‹ La Pensée: D'après les recherches expérimentales de H.-J. Watt, de Messer et de BühlerChapitre 11 sur 18 · II. Les éléments de la pensée · texte numérisé non relu

II. Les éléments de la pensée

Les éléments mis au jour par les expériences de Messer se répartissent entre ces trois groupes : les « tàches », les images, les attitudes de conscience.

a) Les « tâches »

11 suffit de se reporter à l’énumération des différents types d'expériences institués par Messer pour se douter que la tâche a dû jouer dans ces épreuves un rôle important. Pas plus que Watt, Messer n’a cherché à préciser la nature psychologique de la disposition intérieure qui correspond à la consigne affectée à chaque série d'épreuves. La notion de tâche passe même chez lui au second plan. Il est vrai que nous en retrouverons plus ou moins les équivalents sous les noms, déjà rencontrés chez Watt, de montage et d'ajustement et sous

la désignation nouvelle d'intention. Encore Messer n’at-il pas montré la parenté de ces notions entre elles. Cependant, il ajoute aux analyses de Watt une ob-. servation dont la portée est considérable : en dehors de la consigne donnée par l’expérimentateur, interviennent, pour déterminer le cours des représentations, des consignes latentes, indépendantes de la première et aussi de la volonté des sujets. Particulièrement instructives à cet égard sont les épreuves de la première série, qui consistaient, comme on sait, en évocations libres. Bien qu'il fût loisible aux sujets de s’abandonner au caprice des associations verbales, l’évocation s’est faite le plus souvent selon des rapports logiques ou objectifs, qui apparaissent suffisamment dans les exemples suivants, où le premier nom est celui de l’inducteur et le second celui de l’induit : soupe - pain; mark - pfennig; beurre - fromage. Le sujet I éprouve un sentiment de mécontentement lorsque ses associations ne se font pas d’après le sens; le sujet II rejette les associations absurdes et, parmi plusieurs mots, choisit, le cas échéant, celui dont la signification s’accorde le mieux avec celle de linducteur. La consigne de nommer le concept coordonné se présente d’elle-même au sujet III. Le sujet IV n’a même pas conscience d’une tendance analogue qui dirige ses réactions : il déclare que lidée d’associer d’après le sens ne lui est venue à aucun moment, et qu’il ne se serait nullement donné la peine de réprimer les associations les plus absurdes, si elles s’étaient offertes à son esprit; en fait, sur 141 évocations de cette série, il en a trois seulement qui sont dénuées de sens et fondées sur une similitude de sons (23-24). Ces consignes agissent non seulement en dehors de la volonté du sujet, mais parfois même contre sa volonté. Le sujet I s’impose, pendant un certain temps, dans la première série, de prononcer le premier mot

venu avant qu’un choix conscient ait pu se produire : les réactions obtenues ne diffèrent pas sensiblement des autres. On lui demande alors de réagir contre les associations fondées sur le sens : elles continuent de se produire, et souvent le sujet est obligé, pour se conformer à l'instruction de l’expérimentateur, de raccourcir ou de déformer le mot qui se présente spontanément (26-27)...

Selon Messer, l’association de contiguité expliquerait en grande partie ce phénomène. « Le mécanisme associatif que chacun porte en soi s’appuie déjà sur la pensée raisonnable, si sous ce nom de raisonnable on enrtend une pensée qui cherche à se conformer aux exigences des objets (au sens le plus large : réels aussi bien qu’idéals). >» L'expérience a associé dans nos esprits, selon des rapports objectifs de temps et d’espace, un grand nombre de perceptions et d'images, et le discours y a établi d’autres liaisons, causales ou téléologiques, mathématiques ou logiques. Messer rappelle ce mot de Schillér qu’une langue cultivée « compose et pense » pour nous. Cependant le mécanisme associatif n’exclut pas l’action de la tâche. La chaîne des représentations reproduites par contiguité peut être à plusieurs branches, et il arrive que la pensée, sautant d’un sujet à un autre, s’écarte de la direction initiale : « il faut qu’intervienne l'influence régulatrice d’une tâche déterminée pour maintenir pendant quelque temps, dans le réseau étendu des liaisons associatives, une suite objective déterminée » (30-31).

Le rôle de la tâche se borne-t-il vraiment à diriger les associations de contiguité ? Peut-être dans les expériences de Messer et dans la pensée courante, qui ne se pique pas d’être originale. Mais n’en est-il pas autrement dans la pensée inventive, et celle-ci n’opère t-elle pas entre les idées des rapprochements qui n’ont

pas été faits ? Il n’est peut-être pas nécessaire, pour que lesprit unisse deux idées, qu’elles iui aient déjà été données ensemble : ne suffit-il pas qu’elles lui aient été données l’une et l’autre ? Mais négligeons ce problème et revenons aux observations de notre auteur.

