CHAPITRE IV
M. Bergson a observé avec profondeur qu’une même fonction mentale engendre des effets différents selon le plan de conscience où elle s’exerce, c’est-à-dire selon les dispositions mentales, affectives ou intellectuelles, conscientes ou inconscientes qui dirigent et contrôlent le cours des pensées : sur le plan de l’action, par exemple, les idées et les images qui se présentent à la conscience sont d’une autre nature et se succèdent dans un autre ordre, suivant d’autres rapports que sur le plan du rêve. Aux plans différents de l’exercice d’une fonction correspondent, dans le développement de celle-ci, des niveaux successifs également fort différents : dans l’évolution de la pensée conceptuelle, on voit apparaître, entre le stade perceptivo-moteur que nous venons de décrire et le stade logique que nous aurons ensuite à étudier, un stade affectivo-subjectif qui participe à la fois et se distingue de celui-ci et de celui-là, qui diffère du premier comme le jeu de l'action, du second comme le rêve de la connaissance objective. La pensée subjective se reconnaît, du point de vue moteur, au caractère incomplet et symbolique de ses manifestations, du point de vue mental, à l’abondance des images et à la prépondérance des facteurs
124 : LA PENSÉE CONCEPTUELLE affectifs. Sous des noms divers, imagination, fantaisie, rêve, rêverie, et en des formes variées, depuis le rêve joué de l’enfant jusqu’à certaines créations de l'artiste, elle représente, entre l’objectivité spontanée de Ia perception et l’objectivité réfléchie de la connaissance proprement dite, la subjectivité de nos émotions et de nos inclinations.
Elle se développe, chez l'enfant, après la perception et coexiste ensuite avec celle-ci. Qu’on songe au contraste des perceptions de l’enfant avec ses premières conceptions, à l’aisance avec laquelle il évolue parmi les choses et aux jugements incohérents qu’il porte sur elles. À un âge où il perçoit le Monde Extérieur dans son ensemble à peu près de la même manière que nous, sa pensée est tout imprégnée de subjectivité et d’égocentrisme. Comment ne pas reconnaître ici deux plans de pensée où l’activité spirituelle se meut tour à tour ? d’un côté des schèmes stables, bien qu’implicites et ordinairement subconscients, de l’autre des conceptions flottantes et inconsistantes, aussi différentes des premiers que des concepts fixés et explicités de l'adulte. La même dualité se retrouve dans la mentalité du sauvage, où voisinent avec des représentations objectives, instigatrices de l’action individuelle et calquées plus ou moins sur les choses d’étranges représentations collectives, d’un caractère affectif et mystique, et dont le « sociocentrisme » n’est pas sans analogie avec l’egocentrisme de l'enfant.
Pour nous en tenir à l’enfant, les travaux récents de certains psychologues ont montré combien sa pensée diffère de celle de l’adulte. Elle est, selon M. Piaget (1), à mi-chemin entre cette mentalité morbide décrite par
() Cf. notamment J. de Psych. Normale et Pathologique. Janvier-Mars 1924. Les traits principaux de la logique de l'ernjant.
Freud et Bleuler sous le nom d’autisme ou de « pensée non-dirigée » (1) et la mentalité Ge l'adulte normal. L'autisme est marqué par la prédominance des images sur les idées, par l'impuissance à coordonner les idées, à manier les relations logiques ou même les relations en général. Ces traits se retrouvent chez l’enfant, atténués, tempérés par un effort d’adaption sociale et par un instinct logique qui ont disparu chez l’aliéné. La mentalité enfantine se caractérise positivement par l’égocentrisme, négativement par un défaut d’organisation ou de systématisation. Elle est égocentrique : l’enfant de six ou sept ans rapporte tout à soi et échoue à se placer à tout autre point de vue que le sien propre; il ne cherche en aucune façon à préciser sa pensée quand il parle à autrui et ne retient des propos des autres que ce qui lui plaît ou éveille en lui quelque intérêt; il abuse du monologue, notamment du monologue collectif où, devant des interlocuteurs qui servent seulement à exciter sa verve, il fait à la fois les demandes et les réponses, parle en réalité pour lui seul, toujours sûr d’être compris et d’avoir compris, à moins qu'il ne dédaigne de comprendre ou de se faire comprendre. D’autre part la pensée enfantine pèche par un défaut de logique qui résulte pour une part de l’égocentrisme, pour une autre d’une attention déficiente, mobile comme l'intérêt qui la provoque et incapable d’embrasser un contenu un peu complexe : de là l’incapacité des enfants à donner des définitions, à enchaîner des idées, à user des relations logiques, à construire des ensembles et par exemple à dessiner. Incapacité synthétique qui se. double d’une incapacité d’analyse : l'enfant ne va pas au delà des ressemblances grossières
(1) Cf. la pensée non socialisée décrite par Ch. Blondel dans la Conscience Morbide.
et qualitatives, il ne comprend pas les relations autres que les liaisons d’inhérence, celles qui comportent des termes ou des points de vue réversibles, comme : « Je suis frère de ... », « À est à droite de B ». Aussi pense-t-il par masses, par vues d’ensemble, par intuitions brumeuses et confuses, plus proches du sentiment que de l’idée : pensée implicite, qui s’oppose à la pensée explicitée par l’analyse et par la synthèse, et dont le vrai nom est syncrétisme.
