n’en résout. Comment sommes-nous amenés à comparer plusieurs objets ? Qu'est-ce que la ressemblance que nous percevons au premier abord ? En réalité, l’abstraction débute par un vague sentiment de similitude et non point par l’aperception d’un caractère commun aux objets comparés. Par quelles influences passons-nous de ce sentiment à cette aperception et comment celle-ci est-elle possible ? La ressemblance se fonde sur l'identité d’un rapport. Mais, avant d’être des attributs des choses, les rapports sont des actes de l'esprit : les déterminations géométriques, mécaniques, numériques des objets ne s’impriment pas en nous comme s’y impriment les couleurs et les odeurs, et ce n’est point par leur intensité qu’elles s’imposent à notre attention et se détachent en notre conscience; un esprit, réduit par impossible à des impressions passives, à supposer qu’il pût sentir vaguement la ressemblance d’une boule, d’un globe et d’un ballon, ne pourrait dégager le principe de cette ressemblance, savoir l’idée de la sphère. Avant de rechercher comment nous extrayons des choses les relations qui les déterminent, il faut rechercher pourquoi elles s’y trouvent et comment nous les y avons mises. Les plans de clivage suivant lesquels s’opère, dans l’abstraction, le morcellement de l’expérience, n’apparaissent que lorsqu’on sait de quelle manière l’expérience a été construite.
Selon Spencer, labstraction résulte d’un processus de dissociation. « Formes, couleurs, grandeurs, sons,
odeurs, mouvements, se trouvant dans toutes les combinaisons (par exemple, deux espèces d'animaux étant semblables en tout, sauf en couleur; deux autres étant semblables en couleur, mais différant en forme et en odeur; d’autres n’ayant rien de commun que la grandeur, de sorte qu’on a la propriété À en compagnie, ici avec B, C, D; là avec C, E, H; là avec F, G, B, et ainsi de suite), — il doit arriver que, par la multiplication des expériences, les impressions produites sur l’organisme par ces propriétés sont graduellement dissociées l’une de l’autre, et rendues juste aussi indépendantes dans l’organisme que les propriétés le sont dans le milieu environnant. De là doit naître une faculté de reconnaître les attributs en eux-mêmes comme séparés de corps particuliers » (1). On objectera que l’attribut A n’est pas réellement commun et que, pour parler juste, il faudrait dire que les corps particuliers possèdent des attributs semblables, A, A’ A”. Mais un autre facteur intervient : l’attraction et la fusion des semblables, phénomène bien connu, que, sous le nom de concrétion, Ampère à été le premier à décrire et que, de nos jours, Wundt appelle assimilation. La loi d’assimilation est, chez Stuart Mill, Spencer et Bain, la clef d’un grand nombre de problèmes psychologiques. Aux yeux de Spencer, elle explique, concurremment avec la loi de dissociation, la formation des idées. « A chaque moment, les divers états qui constituent la conscience se séparent; chacun se fond avec la série entière des états semblables qui l’ont précédé, et ce que nous appelons savoir que chaque état de conscience est tel ou tel, est le mot qui désigne cet acte de ségrégation » (2). Les «idées» se constituent par un renforcement des ressem-
(1) Principes de Psych., trad. Ribot et Espinas, I, p. 358. (2) Loc. cit. I, p. 184.
blances et un évanouissement des différences, processus tout mécanique que Binet a comparé aux phénomèn?s de la cristallisation et de l’isomérie : « les portions communes se soudent et donnent lieu à un composé générique, à une sorte de cristal analogue à celui qui se forme au sein de l’eau-mère par le rapprochement des parties homogènes » (1).
De là à l’image composite de Huxley, il n’y a évidemment qu’un pas. Dans tous les cas, le résultat de ce processus ne peut être qu’une image, et l’on retombe dans toutes les difficultés du nominalisme. L’assimilation et la dissociation jouent bien un rôle dans l’abstraction; il est également vrai que l’action de la ressemblance précède la conscience de la ressemblance et qu'entre les données de la sensation se produit un ciassement spontané qui se passe du jugement et des opérations intellectuelles proprement dites. Mais, pour Spencer, ce classement n’est pas seulement spontané, ïl s’effectue, sans nulle participation active du sujet, sur des objets tout prêts à se laisser ordonner et hiérarchiser, assemblages d’unités discrètes dont chacune est une qualité ou un attribut. Spencer distingue bien deux catégories d’éléments de conscience, les sensations (feelings) et les relations. Mais celles-ci ne sont que des transitions entre celles-là, dont elles sont inséparables. Le rapport n’a pas « de place indépendante ni d’individualité qui lui soit propre... chaque état de conscience relationnel peut être regardé comme un de ces chocs nerveux que nous soupçonnons être les éléments de la conscience » (2). La sensation est elle-même un assemblage ou une suite « consolidée » de chocs nerveux. Finalement, les modes d'organisation de la conscience
() Psychol. du Raisonnement, ch. IV, p. 116.
(2) Loc. cit. I. p. 165.
réfléchissent, par l’intermédiaire du système nerveux, l’organisation immanente des choses, et le développement de la connaissance est « l’adaptation progressive des rapports internes aux rapports externes, un processus mécanique d’expériences associées ou groupées ».
Il existe, sans aucun doute, un ordre de la nature, mais trop profond, trop bien caché pour que l’expérience purement réceptive, décrite par Spencer, suffise à le déceler. L'ordre naturel ne se dévoile qu’à un esprit qui l’aborde, déjà muni d’hypothèses, d'idées et de catégories et résolu à contraindre les choses de livrer leurs secrets. Au dehors comme en nous-mêmes, ce que nous apercevons tout d’abord, c’est la continuité : la conscience, puis la science brisent cette continuité, elles dissolvent les choses et nos états mentaux en éléments discrets qui seront les matériaux de nos synthèses ultérieures. Mais ce morcelage implique une expérience active et créatrice.
