CHAPITRE V
Par l’épuration des schèmes, le langage commence de les classer et de les organiser. D’autre part, en les fixant, il leur confère une sorte d'autonomie, une existence à part dans la conscience : grâce à leur association avec des mots, la réflexion pourra s’exercer sur eux, ils pourront être évoqués séparément et pour euxmêmes. L'enfant à qui l’on parle d’une maison, d’un homme, d’un cheval ne se représente pas — du moins il ne se représente pas nécessairement — une maison, un homme, un cheval déterminés : chacun de ces mots est de nature à éveiller en lui un schème abstrait. Mais ce schème abstrait, bien que circonscrit et distingué des schèmes adjacents ou voisins, et implicitement défini, n’est encore pour la conscience qu’une notion vague. Il ne faut pas confondre en effet la détermination implicite du schème avec la détermination explicite de l’idée ou du concept. Le schème est à la fois une tendance et une notion : comme tendance, comme procédé automatique d’action ou de perception, il peut être très précis et très sûr; comme notion, c’est-à-dire comme fait de conscience, insuffisamment différencié et confus. De la même manière, des artisans, des artistes, des savants appliquent avec une dextérité remarquable des procédés techniques, des méthodes d’inves-
tigation ou de preuve, engendrés en eux par la pratique, et qu’ils seraient bien en peine de définir et de formuler. Toute pensée va de l’implicite à lexplicite, c’est-à-dire du schème ou du sentiment à l’idée et de l’idée à l’image qui la représente. C’est là une loi générale du développement mental, dont la raison doit être cherchée, selon nous, dans la nature du rapport. Le rapport naît d’une action consciente, motrice ou mentale, mouvement ou jugement, dont il est pensé d’abord comme la forme; mais, avant de se peindre en raccourci, en passant par l’idée, dans un schéma direct ou symbolique, le rapport est incorporé à l’action qu’il dirige, et l’intérêt que présente celle-ci ou les résultats de celle-ci détourne notre attention de celui-là. Ajoutons qu’au fur et à mesure que l’action se perfectionne, elle glisse vers l’automatisme, de telle sorte que, la pensée de l’acte se confondant avec l’acte lui-même, nous cessons d’avoir conscience du procédé par lequel ce dernier s’accomplit.
Il en résulte que nous pouvons faire un usage correct des relations, bien avant d’en avoir une connaissance distincte, c’est-à-dire à la fois séparée et différenciée, et d’être capables de les penser pour elles-mêmes. La connaissance distincte d’une relation suppose donc un effort de réflexion portant sur une opération possible ou réellement effectuée dans laquelle cette relation est impliquée. Or la réflexion ne surgit que là où l’activité spontanée est en défaut; la conscience de la relation apparaît donc sur les points où se produit une défaillance de l’automatisme, où se révèlent insuffisants les modes d'activité engendrés par l'habitude et devenus inconscients. Nous retrouvons ainsi, par l’analyse de la notion de rapport, une loi à laquelle M. Claparède a été conduit par l'observation des enfants et qu’il appelle la loi de « prise de conscience » : « L'enfant