Cependant, les différences de la mentalité enfantine et de la mentalité de l’adulte n’excluent pas une réelle continuité dans le développement mental : elles ne s’accusent que lorsqu'on considère deux moments de cette évolution suffisamment éloignés l’un de l’autre ou, dans lintervalle, des portions distinctes du savoir. En outre, l’enfant use de termes généraux, à sa manière sans doute et en leur donnant d’autres sens que l’adulte; mais enfin, il a quelque conscience de la généralité, et son expérience se condense en des conceptions qui, pour être confuses et surdéterminées, possèdent néanmoins de l'extension et ont dû se former selon les mêmes lois fondamentales que, sur le plan de l’action, les schèmes moteurs et perceptifs. Les traits particuliers à l’idéation enfantine ne tiennent-ils pas à la prépondérance des facteurs affectifs et à ce que l’influence de ceux-ci n’est corrigée ni, comme au niveau de l’action et de la perception, par le mouvement, ni, comme au niveau de la pensée objective, par des normes logiques pleinement constituées ?
On pourrait croire que cette pensée, empressée à suivre les fluctuations de l'intérêt, échappe à toute règle. Elle échappe en effet plus ou moins complètement aux. règles logiques. Cependant, d’un enfant à l'autre, elle présente une homogénéité frappante qui ne s'arrête pas à l’ensemble, mais s'étend assez loin
. pour qu’on se soit cru autorisé à comparer la mentalité enfantine à cette mentalité primitive, si minutieusement décrite par les sociologues et notamment par M. Lévy-Bruhl. Des psychologues contemporains, tels que Binet, Stern et surtout Piaget, ont relevé des m:2nières de penser, des formes d’idéation identiques jusque dans le détail chez tous les enfants, constantes et uniformes pour chacun d’eux. N’est-ce pas que la mer:talité enfantine est soumise à des catégories, d’une autre sorte, sans doute, que celles de ladulte, subjectives, alogiques, affectives, mais qui remplissent psychologiquement la même fonction ? Si le terme de catégorie semble trop ambitieux et décidément impropre, il faudra parler de schèmes subjectifs ou affectifs. Mais que signifie une telle expression ? Elle implique qu’il existe une abstraction et une généralisation affectives. Pour savoir à quoi nous en tenir à ce sujet, il importe de définir préalablement l’affectivité.
I1 ne faut pas confondre sentiment et affection. Le premier de ces termes est plus général que le second. Le sentiment est un état de syncrétisme où des éléments qui peuvent être aussi bien d’ordre intellectuel que sensoriel, objectif que subjectif, sont donnés globalement et confusément; il n’est souvent que le premier moment d’un travail d’idéation qui se poursuit par une analyse, c’est-à-dire par une appréhension distincte des éléments et s'achève par une synthèse, c’est-à-dire par une reconstruction de l’ensemble à partir de ces éléments. Le sentiment est un genre dont le sentiment intellectuel et le sentiment affectif sont deux espèces distinctes.
On caractérise généralement les états affectifs par leur subjectivité. Le Traité de Psychologie de M. Dumas, par exemple, les définit : « des états purement subjectifs, des manières d’être du sujet, en tant que données immédiatement à la conscience et faisant partie de son contenu actuel ». Mais si tout état affectif est bien — en un sens qui reste à déterminer — subjectif, il y a des états subjectifs qui ne sont pas affectifs : ainsi, au cours d’un travail intellectuel, l’impression qu’on est ou qu’on n’est pas dans la bonne voie, un sentiment de doute ou de certitude. On a dit de l’affectivité qu’elle est l’ensemble des faits de conscience où se manifeste notre activité ou le retentissement de notre activité dans” l'organisme et dans la vie intérieure. Cette formule, trop large encore et qui s’appliquerait à l’intention, à l'attitude mentale, au sentiment de l'effort, a besoin d’être précisée par la considération des aspects généraux sous lesquels ces manifestations se produisent dans la conscience.