Pour expliquer l’abstraction, Stuart Mill se donnait la perception, et une perception qu’il fallait supposer constituée par des éléments notionnels, sous peine de ne rien comprendre à la façon dont s’engendrent dans l’esprit les notions ou leurs équivalents. Spencer, lui, remonte jusqu'aux choses; mais le Monde dont il part, c’est de nouveau le Monde conceptualisé de la science, le Kosmos, une construction intellectuelle. Il faut remonter jusqu’à la continuité primitive et se demander d’où vient la lumière qui perce l’univers opaque de nos sensations et de nos images et prépare ainsi les abstractions et les généralisations scientifiques par lesquelles il nous deviendra peu à peu transparent. Cette iumière vient de l’action, plus précisément du mouvement. Le mouvement ne nous sert pas seulement à diviser l’espace et à scander le rythme de notre durée, mais encore à former nos premières conceptions. C’est du côté de
l’activité spontanée ou irréfléchie que nous chercherons les degrés inférieurs de l’abstraction et de la généralisation.
Selon M. Bergson, le concept est préparé par linstinct et par l’habitude. Nous réagissons de la même manière à des excitations superficiellement identiques. « Ce qui nous intéresse dans une situation donnée, ce que nous y devons saisir d’abord, c’est le côté par où elle peut répondre à une tendance ou à un besoin. Or le besoin va droit à la ressemblance ou à la qualité, et n’a que faire des différences individuelles. À ce discernement de l’utile doit se borner d’ordinaire la perception des animaux. C’est l’herbe en général qui attire l’herbivore : la couleur et l’odeur de l’herbe, senties et subies comme des forces (nous m’allons pas jusqu’à dire : pensées comme des qualités ou des genres) sont les seules données immédiates de sa perception extérieure » (1). La généralité est ici identité d’attitude ou de réaction; la ressemblance n’est pas perçue, elle « agit objectivement comme une force, et provoque des réactions identiques en vertu de la loi toute physique qui veut que les mêmes effets d'ensemble suivent les mêmes causes profondes. > M. Bergson ne confond nullement la généralité du concept avec la généralité de l’habitude, mais comme celle-ci entraîne la conscience d’une identité d’attitude dans une diversité de situations, il suffira d’un effort de réflexion pour passer de ce sentiment à l’idée générale du genre, à l’aide de laquelle il nous sera loisible de construire volontairement un nombre illimité d'idées générales.
(1) Matière et Mémoire, p. 173.
Nous croyons, comme M. Bergson, que la généralisation commence avec l’habitude, mais nous ne l’entendons pas de la même façon, ou plutôt, nous l’entendons encore d’une autre façon. Observons d’abord que, dans la conception bergsonienne, l’habitude est générale, non essentiellement, mais par accident. L’idée est générale, parce qu’elle exprime ou représente en son unité une multitude indéfinie d’objets, parce qu’elle est leur forme ou leur essence commune; l’habitude est générale, selon M. Bergson, parce qu’elle fournit une réponse uniforme à des excitations différentes; mais la réaction est sur un autre plan que les excitations, elle ne représente en aucune façon ce que celles-ci ont de commun, mais, simplement, manifeste qu'il existe entre elles une ressemblance. Il est d’ailleurs incontestable — et sur ce point la théorie bergsonienne apporte à la psychologie de l’abstraction une contribution importante — que les seules ressemblances qui s’imposent primitivement à l’esprit sont suggérées par l’action, par des tendances affectives, et non point par une expérience toute réceptive ou toute contemplative. Cela dit, la question demeure entière de savoir de quelle manière nous, extrayons de ces ressemblances mi-subjectives, mi-objectives les concepts proprement dits. L’habitude nous fournit la matière de nos premières conceptions, des occasions d’abstraire et de généraliser; mais si son rôle ne s’étend pas au delà, M. Bergson se flatte en vain d’avoir résolu le problème pendant entre le nominalisme et le conceptualisme.
D’autre part, pourquoi à des situations superficiellement différentes répondons-nous par des réactions identiques ? L’identité des réactions ne nous semble pas résulter d’une influence objective et physique de la ressemblance. Si l’acide chlorhydrique agit de la même manière sur le marbre et sur la craie, c’est parce qu’ils
sont l’un et l’autre du carbonate de chaux et qu’ils ont la même constitution chimique; ce n’est pas une similitude globale entre les deux corps, mais une identité rigoureuse de leurs éléments qui détermine l’action identique de l’acide. « À causes identiques, effets identiques », voilà la seule loi sûre que connaisse le physicien, et elle lui suffit pour interpréter les phénomènes naturels. Mais elle ne semble pas s'appliquer aux comportements de l’homme et de l’animal, qui dépendent souvent non point d’identités réelles et profondes, mais de similitudes superficielles : l’enfant cherche à cueillir le fruit artificiel bien imité qui ressemble à une fraise ou à une cerise, et l’on a vu des abeilles attirées par les roses d’une tapisserie, qu’elles prenaient pour des fleurs naturelles. L’action de la ressemblance, pour être ici toute spontanée, ne découle pas de causes physiques, mais psychologiques : la ressemblance agit subjectivement, bien qu’inconsciemment, comme une force mentale. Il faut corriger sur ce point, semble-t-il, la théorie de M. Bergson par l’hypothèse spencérienne de la fusion des semblables ou de l’assimilation.
Enfin, si nous réagissons à des situations différentes par des moyens identiques, il arrive aussi que nous réagissions à des situations analogues par des moyens légèrement différents. L’habitude motrice, l'instinct, le réflexe lui-même comportent une certaine plasticité, un pouvoir d’ailleurs limité de tirer parti des circonstances diverses du milieu, des ressources variables dont nous disposons. Il n’y a peut-être pas d’acte, même dans la sphère de l’automatisme, qui se répète d’une façon rigoureusement identique, et les variations qu’il présente ne tiennent pas toujours uniquement à des causes extérieures à l’agent, mais à une faculté d’adaptation qui semble immanente à la tendance motrice elle-même, puisqu'elle se manifeste, chez des animaux décérébrés,
en des réflexes compliqués dont la physiologie n’a jamais fourni une explication bien satisfaisante (1). S'il en est ainsi, l’action ne fournit pas seulement une matière à nos généralisations, elle est elle-même généralisante. C’est ce que nous allons tenter d’établir en étudiant le cas privilégié des habitudes motrices qui se forment avec la collaboration de la conscience et dont nous pouvons observer la naissance et suivre le développement au cours de la vie individuelle.
