‹ La Pensée: D'après les recherches expérimentales de H.-J. Watt, de Messer et de BühlerChapitre 12 sur 18 · LES ATTITUDES DE CONSCIENCE · texte numérisé non relu

LES ATTITUDES DE CONSCIENCE

quel est leur contenu ? Il est plus facile de répondre à la seconde question qu’à la première.

Selon Ach, la forme caractéristique de Pattitude de conscience est la signification comprise des mots, ou, plus brièvement, le sens. I1 faut, selon Messer, distinguer entre le sens des mots isolés et le sens des phrases et des propositions. Le premier peut faire corps avec le mot ou le précéder ou en être séparé. Parfois, avant d’avoir trouvé le terme, nous savons ce que nous voulons dire (88); le mot qui vient ensuite n’est pas toujours celui que nous cherchions et ne rend pas tout ce qu’il y avait dans la pensée. Au mot inducteur policier, un sujet réagit par ordre : « Le mot, dit-il, ne me paraissait pas bien marquer ce que j'aurais voulu dire je voulais rendre lallure imposante, la respectabilité des policiers allemands (177). » Ces nuances s’éclaireront par l’étude de la compréhension des mots. Notons en passant que peuvent se lier au mot d’autres attitudes de conscience que le sens, par exemple le sentiment qu’il a deux ou plusieurs sens, un synonyme, qu’il faut le prendre généralement ou particulièrement, etc. (89- 93). De même l'attitude qui précède le mot peut consister dans une simple direction de la conscience vers lui et se rapporter non à sa signification, mais à sa forme.

Pour ce qui est du second groupe distingué par Messer, il est permis d’affirmer que toutes les propositions, tous les rapports peuvent se condenser dans des états de conscience sans images et sans paroles : propositions indicatives énonçant que la tâche est facile ou difficile, que tel mot s’est déjà présenté, qu’il faudrait chercher la réponse dans telle ou telle direction; propositions interrogatives par lesquelles le sujet se demande s’il ne lui viendra pas bientôt quelque chose, s’il ne va pas dire une sottise, quel est le sens d’une phrase ou le

but de l’expérimentateur; propositions impératives ou optatives par lesquelles il s’intime l’ordre de réagir au plus vite, de penser à autre chose, d’accueillir ou de rejeter tel mot, telle pensée. Des réflexions très précises, des souvenirs très particuliers se glissent dans la réaction mentale sous la forme de sentiments intellectuels; par exemple, à l’occasion d’un nom qui lui est présente, un sujet se rappelle sans images et sans mots qu’autrefois son père le prononçait toujours d’une manière incorrecte. Mais à quoi bon multiplier ces exemples, puisque l’auteur affirme que tout ce qui peut faire partie du contenu de la conscience peut aussi nous être donné en dehors de toute image objective ou verbale ? Après cela, la peine qu’il se donne pour classer les attitudes de conscience nous paraît assez inutile et sa classification offre un intérêt logique beaucoup plus que psychologique. Il distingue quatre grands groupes. Le premier, qui constitue ce qu’il appelle la « conscience de la réalité », comprend : 1° la conscience des rapports spatiaux (de direction ou d’extériorité) et des déterminations spatiales (que quelque chose est grand ou petit, etc.); 2° la conscience des déterminations et des rapports de temps (que la réaction est longue, que le temps passe, qu’on attend, qu’un mot inducteur a déjà été présenté); 3° la conscience de la causalité et de la finalité. Dans le second groupe, il faudrait ranger les attitudes de conscience correspondant aux divers rapports logiques : identité, altérité et différence, ressemblance, coordination, surordination, etc. Dans le troisième, celles qui ont pour contenu des rapports entre le pensé, objet ou concept, et le sujet pensant : conscience du connu, du plus connu, du plus familier, de l'inconnu, du positif ou du négatif, etc. Dans le quatrième enfin, des rapports conscients, plus spéciaux, entre le pensé et la tâche : rap-

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ports objectifs rentrant dans la catégorie des jugements de valeur informulés, conscience de l’adéquat et de linadéquat, du vrai et du faux, de l’intelligible et de l'absurde, etc.; rapports subjectifs qui proviennent de ce que, par l'introduction d’éléments nouveaux dans la conscience, les éléments objectifs des rapports précédents ne sont plus qu'indistinctement perçus, et qui nous sont donnés dans les sentiments intellectuels de la recherche, de l'interrogation, de la réflexion, du doute, de la certitude ou de l'incertitude, du permis où du non-permis, du possible ou de l’impossible, etc. Cette seule énumération suffit à montrer que l’attitude de conscience est en général l’anticipation d’un acte intellectuel et par exemple d’un jugement, et qu’elle a pour contenu une relation. Mais qu'est-ce qu’une relation qui est donnée à la conscience sans ses termes, indépendamment de toute image et de toute parole intérieure ? Comment pourrons-nous dire d’un état inanalysé et en apparence vide de contenu qu’il est la conscience d’une relation ? Nous retombons ainsi sur la question de la structure des attitudes de conscience. Une seconde classification, ébauchée par Messer et d’un caractère plus psychologique que la première, semblerait de nature à nous apporter quelques éclaircissements à cet égard. Il distingue, parmi les attitudes de conscience, des états intellectuels et des états affectifs. La première classe comprendrait le groupe des rapports objectifs et celui des rapports logiques, la seconde les deux autres. Ce n’est pas qu’un élément affectif se laisse toujours discerner dans les attitudes de conscience de la seconde classe; mais il n’est pas rare de y rencontrer; très souvent aussi, les sujets se servent, pour les désigner, du terme de sentiment : sentiment du convenable, du non-convenable, de doute, de certitude, de facilité, etc. Par malheur, Messer s’est contenté,

tout en reconnaissant son insuffisance, de la définition traditionnelle du sentiment : un état de conscience comportant du plaisir ou de la peine. Or, cette définition peut convenir sans doute aux impressions de contentement, de malaise, de regret, d’impatience, etc., qui précèdent, accompagnent ou suivent la recherche; mais on ne voit pas en quoi elle peut éclairer les nuances variées de la certitude, du doute, de la conscience de l'intelligible ou du vrai, etc.