Les faits affectifs se répartissent en trois grandes classes : 1° les plaisirs et les douleurs; 2° les émotions; 3° les inclinations, c’est-à-dire les besoins et les désirs. À ces trois classes correspondent les trois dimensions affectives de Wundt : l’agréable et le désagréabie, l’excitation et la dépression, la tension et le relâchement, qui peuvent contribuer ensemble à la détermination d’un état affectif quelconque, maïs dont chacune, prise séparément, est la caractéristique essentielle de l’un des trois groupes énumérés plus haut. Les dimensions affectives ne sont pas, cela va sans dire, de véritables catégories, au sens psychologique du mot; mais elles ne sont pas non plus, comme le croyait Wundt, des sentiments élémentaires auxquels correspondraient des manifestations organiques distinctes et bien délimitées. D'abord, si certaines expériences ont paru plai-
der en faveur de cette dernière hypothèse, il en est d’autres, notamment de Külpe, d’'Ebbinghaus et de Titchener qui l’ont contredite. En outre, l’exigence d’un substrat physiologique spécial pour chacune des dimensions affectives ne se justifierait que si les faits affectifs étaient des sensations à localiser en des points déterminés de l’organisme. Mais ils ne sont pas des sensations. La théorie, assez récente, d’un sens particulier de la douleur ne repose que sur des hypothèses physiologiques assez fragiles (1), et ses partisans euxmêmes reconnaissent qu’elle ne s’applique pas aux sentiments de désagréable liés à l’exercice de la vue, de l’ouie, du goût et de l’odorat, sens spéciaux qui ne possèdent manifestement aucune terminaison dolorifère. Le nom de sensation ne conviendrait, en tout état de cause, ni aux plaisirs, de quelque espèce qu’ils soient, ni aux douleurs morales, ni à la tonalité désagréable d’un grand nombre de sensations.
L’agréable et le désagréable sont d’ailleurs tout autre chose que de simples propriétés des états psychiques, non seulement parce que le plaisir et la douleur sont souvent consécutifs à ces états et ressentis à part, mais encore parce que, contrairement à l’opinion de Külpe et de Ribot, les plaisirs ne semblent pas spécifiquement identiques entre eux, les douleurs spécifiquement identiques entre elles, mais révèlent au contraire une diversité essentielle, une hétérogénéité qualitative analogue à celle qui se trouve dans le domaine des couleurs ou des odeurs. En réalité, les plaisirs et les douleurs sont des sentiments affectifs. Comme les sentiments en général, les sentiments affectifs échappent à toute localisation précise, ou même à toute localisation, parce
(1) Cf. d’Hautefeuille, Le Privilège de l'intelligence 1924, ch. IL.
qu’ils traduisent dans le langage elliptique de la qualité et chacun par sa nuance propre, des processus en préparation ou accomplis, parfois fort complexes et qui, dans tous les cas, ne sont pas nécessairement ou exclusivement physiologiques.
C’est en cela que le plaisir et la douleur diffèrent des sensations. Mais ils diffèrent des sentiments intellectuels ou même des émotions en ce qu’ils sont indécomposables. Le sentiment intellectuel n’est qu’une suite condensée d'idées ou de jugements, l'émotion comme phénomène intérieur global n’est que lanticipation d’un ensemble de réactions organiques, motrices, verbales et mentales : le premier se reconnaît et s’épuise dans son développement logique, la seconde dans les modifications qui la déploient au dedans et dans les réflexes qui la manifestent au dehors. Au contraire, le plaisir et la douleur sont des signes qui ne présentent aucune affinité de nature avec les évènements qu’ils symbolisent. Par ce caractère, ils se rapprochent des sensations, qui sont également sans commune mesure avec les ébranlements physico-organiques dont elles sont l’aboutissement : ils sont, sinon des sensations spéciales, du moins des états spéciaux, intermédiaires entre la sensation et le sentiment proprement dit. À eux appartient cette subjectivité stricte qu’on a faussement attribuée à tous les états affectifs : le plaisir et la douleur ne sont vraiment que des modifications du moi.
Il n’en est pas de même des deux autres dimensions affectives. L’excitation et la dépression sont les propriétés ou les aspects auxquels se reconnaît une émction quelconque; elles caractérisent séparément et parfois successivement la structure du complexe affectif lorsqu'il commence à s’extérioriser en une réaction diverse et confuse; l’excitation consiste essentiellement dans une accélération, la dépression dans un ralentis-
sement des fonctions organiques, motrices et mentales. Elles se définissent ainsi l’une et l’autre par la façon dont se présentent ou se succèdent dans la conscience les éléments sensoriels, moteurs ou intellectuels qui sont le contenu de l’émotion. De même, la tension n’est qu’une propriété de la tendance et, par opposition au contenu représentatif ou intellectuel de cette dernière ou même à sa capacité d'activation effective, qui dépend entre autres choses de l’exercice, la force qui la pousse à s’activer, l’élan intérieur qui lui fait rechercher les occasions de s’exercer. Bien que cette propriété ne soit nullement proportionnelle à la précédente, et qu’une forte inclination pour la musique puisse fort bien s’allier, par exemple, à des aptitudes musicales des plus médiocres, bien qu’elle soit même sujette à se manifester séparément à la conscience dans le sentiment vague d’une tension (1), elle est liée à des éléments intellectuels, représentatifs et moteurs.