Victor Egger a signalé, dans la Parole Intérieure, l'existence des habitudes générales et leur a consacré ensuite une étude plus longue (2). Par opposition à lhabitude spéciale — il vaudrait mieux dire singulière — qui préside à la répétition sans changement, l’habitude générale est une puissance de répétition partielle à la fois et d’innovation : elle invente, mais dans un certain domaine; ses effets forment un genre. Pour reprendre les exemples d’Egger, « un pianiste qui déchiffre sans hésiter un nouveau morceau, le fait en vertu d’habitudes générales des yeux et des doigts. Lui apporte-t-on une musique nouvelle, il la déchiffre et, pour le faire, invente des combinaisons de mouvements et de sons qui sont nouvelles pour lui. Plus il déchiffre et joue de morceaux différents, mieux il déchiffre et mieux il joue ». De même, un ouvrier adroit dans son métier « est un ouvrier qui a les habitudes générales de son métier et qui sait les appliquer dans
(1) Cf. Traité de Psychologie. Dumas I. p. 246-250. (2) La Parole Intérieure, p. 207. L'innovation psychique. Revue des Cours et Conférences, 21 mars 1901 et 25 mai 1905.
les cas imprévus qui se présentent à lui. De même encore, un acteur est un homme qui, à force de jouer des pièces différentes, « acquiert ce qu’on appelle l'habitude des planches, la diction et tous les éléments de son art », « quelques habitudes générales ‘de parole, de mouvement, de physionomie, qui lui serviront pour tous ses nouveaux rôles, lui facilitant la possession parfaite de chacun d’eux ».
Le domaine de l’habitude générale s’étend, ainsi qu’en témoigne déjà ce dernier exemple, fort au delà de l’activité motrice : il comprend les talents, les aptitudes intellectuelles, les tours d’esprit, les styles. La possession d’une langue, dit Egger, est un ensembie d’habitudes générales, attendu « qu’elle permet de faire, à chaque instant, des combinaisons nouvelles de mots et des applications nouvelles des règles de la syntaxe ». L’habitude d’apprendre des langues est plus générale encore que la possession d’une langue particulière. Le polyglotte Schliemann, dont Egger nous rapporte les confidences, mettait 4 mois à apprendre une langue, quand il en savait déjà deux ou trois, puis trois mois, quand il en savait quelques-unes de plus, et enfin un mois seulement.
Victor Egger n’a pas résolu les problèmes que soulève l'existence de telles habitudes. Le premier est de savoir si ce n’est pas par un abus de termes qu’on les dit inventives ou novatrices. À supposer qu’elles le soient, il y aurait encore lieu de se demander comment elles peuvent l’être, autrement dit, quelle est leur nature, et enfin quel est leur domaine.
Tout d’abord l’habitude est-elle vraiment générale, d’une généralité non pas virtuelle, comme celle qui apparaît à qui compare du dehors un certain nombre de faits analogues et s’efforce d’en dégager la loi, mais actuelle où du moins active : généralité d’un pouvoir, capacité d'accomplir des actes analogues — analogues, disons-nous, et non pas identiques — et, par conséquent, d'innover dans les limites d’un genre ? Il se pourrait en effet que le pouvoir qu’on appelle l’habitude se décomposât en deux autres, distincts : l’un, de reproduire en chaque action nouvelle des fragments d’actes antérieurs, et qui mériterait seul le nom d’habitude; l’autre, de relier et de coordonner ces fragments au moyen d’opérations intellectuelles rapides, et dont le vrai nom serait imagination ou pensée. Est-ce l’habitude elle-même qui innove ? N’est-elle pas plutôt une simple condition de l'invention, d’une invention à laquelle elle fournit des données et que réalise la conscience attentive ?
A l’égard de ce problème, le cas du pianiste exécutant nous paraît être un fait prérogatif ou même une expérience cruciale. Voilà un pianiste exercé qui exécute pour la première fois une partition. Ce n’est pas chose simple: il s’agit de déchiffrer deux séries de notes ou d’accords se développant selon des rythmes différents, de jouer la première avec la main droite, la seconde avec la main gauche, par conséquent, de coordonner entre elles deux suites de perceptions visuelles et chacune d’elles avec une suite de mouvements; il faut, de plus, observer la mesure et se conformer à toutes les indications de rythme, de sentiment et d’expression. . Voilà bien des tâches différentes! À quiconque n’est pas musicien, leur accomplissement simultané apparaît comme un tour de force. Le pianiste exercé s’en tirera fort bien du premier coup. En quoi consiste ici le rôle de l’habitude ? Se borne-t-il à faire correspondre à chaque
note, en vertu d’associations antérieurement créées, le système déterminé des contractions musculaires qui la produisent sur le clavier, et tout le reste est-il l’œuvre de l'attention ? Le soutenir serait faire bien petite la part de l’habitude, bien grande la part de l’attention. Pour apercevoir en effet toute la complexité de l’acte, il faut l’envisager, non pas dans ses coupes transversales, mais dans son développement, et se garder de le confondre avec ce qui n’en est que la condition ou la trace. La partition se compose de notes distinctes les unes des autres; l'exécution, pour qui la considère du dehors, est une succession discontinue de contacts des doigts avec le clavier. Mais la lecture de la partition consiste, non pas à regarder une note, puis une autre, mais à développer progressivement dans un ordre qui, à chaque instant, est à découvrir, la représentation confuse d’un ensemble de signes. Et, de la même manière, l’exécution ne consiste pas, vue du dedans, à poser les doigts sur une touche, puis sur une autre touche, mais à réaliser par degrés une image motrice dont les détails varient d’instant en instant. Les connexions visuélo-motrices singulières établies par l’habitude, au sens ordinaire de ce mot, sont bien des conditions élémentaires de l’acte de jouer; mais celui-ci est tout autre chose que leur enchaînement unilinéaire; il implique plusieurs opérations simultanées : l’analyse d’une double série d’images visuelles, l’actualisation d’une double série d’images motrices, un perpétuel ajustement de celles-ci à celles-là. Il est, à chaque instant et au même instant, la découverte et la réalisation en longueur et en largeur d’une organisation complexe et originale. A quelle faculté de Pesprit faut-il attribuer l’honneur d’accomplir une tâche pareille ? Invoquer une activité de l’Inconscient, c’est ou bien se payer de mots, si l’on prête à celui-ci des opérations intellectuelles proprement dites et par exemple
des jugements, ou bien accorder l'existence de tendances générales et novatrices, qui, étant acquises, ne peuvent avoir leur source que dans l’habitude. Mais la tentation est grande de mettre au compte de l'attention, dont l’intervention n’est ici pas douteuse, tout ce qu’il y a de nouveau dans le travail du pianiste.
