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d'apprécier leur situation ou leur distance par rappoït à nous. En revanche, sans actien il n’y aurait pas de perception : nous apprenons par des expériences analogues à agir sur les choses et à nous les représenter. Le mouvement, qui analyse la conscience de l'acte, divise en même temps le décor primitivement confus et indifférencié où l’action se déroule, et prépare ainsi les constructions ultérieures de la perception. Il reste à montrer que ces constructions s’effectuent par le même processus mental qui engendre les habitudes motrices, avec le secours de nouveaux schèmes, qui représentent une seconde et décisive étape dans l’évolution qui aboutit aux concepts proprement dits.
Nul ne conteste le rôle du mouvement dans la perception des distances, des positions, des formes et des grandeurs. Mais c’est du côté de l’association qu’on en cherche l’explication. La représentation des déterminations de l’espace résulterait d’une association de sensations tactiles ou visuelles avec des sensations kinesthésiques. Voici, par exemple, comment Hôffding décrit la perception de la distance. « L’œil en repos a une tendance à évaluer la distance (et en général l’étendue) plus grande qu’elle ne l’est en réalité. Nous portons la main sur l’objet, ou bien nous nous mouvons vers lui pour le palper. Nous éprouvons ainsi, de plusieurs facons différentes, des sensations kinesthésiques ayant une relation déterminée avec la position de l’objet par rapport à nous. Or, grâce à l’association ou à l’exercice, l’image de ces sensations kinesthésiques, indispensable à la perception parfaitement nette de Pobjet, se soude à la vue ou au contact de cet objet.» (1). Nous ne Voyons pas, pour notre part, comment la perception de
(1) Esquisse d’une psychologie fondée sur l'expérience, trad. fr. p. 249.
la distance ou d’une détermination quelconque de l'étendue peut dériver de l'association de sensations visuelles avec des sensations qui nous renseignent uniquement sur les mouvements de nos membres ou de nos yeux. Il faudrait, pour cela, prêter à l’association la vertu miraculeuse de former des composés qualitativement hétérogènes à leurs composantes. Percevoir la position d’un objet par rapport à soi n’est point se représenter par des sensations kinesthésiques des mouvements intraoculaires, mais se représenter par des sensations qui, chez le sujet normal, sont d’ordre visuei, un déplacement vers l’objet, la série des mouvements à exécuter pour l’approcher et le saisir.
Pour comprendre le rôle du mouvement dans la perception de l’étendue, il faut distinguer entre le déplacement représenté qui est, au moins au premier moment, l’objet même de la perception, et les mouvements réellement exécutés qui imposent aux éléments de l’image motrice (nous entendons par là simplement la représentation du déplacement) un certain ordre dans le temps et dans l’espace.
Percevoir l’étendue, c’est organiser selon certains rapports de forme, de grandeur, de distance et de situation les sensations que nous recevons des choses. Cette
perception dépend de conditions physiologiques, comme
la forme, la grandeur ou la disparité des images rétiniennes, que nous n’avons pas ici à examiner, et de mouvements instinctifs, comme ceux de convergence et d’accommodation, dont nous ne nous occuperons pas davantage. Mais elle ne devient précise que par des mouvements conscients, d’abord réellement exécutés, puis simplement représentés. Percevoir la distance d’un objet, par exemple, c’est se représenter l’ordre et la quantité des mouvements nécessaires pour atteindre cet objet. Image motrice qui peut ne pas correspondre à
un intérêt immédiat et qui, pour cette raison, au lieu de s’absorber et se perdre aussitôt dans l’action qui la réaliserait au dehors, subsiste dans la conscience, s’y détache en plein relief, comme un fait distinct ayant sa valeur propre, sa signification intrinsèque : par elle en effet nous figurons, non plus seulement notre action sur l’objet, mais une détermination spatiale de cet objet.
Cette image se constitue et se fixe par le même mécanisme que les autres images motrices. L’enfant apprend à situer les choses les unes par rapport aux autres et toutes par rapport à lui, par les mouvements de ses mains, puis par les mouvements de tout son corps, en s’efforçant de saisir celles qui sont à sa portée, puis en se déplaçant pour saisir celles qui sont plus éloignées. Le résultat de cet apprentissage, c’est qu’au bout d’un certain temps, il perçoit sans se déranger les positions et les distances : il recommence avec les yeux les mêmes expériences, il refait avec eux les même trajets, les mouvements de l'organe visuel n’ayant d’autre fonction que de développer successivement et dans un certain ordre les éléments d’une représentation primitivement confuse. Il en est de même pour la perception des formes : l’enfant à qui on montre un cerceau en fait le tour avec la main; après quelques. exercices de ce genre, il lui suffira de voir le cerceau pour exécuter à distance le geste qui le décrit; plus tard enfin la réaction simplifiée ne sera plus qu’un geste oculaire auquel participeront seuls les muscles des yeux. Il est d’ailleurs probable que des dispositions instinctives abrègent ce développement, en favorisant l’établissement d’une habitude générale qui permet bientôt, à l'enfant de faire l’économie des deux premières étapes, et qui rend possible une figuration immédiatement visuelle des propriétés spatiales des choses. Il est clair en tous cas que, si les mouvements des yeux peuvent ainsi
. se substituer aux mouvements de la main, c’est parce que les uns et les autres ne sont par rapport à la perception achevée que des moyens, au lieu d’en être, comme le veut la théorie traditionnelle, des partiés intégrantes.