Les deux dernières dimensions affectives ne sont donc que les propriétés de certains sentiments ou de certaines tendances. En fait, les sentiments et les tendances qui les possèdent se caractérisent en outre, le plus souvent, par la subjectivité de leur contenu. Subjectif doit se prendre ici dans un sens large et presque négatif, par opposition à ce qui, dans l'esprit, est objectif ou théorique de fait ou d’intention. Subjectives des émotions telles que la colère, la peur, l’admiration et le mépris, non parce qu’elles sont de pures modifications du moi (ce qui n’aurait manifestement aucun sens, car elles comportent des éléments objectifs, par exemple
(1) Il ne faut pas confondre ce sentiment vague de tension, qui n’est que l’éveil d’un besoin ou d’un désir, avec le sentiment de l’effort comme conscience de la libre activité du Moi. Nous écartons comme scientifiquement insolubles tous les problèmes qui se rapportent à la personnalité.
des jugements de valeur ou même des jugements de réalité), mais parce qu’au lieu d’exprimer la complexion d’une situation, d’une personne ou d’une chose prises en soi et objectivement, chacune d’elles en son ensemble exprime les rapports de cette situation, de cette personne ou de cette chose avec nous-mêmes. Subjectives encore des inclinations telles que la faim, l’amour, l’ambition, la cupidité, etc parce qu’elles sont dirigées vers des fins pratiques, non théoriques, vers des objets à conquérir, non vers des objets à connaître.
On peut donc définir un fait affectif en général, autre que le plaisir physique, qui n’est que plaisir, ou la douleur physique, qui n’est que douleur, comme un fait dont le contenu, ordinairement subjectif, se présente sous l’aspect d’une excitation, d’une dépression ou d’une tension et s’accompagne d’une tonalité agréable ou désagréable. L’affectivité ne réside donc pas uniquement dans la subjectivité, et la subjectivité n’est point, sauf en ce qui concerne le plaisir et la douleur, qui sont des états indécomposables, une propriété des éléments, mais une propriété du complexe affectif. Par là se concoit tout d’abord la possibilité d’un rayonnement de l’affectivité dans tout le champ de la vie intérieure et notamment de la vie intellectuelle; car si, comme on ladmet généralement, le plaisir et la douleur, l’émotion elle-même sont liés aux inclinations, et si à toute tendance organique, motrice ou intellectuelle peut s’adjoindre cet élan intérieur qui est le propre des inclinations, il n’y a pas en droit d’état psychique qui ne soit susceptible à un moment donné de se colorer de quelque affectivité. Par là ‘aussi se conçoit la possibilité d’une abstraction proprement affective portant d’abord sur le contenu subjectif du sentiment, puis, de proche en proche, sur les contenus mi-subjectifs, mi-objectifs
auxquels se communiquent la chaleur de nos émotions ou la tension de nos désirs.
Y a-t-il des plaisirs abstraits, des douleurs abstraites ? L’abstraction implique une identité assignable entre les objets ou les contenus de conscience rapprochés ou comparés. Or, entre les divers plaisirs et les diverses douleurs, il n’y a, à ce qu’il semble, d’autre identité que celle de la désignation extrinsèque de leur rapport avec une inclination satisfaite ou contrariée. On trouve ici la même hétérogénéité qualitative qu’entre les couleurs, par exemple, ou les odeurs. Pour n’être point des sensations, les plaisirs et les douleurs sont des qualités irréductibles qui ne se laissent ni diviser ni composer. Si l’on cherche de quoi est faite une impression globale de plaisir, on tombe sur d’autres plaisirs qualitativement distincts du premier, à peu près comme en s’approchant d’une forêt dont le vert apparaissait, de loin, uniforme, on découvre des teintes, des nuances variées qualitativement différentes de la couleur fondamentale. En dehors des concepts de plaisir et de douleur, qui sont des abstraits logiques et non des abstraits affectifs, il n'existe, semble-t-il, que des plaisirs singuliers et des douleurs singulières. Seuls, des états composés peuvert être abstraits et comparables entre eux pour leur degré de détermination.
