‹ La Pensée: D'après les recherches expérimentales de H.-J. Watt, de Messer et de BühlerChapitre 8 sur 18 · L'ASSOCIATION DES IDÉES ET L'ÉVOCATION AG · texte numérisé non relu

L'ASSOCIATION DES IDÉES ET L'ÉVOCATION AG

véritables associations de ressemblance ou de contraste. De cette étude, passablement confuse, il ressort, en ce: qui concerne d’abord le contraste, que trois cas peuvent se présenter. Ou bien ce rapport agit, dans l’évocation, à titre d’infermédiaire conscient, comme consigne secondaire précisant la consigne principale. Exemple

< Enfant » — « Trouver l’autre extrême. Vieillard. » Ou bien il n’est qu’un élément d’une constellation associative sans influence sur la réaction : le sujet sait que l’induit vers lequel il est dirigé s’oppose à l’inducteur. Ou bien la soi-disant association de contraste se ramène à une évocation qui se fait au moyen du concept surordonné. Exemple : « Nuit » — « Concept surordonné. Jour ». Les épreuves qui ne rentrent pas dans l’un ou l’autre de ces trois cas ne sont pas probantes, soit parce que la réponse a été précédée d’un choix conscient parmi plusieurs représentations, soit simplement parce qu’elle a mis trop de temps à se produire. L'association de contraste, si elle existait réellement, devrait être psychologiquement immédiate, en ce sens que le rapport y agirait en tant que rapport et non pas en tant qu’'intermédiaire conscient ou comme disposition intérieure distincte : le contraste devrait par suite accélérer la réaction. Mais il n’y a aucun moyen, selon Watt, de s’assurer de cette influence accélératrice. L” « association de ressemblance » se prête à une analyse analogue et conduirait sans doute à la même conclusion 372-375).

Pour notre part, nous serions fort disposé à accorder que les associations de ressemblance et de contraste ne se trouvent pas sur le même plan que l’association de contiguité et même à réserver à celle-ci le nom d’association. Mais, parmi les facteurs logiques qui dirigent l'évocation, le contraste et, plus encore, la ressemblance n’occupent-ils pas une place privilégiée ? La ressem-

blance et la différence forment, a-t-on dit, l’ossature de l'intelligence. L'opposition, qui est une détermination de la différence, appartient encore, comme l’analogie, à ce groupe de relations qui régissent primitivement et fondamentalement les opérations de la pensée. Ce n’est point par la vertu logique ou métaphysique du rapport qui constitue chacune d’elles qu’elles exercent cette influence, mais comme tendances intellectuelles. La tendance à l’opposition est, avec la tendance analogique, une de celles qui se manifestent le plus tôt et le plus spontanément dans l’évolution intellectuelle de l’enfant et de l'humanité; l’étude du langage suffirait à le prouver. Et, par suite, il est naturel de penser que les évocations par ressemblance et par contraste possèdent, parmi toutes les autres, le privilège d’une ancienneté plus grande, d’un développement plus rapide et plus machinal.

b) Le jugement (410-416)

« Toutes nos épreuves, dit Watt, ont été des jugements, comme on peut aisément s’en rendre compte. » Cependant, toute évocation n’est pas un jugement. Où il n’y a qu’une succession d’états de conscience ou de représentations verbales comme cheval, animal, rien n’est affirmé ou nié, et la contradiction ne saurait mordre. Pour qu’il y ait jugement, il faut bien qu’il y ait évocation; mais d’autres conditions sont requises. Il faut d’abord que le sujet ait personnellement conscience de sa réaction. I} faut, en outre, un certain jeu dans la succession des états de conscience : si elle est fatale, nécessaire, telle enfin qu’un état ne puisse être suivi que d’un autre état, rigoureusement déterminé sous tous les rapports, comme il arrive dans certaines réactions

très rapides, fondées sur une association verbale, le sujet refuse de voir en elle un jugement. Cette condition en implique une autre : il doit y avoir plus d’une réaction possible au mot inducteur.

Ce n’est pas tout. Marbe avait cru s’apercevoir qu’il n'existait aucun criterium psychologique du jugement, rien qui püût le caractériser comme fait de conscience et le distinguer en particulier de l’association. Ce criterium, cette caractéristique existe : c’est la tâche. Sans doute, la tâche est extérieure au jugement, en ce sens qu'elle n’a pas besoin de se manifester entre l’apparition de l’inducteur et la réaction. D’autre part, la manière dont elle agit échappe à l’observation interne; mais un processus psychique n’est pas nécessairement un processus conscient et ne se manifeste souvent à la conscience que par ses effets. C’est une influence de ce genre qui se révèle dans le jugement, qu’on peut finalement définir : « une succession de faits de conscience conditionnée, dès le principe, à partir de son premier terme, l’inducteur, par un facteur psychologique précédemment conscient et dont l’influence, susceptible d’être constatée, dure encore » (416).