Aux consignes qui exercent une influence positive sur la réaction, d’autres s’adjo'gnent dont l’action est plutôt inhibitrice. On voit certains sujets éviter systématiquement les mots déjà employés, les tautologies, les synonymes, les expressions trop indéterminées, trop générales, triviales, clichées, etc. (32).

Naturellement, l'influence régulatrice des tâches se manifeste également dans les autres séries. Les sujets précisent la consigne qui leur a été donnée ou s’imposent, le plus souvent sans s’en rendre compte, des consignes complémentaires. Ainsi, dans la deuxième série, le sujet I constate qu’involontairement, il a précisé la tâche proposée (trouver un objet coordonné) de la façon suivante : trouver le nom de l’objet qui appartient seul, avec l’objet désigné par le mot inducteur, au même tout. D’autres consignes n’ont pour fin, comme dans les expériences de Watt, que de faciliter l’accomplissement de la tâche : pour trouver l’objet coordonné, le sujet II se donne pour consigne auxiliaire de « trouver le tout »; les observateurs sont unanimes à constater que, dans la recherche du concept coordonné, la pensée se dirige normalement vers le genre, qui, d’ailleurs, n’est pas nécessairement représenté et peut se trouver seulement dans la conscience à l’état d’esquisse, Ici, l’analyse de Messer confirme celle de Watt et en outre la complète par cette idée importante que les consignes se forment et agissent souvent en dehors de la volonté et même de la conscience.

Comment douter maintenant et pourquoi Messer ne dit-il pas que les consignes sont de véritables tendances

logiques, fonctionnant, comme toute tendance, en vertu d’un pouvoir qui leur vient de l’éducation et de l’exercice, et, en même temps, à titre de normes ou de règles dont la sphère d'influence s’étend manifestement au delà des cas particuliers observés dans ces expériences et suffirait à dénoncer leur caractère essentiellement, spécifiquement intellectuel ? Nous voyons d’autre part que la disposition intérieure qui détermine l'orientation générale de la pensée se compose de plusieurs tendances de cette sorte, que certaines ont plus spécialement une fonction de direction, d’autres une fonction de contrôle et d’arrêt. Celles-ci font songer à la censure de Freud et, dans le phénomène par lequel sont inhibées les représentations clichées ou vulgaires, il semble qu'on saisisse, sous sa forme la plus simple et la plus facilement observable, le phénomène du refoulement.

b) Les images (50-60)

Sur la question des images visuelles, Messer se rencontre également sur un ou deux points d'importance avec son devancier. Mais cette partie de son étude contient des observations nouvelles et originales.

L’image n’apparaît pas du premier coup toute formée, avec tous ses détails. Plusieurs sujets notent un déploiement progressif des représentations visuelles. Le processus débute par une intention : « Je me suis rappelé, dit un observateur, une situation de ma jeunesse, un étang dans mon pays où je voyais beaucoup de lenticules. Je n’avais encore aucune représentation visuelle, mais une direction vers cet étang (die Intention auf diesen Teich). Métant arrêté là-dessus davantage, il en est sorti par développement une représentation visuelle très distincte avec le sentiment que cette image était

identique à celle qui se trouvait auparavant dans l’état initial » (51). Il est arrivé à maintes reprises qu’une image indistincte pendant la réaction se soit ainsi développée au moment où le sujet, dictant le procès-verbal, en signalait la présence.

Mais est-il légitime de considérer comme stades d’un même développement et, par conséquent, comme aspects successifs d’une même représentation des états de conscience qui vont de la simple direction vers quelque chose à la représentation si nette qu’elle en semble hallucinatoire ? N'est-ce pas revenir à une conception que Wundt, en particulier, a énergiquement combattue et traiter la représentation comme un objet ? Messer répond que la reconnaissance d’une identité entre des représentations si inégalement déployées est une donnée immédiate de la conscience et que, d'autre part, les sujets les identifient avant tout parce qu’elles se rapportent au même objet intentionnel. Cette argumentation n’est pas absolument décisive : la communauté du rapport intentionnel nous inclinerait justement à mettre en doute le caractère intuitif ou immédiat de la perception interne de l'identité des images et de la continuité de leur développement. Quoi qu’il en soit, on voit apparaître ici pour la première fois ces notions de développement et de continuité qui vont jouer un rôle important dans cette étude.