Il y a, en revanche, des abstraits émotionnels. Ribot leur a consacré une étude dans sa Psychologie des sentiments et en a cité quelques-uns : « l’état affectif particulier qui se produit quand nous parcourons un pays > et qu’on exprime en disant que nous sentons
« l’âme » de ce pays : c’est une impression de sévérité, de gaieté, de calme, de splendeur, etc.; ou encore l’impression générale qui se dégage d’un opéra ou même de l’ensemble des œuvres d’un compositeur. Chacun de ces abstraits émotionnels se forme, comme les abstraits que nous avons déjà étudiés, par une fusion et une condensation d'émotions élémentaires subjectivement analogues, dont chacune exprimait peut-être déjà, par le caractère intériorisé ou spiritualisé de ses réactions, la ressemblance d’un grand nombre d’émotions antérieures plus accusées et plus précises. Ce dernier point n’est guère contestable pour ce qui regarde le second exemple de Ribot : une émotion musicale contient, en dehors des éléments esthétiques qui lui appartiennent en propre, la quintessence de nos émotions vulgaires; les joies, les tristesses, tous les sentiments que la musique excite dans les cœurs sont, même intenses, des sertiments abstraits et généraux. Mais qu'est-ce qu’une émotion abstraite ? Considérons par exemple l’émotion dans laquelle nous est donnée « l’âme » d’un pays. Elle s’exprime souvent par un mot de signification abstraite, d'ordinaire un adjectif : non pas l’adjectif qui décrit, mais celui qui donne le ton de l’émotion. En parcourant un pays désert, aux lignes rugueuses, aux rochers abrupts, c’est le mot sauvage qui viendra spontanément à l’esprit. À ce mot correspond, dans la conscience, un sentiment d’une nuance particulière, qui est en fait un comprimé d'émotion, qui deviendra, si nous nous y abandonnons, une émotion véritable, mais spiritualisée et générale en raison de sa spiritualité même: attitude mentale, qui est peut-être avant tout une attitude motrice intériorisée, cette mimique interne à laquelle Binet prétendait ramener toute attitude de conscience; anticipation toute schématique de réactions motrices, verbales vers lesquelles nous nous sentons
dirigés et qui ne se produiront pas; conscience d’un rythme émotif ou de la structure formelle d’une émotion. Des mouvements ébauchés, sans doute accompagnés de modifications physiologiques naissantes, soulignent le caractère abstrait et indéterminé de cette émotion et forment en même temps dans la conscience, par les sensations qu’ils engendrent, le noyau consistant à partir duquel se dessine son orientation spirituelle. Réagissant sur les représentations dont elle est issue, cette mimique intérieure leur imprime sa forme : elle les dépouille de leurs éléments accessoires et n’en retient que les aspects significatifs qui l’ont déclenchée et auxquels elle s’associe — la masse sombre d’une forêt, une crête dénudée, la ligne âpre d’un rocher —, aspects qui peuvent s’ordonner dans une représentation simplifiée et stylisée du paysage, mais dont la véritable unité consiste dans leur commun rapport avec l’attitude du sujet. L’émotion qu’on exprime en parlant de l’âme d’un pays est, en dernière analyse, un abstrait sentimental, affectif et subjectif. ,
On est même fondé à admettre qu’il existe des schèmes émotifs, c’est-à-dire des dispositions affectives générales, formées par une condensation d’abstraits émotionnels plus spéciaux, et par lesquelles nous interprétons sentimentalement des paysages, des œuvres, des situations d’un même genre. Le goût littéraire ou musical n’est peut-être qu’un ensemble de dispositions émotionnelles générales dans lesquelles la tendance à admirer s’ordonne à des formes d’art définies. C’est en vertu de schèmes analogues que nous ressentons immédiatement le pittoresque ou le sublime d’un paysage, le pathétique ou le comique d’une situation, les grandeurs ou les petitesses d’une conduite, etc. L'éducation sentimentale consiste pour une grande part dans la
culture de ces dispositions émotives. L'autre part est représentée par la culture des inclinations.
Il y a des inclinations singulières, une amitié, un amour, et des inclinations générales : le besoin d’aimer, lamour-propre, la philanthropie, l’amour du Vrai et du Beau. Il n’échappe à personne que chacun de ces termes désigne non une inclination dirigée vers un but précis, mais une inclination générale sujette à se manifester de mille manières par des actes fort différents les uns des autres. Si toute abstraction est intellectuelle, si, de plus, l’abstrait n’est, comme on l’a dit, qu’un « cadavre », un produit artificiel de l’esprit, il ne saurait y avoir qu’un lien extérieur entre les diverses manifestations de l’égoïsme ou de l’amour-propre ou du besoin d’aimer. Au lieu dé désigner des abstraits affectifs, ces mots ne correspondent qu’à des abstractions psychologiques, à des vues de l’esprit, à de simples procédés de classement. Quelle existence une psychologie pour laquelle tout contenu de conscience est entièrement déterminé ou concret, pourrait-elle reconnaître aux inclinations générales, aux dispositions, aux diathèses mentales ? Elle n’a qu’un moyen de leur accorder une ombre de réalité : c’est de leur découvrir ou plutôt de leur imaginer un substrat anatomique ou physiologique distinct et, par exemple, de les faire dépendre, sinon d’une conformation spéciale du cerveau, du moins de la prédominance de telles ou telles hormones dans le sang.