L’attention, c’est d’abord, dira-t-on, l’activité dirigée de l'esprit. Si l’on entend par là une activité dans laquelle les moyens s'organisent d'eux-mêmes en vue de l2 fin à réaliser et en vertu de je ne sais quelle loi d’association systématique ou de fivalité, le problème est tout résolu. Mais la notion d’une finalité régissant du dehors les opérations motrices ou mentales est peu claire et, de plus, fort aléatoire. En revanche, l’intention ou la conscience de direction est une notion parfaitement nette et conforme, en outre, aux données immédiates de l’observation interne. En tout travail qui n’est pas préparé et facilité par l'habitude, nous procédons par des intentions distinctes et discontinues qui occupent successivement et non simultanément la conscience. L’attention n’est que la succession de ces intentions. Soumise ainsi à une double loi de limitation et de discontinuité, elle ne saurait suffire, dans l’exemple considéré, à une besogne pour laquelle tant d’intentions diverses seraient simultanément requises et qui exige, de plus, un enchaînement continu de toutes les parties de l’action. Faut-il entendre par attention cette attitude défensive, plus corporelle que mentale, qui écarte les influences perturbatrices ct prévient les distractions du geste et du regard ? II est évident que l'attention ainsi comprise a un rôle tout négatif et que ce n’est point par elle que s’effectue Île travail du déchiffrement et de l’exécution. Ce que ne peuvent faire ni l'attention ni des opérations intellectuelles, il faut bien que l’automatisme le fasse. Mais la nouveauté de l'acte, la variété des moyens et leur appro-
priation exacte au but à réaliser prouvent que cet automatisme n’est pas une activité simplement reproductrice,, mais organisatrice, synthétique, novatrice en elle-même et essentiellement, bien qu’elle fonctionne à l'appel d’une intention initiale, d’une volonté antécédente. L’attention se réserve en outre le raffinement de l’exétcution, l’expression des nuances, mais c’est un fait d’observation courante qu’à vouloir lui confier la direction ou le contrôle de tous les détails, on risquerait de tout gâter. En définitive, il existe des habitudes générales. L’habitude ne crée pas seulement la tendance, purement reproductrice et singulière, d’une représentation ou d’une perception à ramener l’image ou la réaction qui lui fut associée. Elle crée également les talents, les méthodes, les pouvoirs de former des combinaisons nouvelles dans un certain genre, toute sorte de tendances novatrices, générales, ordinatrices ou informatives.
Une habitude générale s’acquiert, comme une habitude singulière, par la répétition, la graduation des exercices : l’élève pianiste étudie les gammes diatoniques avant les gammes chromatiques, les morceaux composés de rondes ou de blanches avant ceux qui se composent de croches ou de doubles-croches; il faut jouer beaucoup d’airs faciles et d’autres de moyenne difficulté pour pouvoir aborder une sonate de Beethoven. Cependant, les étapes successives de l'établissement d’une habitude générale sont représentées, non pas, comme dans l’établissement d’une habitude singulière, par des exercices qui diffèrent simplement les uns des autres par leur degré de difficulté et dont chacun n’est qu’une partie de l’acte à effectuer, maïs par des classes d’exercices progressivement compliquées et dans lesquelles toute difficulté nouvelle à surmonter est générale, commune à toute la classe. Par exemple on habitue le débutant à déchiffrer vite n'importe quel air facile
écrit en clef de sol ou en clef de fa, ou à exécuter, en marquant la mesure et avec leur accompagnement, des morceaux différents, mais d’un niveau égal. Ce qu’il s’agit ici de constituer, c’est une habitude générale de lire en même temps deux séries de notes et de coordonner deux séries de mouvements. Pourquoi conseille-t-on aux élèves d’une classe de français de pratiquer, en vue d'améliorer leur style, tel ou tel grand écrivain ? Ce n’est pas évidemment pour qu’ils en rctiennent et en reproduisent dans leurs compositions des phrases entières, mais pour que, s’imprégnant, comme on dit, de sa prose, ils s’en approprient autant que possible la manière : des tours de phrase, des procédés de style qu’ils emploieront ensuite spontanément et sans y songer.