Le déploiement de l’image n’est pas, du reste, un fait courant dans ces expériences, et il n’y a pas lieu de s’en étonner beaucoup, car il faut un certain temps pour que l’image parvienne à son plein épanouissement et pour que les sujets puissent en observer les phases successives, plus de temps sans doute que n’en disposaient les observateurs de Messer. Ce qu’on découvre principalement dans les procès-verbaux, ce sont pour ainsi dire des instantanés correspondant aux différents

degrés de netteté des images visuelles. On peut, en les comparant, se faire une idée approximative des stades par lesquels passe normalement l’évolution d’une représentation.

Au plus bas degré, une direction spatiale, une « direction d’extériorisation ». Au mot Aflas, le sujet II a la représentation visuelle schématique d’un endroit sur une carte. « C’était plutôt une direction au delà de la mer Méditerranée ». Le sujet VI pense au théâtre de Nuremberg : une certaine représentation spatiale; « je voyais très obscurément la rue où il se trouve; c'était plutôt un sentiment de la direction où il est » (52). Ce sentiment est très instable et se transforme, dès que l’attention s’y porte. Souvent les sujets hésitent s’ils doivent l'appeler une image ou une pensée. Au mot clou, le sujet I signale la présence dans sa conscience de quelque chose de visuel ou de conceptuel, maïs de teile nature qu’il aurait pu engendrer une impression visuelle. « J’ai pensé à quelque chose de long, de pointu ». On se sert, pour désigner ces états, d’expressions telles que : un savoir, une simple tendance à une représentation visuelle, le germe d’une représentation visuelle, et:.

A un stade supérieur, on signale des représentations « indistinctes », « obscures », « tout à fait faibles ». « indéterminées », « fondues et schématiques », « aux contours à peine esquissés ». Puis viennent des images — les plus nombreuses — dont les sujets ne se sentent pas autorisés à évaluer le degré de clarté et de nettete et qui doivent tenir le milieu entre les images indéterminées et les images pleinement déterminées. Celles-ci correspondent aux stades supérieurs du développement. Elles sont caractérisées comme étant distinctes ou très distinctes, « très nettes et colorées », « très claires, mais incolores », « d’une netteté presque hallucinatoire ».

Les images ne diffèrent pas seulement les unes des autres en netteté, mais en ce que les unes présentent « un caractère d’indétermination et de généralité », les autres « un caractère d’individualité ». « Je voyais, dit le sujet I, quelque chose de semblable à une aile ». « J’ai eu, dit-il encore, une image approximative d’un visage humain; une image typique, pas individuelle ». Le sujet II se représente une table ronde, dont il ne saurait dire combien elle a de pieds, ou bien un soldat Japonais sans détermination individuelle, le soldat ;japonais-type, ou enfin un visage dont il ne sait si c’est celui d’un homme ou d’une femme. Voilà bien de ces images que Berkeley déclarait impossibles.

Sont-elles des images fictives ou des images-souvenirs ? Il est souvent impossible d’en décider. Entre le souvenir et la fiction, des échanges se produisent. Parfois l’un et l’autre se mêlent à doses égales. Le mot fable suggère au sujet IV l’idée d’une table pour manger, puis la représentation très distincte d’une table recouverte d’une nappe blanche dans une pièce de sa maison familiale : la table est fictive et générale; mais l’environnement est un souvenir individuel. D’ailleurs la distinction des images en fictives et en remémorées ne coïncide en aucune façon avec celle des images générales et des images individuelles. Un souvenir qui se rapporte à un objet individuel et concret peut être cependant très schématique, indéterminé et, d’autre part, un objet créé par notre imagination peut être individuel, déterminé dans tous ses détails.

La généralité ne réside pas seulement dans l’image. En celle-ci trois choses sont à considérer : sa structure, son contenu et son rapport aux objets. En ce qui concerne leur structure, on peut dire que toutes les images, si schématiques soient-elles, sont déterminées : elles sont des faits de conscience, et tout fait de conscience est

une réalité singulière ou individuelle : il est ce qu’il est et non pas autre chose. Mais, à côté de l’image « en soi », il y a l’image telle qu’elle est pour nous : elle peut nous apparaître comme indéterminée et comme admettant une foule de déterminations différentes. De ce point de vue, les images indéterminées, générales s'opposent bien aux images concrètes et individuelles. Mais les premières sont encore de deux sortes : une représentation remémorée cède ordinairement la place, lorsqu'elle se développe, à d’autres représentations plus précises qui possèdent toutes ce caractère commun de se rapporter au même objet individuel, et notre « savoir relatif à cet objet >» confère à la première ellemême la marque de l’individualité; en revanche d’autres représentations se rapportent à des classes entières d'objets et sont proprement générales (55-56).