Pour nous, la généralité d’une inclination n’est pas seulement logique ou idéale, mais psychologique et réelle : il y a des besoins et des désirs abstraits et généraux. À vrai dire, ils se manifestent surtout par leurs. effets. Cependant, ils peuvent être ressentis à part. Le besoin d’aimer, par exemple, sous sa forme consciente, est un désir abstrait d’effusions et de caresses, une atti-
rance indéterminée en son contenu, bien que parfois vivement ressentie, vers un être dont on ne perçoit pas distinctement la forme et le visage. Il se réflète d’une manière frappante sur la physionomie de certains adolescents et s’extériorise par des mouvements naissants; mais il est avant tout mimique intérieure, anticipation consciente d’un acte ou d’une conduite abstraitement pressentie ou représentée. À ce schéma affectivo-moteur s’incorporent, comme dans le cas des émotions abstraites, des éléments en eux-mêmes objectifs, mais groupés selon des affinités toutes subjectives : c’est parfois ce que les candidats et les candidates à l’amour
appellent, d’un terme caractéristique, leur idéal. Leur
idéal, c’est-à-dire l’allégorie de leur désir abstrait ou plutôt ce désir lui-même projeté dans une idée et conservant, sous cet aspect nouveau, ses traits caractéristiques : affectif par la tension, par l’élan qui l’entraîne à se préciser en des exemplaires fictifs ou à se reconnaître en des exemplaires réels, à la manière dont un concept ordinaire s’incarne (avec cet élan en moins) en des images diverses; subjectif, parce qu’il est l’expression condensée et succinte d’une esthétique toute personnelle ou, plus précisément, d’une téléologie qui a ses racines dans la constitution, dans des dispositions innées, en particulier dans des prédispositions physiologiques.
Par la notion d’une tension rayonnant autour d’un désir abstrait se précise l’idée, souvent émise et rarement justifiée, que les inclinations ont leur vie propre : en effet, elles évoluent non tant par leurs associations fortuites avec des représentations que par l’élan qui les porte sans cesse vers de nouveaux objets ou vers de nouvelles catégories d’objets; la vie propre d’une inclination est la succession des formes variées en lesquelles elle se spécifie. Mais ce qui nous intéresse principale-
ment, c’est l'influence des intérêts sur la connaissance, le rayonnement de l’affectivité dans les premières conceptions de l'enfant.
L'action des sentiments affectifs sur la connaissance s’exerce à tout âge, mais elle est particulièrement forte dans l’enfance, n’y étant pas contrebalancée par l’influence d’une raison encore débile et qui n’existe qu’à l’état d’instinct. De même que des représentations alimentent les désirs, les désirs pénètrent et imprègnent, par un phénomène de récurrence, la représentation que l’homme et l’enfant surtout se font des choses. Cette pénétration et cette imprégnation sont incompréhensibles à qui définit l’état affectif « un état purement subjectif ». Elles se comprennent au contraire fort bien dès que l’on voit dans les désirs et dans les conceptions des faits de conscience qui diffèrent les uns des autres par l’organisation, là principalement subjective, ici principalement objective, de leur contenu. La subjectivité du désir réside avant tout, abstraction faite des sensations organiques ou kinesthésiques, qui sont bien exclusivement subjectives, maïs sont loin de constituer la totalité du phénomène, dans la structure ou dans la forme du complexe. Elle n’est pas tant matérielle que formelle, et elle comporte des degrés. Or c’est par l’idée d’une forme subjective, capable de s'étendre à des contenus très variés et progressivement compliqués qu’on peut concevoir d’une manière précise l'influence de l’affectivité sur l’intelligence.
Elle rend compte d’abord de la propension de l’enfant à généraliser. Tout en percevant à peu près les
choses comme l’adulte, l’enfant n’en remarque et n’en retient que les aspects fixés par des sentiments affectifs abstraits. On s’est plu à citer les assimilations bizarres dont l'enfant est coutumier : il excelle à varier, à étendre, à généraliser le sens des mots. Il suffit, pour s’en convaincre, de se reporter aux nombreuses observations des psychologues de l'enfance, notamment de Darwin, de Romanes, de Taine, de Preyer, etc.