Comme l’action, la perception implique un processus mental et un processus moteur. Mais, tandis que, dans laction, celui-là est subordonné à celui-ci, puisque la représentation est simplement destinée à préparer et à faciliter le mouvement, tout l’intérêt de la perception se concentre sur la représentation elle-même, que les mouvements des yeux ont pour unique fonction de rendre plus distincte. Quant au mouvement simplement possible qui est l’objet de la représentation, comme il cesse de bonne heure d’être réellement exécuté, il se dépouille peu à peu de tout intérêt subjectif, il finit par n’être plus représenté en lui-même ni pour luimême, mais seulement dans sa trace ou dans sa trajectoire, et comme détermination spatiale de l’objet. Ce qui retient l’attention de l'enfant, lorsqu'il suit du regard le contour d’un cerceau, ce ne sont ni les mouvements réels de ses yeux ni les mouvements possibles de sa main — du moins, cet intérêt passe-t-il au second plan à mesure que se multiplient les objets à percevoir et que la perception devient plus exclusivement visuelle, — mais la ligne suivie, la forme du cerceau. De plus, la durée de l’opération se resserre progressivement, grâce à la répétition et à l’habitude, grâce aussi à la propriété que possèdent les impressions visuelles successives de se bloquer ou de se contracter dans une représentation unique, et à la facilité avec laquelle, en conséquence, nous passons de la vision successive à la vision simultanée. Ainsi se forment les perceptions de distances, de formes, de positions, de grandeurs, toutes notions en lesquelles se retrouve la
double caractéristique du rapport en général, car elles sont en même temps, du moins en ce qui concerne leur origine et leur nature profonde, des actes mentaux et des déterminations des objets.
Quant aux schèmes perceptifs, ils résultent d’une fusion de perceptions semblables et d’une dissociation concomitante des caractères différentiels. Un schème perceptif est la notion à la fois abstraite et générique d’un rapport de position, de distance, de grandeur, de nombre, ou d’une forme, c’est-à-dire d’un arrangement de lignes, de surfaces ou d’éléments connus et identifiés. L'enfant qui, à la vue d’un cerceau, décrit un cercle avec la main ou avec les yeux exécutera bientôt le même geste manuel ou oculaire en voyant pour la première fois des objets analogues : une roue, un collier, un disque, une couronne; il s’est formé en lui un schème perceptif, l’ébauche du futur concept de cercle. Ce schème est la notion abstraite d’un acte descriptif, puis d’une forme décrite, dont les mesures ont été prises sur les objets; mais c’est une notion imparfaite, qui n’est pas distinguée du contenu sensoriel qu’elle informe et qui la recouvre plus ou moins immédiatement. Ses propriétés les plus caractéristiques sont des propriétés dynamiques. Le schème perceptif est une tendance. Issu de l’habitude assimilatrice et organisatrice, il est lui-même un principe défini d’assimilation et d’organisation, le pouvoir d’appliquer spontanément à des impressions qualitativement semblables la même réaction.
Le schématisme de la perception ne tarde pas à fonctionner automatiquement avec une aisance et une sûreté croissantes. Comme les habitudes motrices, il passe d’une période d’acquisition à une période d'état. I serait sans doute téméraire de prétendre fixer avec quelque précision le moment vers lequel apparaît la
seconde; mais on peut dire qu’à ce moment-là, l’enfant a achevé de construire son Univers, ce qui ne signifie nullement, bien entendu, qu'il en ait exploré complèetement ne fût-ce qu’une petite portion, mais simplement qu'il dispose d’un nombre suffisant de schèmes pour poursuivre, sans un nouvel apprentissage, cette œuvre d’exploration.
