CHAPITRE II
Les recherches de Messer complètent et confirment celles de Watt et s’étendent en outre à d’autres objets. Quoi que Watt en ait pensé, l’évocation dirigée n’est pas un jugement. Il fallait, pour découvrir la nature du jugement, imaginer d’autres expériences dans lesquelles le sujet eût à découvrir un rapport entre deux termes et à prendre position vis-à-vis de ce rapport. À Messer revient le mérite de cette tentative.
En ses traits essentiels, la méthode de Messer est la même que celle de son devancier. Ses sujets, au nombre de six, recrutés parmi les professeurs et les étudiants de l’Institut de Wurzbourg, présentaient les mêmes garanties de compétence et de probité scientifique; parmi eux, les professeurs Külpe et Dürr avaient déjà pris part aux expériences de Watt. Watt lui-même était un de ces sujets. Les expériences de Messer se répartissaient en un certain nombre de séries pour chacune desquelles une consigne spéciale était imposée aux sujets et dirigeait les réactions. Après chaque
(1) Experimentell-psychologische Untersuchungen über das Denken. Archiv f. die ges. Psychologie, 1906, VIII, p. 1-224.
épreuve, l’observateur devait décrire ses états de conscience avant, pendant et après la réponse.
Mais une première différence entre ce travail et le précédent consiste en ce que, chez Messer, le calcul des temps de réaction et, plus généralement, les mesures tiennent beaucoup moins de place que l’analyse qualitative des phénomènes. En outre, dans l’ensemble des épreuves, les sujets ne semblent pas avoir été soumis aux mêmes limitations de durée que dans les expériences de Watt. Dans le paragraphe assez court et assez dénué d'intérêt que Messer a consacré aux résultats quantitatifs de ses recherches, on relève des temps de réaction qui atteignent ou dépassent 6 secondes.
Les séries d’épreuves se distribuaient de la façon suivante : I. Prononcer aussi vite que possible, sur présentation d’un mot inducteur, le mot que suggère la lecture et la compréhension du premier. 143 substantifs d’une et de deux syllabes servaient d’inducteurs : 65 substantifs concrets désignant des choses visibles et tangibles; 25 noms de personnes (étudiant, mendiant); 10 expressions psychologiques (humeur, joie); 10 substantifs désignant des actions et des évènements comme Jeu, arrivée. Un grand nombre de ces mots ont été utilisés dans les cinq séries suivantes. II. Nommer un objet coordonné, c’est-à-dire faisant partie du même tout que l’objet désigné par le mot inducteur. III. Nommer un concept coordonné, c’est-à-dire tel qu’il fasse partie du même genre que le concept désigné par le mot inducteur. IV. Nommer un adjectif à volonté. V. Trouver un caractère du concept inducteur autre que le genre.
Dans les séries suivantes, des mots ou des couples de mots étaient présentés aux sujets, qui dèvaient former avec eux des jugements. VI. Trouver un objet subordonné au concept inducteur et énoncer avec. eux une proposition. VII. Etablir un rapport entre deux con-
cepts désignés par les inducteurs. Exemple : positi-
visme — empirisme. VIII Etablir un rapport entre deux objets désignés par les inducteurs. Exemple église — religion. IX. Comparer deux personnalités
(philosophes, artistes, hommes d’état) désignées par les inducteurs et former sur elles un jugement visant à l’objectivité. X. Comparer des personnes, des choses, des états désignés par les inducteurs et former des jugements de valeur subjectifs indiquant seulement les préférences. XI. Former un jugement avec un substantif et un adjectif simultanément présentés en prenant soimême position à l’égard de ce jugement.
Venaient enfin des séries où l’expérimentateur présentait aux sujets, non plus des mots isolés ou des couples de mots, mais des phrases ou des images qu’il s'agissait d’abord de comprendre et auxquelles il fallait ensuite réagir. Il est clair que la réaction pouvait être ici une opération intellectuelle complexe, et comporter un raisonnement. XII. Comprendre une phrase ou un groupe de propositions constituant un raisonnement et ordinairement empruntés à des écrits philosophiques, et prendre position à leur égard. XIII. Réagir par un mot à la présentation d’une image ou d’un objet. XIV. Réagir par une phrase à la présentation d’un objet ou d’un dessin.
Toutes ces expériences, exécutées pendant le semestre d’été 1905, ont donné à l’auteur des procès-verbaux d’une extrême richesse, dont il s’est efforcé de dégager successivement ce qui intéresse : 1° la préparation des sujets; 2° la plénitude et la sûreté de leurs réactions: 3° la durée des réactions; 4° l’attitude des divers sujets à l’égard des diverses tâches; 5° le rôle des images visuelles; 6° le rôle des processus moteurs; 7° le mécanisme de l’association; 8° la compréhension des mots; 9° le jugement; 10° les rapports de la pensée concep-
tuclle et de la pensée objective; 11° les attitudes de conscience; 12° l’enchaînement des faits psychiques et la causalité psychologique, etc.
À ce plan trop compliqué, à notre nat nous substituerons, comme dans le chapitre précédent et conformément au dessein général de cet exposé, un plan beaucoup plus simple dont le principal avantage sera d’éliminer des analyses de Messer ce qui n’a qu’un intérêt individuel ou particulier. Nous distinguerons deux parties : l’une avant tout analytique et traitant des éléments qui se présentent dans l’acte de pensée, l’autre synthétique et visant à reconstituer cet acte dans son dynamisme intérieur et sous ses différentes formes.