La plupart des conceptions de l’enfant résultent de la projection de ses désirs et de ses émotions dans les choses. Les schèmes affectifs sont à cette pensée ce que les concepts les plus généraux sont à la pensée de l'adulte. Ajoutons que les inclinations les plus fortes, dans l’enfance, sont les inclinations égoïstes, les plus irrationnelles de toutes, puisqu'elles induisent le sujet à se considérer comme le centre de l’univers : instinctivement l’enfant rapporte tout à soi. En même temps le jeu ouvre à sa fantaisie des perspectives illimitées. Sous l’empire de ses désirs et de ses émotions, il déforme, sur le plan de la vie intérieure, en jouant et en rêvant, les schèmes laborieusement et consciencieusement construits au niveau de l’action et de la perception. Par le rêve en partie joué, en partie contemplé, se constitue cette mentalité que M. Piaget appelle lPégocentrisme et qui a pour principal caractère la subjectivité. Subjective, elle l’est non tant par une manière de systématisation des notions autour de l’idée du moi que par un éparpillemént des schèmes affectifs dans les choses. De là le caractère arbitraire des conceptions enfantines. Si l’on demande à un enfant de cinq à sept ans ce que c’est qu’une maman, il répondra comme ceux qui ont été observés par Binet : « Maman, c’est pour soigner les petits enfants — c’est pour embrasser
— c’est pour faire les commissions » (1). De là encore le syncrétisme de ces conceptions : elles sont globales et confuses comme ses émotions et ses désirs. « A treize mois, dit M. Delacroix, l’enfant de Pavlovitch disait robe avec un geste de la main pour signifier promenade, ou bien la robe et le manteau, la voiture d’enfant, bref ce qui se rapportait à la cérémonie de la promenade, jusqu’à ce qu’il eût appris les noms de ces différents objets » (2). IL est clair que les divers emplois du mot robe ne sont pas reliés ici par des liens logiques, mais fondus dans l’unité d’un même thème affectif.
En de telles conceptions, la contradiction peut aisément trouver place. Indéterminées, inconsistantes, de détails incertains, elles sont d’autre part « surdéterminées », comme dirait Freud : derrière leur contenu conscient se presse un contenu virtuel ou subconscient, chargé d’éléments hétérogènes qui se disputent l’accès de la conscience. Qu’elles soient instables, déformables, rien de plus naturel aussi puisqu'il n’y a, entre leurs éléments, que le lien très lâche d’une disposition affective : cette instabilité contribue encore à l’incohérence de la pensée enfantine, incohérence qui tient enfin, il ne faut pas l’oublier, à l’ignorance des relations logiques, au maniement défectueux de la relation en général, à l’absence d’habitudes intellectuelles.
Plusieurs de nos conceptions gardent longtemps, certaines gardent toujours la trace de leur origine affective. La psychologie du langage confirme la psychologie de l'enfant en ce qui concerne la priorité du concept affectif par rapport au concept intellectuel. Les mots
G@) Le développement de l'intelligence chez les enfants. Année psychologique 1908. P. 24-95.
(2) Delacroix. La Pensée et le langage, 1924. P. 281.
LES FORMES MOYENNES DE LA CONCEPTION 14i
usuels, ceux qui appartiennent à la langue courante, désignent le plus souvent, dans l'intention de qui les emploie, des classes affectives dont chacune comprend tous les objets capables de satisfaire à un même besoin.
< Par « maison », par exemple, écrit M. Rignano, nous
entendons un groupe d'objets, différents autant qu’on veut les uns des autres, mais tous propres à nous protéger contre les intempéries » (1). Il en est de même pour le meuble, le vêtement, l’aliment, la boisson. L'auteur rappelle ensuite la « subtile >» question de Locke demandant pourquoi il existe un mot spécial pour l’action de tuer un homme et non pour l’action de tuer un mouton, pour le meurtre du père par le fils et non pour le meurtre du fils par le père. M. Rignano pense avec raison que « la classification affective explique immédiatement cette diversité de traitement : parce que ce sont ceux qui ont tué l’un de leurs semblables, appartenant à la même collectivité qu'eux, et non pas ceux qui ont tué n'importe quel animal qui représentent pour tous les membres restants un groupe d’individus équivalents par la crainte qu’ils inspirent. De même, pour l’ordre social, dans le régime patriarcal, le meurtre du père par son fils était beaucoup plus grave que le meurtre du fils par son père ».
Insistons encore un peu sur les premières conceptions de l’enfant. Elles sont abstraites et générales, parce qu’elles sont indéterminées; elles sont abstraites encore, parce qu’elles sont posées à part et fixées par
(1) Psychologie du raisonnement, 1920, p. 147.
des noms. Mais il ne saurait être question, pour désigner le processus par lequel elles se forment, des mots d’abstraction et de généralisation. La généralisation, au sens ordinaire, est une synthèse impliquant la connaissance distincte des éléments assemblés; l’abstraction est une analyse. Or ces conceptions s’établissent avant que l’enfant soit capable de l’une et de l’autre. Il n’opère ou plutôt il ne s’opère en lui, du moins au premier âge, que des assimilations et des dissociations spontanées, étrangères au jugement et qui ne sont pas intentionnellement dirigées vers la formation d’une idée.