Les habitudes générales sont de nature psychologique. Mais cette assertion a besoin d’être commentée et, auparavant même, d’être défendue contre la doctrine qui voit en toute habitude un mécanisme monté dans le corps, plus précisément dans les muscles ou dans les nerfs, le frayage d’une voie nerveuse, bref un phénomène essentiellement physiologique. |
C’est là la thèse des Cartésiens, au principe de laquelle M. Bergson demeure fidèle lorsque, distinguant la mémoire-habitude, qui est la mémoire du corps, et la mcmoire pure, qui est celle de l'esprit, il exclut implicitement de la vie spirituelle l’habitude et l’automatisme. De la théorie bergsonienne, il faut accepter sans doute l’idée d’une mémoire de l’esprit qui est avant tout la conscience du temps. En revanche, il n’apparaît pas que celle-ci échappe aux lois de l’habitude. Le souvenir pur
diffère de l'habitude motrice ou même de la simple réminiscence en ce qu’il se rapporte à un évènement qui ne s’est produit qu’une fois; cependant il est soumis aux mêmes conditions de fixation : l'intérêt, l'attention, la répétition même. Il semble que M. Bergson confonde le souvenir d’un évènement avec l’évènement dont on 5e souvient. L’évènement est unique, localisé dans le temps, caractérisé par un concours de circonstances qui ne s’est produit qu’une fois et qui ne se reproduira jamais identiquement; mais il n’est pas impossible d’en fixer 12 souvenir par la répétition, pourvu qu’on s’attache précisément à dégager, chaque fois qu’on le reproduit, ce qui date l’évènement et lui confère son caractère d’unicité. D'un unique fait, on peut avoir des représentations numériquement distinctes. Et pour qu’il soit reconnu, il n’est même pas nécessaire qu’elles soient rigoureusement identiques, car l’identité des images conditionne, mais ne constitue pas la reconnaissance, qui consiste essentiellement dans un jugement.
Si l’habitude est un phénomène exclusivement physiologique, il faut considérer comme directement conditionnées par des modifications corporelles la mémoire proprement dite, l’association de contiguïté, en laquelle on retrouve, au surplus, le caractère anonyme et impersonnel des habitudes motrices, plus généralement, tout ce qui, dans la vie mentale, dépend de la répétition, de l'exercice, et par conséquent aussi les aptitudes acquises de l'intelligence, les divers talents, etc. Mais cette conséquence est peu intelligible, car le pouvoir d’innovation que nous avons reconnu déjà, dans une sphère inférieure à celle de l'intelligence, aux habitudes matrices générales est incompatible avec la rigidité d’un mécanisme fixé dans le corps.
Il y a un automatisme essentiellement psychologique et, pour en comprendre la nature aussi bien que pour
achever d’en prouver l'existence, il faut remonter jusqu’à l'habitude motrice et se demander si, sous sa forme la plus simple, comme pouvoir de répéter sans changement un acte antérieurement accompli, elle se réduit au frayage d’une voie nerveuse.
Un premier point à établir serait la persistance du rôle des représentations dans l’habitude une fois constituée. La coordination des mouvements dans l’acte habituel dépend des sensations, quelles qu’elles soient, visuelles ou kinesthésiques, qui représentent, sans être elles-mêmes remarquées, la marche du mouvement. Les expériences de CI. Bernard, de Mott et Sherrington, de Hering, de Goldscheider ont démontré qu’un membre, privé de ses racines sensorielles, se meut encore en association avec les autres membres, mais qu’il est incapable de mouvements précis et spécialisés, comme, pour la main, l’action de saisir un objet (1). « Comment voudrait-on, dit Longet, dans son Anatomie et Phystologite du système nerveux, qu'un homme ou un animal qui a perdu la sensation des mouvements exécutés par ses membres, qui ne peut plus juger de leur attitude, de leurs rapports avec les objets extérieurs, qui ne sait même, pour ainsi dire, s’ils existent, qui enfin ne sent pas avec ces membres, le sol sur lequel il pose, pût marcher régulièrement, conserver son équilibre et faire agir ceux-ci avec leur énergie, leur promptitude et leur harmonie premières ? » (2) On ne conçoit pas, pour reprendre un exemple de W. James, une tricoteuse qui aurait pas quelque conscience de son travail et du contact de ses mains avec les aiguilles et avec le tricot. Plus important que ces sensations elles-mêmes est l’ordre dans lequel elles se succèdent, leur continuité dans
(1) Cf. Woodworth. — Le Mouvement, p. 257 et sq. (2) Cité par Woodworth, loc. cit, p. 261.
la conscience, l’image articulée du mouvement. Les dé: faillances de l'habitude, quand elle n’est pas encore devenue tout à fait automatique, proviennent manifestement d’un défaut de coordination des représentations sous-jacentes. Lorsqu'on récite un texte appris par cœur, mais non complètement assimilé encore, des images schématiques anticipatrices préparent les mouvements d’articulation. L’une d’elles vient-elle à manquer? la récitation est interrompue. Une fois l’habitude enracinée, il arrive que ces images passent inaperçues du sujet; mais elles n’ont pas disparu, elles sont à l’état latent, prêtes à reparaître dès que, par une cause que:conque, le mécanisme ne fonctionne plus.
