‹ La Pensée: D'après les recherches expérimentales de H.-J. Watt, de Messer et de BühlerChapitre 9 sur 18 · LE CONCEPT · texte numérisé non relu

LE CONCEPT

conscience d’avoir prononcé le mot, ni que le sens me fût explicitement donné dans une représentation quelconque ». Le sujet III constate, une fois, que l’apparition du mot inducteur a précédé le sens et, une autre fois, que le concept ou le sens du mot de réaction était présent avant le mot lui-même. Un autre dit qu’un concept surordonné s’est présenté à lui sous la forme, non d’un mot, mais d’une direction.

Le sens, la compréhension du mot est le troisième élément du concept ou peut-être le concept lui-même. Le sens est-il constitué, comme on l’a soutenu, par une masse obscure d’associations verbales ou autres se pressant autour du mot ? Aucun fait, dans ces expériences, ne permet de l’affirmer, et même cette vue semble contredite par cette déclaration (déjà citée) d’un sujet, à propos du mot médicament « qu’il n’y avait rien dans le sens compris du mot qui pût servir d’amorce à des associations ». Les associations qui sont intervenues ensuite, n'étaient pas contenues, on s’en souvient, dans la signification de l’inducteur : elles ont été provoquées par une intention spéciale, par une direction nouvelle de la pensée, formulée dans cette question : « Quels médicaments y a-t-il ? » Le sens est-il l’équivalent psychologique du concept et de la définition ? Les deéterminations conceptuelles sont-elles incluses, comme le pense Binet, dans l’intention ? Y a-t-il même un équivalent psychologique unique du concept logique ? Watt ne veut se prononcer sur aucun de ces points.

Il est un peu plus affirmatif en ce qui concerne les, rapports de l’image générale et du concept, et revendique pour la première la capacité de représenter le second. Mais on s'étonne qu’il ajoute ensuite que l’image générale partage ce pouvoir avec le mot. On ne voit pas bien ce qu’il peut y avoir de commun entre le mot, signe indifférent qui représente le concept au sens où

lon dit qu'un ‘ambassadeur € représente > son pays à l'étranger, et l’image générale qui contient ou, du moins, enveloppe certaines déterminations du concept. Ïl est vrai qu’un peu plus loin, l’auteur indique que le rôle de celle-ci devrait être plutôt comparé à celui de l'attitude de conscience conceptuelle, c’est-à-dire sans doute de l'intention ou même, plus généralement, du sens.

d) La pensée (416-431)

Watt s’est demandé enfin à quelle théorie de la pensée ses recherches peuvent conduire. Le temps n’est plus où l’on croyait à la possibilité de reconstruire l’esprit, après lavoir décomposé en éléments distincts, sensations, images, sentiments, qu’on assemblait ensuite par le mortier de l’association. Watt rappelle que ses prétentions ont été plus modestes : son enquête a porté sur une tranche de vie mentale, sur une portion du continuum psychique limitée, à l’origine, par l’apparition du mot inducteur, à la fin, par la réaction verbale. Il s’est efforcé d’en mettre au jour les principaux moments et de montrer comment ils s’enchaînent. Encore ne saurait-il assurer que rien n’ait échappé à son investigation, et qu'entre l'excitation et la réaction les intermédiaires conscients aient été, d’une expérience à l’autre, rigoureusement identiques. Cependant les résultats obtenus autorisent certaines inférences.

Ils permettent d’abord d’écarter certaines théories de la pensée et en premier lieu l’assoctationnisme, qui méconnaît l’influence exercée dans l’acte de pensée, conjointement avec l’association, c’est-à-dire avec les tendances reproductrices, par le facteur logique. En vain l’associationnisme appelle-t-il à son secours la physiologie. Les tendances reproductrices ont bien,

sans doute, une base organique, mais aucune théorie cellulaire ou fibrillaire n’a réussi à en donner ne fût-ce qu'un schéma satisfaisant. On n’a même pas l’idée de ce que pourrait être le substrat organique de la tâche, on n’entrevoit pas la possibilité d'expliquer physiologiquement son action. On s’étonne après cela que M. Kostyleff, rendant compte des travaux de Watt, ait ‘cru pouvoir employer, pour désigner les tendances reproductrices et l’action de la tâche, des expressions telles que : les tendances propres du cerveau et l’activité aperceptive du cerveau.

Watt ne rejette pas tout à fait la théorie de l’apérception de Wundt; il estime même en avoir découvert le fondement empirique, « dans la mesure où, dit-il, elle se rapporte à la pensée (421) ». En fait, il la modifie profondément : l’aperception, qui était plus ou moins chez Wundt une sorte de faculté métaphysique, devient, chez Watt, un fait psychique, une disposition intérieure dont on ignore sans doute la nature exacte et le mécanisme profond, mais dont on peut pourtant préciser les conditions d'apparition et la sphère d’influence. D’autre part, Watt ne croit pas que son rôle consiste à élire, parmi les tendances reproductrices, par une espèce de décret nominatif, celle qui engendrera la réaction. Entre les associations possibles, la sélection s’opère, encore une fois, d’une façon mécanique, dans le sens de la tendance la plus forte et la plus familière.

« D'une manière générale, nous avons seulement différents cercles d’influences se groupant de façon variable et agissant de concert et un état de conscience relativement constant que nous pouvons caractériser à certains égards. Celui-ci est la condition commune de celles-là, et il est comme tel extrêmement important (422) ». Cette conscience continue, enveloppant ces divers facteurs, est une condition de la pensée, non la

pensée elle-même. En elle se rencontrent, se relient et collaborent les différents facteurs dont le concours constitue l’acte de pensée. En elle aussi ils prennent naissance et se renouvellent. Il est vraisemblable que la suite des représentations fait surgir de nouvelles tàches qui deviennent pleinement conscientes sans que les représentations qui y conduisent perdent pour autant leur unité et leur indépendance. On peut concevoir le processus de la façon suivante : des évocations habituelles engendrent l’activité d’une tâche qui se présente comme telle à la conscience et qui se transforme par les représentations dont elle est la source et par ses propres effets. Il n’y a donc pas lieu de supposer des représentations invariables, mais seulement des complexes en perpétuelle voie de transformation et s’ajustant toujours mieux à l'influence des tâches (422-423).

En résumé, il y aurait trois domaines assez définis dans l'esprit : le domaine des tendances reproductrices qui sert de base aux autres, le domaine de la consigne et le domaine où deviennent conscients et agissent de concert les tendances, la consigne et des éléments qui peuvent être relativement indépendants (423). Les tendances reproductrices, avec leurs différences de force et de rapidité, représentent l’élément mécanique de la pensée. La tâche, avec son influence normative, est ce qui rend possible l’enchaînement logique des faits de conscience (429-430). N’est-elle pas le facteur le plus caractéristique de la pensée, cette « force directrice, organisatrice » que Binet, encore moins instruit que Watt de sa vraie nature, comparait à « la force vitale qui, dirigeant les propriétés physico-chimiques, modèle la forme des êtres et conduit leur évolution, en travailleur invisible dont nous ne. voyons que l’œuvre matérielle » (1).

(1) op. cit., p. 108.

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