Ainsi l’individualité (ou la généralité) ne réside pas tout entière dans l’image, mais dans un savoir concernant l’objet (ou la classe d’objets) auquel elle se rapporte. Autre chose est l’image indéterminée ou générale, autre chose la conscience de la généralité. Il est seulement regrettable que Messer ne nous dise rien de plus précis sur la nature de cette dernière et du savoir sur lequel elle se fonde.

Quoi qu’il en soit, les images schématiques préparent le travail de l’abstraction, aussi bien de celle qui isole une partie ou un élément d’une chose que de celle qui en dégage un aspect ou une qualité. Dans le premier cas, elles peuvent être simplement inachevées : par exemple, au mot laquais, le sujet III a l’image visuelle obscure d’un serviteur en livrée, dont il ne voit ni la tête ni les pieds. Dans le second cas, elles sont bien réellement indéterminées : ainsi le mot château évoque l’image de quelque chose de grand, sans plus, et le mot arbrisseau celle de quelque chose de petit (75). Ces re-

présentations, très instables, se modifient rapidement, soit que certains éléments ou certaines qualités prennent un relief particulier, soit qu’elles s’étendent à de nouveaux aspects du même objet ou à d’autres objets.

Parmi elles, les symboles forment un groupe à part. Le rapport logique de motif à fin suggère « l’image visuelle obscure de deux cercles qui ont une partie commune », les mots vie et mort, celle de deux lignes, June à droite, l’autre à gauche. Un lieu est souvent représenté dans le schéma d’une carte géographique. Le mot Bohème engendre chez un sujet l’image d’une carte géographique et de la configuration caractéristique de la Bohême, chez un autre une image mixte, d’ailleurs indistincte, moitié carte, moitié paysage. Il aurait été intéressant de rechercher jusqu’à quel point ces schémas symboliques sont nécessaires à la perception des rapports, et si ce n’est point par eux que se fait le passage de la pensée objective ou concrète à la pensée abstraite ou conceptuelle.

Quelque chose de ce symbolisme se retrouve dans les représentations motrices qui accompagnent le travail de pensée. Ces représentations sont si obscures que Îles sujets ne savent pas toujours si elles sont des images ou des sensations de mouvement. Allées et venues du regard, mouvements de va-et-vient de la tête, dans la recherche; « une espèce de sensation symbolique d’une inclinaison de la tête », dans l’assentiment; « une pression convulsive des mâchoires en même temps que des sensations (ou des représentations) symboliques comme quand on détourne la tête de quelque chose », dans le refoulement d’une pensée; « une incertitude motrice aux mains et dans le maintien du corps », dans Île doute; tous ces phénomènes se mêlent étroitement aux processus intellectuels comme aux processus émotionnels. Les sujets sont le plus souvent incapables de dé-

cider s’ils sont des consciences d’attitudes ou des attitudes de conscience. Le mot symbole qui revient sans cesse dans leurs descriptions donne à penser qu'il s’agit ici de phénomènes accessoires manifestant à la conscience les mouvements secrets de l’esprit, et qu’il serait absurde de leur attribuer un rôle effectif dans le travail intérieur de l’idéation.

(] c) Les attitudes de conscience (175-199)

I faut maintenant passer à une autre catégorie de phénomènes, que Messer a relégués, on ne voit pas bien pourquoi, à la fin de son étude, et que c’est pourtant le lieu d'examiner ici, parce qu'ils interviennent dans la compréhension des mots et dans le jugement : phé-. nomènes inanalysables ou du moins inanalysés, sans contenu sensoriel ou verbal apparent, qui ne rentrent dans aucun des cadres de ia classification traditionnelle des états psychiques et pour lesquels il faut même créer un nom nouveau. Messer adopte celui d’« attitude de conscience », dont Marbe et Watt s'étaient déjà servis. Il serait préférable, pour des raisons qui apparaîtront bientôt, de les appeler des sentiments intellectuels. Signalés par Erdmann dans ses Umrisse zur Psychologite des Denkens (1900), les sentiments intellectuels ont attiré l’attention d’un grand nombre de psychologues, et il serait temps de leur faire dans l'inventaire classique des faits de conscience la place qui leur revient. Ach les a définis « des états de conscience qui ne sont donnés ni dans des sensations visuelles, auditives ou kinesthésiques, ni dans des images-souvenirs, et dont le sujet peut dire, immédiatement après leur apparition, le contenu de savoir qu’ils renfermaient. »

Quelle est la structure de ces états de conscience, et

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