D'autre part, les représentations sont au premier plan dans la formation d’une habitude motrice. Le frayage d’une voie nerveuse ne peut résulter que de la répétition correcte et identique d’un acte qui a mis en jeu dans un ordre invariable les mêmes éléments anatcmiques. Mais l’identité de ces reproductions suppose à son tour l’existence préalable de l’habitude. Des exercices fragmentaires et incohérents d’abord, puis progressivement complétés et unifiés, des hésitations, des tâtonnements, des ratés, des essais divergents qui se perfectionnent peu à peu pour tendre vers un acte uniforme, voilà comment s’acquiert une habitude motrice, et le mécanisme de cette acquisition ne se conçoit que si, entre ces expériences dissemblables et l’acte stéréotypé, le mécanisme définitivement fixé, il y a le moule plastique de l’image, d’une image pauvre et confuse au début, puis enrichie et analysée, de l’acte à accomplir. C’est à la formation d’une image motrice organique qu’aboutit toute cette période d’apprentissage. En somme, il faut distinguer, dans l’établissement d’une habitude motrice, deux moments où la répétition n'intervient pas de la
même façon : c’est au premier une répétition avec
changement par laquelle elle se forme, au second une répétition sans changement par laquelle elle se fixe. Mais, avant de se fixer, l'habitude était déjà constituée; avant d’être un mécanisme en partie physiologique, elle était déjà un mécanisme mental, le déroulement régularisé et uniformisé d’une représentation motrice. Comment se forme-t-elle ? Par l’assimilation et par le mouvement. Les images motrices distinctes correspondant aux tentatives diverses qui se sont produites pendant la période d’apprentissage tendent à fusionner et à se renforcer en vertu de leur ressemblance et dans la mesure où elles sont semblables. On sait que toute perception éveille des représentations antérieures similaires qui, sans se reproduire séparément, se combinent avec la perception nouvelle et la modifient plus ou moins profondément : c’est grâce à cette attraction des semblables ou à cette assimilation que nous percevons nettement les traits d’un dessin ou les paroles d’un chant que nous connaissons. La psychologie anglaise n’a pas tort de voir dans l’attraction et la fusion des semblables une loi fondamentale de la vie intérieure. En même temps, les différences commencent déjà à s’éliminer en vertu de leur concurrence. Cependant, de cette assimilation et de cette dissociation commençante, il ne sortirait qu’une image motrice, assez riche sans doute, mais confuse et surdéterminée si, parallèlement au processus de synthèse, ne s’accomplissait un processus d’analyse imposé par le mouvement. Le mouvement déroule l’image motrice dans le temps et l’étend pour ainsi dire le long de sa trajectoire. Etant progressif, il soumet les éléments qui la composent à un ordre déterminé de succession: de plus, il opère une sélection aussi bien entre les virtualités qui ne sont pas simultanément réalisables qu’entre celles qui ne peuvent, sans s’annuler, se réaliser successivement. Ainsi, par la seule vertu des réalisations
motrices, il s’établit entre les éléments de l’image motrice à la fois un ordre de succession et une espèce de cohérence logique. Au lieu d’une représentation syncrétique et surdéterminée, dont les éléments pris en masse s’interpénètreraient et seraient indiscernables, il se forme finalement une perception articulée et dont les articulations annoncent et préparent celles de l’action.
Il est aisé maintenant de comprendre comment se forme l’habitude générale. Elle naît d’une assimilation supérieure entre les représentations motrices analogues engendrées par le mécanisme précédemment décrit, assimilation doublée d’une dissociation, qui refoule ou élimine les différences. Le résultat est un schème moteur générique. Chacune des perceptions motrices qui ont servi à le former était une image organisée; le schème moteur obtenu par un degré supérieur d’assimilation et de dissociation est la conscience d’une organisation. Lorsque, par plusieurs séries d'expériences, l’enfant a appris à saisir des objets qui, tout en occupant des positions différentes par rapport à lui, sont tous à la portée de sa main, c’est qu’il s’est formé en lui un schème simplifié et généralisé de préhension, valable pour tous les objets qui se trouvent, abstraction faite de leur position, à la même distance de lui. Chacun peut aisément observer en soi-même des schèmes de cette sorte. Pour bien lire une phrase, on la parcourt rapidement sans chercher à en comprendre le sens et à en percevoir les détails, mais en vue d'en démêler le dessin général et les divisions. Plusieurs phrases, qui diffèrent entièrement les unes des autres par les idées exprimées et les mots qui les expriment, peuvent avoir même physionomie et même rythme et se couler dans un moule phonétique ou dans un schème commun. La pratique, l’exercice nous munissent d’une multitude de telles formes, que nous imposons, avant toute discrimination ou toute réalisa-
tion, aux impressions brutes de nos sens ou aux impulsions obscures de notre vouloir. Le pianiste déchiffre sa partition d’un œil exercé : cela veut dire qu’il découpe une représentation visuelle confuse selon des schèmes usuels qui lui permettent d’en mieux apercevoir successivement les détails. Aux schèmes de déchiffrement répondent les schèmes d'exécution, rythmes familiers où s’encadrent les mouvements suggérés par les associations visuélo-motrices. Peut-être même y a-t-il des schèmes visuélo-kinesthésiques, où des formes générales de perception s’ordonnent à des formes générales de mouvement.
La formation des schèmes moteurs est la première étape de la généralisation. Généralisation bien imparfaite, dont les produits n’arrivent pas encore à se fixer et cèdent la place, presque sitôt qu’ils paraissent, à des représentations concrètes ou à des mouvements. Généralisation toute spontanée d’autre part, par opposition à celle qui s’opère dans une pensée munie de concepts et de catégories. Nous assistons, dans l’établissement des premiers schèmes moteurs, aux débuts de l’intelligence, d’une intelligence qui, pour exercer sa fonction unifiante, ne dispose pas encore du jugement ni du raisornement, et qui se crée, à l’aide du mouvement, ses premiers organes d’unification et d’adaptation au réel. L'unité du schème annonce et prépare l’unité du concept logique, mais elle en diffère en ce qu’elle est l’œuvre de la logique immanente de l’action et des réalisations motrices.