Messer est mieux inspiré lorsque, tout de suite après, il fait rentrer toutes les attitudes de conscience dans le domaine de ce que B. Erdmann appelait la pensée informulée ou intuitive. I observe avec raison qu'entre la pensée formulée et la pensée informulée, les frontières sont indécises et qu’on passe de l’une à l’autre par des degrés insensibles. Les cas-limites seraient, d’un côté, une pensée complètement exprimée avec une conscience distincte du sens des mots, de l’autre, une réflexion ou une reconnaissance rapide comme l'éclair et où manquerait toute trace de représentation verbale. N’est-il pas vraisemblable, se demande l’auteur, d’admettre que la seconde est une pensée concrétée, condensée, où entrent en jeu les mêmes processus psychiques réels que dans la première, maïs abrégés et télescopés ? Pour la seconde fois, apparaît la notion féconde que nos états de conscience peuvent passer par des stades successifs et continus d’enveloppement ou de développement. Mais le propre du sentiment, n'est-ce pas justement d’être un état dont les éléments, quels qu’ils soient, ohjectifs ou subjectifs, intellectuels ou affectifs, s’entre-pénètrent et sont primitivement indiscernables ? Par leur contenu, les états de conscience sans images et sans paroles, relevés par, Messer, sont des relations; par leur structure, par leur caractère d’enveloppement ou de confusion, des sentiments intellectuels.

L'ASSOCIATION ET L'ÉVOCATION Fa lil. L’idéation

Ainsi que Watt, Messer a dégagé des résultats bruts de ses expériences ce qui intéresse la psychologie de l’association, du concept et du jugement. Comme on. pouvait s’y attendre, c’est l'étude du jugement qui, chez lui, passe au premier plan. D’autre part, ses procès-verbaux l’ont amené à se demander s’il n'existe pas deux types d’idéation, l’un objectif et concret, l’autre abstrait et conceptuel, et enfin à esquisser une théorie de Ïa pensée qui est le couronnement de toutes ses recherches.

a) L'association et l'évocation (60-71)

Watt voyait dans la contiguité l’unique condition de lassociation; à l’exemple de Külpe (Grundrisse der Psychologie, 1893, p. 191 et sq.), Messer reconnaît à la ressemblance une part d'influence, mais secondaire et subordonnée : elle agit, mais pour ainsi dire dans le cadre de la contiguité; lorsque deux états ont été simultanément présents à la conscience, ils acquièrent le pouvoir non seulement de s’évoquer mutuellement, mais chacun d'évoquer le semblable de l’autre ou d’être évoqué par lui.

La liaison qui s’établit entre l’inducteur et l’induit est le plus souvent une connexion entre les sens; mais elle peut être aussi une simple association verbale. Il arrive que, dans le premier cas, le sujet ait une représentation ou une notion de l’induit avant d’être capable ou sans être capable de le nommer. Au contraire, dans le second, les mots s’associent avant d’être compris ou sans être compris. Entre l’association par le sens et l’association verbale pure, on trouve des formes de transition : comme les termes entre lesquels il existe une affinité de sens ont été souvent employés ensemble, il

se crée entre eux des associations de contiguité qux fonctionnent automatiquement, à la manière des associations purement verbales, et masquent plus ou moins aux sujets la connexion des sens.

Les expériences ont fait apparaître quelques associa-. tions médiates, c’est-à-dire caractérisées par l’intervention d’un moyen terme inconscient entre l’inducteur et l'induit. Voici deux exemples intéressants empruntés à la première série : 1° « Livre ». — « Table. — J'ai vu le mot inducteur comme s’il était dénué de toute signitication; il m'est venu à l’idée que j'avais déjà réagi à ce mot par bible; je voulais prononcer bible et ne pouvais pas. Alors, par une tendance motrice irrésistible, j'ai dit table sans savoir ce que cela signifiait. C’est seulement après que j’ai songé à établir une connexion : j'ai pensé aux tables de la loi de Moïse ». 2° « Esprit ». — « Kant. D'abord une courte pause pendant laquelle j'ai compris le mot. Puis, tout d’un coup, une direction vers Kant. Le mot Kant (auditif) est venu assez spontanément; j’ai éprouvé quelque surprise. Il me semblait qu'entre esprit et Kant un intermédiaire avait dû être présent ». En fait, le sujet s’est souvenu ensuite de l’opuscule de Kant sur la Puissance de l'Esprit, et qu’il s’en était justement entretenu, peu de semaines auparavant, avec quelqu’un. Pour expliquer ces faits, dit Messer, il faut supposer que le mot inducteur ou plutôt la tendance reproductrice qu’il éveille fait surgir « tout un complexe », mais qu’en raison de la familiarité plus ou moins grande des éléments de celui-ci, le premier qui apparaît n’est pas toujours celui qui est immédiatement associé à l’inducteur. Il est probable que le moyen terme resterait inconscient sans l’examen de conscience qui suit l’épreuve.

Toute évocation, même automatique, ne se ramène pas à l'association. Les sujets réagissent parfois par

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