L'enfant assimile plus qu’il ne dissocie. Ce fait, la plupart des psychologues de l'enfance l’ont observé, mais ils l’interprètent plutôt qu’ils ne le constatent, lorsqu'ils disent que l’enfant perçoit mieux les ressemblances que les différences. Cette hypothèse contredit l’idée chère aux psychologues anglais (Bain, Spencer) que la conscience débute par la perception d’une différence. En fait, elle ne se vérifie pas : des expériences faites par M. Claparède sur des enfants de 5 ans et demi à 8 ans l’ont amené, au contraire, à penser que « la conscience de la différence surgit plus aisément et plus tôt que celle de la ressemblance. Souvent la ressemblance n’est aperçue par l'enfant que comme la conséquence de l’absence d’une grosse différence » (1). Et pourtant, comme le prouve sa propension à généraliser et à étendre le sens des mots, à confondre même dans son langage les choses les plus disparates, il tire un plus grand parti des ressemblances que des différences. Il faut admettre ici encore une action inconsciente de la ressemblance. Le bébé, cité par Taiïine, qui appelle du même nom, « fafer », le chemin de fer, les
(1) La Conscience de la Ressemblance et de la Différence chez l'Enfant. Archives de Psychologie, XNII, 1919, p. 71.
bateaux à vapeur, les cafetières à esprit de vin, ne perçoit pas la similitude de chacun de ces objets avec tous les autres, au moment où il le nomme. La généralisation est ici assimilation, projection sur des objets différents d’un même schème émotionnel, le schème de quelque chose d'étonnant ou d’effrayant qui siffle et fait de la fumée. Les éléments qui ne rentrent pas dans le schème émotionnel sont perçus, mais en dehors de la zone lumineuse créée par l'intérêt. A la perception brute se superpose une sorte de perception affective, comme s’y superposerait, chez l’observateur armé de concepts et d’hypothèses, une perception intellectualisée.
Dans tous les cas, les assimilations spontanées opérées par l’enfant sont si loin de témoigner en faveur du développement intellectuel qu’on a pu rapprocher, sur ce point précisément, l’intelligence de l'enfant de celle de l’imbécile adulte : à l’un et à l’autre sont familières ces « généralisations >» par lesquelles un mot finit par désigner n’importe quoi (1).
Ainsi, les premières conceptions de l’enfant sont à la fois indéterminées et surdéterminées; nulle différenciation intérieure en elles : elles se présentent comme des ensembles confus; nulle cohérence logique entre leurs éléments, mais le lien subjectif d’une émotion, d’un intérêt, d’un désir. Il ne faut pas oublier cependant que ces notions sont sans cesse en voie de développement. Elles se transforment par une élaboration intellectuelle que nous étudierons au prochain chapitre et où la réflexion intervient, mais aussi par une adaptation Sso-
(1) Cf. Binet. Les Idées modernes sur l’enfant, p. 122-123.
ciale qui précède jusqu’à un certain point ce travail logique et que c’est ici le lieu d'examiner, parce qu’elle} s’effectue d’une manière à peu près aussi spontanée que: les processus étudiés jusqu’à présent. Les conceptions: subjectives et prélogiques se différencient et commencent à s’objectiver en se socialisant, et elles se socialisent par le langage.
Le langage a ses racines dans l’expression des émotions. Une émotion se manifeste par une réaction diffuse consistant en gestes troublés, en cris, en phénomènes variés d’agitation. Elle se manifeste aussi par une réaction restreinte qui consiste en actes adaptés et systématisés. « La colère, dit M. Delacroix, est jusqu’à un certain point une attitude d’agression. La peur est jusqu’à un certain point une attitude de défense ou de fuite. A côté de la réaction diffuse, la réaction restreinte, systématisée. Une partie de la mimique exprime, si l’on peut dire, la qualité de l’émotion ou du sentiment, l’accueil que le sujet fait à l’excitation, l’attitude qu’il prend en face de la situation » (1). On peut aller plus loin : tout ce qui contribue à qualifier une émotion contribue du même coup à qualifier la situation ou l’objet correspondant. La manière propre dont nous réagissons vis-à-vis d’une classe d’objets est aussi notre première manière de caractériser et, pour ainsi parler, de définir cette classe. Par elle, nous exprimons le rapport de ces objets avec nous-mêmes, l’usage auquel nous les destinons ou ce que nous en devons attendre.
Mais, bien que restreinte et systématisée, adaptée comme l’acte instinctif, dont elle est un résidu, cette mimique est inanalysée, confuse. Elle deviendra distincte, elle s’analysera en se socialisant, en devenant un langage. Les émotions se propagent par les gestes, les
(1) Op. cit. p. 65.