L'expérience qui engendre les schèmes n’est pas l’expérience passive, décrite par Spencer, dans laquelle l'esprit se comporte comme un simple appareil enregistreur, mais une expérience active, dirigée par des tendances affectives. Et du même coup tombe l’objection, que nous avons précédemment faite à Spencer, de
réaliser dans les choses les attributs dont la réunion constitue l’idée. La ressemblance qui provoque la fusion des images n’est pas la même que celle qui est représentée par le schème : la première est une ressemblance globale, qualitative, la seconde est une ressemblance définie, l’identité d’un caractère. Le passage de l’une à l’autre s’opère pour une part sous l'influence de la dissociation, mais pour une part seulement, parce que celle-ci n’élimine que les différences qui sont extérieures à la ressemblance, non celles qui s’incorporent à elle — comme s’incorporent à l’air de famille d’un père et d’un fils les traits pourtant différents de l’un et de l’autre — et qui ne pourraient s’en séparer d’ellesmêmes que si une abstraction préalable, décantant cette similitude, en avait dégagé la pure essence relationpelle. C’est justement par l’action que cette épuration s’effectue; c’est le mouvement lui-même, pour ainsi dire, qui abstrait et généralise en imposant à des images confuses et indifférenciées une forme, une organisation commune. ;
Le schème moteur est à la fois la conscience d’un ordre et une tendance ordinatrice, une figure et un procédé de figuration, plus précisément l’appréhension d’un ensemble dans ses grandes lignes et dans ses principales articulations, et un pouvoir défini de descendre de l’ensemble aux détails et de les ordonner le long de ces lignes et en suivant ces articulations. Il est encore, pourrait-on dire, la conscience formelle d’une manière d'agir accompagnée d’une disposition à agir de cette manière. Il en est, d’ailleurs, du schème comme de l'image motrice; il est normalement latent ou subconscient, parce que, grâce à la répétition, à l’exercice et à la perfection — progressivement réalisée et sans le secours de l’attention — de son ajustement au contenu de sensations ou d'images kinesthésiques qu’il organise,
celles-ci le recouvrent immédiatement et fusionnent avec lui dans une conscience synthétique de laction. Nous ne prenons une conscience séparée et distincte de nos schèmes usuels que lorsque la résistance d’un contenu à leur étreinte nous oblige à les remanier. C’est le cas, par exemple, quand nous parcourons des yeux, avant de la lire, une phrase d’une longueur ou d’une cogstruction insolite. Le schème n’est, le plus souvent, que le ‘gabarit invisible ou plutôt inaperçu d’où sortent nos perceptions et nos actions, une tendance qui se déclenche et qui fonctionne automatiquement, en vertu du même mécanisme d’assimilation qui l’a engendrée, c'est-à-dire en s’intégrant à une situation consciente semblable à celles dont il est issu et dont il représente la synthèse.
Il y a ainsi deux sortes de tendances élémentaires, comme il y a deux sortes d’habitudes : des tendances reproductrices et des tendances informatives, des habitudes singulières et des habitudes générales. L’acte intégral met en œuvre des facteurs de l’une et de l’autre catégorie. Derrière l’habitude générale, il y a le schématisme et, derrière le schématisme, le jeu de la ressemblance, qui contribue à la constitution des schèmes, et en vertu de laquelle nous adaptons à des situations qualitativement semblables un schème identique, et à une situation progressivement précisée des schèmes de plus en plus spéciaux. La ressemblance apparaît ainsi comme la catégorie la plus fondamentale de l'esprit.
C’est dans le schématisme moteur que se trouve la clef de la plupart des problèmes relatifs à l’activité motrice en général.
Et d’abord, il est maintenant aisé de comprendre
comment une habitude générale peut faciliter l’acquisition d’habitudes singulières ou spécialisées. Celles-ci ne sont que des déterminations particulières de cellelà, des variations différentes sur un thème commun. De même, la volonté s'exerce dans les cadres que lui fournissent spontanément les habitudes générales antérieurement acquises. L’intention n’est efficace dans l'acte volontaire que parce qu’elle s’appuie sur elles. D’aller à tel ou tel endroit suppose l’habitude générale de la marche; de prononcer ou d’écrire telle ou telle phrase suppose l’habitude générale de la parole ou de l'écriture. Ce sont là faits d'observation courante, mais qui ne se comprennent bien que si l’on admet que les habitudes dont il s’agit sont des puissances relativement indéterminées, bien que réelles, capables de s’actualiser de façon différente, en se prêtant aux diverses situations que la conscience nous représente ou aux divers projets que conçoit la volonté.
L’obscur problème de l'instinct nous paraît également s’éclairer à la lumière du schématisme. Comme l’habitude motrice, l'instinct proprement dit semble bieu impliquer une participation de la conscience. Elle ne consiste pas évidemment en opérations intellectuelles, telles que des jugements ou des raisonnements. En faisant appel à l'intuition ou à la sympathie, on explique mal ce qu’il y a malgré tout de rigide et de mécanique dans l’acte instinctif. Quoi qu’on en ait dit, l’instinct ne fait pas acception des individus; la connaissance qu’il met en œuvre, pour très spécialisée qu’elle soit, ne semble pas atteindre l’individuel : de là, les méprises, les erreurs grossières auxquelles il est sujet. D’autre part, l'instinct n’est pas un pur mécanisme corporel, d’abord parce qu’il est déclenché par un besoin qu’éveillent le plus souvent des perceptions et non pas une simple excitation physique, secondement parce qu’il donne
lieu à des mouvements trop bien enchaînés pour que, sous cette coordination des mouvements, il ne soit pas nécessaire de supposer une coordination d'images, enfin et surtout parce qu’il comporte une certaine plasticité, un minimum d'adaptation aux circonstances changeantes du milieu et qu’il est même capable de se transformer dans la vie de l’espèce. M. Bergson a établi, par une argumentation décisive à notre sers, que la formule qui définit l'instinct un réflexe composé est inacceptable : toute complication de linstinct exige un remaniement de la combinaison antérieure, un réajustement corrélatif de toutes les parties de l’acte, c’est-à-dire, pour nous, le réajustement d’un schème moteur générique, d’une tendance à coordonner automatiquement, selon le même procédé, des images motrices et des mouvements. L'instinct serait donc une habitude de l'espèce, ce qui n’implique, si les analyses précédentes sont exactes, ni qu’il soit un simple mécanisme corporel, ni qu’il soit une «intelligence dégradée », puisqu'il y a besoin et que, d’autre part, il suffit, pour le constituer, de ces trois facteurs : l’assimilation des images, le mouvement et la répétition.