Des jugements secondaires interviennent avant, pendant ou après la réaction. Ils annoncent, confirment ou improuvent la réponse, élargissent ou restreignent la signification de l’inducteur et de l’induit; par certains d’entre eux, le sujet prend position à l’égard du sens des termes ou de leur liaison. Ils ne sont le plus souvent que des «attitudes de conscience » (Bewusstseinslagen), des sentiments intellectuels, des états inanalysés et que le sujet ne commence d’analyser que lorsqu'il en rend compte au procès-verbal. Beaucoup sont des jugements de valeur. Citons quelques exemples. Tâche V, sujet VI, mot inducteur : teigne. « Parole intérieure involontaire, le mot rouille vient avec la conscience que ces

mots font partie d’une locution biblique. Prononcé rouille avec la conscience que c’était juste. » — Tâche V, sujet III, mot inducteur : cygne. « Poisson s'impose à moi, sans que je puisse dire quel est le moyen terme; et, en le prononçant, j'ai l’impression que ce n’est pas Ça, que je devrais nommer une espèce de poisson. Puis tout de suite après : « Tous deux sont dans l’eau ». — Tâche VI sujet VI, mot inducteur : pierre. « Prononcé pain avec la conscience que ça ne va pas, puis une attitude de la conscience qu’on peut décrire comme le souvenir de la tentation du Christ invité à changer les pierres en pains (415). »

De ces déclarations, il ressort qu'aux jugements de valeur proprement dits se mêlent d’autres jugements secondaires, de l’espèce la plus variée. Particulièrement importants semblent être ceux qui avertissent le sujet de la direction singulière de sa recherche : par eux, le sujet sait où il va ou ce qu’il veut; ou bien ii a, après coup, la conscience qu’il cherchait quelque chose de telle ou telle sorte. On pourrait les appeler des jugements de reconnaissance; mais la reconnaissance offre ici cette particularité, comme le dit Watt, qu’elle précède l’objet à reconnaître, et porte sur la direction vers Pobjet. On verra plus loin le rôle que leur prête Bühler dans le mécanisme de l’idéation.

Par malheur, on ne voit pas bien comment s’applique à ces jugements secondaires la définition que Watt a donnée du jugement en général. Considérons par exemple les jugements de valeur. « L’inducteur et l’induit, dit-il, vont ici de pair pour déterminer, sous l’influence prolongée de la tâche, une nouvelle évocation (416) ». La vérité est que chacune de ces appréciations revient à constater un accord ou un désaccord entre la liaison de l’inducteur et de l’induit d’une part et la tâche de l’autre. Watt ne semble pas se douter que, dans ces ap-

préciations, le rôle de la tâche n’est pas du tout le même que dans l’évocation proprement dite : ici, elle est le facteur, extérieur aux deux termes, qui préside à leur rapprochement; là, elle est un des termes du jugement, l’autre étant la liaison de l’inducteur et de l’induit. La cause déterminante de ce nouveau jugement n’est pas cette disposition intérieure par laquelle le sujet est monté pour la recherche d’un concept surordonné, subordonné, etc., mais une disposition toute différente qui le dirige vers l’appréciation du résultat. Et l’on voit du même coup combien l’étude du jugement se ressent chez Watt des lacunes de certaines analyses précédentes et même de l'insuffisance de son vocabulaire : cette disposition nouvelle, peut-on la désigner encore par le nom de tâche et l’expliquer par une préparation consciente ?

Au surplus, est-il possible d'accorder à Watt que l'évocation, même dirigée par un facteur logique, soit un jugement ? Dans toutes ces expériences, on donne aux sujets, en même temps que l’un des termes, le rapport qui mène au second. Messer a conçu d’une tout autre façon le schéma général de ses expériences sur le jugement : étant donné deux termes A et B, trouver le rapport qui les relie. En fait, le jugement courant consiste à la fois dans la découverte des termes et dans l'établissement d’un rapport entre eux. Il faut bien, sans doute, qu'avant l’opération, nous ayons quelque idée des premiers et du second : les termes sont donnés, par exemple, dans un ensemble confus qu’il s’agit de dissocier et d’analyser, et la copule est prédéterminée, dans la direction générale de la pensée, par une relation très générale dont elle représentera un cas particulier. Maïs elle n’est pas quelque chose de tout fait, le fil que nous n’aurions qu’à suivre pour trouver au bout ce que nous cherchons.

c) Le concept (1) (431-436)

Dans les dernières pages de son travail, Watt a abordé le problème du concept. Trois choses, dit-il, sont ici à considérer : l’image visuelle, le mot et le concept luimême.

On sait déjà que, réagissant contre la théorie couramment admise depuis Berkeley que toute image est particulière, Watt a signalé l’existence d’images indéterminées et comme telles générales. L’idée qu’il ne tombe sous l’observation intérieure que des images achevées, déterminées est une idée étroite et a priori, démentie par les faits. De ce qu’une image est telle ou telle, done individuelle, il ne suit pas qu’elle soit entièrement déterminée. « Un concept est également individuel (Watt veut dire probablement qu’il l’est comme fait psychique), et il n’en est pas moins général » (432). Enfin, il est évident que l’affirmation qu’il existe des images indéterminées n’est pas détruite par le fait qu’une image, lorsqu'on se donne pour tâche de l’ « actualiser » (vergegenwärtigen) et de l’observer, se détermine dans tous ses détails. N’allons pas cependant jusqu’à dire que la représentation indéterminée est la seule possible : les données introspectives recueillies et l’introspection en général ne peuvent pas fournir à cet égard une entière certitude.

L’image n’est pas le concept. Pas davantage le mot. Tous les sujets sont unanimes à le déclarer : autre chose est le mot, autre chose sa compréhension. « La pleine signification du mot, dit le sujet I, était déjà présente dans la simple perception visuelle. Je n’ai pas eu

(1) Fidèle à notre dessein, nous intervertissons les deux derniers chapitres de Watt, parce que la question de la pensée est plus générale que celle du concept.

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