La perception apparaît alors comme intuitive. Il n’en est pas moins vrai qu’elle s’est constituée par des opérations principalement motrices d’abord, puis surtout mentales, mais d’un caractère également progressif ou discursif, qui subsiste d’ailleurs dans les perceptions non exclusivement visuelles de la distance ou de Ia direction : pour se rendre compte de la direction d’où vient un bruit, il est souvent nécessaire de tourner le pavillon de l'oreille du côté où on le distingue le plus nettement. La perception est discursive encore et dans tous les cas, en ce sens que s’insère entre l’impression confuse du début et la représentation distincte de la fin, un moyen terme, le schème perceptif. Le schème passe inaperçu, le plus souvent, parce qu’il est immédiatement recouvert par les données sensorielles qu'il organise. Cependant le caractère foncièrement dynamique de la perception se découvre exceptionnellement en certains cas où les schèmes usuels sont en défaui. A la vue d’un clocher très petit, apparu à une courte distance, nous hésitons entre le schème du clocher et celui du pigeonnier; devant une tour vue au loin, entre le schème de la tour ronde et le schème de la tour carrée, et, pour l'intervalle qui nous en sépare, entre des schèmes de longue et moyenne distance, jusqu’à ce que nous en adoptions définitivement un, qui se précisera au fur et à mesure que seront perçus, dans l’intervalle, de nouveaux points de repère, des bois, des villages, etc. Nous parcourons du regard une distance pour l’appré-
ciation de laquelle nous n’avons pas de repères suffisants, nous mesurons des yeux un monument de dimensions insolites. L'emploi des termes « mesurer >» et « parcourir » n’est pas ici une métaphore : il s’agit de dégager le schème générique qui convient à ces dimensions ou à cette distance et que l’impression sensorielle, en raison de ce qu’il y avait en elle d’étrange ou de non-familier, n’a point spontanément évoqué. Le dynamisme de la perception apparaît encore dans les cas où il est impossible de bloquer les unes dans les autres des représentations successives. Dans la conscience du berger « qui reconnaît à l’aspect si son troupeau est au complet », ou dans celle des ouvrières qui. « mettant les cigares en paquets, reconnaissent au toucher si elles ont leur compte de vingt cigares », ia notion du nombre n’est pas, comme le dit M. Dugas, à qui nous empruntons ces exemples, une image, mais un calcul rapide, abrégé par l'habitude, et mettant en œuvre un schème perceptif, dans le second exemple le schème perceptif du nombre vingt.
Le schème perceptif n’est encore que l’ébauche d’un concept, parce que, du moins à l’époque où la perception s'établit, il n’est pas fixé par un mot ni pensé pour
lui-même; et l’acte par lequel nous l’appliquons aux données de la sensation n’est pas une opération intellectuelle proprement dite, mais une simple opération imaginative, une schématisation. L’un des principaux avantages de la théorie précédente du schématisme est même, à notre sens, qu’elle nous préserve des exagérations où tombe un certain intellectualisme, lorsque, pour rendre compte de ce qui, dans la perception, ne s'explique ni par des causes physiologiques ni par association, il n’hésite pas à faire appel à des opérations intellectuelles rapides et, par exemple, à des raisonnements analogiques. C’est par un raisonnement
analogique fondé sur certains indices sensoriels que nous apprécierions par exemple, en nous référant à des grandeurs réellement mesurées ou à des distances réellement parcourues, la grandeur des objets que nous ne mesurons pas ou les distances que nous nous dispensons de parcourir (1). Mais qui ne voit combien une telle hypothèse est aléatoire! Quelle est la perception que nous extrayons ainsi de notre expérience passée pour nous en servir comme d’un point de comperaison ? En réalité, c’est toute notre expérience passée, condensée dans les schèmes, qui concourt à la détermination des grandeurs et des distances. L’aisance avec laquelle s’opère la perception, son caractère souvent spontané et parfois presque mécanique excluent l’idée d’une comparaison et d’une discrimination concomitante, Il est vrai que les opérations intellectuelles qui interviendraient dans la perception seraient inconscientes; mais il n’y a pas de phénomènes mentaux auxquels la qualification d’« inconscients >» répugne davantage qu’au jugement et au raisonnement. Il n’y a, dans la perception de l’étendue, rien de rationnel ni rien d’inconscient : elle est l’œuvre d’un schématisme qui consiste non pas à inférer une similitude d’une autre similitude, mais à construire, selon le même procédé général issu de notre expérience passée et automatiquement appliqué, des ensembles de sensations qualitativement semblables. L’analogie en vertu de laquelle nous appliquons ce schème à ces sensations, n’est pas un raisonnement, mais une loi de formation et de fonctionnement.
Si les schèmes perceptifs ne sont pas encoré de véritables concepts, du moins les concepts sont-ils en eux
{1) Cf. Cresson. Les Réactions intellectuelles élémentaires, p. 18-20.
virtuellement ou en puissance. C’est en retrouvant à l’aide de la réflexion, dans le monde déjà organisé de l’action et de la perception, les schèmes qui ont servi à le construire, en les fixant au moyen du langage et en les explicitant par des opérations intellectuelles, que l'esprit formera non pas seulement le concept d’espace, mais encore la plupart des concepts empiriques, car ceux-ci ont pour contenu essentiel des formes ou des figures, des déterminations géométriques et mécaniques, plutôt que des qualités sensibles.