Plus encore que les instincts des animaux, les instincts modifiés de l’homme apparaissent comme des habitudes générales de l’espèce, que léducation transforme ou plutôt spécialise en les adaptant à des conditions d’existence diverses et changeantes. Certains psychologues ont refusé l’instinct à l’homme, parce qu’il y a une apparence d’hétérogénéité entre les modes d'activité si précis, parfaits du premier coup et relativement immuables qu’on appelle chez l’animal instinctifs et les tendances polymorphes, sujettes du moins à s’activer sous des formes variées, que l’enfant apporte en naissant. Et pourtant il n’y a entre ceux-là et celles-ci qu’une différence de degré, la différence du plus spécial
au plus général. A l'instinct de l’animal correspondent des schèmes très précis qui ne comportent qu’un minimum d’adaptation aux situations nouvelles; à l'instinct de l’homme, des schèmes très souples, très élastiques que les influences du milieu physique et social et le facteur personnel déterminent tantôt dans un sens et tantôt dans l’autre. Les tendances motrices acquises de l’homme se constituent dans le cadre des tendances héréditaires, d'autant plus aisément que celles-ci sont plus précises et plus proches des instincts proprement dits, si vite parfois et d’une manière si inopinée qu'on se demande si l’on doit attribuer la forme d'activité engendrée, la marche par exemple chez l'enfant, à l'habitude où à l'instinct.
L’hérédité psychologique est l’habitude de l'espèce et de la race, la survivance des schèmes spécifiques et phylogéniques les plus généraux. « Il parait hors de toute contestation aujourd'hui, écrit M. Poyer, que l'enfant hérite de ses parents, à sa naïssance, non seulement son organisme physique, mais aussi sa constitution affective, intellectuelle et morale » (1). Mais si la constitution n’est pas une forme vide, si les aptitudes ou les inclinations qui en sont les éléments sont autre chose que des puissances nues ou des entités scolastiques, ce qu’il y a d’essentiel en elles doit consister en des schèmes très généraux, pratiquement impossibles à définir, mais dont on peut théoriquement concevoir qu’ils se sont formés, dans le passé de la race, par la répétition en des générations successives des mêmes influences ou des mêmes formes générales d'activité, et en vertu d’une assimilation analogue à celle qui produit les schèmes individuels.
Les notions d'habitude générale et de schème contri-
() Les Problèmes de l’hérédité psychologique, p. 285.
buent enfin à élucider la question à laquelle achoppent toutes les théories de l’activité idéo-motrice, celle de savoir comment la conscience peut agir sur les muscles ou sur les nerfs. Il est évident que ce n’est pas d’une façon directe. Comme l’a dit un physiologiste contemporain, « la plupart des gens ignorent qu'ils ont un triceps brachial. Quand on dit qu’on innerve volontairement un muscle, cela doit être entendu cum grano salis >. Malebranche et Hume avaient exprimé en d’autres termes une pensée analogue. Il va sans dire que la perception motrice ou le schéma moteur est la représentation de l’acte sous son aspect extérieur, non du processus neuro-musculaire qui en est la face organique. Si l'établissement d’une voie nouvelle dans le système nerveux est, par rapport à la coordination des mouvements dans l’acte habituel, un résultat plutôt qu'une cause, il faut bien cependant convenir que des associations d’éléments anatomiques sont intervenues à titre de conditions, non point suffisantes, mais nécessaires, dès le premier moment, dans les tentatives par lesquelles l'habitude s’est formée. Tout acte qui n’est pas la simple reproduction d’actes antérieurs implique de nouvelles associations de cette sorte. Or on ne peut admettre ni qu’elles se produisent en vertu d’un déterminisme purement physiologique, ni qu’elles résultent du simple jeu des représentations. La première hypothèse reviendrait à éliminer le rôle — pourtant incontestable — des images motrices; la seconde se heurte à cette objection qu’on n’a pas conscience de ce qui se passe dans les nerfs ni dans les muscles. La vérité n'est-elle pas entre ces deux suppositions ? Il n’est pas impossible d'admettre que la marche de linnervation découle d’une habitude générale du système nerveux, d’un schème d’association neuro-musculaire, que la perception motrice détermine en tel ou tel pro-
cessus dans la mesure même où elle en décrit au dehors le prolongement. Que nous n’ayons nulle conscience de ce schématisme, il n’y a rien là qui puisse nous surprendre : nous utilisons sans cesse, pour accomplir des actes nouveaux ou acquérir des habitudes nouvelles, des habitudes générales qui se sont établies jadis avez l’aide de la conscience, maïs qui lui sont devenues à ce point étrangères que nous avons perdu jusqu’au souvenir de les avoir acquises. L'hypothèse implique en revanche qu’il y a entre les habitudes biologiques et les habitudes motrices identité de nature et, entre la vie organique et la vie de relation ou même la vie mentale, une continuité phylogénétique analogue à celle qui relie, dans le développement de l'individu, les habitudes de l’âge mûr à celles qui ont été contractées dans le premier âge. En d’autres termes, il faut supposer que les fonctions organiques ont commencé par être conscientes, et même il faut placer la conscience à l’origine de toute organisation. Or rien ne s’y oppose: il s’agit, bien entendu, d’une conscience obscure acconipagnant les tendances fondamentales de la vie, notamment le Vouloir-Vivre, et à laquelle nous ne prêtons aucun pouvoir de discrimination ou d’adaptation distinct de celui qu’impliquent ces tendances elles-mêmes. Pas plus que la coordination des mouvements! dans l'habitude, l’organisation proprement dite ne requiert l'intervention d’une intelligence ou d’une finalité opérant sur un plan préétabli, sur un programme tracé à Pavance; et de même que nos habitudes ont pu se généraliser ou se spécialiser, s'étendre, se perfectionner de mille manières sans que la conscience ait eu besoin de se déployer sur une plus large surface ou de pénétrer à une plus grande profondeur, de même l’organisation a pu se compliquer progressivement sans entrainer une complication progressive des intentions. Mais